NOVIODUN, OU SOISSONS GAULOIS
ou IV* SIÈCLE ▲ l'AW i 2 AYAlfT J.-C.
Les premiers hommes, qui, dans des siècles inconnus , vinrent disputer aux bétes sauvages la vallée de FAisne et les contrées environnantes , appartenaient à la race Gallique ou Gaélique , cette branche aînée de la grande fanplle gauloise. La
les plus vaillans des Gaulois^; tandis que les Galb ou Celtes du centre et du midi de la Gaule corn-* mençaient à s^amollir au contact des Massaliotes (Marseillais ) et des Italiens ; la plupart des Belges conservaient Pâpreté des peuplades d^outre-Bhin , repoussaient comme des pièges ennemis les prësens de la civilisation méridionale, et , placés entre les Galls d^un côté et les Germains de Fautre , affectaient plus de sympathie pour les Germains '^ type de la barbarie primitive , que pour les Galls , qui s'écartaient de la rudesse de leurs ayeux. Sans dédaigner absolument Tagriculture, ils vivaient moins de céréales que de lait et de viande, et surtout de la chair fraîche ou salée d'énormes porcs sauyages, qui, errant la nuit par bandes a travers les bois et les champs, étaient presque aussi dangereux que les loups. La haute taille des guerriers belges, leur chevelure flottante , que Peau de chaux rougissait d'une teinte enflammée, leurs énormes moustaches,, leur saie de peaux de bétes , leurs larges braies ^ leur donnaient un aspect formidable ; un grand sabre sans pointe était suspendu à leur flanc droit, ainsi que nous le voyons encore chez les Orientaux ; Tare et la fronde ne leur étaient pas inconnus; mais d'ordinaire une longue lance, unbouclier de bois long et étroit, un matar ou mairaSy sorte de javelot, et une autre arme de jet qu'ils dardaient d'un bras vigoureux plus loin que la flèche chassée par la corde d'un arc , complétaient leur
* Cœsar,liv. i, ch. 1.
équipage de guerre ; les Suessons en portaient le poids avec une aisance et une légèreté surprenante* . Les chefs se couvraient de cottes de mailles, arme défensive inventée par les Gaulois , et de casques surmontés de cornes de bœufe sauvages ou d^ailes d^ oiseaux de proie : ils se montraient surtout redoutables à cheval ou sur leurs chars de guerre , lourdes machines hérîjssées de faulx qu^ils nommaient ccyoinn^ et qu'ils dirigeaient avec une extrême habileté ; le choc de ces chars était presque aussi terrible que celui des éléphans dont se servaient les Orientaux et parfois les Romains. Quant a la cavalerie proprement dite , son organisation ressemblait beaucoup à la gendarmerie du moyen-âge ; on Fâppelait trimarkisia^ ce qui signifiait trois chevaux , parce que chaque cavalier pesamment armé avait derrière lui deux cavaliers d'un rang inférieur , qui lui servaient , pour ainsi dire, d'écuyers.
Les Suessons professaient la religion druidique comme tous les autres Gaulois, soit qu'ils l'eussent adoptée avant ou après leur entrée en Gaule : chez eux, ainsi qu'ailleurs, la nation était dominée par les trois degrés de la hiérarchie sacerdotale. On sait que le degré inférieur était celui des Bardes y poètes inspirés qui chantaient, sur larot^e ou harpe
' Lqngiê que levés Axones in armis, Lucan. PharsaL L. i. V. 423. — Oo a mis Suessones dans les éditions les plus récentes. La plapart des détails qui précèdent sont tirés de Strab on , liv. iv.
gauloise, les exploits des aïeux et les dmet héroi^ ques enlevées par la guerre^ y faisaient retentir tour k tour leurs voix chères aux braves sur les champs de bataille, dans les fêtes publiques ^ ^ la table des chefs, et remplissaient en outre a la guerre ces fonctions respectées qui appartenaient chez les Romains aux Feoiales ou hérauts ; au-dessus des Bardes étaient les Ovates, Ouates ou Vates^, sorte d^ augures et d^anispices, physiciens, médecins, devins , interrogeant l'avenir dans les entrailles des victimes , chargés de tous les soins matériels du culte et des sacrifices, et se mêlant à tous les actes de la vie civile ; enfin , au-dessus de ces deux ordres secondaires, s'élevaient les Druides proprement dit , prêtres , philosophes , arbitrés souverains de la législation et de l'éducation nationale ; un noviciat solitaire de vingt années au fond des forêts saintes , pouvait seul les initier à ce haut rang; ces prêtres redoutés, qui prenaient le titre d'cmciens, et d'hommes des chênes* ^ du nom de l'arbre consacré à Hésus, vivaient dans une austère
' Lucan. Pharsaîo^ lîv. i.
* Analogue au \atin vatea^ qui, signifiant également devin et poète inspiré , s^appliquerait aux bardes aussi bien qu'aux ovates. Les traditions galloises nomment ceux-ci 0?ydds.
' Senan^ analogue aulatin senex et senior (ancien, vénérable, saint); senani^eilo; le saint-guy. (Voy. dom Martin, Religion des Gaulois). Druides vient de deriv, chêne en lanjuekimrique.
retraite, voilant d^un mystère impénétrable le trésor de lenr science religieuse et métaphysique , a Texemple de ces castes sacerdotales de l'Orient auxquelles ils avaient emprunté sans doute leurs dogmes^ et ne confiant qu'à la mémoire des adeptes les poèmes théologiques et cosmogoniques qui renfermaient la doctrine secrète^. Leur grand principe était que tout change et que rien ne s'anéantit : Les esprits invisibles et le monde extérieur sont immortels , disaient-ils ; l'eau et le feu sont les dsiéx agens suprêmes de la nature ; Ves-prit impérissable passe d'un corps da/ns un atdre, et de ce monde dans un autre monde meilleur ; la mort n'est qu'une transition entre deux vies '•
Mais ces hautes croyances de la philosophie brahmanique s'étaient empreintes d'un caractère sombre et barbare en passant chez les Kimris : les druides y mêlaient des superstitions sinistres , et avaient fait des sacrifices humains la base de leur culte ; ik prétendaient que la vie d'un homme en péril pouvait être rachetée par celle d'un de ses semblables Y et Ton comprend quelles conséquen-
' Dans toatcs les afiFaires publiqaes et pri\ée8^ étrangères à la religion, les druides employaient les caractères grecs qa^ils avaient empruntés aux Phocéens de Marseille. (Voy. Gœsar. liv. vi, c. 14). Les Gaulois n'eurent jamais d'alphabet national, et se servaient pareillement de caractères grecs pour leurs monnaies.
* Strabon, liv. iv. — Cœsar, lîv. vi, c. 14. — Diodor. Sicul, liv. v« — Lucan. Pbarsal. l. iv.
ces ils liraient d^un tel dogme , aux dépens des prisonniers, des esclaves et du vulgaire. Dans bien d^ autres cas encore, des victimes humaines étaient réclamées par ces prêtres impitoyables ^ , et tombaient sous lé couteau sacré ou expiraient dans les flammes en Thonneur d^Hésus , chef déifié des druides, ou des divinités de F ancien polythéisme gallique que les druides toléraient et incorporaient en quelque sorte dans leur religion , divinités qui avaient pour temples les plus noires profondeurs des forêts , pour autels des pierres brutes arrosées de sang ' • Plus d'une fois, les dolmens du pays Sues-
' Les immolations humaines devinrent plus rares dans les derniers temps de Pindépendance gauloise, et, à l'époque de la conquête romaine, suivant César, on ne sacrifiait plus guère que des criminels condamnés judiciairement ; il faut ajouter aussi que beaucoup de victimes se livraient volontairement aux druides par fanatisme ou par ce mépris de la vie, si commun chez les races gauloises.
* Le prieur Garlier , auteur de Vhistoire du Valois , publiée en 1764 , a signalé plusieurs pierres druidiques existant entre Yerberie et le village de Rhuys, dont le nom évidemment gaulois se retrouve en Basse-Bretagne. « Assez près, dit-il, de la rive méridionale de l'Oise , on aperçoit trois masses d^un grès brut... La plus grande est plantée droite : elle a 9 pieds de haut, sans compter sa base enterrée de & ou 5 pieds. Sa largeur est de 7 pieds dans le milieu... son épaisseur d*environ 18 pouces... A 50 pas.... une autre pierre de 5 pieds de large sur S de haut, sans la base.. . Elle penche de moitié vers le midi. Deux autres pierres paraissent encore plus avant etc. » Ces pierres-levées de Rhuys n'étaient point des dolmens où autels druidiques; mais elles
son furent rougis par de cruelles hécatombes ; plus d'une fois, Taffreux géant d'osier fut dressé dans les clairières des bois de TAisne ou de la Crise , et la flamme embrasa les flancs creux du colosse
pouvaient être des meinhirSj sorte d^obélisqaes brats , ou faire partie de quelqn^ine de ces enceintes circulaires au centre desquelles étaient placés les autels. Le nom du village de Pienrefitte dans le Valois, rappelle aussi les pierres consacrées. A Borret , non loin de Senlis , se trouve une pierre semblable à la plus grande de celles de Rhuys , et près de cette pierre, dans une butte peu élevée , mais assez large, on découvrit en 1755^ trois squelettes de haute taille, dont la tête était tournée vers la pierre-levée , et les pieds , vers rOrient. A Gourmon, audessas de Fére-en-Tardeuois., près de la source de FOurcq, on voyait aussi autrefois une de ces pierres qui semblait, dit-on, porter Tempreinte d'une patte d'ours. (Voy. histoire du Falais, t. 1, p. 7 et 8). Les pierres-levées sont rares dans Fintérieur de la France , parce que les conciles des Gaules ordonnèrent à plusieurs reprises de les renverser et de les enfouir ; les canons des conciles , jusque dans les premiers siècles du Moyen- Age , sont remplis d'anathémes contre les chrétiens qui rendent des honneurs superstitieux aux pierres , aux sources , aux arbres, à tous ces objets dans lesquels le druidisme révérait les forces secrètes et les mystérieux agens de la nature ; la féerie et la sorcellerie du Moyen -Age furent les héritiers des cultes antiques. Les traditions superstitieuses du Valois sur le Mont-CM-Fait (ad-fagum) , amas de rochers et de bancs de pierre situé au fond de la forêt de Retz , ont peut-être une origine druidique. On rapporte qu en ce lieu solitaire apparaissaient jadis des spectres , qui, du haut des degrés naturels àu.Mont'au'Faity interrogeaient les passans ou leur révélaient l'avenir.
pleins d^honunes vivans * • Les noms de divers lieux de la contrée rappellent encore les dieux de la Gaule : Bel ou Belea, le génie du soleil , fat adoré sans doute a Belleu ; Ardoinna, la déesse des forêts profondes, dut régner aux bois d^Ârtenne ouHartenne, qui attenaient alors aux deux grandes forets de Brie et de Dole*.
' Gœsar, liv. vi.
* Ar-denn veut dire épaisse, profonde , d^où le nom de la déesse, et celui de la fameuse fotét des Ardennes. Melcliior îleçnault, dans son a£r^é de Vhistoivsde Soissons, prétend que les druides avaient un collège à Droisy ou Drusy , et qu'ils faisaient leurs sacrifices dans le bois de Taf ou Thau, ainsi nommé parce qu^ils y adoraient la croix sous la forme de la lettre hébraïque thau. Dormay (^t«/. de Soissons, t. 1) a rejeté avec raison cette fable ridicule; mais le nom du village de Thau ou Taux, n^en a pas moins une physionomie gauloise , de même que son voisin Ilartenne ; Taw , en kimrique, signifie large^ profond, étendu. Quant à Droisy , rhypothèse de Regnault ne repose que sur la ressemblance de ce nom avec le nom des druides. Les peuples primitifs ont toujours adoré de préférence leurs divinités sur les hauts lieuoF, et les bois de Taux et d'Artenne eont situés sur un plateau très élevé : on les aperçoit des environs de Laon; mais Tautcur de Yhistoire des Antiquités de Soisssofiê , Lemoine, observe que la butte de Taux , monticule hérissé de roches et de ces grés aux formes bizarres , si multipliés dans tout le pays^ ne porte d'autres arbres que des bouleaux, des frênes ou des trembles , ce qui ne devait guère permettre aux hommes des chines d'y célébrer leurs rites sacrés. Le chanoine Cabaret , dans ses Mémoires manuscrits pour seruir à Vhistoire de Soissons , cpnscrvés à la biblio-
DE SOISSOMS. IS
Cependant , par suite de révolutions qui nous sont inconnues, le pouvoir des druides avait fort diminué avec le temps : les chefs des clan^^ Taristocratie militaire s'était émancipée de la domination sacerdotale ; des princes héréditaires s'étaient établis chez les nations galliques et kimriques ; puis les progrès de la civiUsation avait introduit un nouvel élém^it social , F élément urbain et démo-tcratique ; les villes s'étaient multipliées et agrandies dans la meilleure partie de la Gaule ; T esprit de cité était entré en lutte avec succès contre Tes^ prit de clan^ et des espèces de sénats , des formes républicaines plus ou moins mélangées d'aristocratie et de démocratie, avaient renversé presque généralement les chefs héréditaires. Dans le nord de la Belgique , aux bords du Rhin, de la Bas$e*Meuse, du Scaldis (l'Escaut) et duSabis (la Sambre), iln'y avait point de villes : les tribus kimriques de ces contrées, mêlées a des bandes germaniques dont elles partageaient l'humeur farouche , habitaient des cabanfes éparses dans les bois ; des fourrés impénétrables , des halliers marécageux , des abattis d'arbres et de quartiers de rocher leur servaient de forteresses naturelles; mais il n^en était point de même au midi de la Somme (Samara), aux rives de l'Aisne, de la Marne ou de la Vesle (Vidula). Les Belges méridionaux, les Suessons , les Bello-
Ibèquo de dette ville , assure même que cette butte n'est qu'un monceau d'éclats de grès amassés en tas pour débarrasser ies champs d'alonUiur et en faciliter la culture.
vakes (du Beauvaisis), les Rèmes (de Reims), aussi belliqueux que leurs voisins , avaient été moins fidèles k la barbarie, et les Suessons , au dire de César, comptaient jusqu^â douze villes fortifiées {Oppidà).
Bien que César vante la fertilité de leur vaste territoire * , ce n'était probablement pas l'agriculture qui faisait la principale ressource de leur nombreuse popitlation , mais plutôt les troupeaux qui erraient parmi les bois ou paissaient dans les belles vallées de l'Aisne^ de l'Oise (Isara, Oè'sia) , et de la Crise , confondus avec ces vigoureux chevaux J>elges dont les écrivains anciens vantent tant la race. D'immenses forets, enveloppant presque entièrement le paysSuesson, se déployaient à l'ouest le long du cours de lOise , et, rejoignant peut-être au nord l'extrémité méridionale des Ardennes , occupaient, au midi de TÂisne, les trois quarts de la surface du territoire, débordaient d'un côté jusque sur les chaînes de collines qui dominent la vallée d'Aisne, de l'autre s'étendaient jusqu'à la Marne, et confinaient verslepaj/sdes sources (Tardenois), à la oontréedes Rèmes,alliés et confédérés des Suessons^.
' Laiisêimos fêraciisimos que agros. Cœsar; liy. ii^ c. 4.
* Les forêts de Gompiègiie , de Lesgae ou Laigae , do Coocy, St-Gobain , et peut-être même une partie des bois de la Thierrache,la forêt de Retz oa Villers-Gotterctz , qui, snivaniDormay , s'étendait jadis jusqu'à la croupe de la montagi&edeMaupas, prèsdeSoissons, IcsforêtsdeDolejdeFêre, de RiSf sont des restes de Timmense forêt Suessonnaise; les
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Le nom de Dole^ conservé par un deliris de ces forets gigantesques , semblerait indiquer que la partie sud-est était coupée de pâturages et peut-être déjà entamée parla culture ; mais probablement les premiers champs qui se couvrirent de moissons sur la terre suessonnaise , furent ce haut plateau 'd'une figure si tourmentée et si irrégulière , qui , commençant à peu de distance des bois de Dole , vient mourir, après un développement de plus de quatre lieues , dans la vallée de l'Aisne, non loin de l'endroit oii cette rivière reçoit les eaux de la Crise *. Aux alentours de ce confluent , ramené aujourd'hui à peu près à sa situation première , la vallée de l'Aisne, large d'une lieue au moins , s' ouvre plus
noms de Fera «t.,cle Djrie «ont gaulois. Voy . Ducange , Glossar, Aux ipotè f ara et dola; etVales. NotiHa Galliarum. Doîj en kbnfiqoe, veut dire soit un champ cultivé , soit on pré, mais toujours un lieu plane et bas. La racine Tard (Tardenois) indi(][u6 un. paf ft arrogé dç sources.
' Le centre de ceplateai^ porte le nom deMont-deSoiisons: cette plaine élevée^ et,pilusà Touest, le plateau de Chaudun, nom ce7i«î»eiaéhfc g^uU)îs , passent encore pour les meilleures terre» à\blé du paysan suddeTAisne. Ces hautes terresdomioentdesvallan«d*une verdure etd'une fraîcheur délicieuses, ;formés par la.^Crise et par d'autres ruisseaux afflaens de FAisne. La petite rivière de Crise, très anciennement, et sans doute sous les Romains , fut détournée de son embouchure naturelle , et amenée à travers Je faubourg de Crise y vers la cité gallo-roniaine dont elle entoura les remparts. Elle a été rendue à peu près à soh cours pnmitif en 1551, du temps de Henri 11.
18 HISTOlllE
spacieuse et plu§ riante que partout ailleurs : la rivière au cours lent et doux, abondante en poisson, navigable pour les plus grands bateaux , se replie avec grâce sur elle-même du nord-est au sud-ouest, puis du sud-est au nord-ouest , avant de se diriger presque en ligne directe sur l'Oise^ oîi elle va perdre, quelques Ueues plus loin, son nom et ses eaux; elle divise la vallée en deux parts inégales , Tune plus étroite au nord, F autre plus étendue au sud, et, des deux côtés de FÂisne, de longues collines aux formes accidentées et pittoresques , s'avançant en promontoires , se creusant en gorges verdoyantes d^oîi jaillissent des fontaines et de clairs ruisseaux , embrassent dans leurs replis la plaine abritée contre les vents du nord.
C'était dans cette belle vallée , sur la rive méridionale de TAisne, que s'élevait la principale ville desSuessons, Nowedun ou Noviodun (iVot^^Wwnum), destinée à jouer , sous des noms divers , un grand et remarquable rôle dans l'histoire de la Gaule-Belgique*. L'époque de sa fondation est
' Après avoir mûrement comparé toutes les opinions des commenlateurs, des géographes , et des historiens provineianx, nous avons cm devoir nous ranger an sentiment do I^icolas Sanson, de d'Ablaneourt, de D. Bouquet, d^ Adrien de Valois, de Oormay , de Golliette , etc. , qui identifient l'antique Navioâunwm avec son héritière , la cité galloromaine à^Augusta Suesêonum , et ne pensent pas que la capitale da Soissonnais ait jamais changé d'assiette. L'un des aateurs de ce livre regrette d'avoir , dans un autre ouvrage {Hisiairede Fronoeparllenry Martin, 1. 1), attribue
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entièrement inconnue ; mais on peut supposer que les avantages de cet heureux site n^ avaient pas
à Noyan le nom de J7oi7toJtfntim: la ressemblance trompeuse de ces deax noms, et une autorité très grave relativement à toatce qui tient à Tancienne Gaule , celle de M. Âmédée Thierry (IRêf^ des Gauloia\ i.2)j Favaient entraîné dans cette errear , rectifiée au reste surja carte de Gaule qui accompagne la deuxième édition de V Histoire âe France citée plus haut. Une étude sérieuse des textes a convainca les auteurs, que Noyon, toujours appelé Noviomum^ Novio" me^ Noviomagus , et jamais Noviodunum, dans Pltinéra ire d*Antonin et chez les plus anciens chroniqueurs , n'a rien de commuiî avec la capitale Suessonne qu'assiégea César , quoiqu'en aient dit Raymnndus Marlianns, Brower, D. Nie. Lelong, etbeaucoup d^autres. Nous no devons pas dissimuler qu'une troisième opinion , celle de Tabbé hehenï {dissertation sur Vital des anciens habitcms du Soissonnais , etc.)« opinion que parait adopter Lemoine dans ses Antiquités de Soisson^y nous a &it quelque temps balancer. Lebeuf place Noviodun non point au bord de TAisne, comme le Soissons actuel, mais sur la montagne do Noyan, qui, commençant à une bonne demie -lieue sud de Soissons, déploie du nord-est ausad-ouest un plateau à peu près ovale d'nne demie-lieue d'étendue , se rattache vers Test à la haute plaine dite le Mont de Soissons, et domine à Fouest la vallée de la Grise . Le rapprochement des deux noms de Noviodun et de Noyan et le sens originaire de la syllabe dun ^ favorisent au premier abord cette hypothèse : le mot dun qui subsiste encore dans notre langue'avec Torthographé dune et le sens restreint de hutte de sable amoncelée par la mer, signifiait incontestablement colline, élévation^ mais il est certain toutefois qu'entre les nombreuses villes gauloises dont le nom se terminait par cette syllabe , plusieurs n'étaient point situées sur des terrains élevés , ainsi Cmsarodunum (Tours);
échappé aux tribus qui précédèrent les Suessons, et qu^ily eut en ce lieu des groupes d^Iiabitations humaines dès Fantiquité la plus reculée ^. L^ étendue
Lugdunum Batavorum (Leyden)^ etc. C'était une exception; mais Texception a pu s'appliquer à Soissons comme à ces autres cités. On présume que, la plupart des places gauloises étant bâties sur des collines ou dunSf le nom de ville et celui de dun s'étaient confondus dans les langues gallokimriques. Il ne reste ainsi , en faveur de Noyan , qu'une ressemblance de noms qui n'est corroborée par aucune tradition, par aucun monument. L'abbé Lebeuf^ pour expliquer comment la capitale des Suessons aurait été transférée de Noyan à Augusta \ prétend que , les Romains ayant bâti des maisons de plaisance au bord de FAisne dans la vallée , les Gaulois suivirent cet exemple , et que Nowedun, délaissé do tous , devint promptement un cadavre de ville aux dépens de qui s'enrichit la nouvelle cité d'Angusla. Il existe à Soissons un monument curieux , qui réfuterait invinciblement Thypothèse de Pabbé Lebeuf , si ce monument, dont nous parlerons bientôt, et 'juif ut trouvé dans Pintérieur de la ville au XVII* siècle , attestait le passage d'Auguste à Soissons, comme Font avancé beau* coup d'érudits. Mais, même en laissant de côté tout argument contestable , nous nous croyons suffisamment fondés à nous ranger parmi les défenseurs de l'antique héritage de Soissons, à l'exemple du savant D. Grenier , qui , dans ses immenses travaux inédits sur l'histoire de Picardie, a étudié cette question' comme toutes celles qui touchent aux fastes de la province , et qui est revenu au sentiment que nous embrassons , après s'être montré un peu ébranlé par les argumcns de Lebeuf. ( Mémoires de D. Grenier, paquet 20, n^ 6, pagua Su^saonicus),
' Nous ne perdrons pas notre temps à réfuter les chimères
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de Noviodun ne nous est pas plus connue que son origine : cette ville devait renfermer une population assez considérable , mais la construction de ses édifices était certainement fort simple et d^une architecture tout-à-fait primitive. De grandes rotondes de bois , fermées de claies , et surmontées de hauts toits coniques^ telles étaient les demeures des hommes de la Gaule , et rameublement , du moins dans la rude Belgique , répondait à la simpli* cité du dehors ; des peaux de bétes servaient de lits, de tapis et de sièges^. Si Ton connaissait le luxe, c^était seulement dans les armes, dans les ornemens d'or et les vétemens de couleurs éclatantes que portaient les chefs , et dans le costume sacerdotal des druides , qui , si Ton en croit une tradition assez répandue , auraient eu un collège dans Noviodun , à peu de distance de la rivière d'Aisne^. Le sénat ou conseil des anciens de la na-
des écrivains da seizième siècle ; Thévet le cosmographe , Bellefbrest; Charron, etc., ou des premiers hidtoriens soissonnais, Berlette et Regnaalt , sar Télymologie et l'origine de Soissons ; Dormayen a écarté quelque»-unc8, et Leraoine a fait justice du reste.
' Strabon, lir. iv. -— Diodor. Sicul. pasim.
* Cette tradition s'appuie sur une découverte fort curieuse faite à Soissons en 1732. En démolissant un vieux bâtiment de rHôtel-Dieu de Soissons , on trouva , dans Pintérieur d'une fausse poutre servant de îiuteau à une porte, un petit coffret en bois de chêne, qui renfermait deux ceintures tressées de fil d'or et de sole cramoisie, et ornées d'agraffcs
tionSaessonne, s^assemblaitaussi, sansaucun cloute, dans cette capitale, défendue par de larges fosses et par de hautes murailles^ bâties selon le mode particulier de fortification qu'avaient inyenté les
et de médaillons d'or massif émaîllé de diverses cou1eur8> et représentant des fig^ures de divinités et de sacrificateurs. De ces ceintures pendaient nombre d'anneaux d'argent de diverses grandeurs et de diverses formes , destinés sans doute à supporter des instrumens de sacrifice. On regarda ces ornemeus inconnus, comme des ceintures do druides : peut-être ces ceintures appartinrent-elles plutôt aux prêtres d'isis, qui eurent plus tard un temple en ce lieu , et, même dans ce cas , la conservation de la soie cramoisie et de la boîte de chêne, incluse dans une poutre creuse , durant tant de siècles , serait assez extraordinaire; malheureusement pour hi science , il n'est plus possible de vérifier le caractère de ce monument problématique ; les administrateurs de THôtelDieu, peu soucieux d'archéologie , vendirent 115 livres tournois ces ceintures à des juift, qui les fondirent impitoyablement. Voy. Cabaret ; Mémoires pour servira Vhistoirs de Soissons , U i, p. 334. Le chanoine Cabaret parle de cette découverte en témoin oculaire. Voyez aussi Lemoine , hist. des antiquités de Soissons, Si ce fut là réellement un vestige du druiidisme, la destinée de l'Hôtel-Dieu de Soissons a été bien singulière ; à l'hypothétique collège des druides aurait succédé , sur le même emplacement, un temple gallo-romain d'Isis et Sérapis , dont Texistence est attestée par un monument qui, grâce à Dieu, nous a été conservé parce qu'il n'était pas de nature à passer au creuset israêlite ; du temple dlsis hérita à son tour la maison ds V Aumône chrétienne , devenue THôtel-Dieu de Soissons au commencement du treizième siècle.
' Ccesar, liv. u, c. 12.
Gaulois. Ces remparts se composaient de {^usieurs étages de grandes poutres , ne présentant au Fossé qu^une de leurs extrémités, posées horizontalement a deux pieds de distance les unes des autres, et liées ensemble par des traverses : les intervalles étaient comblés par de la terre et des fascines a Tintérieur, et par de grosses pierres à Textérieur. Ces rangées alternatives de quartiers de roches et de pièces de bois, disposées avec une parfaite régularité, formaient i«n ouvrage agréable et singulier à voir y et très-ingénieusement combiné pour la dé^ fense des placées, parce que le revêtement de pierres défie l'incendie^ et que le reste des inatériaux na rien à craindre du bélier^ qui ne saurait enfoncer ni renverser ce solide assemblage *.
L'assiette des onze autres villes que possédaient les Suessons, ou du moins de la plupart, est impossible % fixer, et les limites précises du territoire de ce peuple ne sont guère plus faciles à déterminer. A Test, les Suessons confinaient aux Rèmes , avec lesquels ils étaient liés par une de ces fraternités de peuple a peuple qui ont beaucoup d'exemples dans rhistoire de la Gaule, et qui étaieiït revêtues d'un caractère religieux et sacré ; l'alliance était si étroite que les Suessons et les Rémes se gouvernaient par les mêmes lois et par les mêmes magistrats en temps de paix *. L'endroit appelé depuis Fines par les
' Gœsar^ liv. vu, c. 23.
* Cœsar, liv.ii, c. 3. — Fines est aujourd'hui Fîmes.
24 SISTOIRE
Romains , marquait déjà sans doute les limites des deux territoires ducôté de la Y esle ; mais on ignore tout-à-fait quelles étaient ces limites du côté du nord. Loon, Lugdun ou Lawdun (Laon), appartenait aux RèmeSf à ce qu^on pense assez généralement^ ; mais lesSuessons débordaient cependant , selon toute apparence , par-delà la petite rivière d^Aiglette ou Ailette {Aquila) , mal nommée chez divers auteurs Elette, Deletîe ou Lette , de même qu'ils s^étendaient au nord-ouest un peu au-delà de rOise, et comptaient entre leurs places-fortes Noviomagh (Noyon), que de vieux titres latins qualifient de castrumSuessonense. Peut-être touchaientils, vers le nord, à T extrémité du pays des sauvages Nerviens, entre les frontières des Rémes et celles des Véromandues^ qui bornaient les terres suessonnes au nord-ouest. Après les Yéromandues , se trouvaient par-delà TOise , à Fouest , les puissans Bellovakes ; puis, au sud-ouest, F extrémité du pays des Parises ; car les Sylvanectes (Senlis) , appelés Ulmanetes par Pline et Ulbanetes dans Fltinéraire d^Antonin, ne sont point cités par César entre les nations gauloises, et ne formaient probablement, avant la conquête romaine, qu'un canton sucsson;
' Cependant la carte de Gaule , insérée dans le premier volume des historiens des Gaules et de la France , donne Laon aux Suessons.
* La Thierrache , où Textrémité de la forêt de Cuise joignait les Ardennes, devait être le point de contact de ces quatre peuples.
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la Marne, au sud, séparait la Belgique de la Gaule centrale , et les Suessons , du vaste territoire des Sénonais et de celui des Catsdauniens (Ghâlons) et des Tricassiens (Troyes) , si toutefois les Meldes (Meaux)n^ étaient pas dès lors indépendans des Sénonais, et ne se plaçaient pas entre eux et les Suessons.
Des onze villes suessonnes , on en peut retrouver au moins deux près de TOise , Tune delà , Fautre deçà cette rivière, k savoir Noviomagh (Noyon) et Verbria ou Vembria (Verberie) , située primitivementnon point au pied, mais sur la cime de la montagne qui domine au loin la belle vallée de FOise^. Fara ou Hère sur FOurcq put être également de fondation belge, ainsi que Brana (Braine), oîi Fon a découvert des monnaies gauloises , mêlées aux vestiges de ladominationromaine ; plusieurs autres bourgades et villages portent encore des noms dont Forigine gauloise n'est pas contestable ; mais, comme le latin n'expulsa que par degrés la vieille langue indigène après la conquête, les noms de ces divers lieux n'autorisent point à les mettre entre les douze villes existant au temps de Findépendance, et il est inutile de s^ épuiser en conjectures arbitraires pour répartir les places suessonnes entre le^ rives de FAisne ou de lOurcq, de la Marne ou de la Vcsle *.
' Hist. du Falots, 1. 1, p. 6.
* Le nom de Nanieuil^ û commun dans le Soissonnais et les cantons voisins, YÎent de la racine gallique nant , eau
Les habitations des Gaulois, leurs villes de bois et de roseaux, n^étaient pas assez fortement assises sur le sol pour y laisser des traces profondes. Leurs monumens funèbres ont eu plus de durée que leurs cites : les premiers chrétiens , qui renversèrent avec acharnement les pierres druidiques , respectèrent les- buttes élevées de main d^homome à la mémoire des chefs g^aulois, et ces monticules coniques, qui s'élèvent ça et là dans les plaines de l'ancienne Belgique , révèlent encore par le nom de tombelles leur destination première *.
courante, torrent , rivière. Les torrents des Alpes, dans le patois savoyard, s'appellent encore des nants, — Litanobrjga ou Latinobriga, placée par PItinéraire d'Antonin à 18 milles de Gœsaroroagus (Beauvais) et à 4 milles d'Augustomagus (Senlis), pouvait aussi appartenir aux Soessons : Clavier et d'autres en font yerneail-snr-Oise;Mabillon veut qne ce soit Lagneville, sur la petite rivière de Brèche , en latin Briga ; Thistoriep du Valois se prononce pour Pont- 5te-Maxence. Il y a probablement une erreur dans l'Itinéraire d'Antonio , et il fant substituer les lieues gauloises , qui valent une demi-lIeuc française , aux milles romains , qui ne valent qu'an tiers de lieue. Les distances seraient très erronées sans cette substitation.
' Le code théodosien interdit de détruire ces tumuli ou buttes artificielles: terram sollicitare et cespitem vellere , proximum sacrilegio. Les tombelles sont nombreuses dans le département de TAisne , et l'ancien territoire suesson en compte plusieurs pour sa part : une dans la forêt de St-Gobain; une autre entre Sincenis et Rouy, près de l'Oise; une troisième à Hartenne.
(113 AVANT j.-c.) L^histoire n'a pas garde le souvenir des faits qui se passèrent chez les Suessons de* puis leur établissement en Gaule jusque vers Tan 113 avant J.-G. ; mais, 2i cette époque, la menace d'une formidable invasion appela auxarmesla Belgique entière. L'arrière-ban des Kimris , qui , tandis que les Belges pénétraient dans la Gaule , étaient demeurés dans la presqu'île nommée de leur nom Chersonnèse Cimbrique (le Jutland) et sur les côtes de la Baltique , s'associant a une nombreuse fédération de peuples teutons ou germains , se jetèrent à leur tour sur la Gaule et s'avancèrent vers le territoire belge. Les envahisseurs rencontrèrent devant eux, la levée en masse des nations Belgiques, prête à soutenir le choc de 300,000 ennemis. Gette effroyable lutte n'eut pas lieu: les Kimris d'outre Rhin et ceux de Gaule , se reconnaissant pour des frères d'origine , entrèrent en négociation , et la jgvBnde horde cimbrO'tetdo fine, se détournant des frontières belges, alla fondre sur la Gaule centrale et méridionale , avant de se briser contre les légions romaines de Marins.
Le principal rôle dans cette crise appartint sans doute aux Suessons ; car ils tenaient incontestable-* ment alors le premier rang entre les Belges , et , peu d'années après *, s'éleva parmi eux un illustre chef de guerre nommé Divitiac , qui devint le plus
' Nostrd etiam memorid ^ fait dire César aux députés des Rcmes , qui, en parlant de la venue des Gimbres et des Teu-
puissant de toute la Gaule ^ dit César, et réunit sous son épée victorieuse une grande pairtie des peuples belges, puis tenta à leur tête une éclatante expédition dont les détails n^ont naialheureusement point été conservés à la postérité , mais dont les conséquences furentd'un haut intérêt pour les nations gauloises. Divitiaç, que César qualifie de roi y mais qui devait porter chez les siens le titre de bren/n ou chef militaire, passa le détroit gallique (le Pas-de-Calaiâ)avec une armée de Suessons, de Panses, d'Atrébates , deMénapes , etc. ; descendit chez les Kimris d^ Albion, et, suivant Texpressionde César, obtint l'empire de la Bretagne , ce qui ne doit probablement pas s^ entendre de File entière , mais seulement des cantons de Test et du midi ^ Des colonies belges se fixèrent dans le pays conquis, où César les retrouva un demi-siècle plus tard avec le costume et les mœurs de leur ancienne pairie , et se répandirent jusque dans File d^Erin (rirlande), où les traditions locales leur donnent le nom de Fir-Bolgs.
tons, emploient les termes : Nostrorunt pa4rum memoriâ ; liv. II, c. 4.
* Saivant M. Amédée Thierry, ca fut la presqu'ile comprise entre la Tamise et la Saverne qu'occapa Divitiaç. (Hist. des Gaulois ,2' partie , c. 7.) Nous avons cité les Parises ou Parisiens, les Atrébates (Artésiens) etles Ménapes (du Brabant) , parmi les peuples qai suivirent Divitiaç , parce qu'on pos8èd6 la preuve de Rétablissement de Parises
DE SQISSONS. 29
L^ expédition du brenn suesson jetait un élément nouveau dans les populations des îles d^ Albion et d'Erin, et resserrait le lien de famille qui rattachait cette Gaule insulaire à la Gaule continentale : Ten* treprise de Divitiac eut des suites importantes , quoique Tespèce de monarchie militaire qu^il ayait fondée, ne hii survécut pas ; les Suessons rentrèrent dans leurs limites après la mort de ce grand chef; sans doute, leurs exploits mêmes et leurs conquêtes lointaines les avaient un peu affaiblis , car , à Farrivée de César en Gaule, c'étaient les Bellovakes qui se voyaient a leur tour les premiers entre les Belges par leur crédit et le nombre de leurs guerriers.
(57 AVANT j.-c.) Tandis que les Belges manifestaient ainsi , pour la dernière fois , Tactivité concpiérante des vieux Gaulois, la Gaule était déjà entamée par les armes de Rome ; le jour approchait où la Belgique allait avoir à se défendre contre un adversaire plus opiniâtre que les Cimbres et les Teutons ; où la vaillance indisciplinée des Belges allait être aux prises avec la civilisation guerrière la plus fortement organisée qui eût jamais paru dans le inonde.
Dans les premiers mois de l'an 57 avant Jésus- Christ , la Belgique fut en proie à une agitation extrême : de graves nouvelles avaient semé le trouble
et d'Atrébates en Angleterre, et de Ménapes en Irlande. Voy. Ptolémée.
dans tous les esprits ; à la Faveur des discordes des peuples galliques y les Romains et les Germains s^é~ taient immiscés dans les affaires de la Gaule centrale ; le Germain Ariowîst, chef dés Suewes , s'étant établi par force en deçà du Rhin , chez les Edues et les Séquanes, le proconsul romain César Tavait assailli et expulsé à la prière de ces nations ; mais, suivant les bruits qui arrivaient ea Belgique, les peuples galliquesd^ outre Seine et d'outre Marne s^étaient donné un maître en appelant un libérateur étranger, et Findépendance belge ne pouvait tarder à être aussi en péril. Chaque }0ur , des GaUs accouraient chez les Belges pour les exciter a s'armer contre T ennemi commun, et à ne pas souffrir que les Romains se cantonnassent au cœur de la Gaule. La plupart des peuples belges résolurent d^aller au-devant du danger , et , Se donnant des otages les uns aux autres pour s'assurer de leur foi mutuelle, ils décrétèrent que la confédération se lèverait en masse comme au temps des Kimro-Teutons. Les Beilovakes , qui pouvaient mettre sur pied jusqu'à 100,000 combattans , en promirent 60,000 d'élite ; les Suessons et les Nerviens (Hainaut et Flandre), chacun 50,000; les Véromandues (Vermandois) etles Velocasses(Vexin), 10,000; les Âmbiens (Amiénois), 10,000; les Calètes ( pays de Caux) , 10,000; les Atrébates (Artois), 15,000 ; les Morins (Picardie et Flandre maritimes), 25,000; les Ménapes (Brabant),9,00^; les Aduatiques (Namur et pays voisins) , 29,000, ce qui formait une
DE SOISSOHS. 31
armée de 268,000 combattans , sans compler 40,000 intrépides et sauvages gaerriers qu^envoyèrent aux Belges les tribus des Germains cis-rhënans , leurs Yoisins et leurs alliés.
On a peine à comprendre comment la Gaule septentrionale, avec une civilisation si peu avancée et un sol si peu et si mal cultivé , pouvait nourrir de telles multitudes. Ces 300,000 guerriers ne représentaient pas même au complet les forces de la Belgique ^ car les contingens de deux des principales nations manquaient à Fappd de leurs confédérés. L'une de ces nations était les Trévires (Trêves) \ ifûà se trouvaient liés avec César , à qui ils avaient demandé des secours contre les Germains d'outre Rhin ; Fautre était les Rèmes , lés frères des Suessons, qui vivaient sous les mêmes lois et sous les mêmes magistrats. L'alliance inter-nationale futrom* pue: les Rèmes, soit infériorité de courage, soit penchant pour la civilisation romaine , refusèrent de combattre les Romains et s'apprêtèrent ^ recevoir César sans résistance , tandis que les Suessons envoyaient à l'armée fédérale leurs nombreux guer^ riers conmiandés parle brennGa\ba\ Le renom de
' Suétone dit que galba signifiait le gros, le gras {prœpinguis). César le qualifie de re^, roi, comme Divitiac; mais, puisque, d^nprés César lui-même, les Suessons et les Rémes étaient régis par les mêmes magistrats , et que Diviliao et Galba sont appelés rois des Suessons seulement , il est évident que ces rois n'étaient que des généraux élus par le» Suessons, les deux peuples-frères s'étant réservé le droit de
prudence et d^ équité, dont jouissait ce cheF dans toute la Belgique^, valut aux Suessons Fhonneur de ressaisir, a la tête des confédérés , le rang qu^ils avaient occuperons Divitiac. Malgré les prétentions desBellovakes, qui réclamaient la préséance, la direction suprême de toute la guerre fut décernée au brenn des Suessons.
Cependant César , au commencement de Fêté, était venu se mettre à la tête de son armée cantonnée chez lesSéquanes (Franche-Comté): la rapidité de ses mouvemens devança toutes les prévisions ; en quinze jours , les légions romaines arrivèrent du Doubssurla Marne et sur la frontière desRèmes. Ceux-ci députèrent aussitôt vers le proconsul, se remirent^ dit César, eux et tout ce qui était à eux ^ en la foi et puissance du peuple romain^ livrèrent des otages, ouvrirent les portes de leur capitale Durocortore (Reims) et de leurs autres villes, et fournirent aux ennemis tous les vivres que ceux-ci réclamèrent, conduite qui fit obtenir aux Rèmes le titre de frères et alliés (fœderati) du peuple romain , en compensation delà haine des Belges.
César , joyeux de la défection des Rèmes , entra sur leur territoire , chargea les troupes auxiliaires des Edues , autre peuple séduit par Talliance romaine , d^ aller ravager les terres des Bellovakes
guerroyer isolément, tout en se soumettant aux mêmes magistrats civils.
' Cœsar, liv. n, c. 4.
pour feire diversion , et , sur le bruit de Tappro** che des confëdërés , il s^avança yers la frontière suessoniie, traversa T Aisne et assit son camp sur un coteau , près dé la rive droite ou septentrionale , couvrant ainsi Dûrocortore , et laissant à Pautre bord de la rivière vAi de ses lieutenans, Qnintus TituriusSabihus, et six cohortes, pour assurer ses rda tiens avec les Rèmesèt la Gaule centrale ; le cdrps de Sabinus communiquait avec le g^ros de l'armée par un pont qui existait en cet endroit, et qu'occupait un détachement romain. L'Aisne protégeait un des côtés du camp de César : le reste fut défendu par un retranchement de douze pieds de haut et un fossé de vingt*deux pieds de profondeurs
Cependant, la grande armée belge, dontlelieu de rassemblement n'est point connu (peut-être les vas-
' 22 pieds à partir de la crête dû retranchement jusqa^aa fond du fo88é : ces 22 pieds romains n^en faisaient que 20 des nôtres, le pied romain étant de il pouces-, comme le pied anglais moderne. « Lea retranchemens ordinaires des Bomains çtaient composés d'un fossé de. 12 pieds de large sur 9 de profondeur, en cul-de-lampe : avec les déblais, ils faisaient un coffre de 4 pieds de hauteur , 12 pieds de largcur^ sur lequel ils élevaient un parapet de 4 pieds de haut,
en y plantant leurs palissades et les fichant de '2 pieds en terre, ce qui' donnait à la crête du parapet 17 pieds de commandement sur le fond du fossé.* La toise courante de ce retranchement, cubant 324 pieds, était faite par un homme en 32 heures ou trois jours de travail , et* par 12 hommes en 2 OU' 3 heures. » Napoléon*. Précis des camp oignes do •
/. César.
tes- plames aa nord de Laon), avait firi& l'offieasive, envahi la partie du territoire rémois siluëe au nord de r Aisne, et marchait contre les Romains. Sur le passs^e des Belges, à huit milles du camp de César, s'élevait la ville rémoise de Bibrax : ils l'assaillirent avec impétuosité , T environnant tout entière, suivant la tactique gauloise , d'une vivante enceinte de guerriers^ et £ûsant pleuvoir de toutes parts, sur ses murs, une grêlé innombrable de pierres et de traits^ afin d'écarter des remparts les assiégés et de pouvoir s^approcher des portes et attaquer la muraille en se couvrant de leurs boudiers comme d'une carapace (testitudinem facientes)^ Bibrax , où commandait un des principaux cheEs de la nation rémoise, soutint l'assaut à grand'.peiae jusqu'à la fin du jour, et dépécha vers César pour réclamer instamment son assistance, sans laquelle la perte de la ville était certaine. ,César fit partir en toute hâte , vers le milieu de la nuit , sa cavalerielégère numide, ses archers crétois et ses frondeurs baléares , qut s'introduisirent dans Bibrax avant le jour et rendirent l'espoir et le courage aux habitans.
Les Belges ne s^opiniàtrèrent point à continuer le siège, et, saccageant à l'entour les campagnes des Rèmes^ brûlant les bourgades et les habitations isolées, ils allèrent droit au camp romain, et s'établirent Il deux milles de l'armée ennemie ; la nuit, on vit briller leurs feiix sur un espace de plus de huit milles (3 lieues de poste).
L'armée deCësor étmt forte de huit légions, dont chactmepeat s'éTolaerk 5 ou 6,000 fantassins et 400 k 600 eheyaux: eHe comptait 45,000 à 50,000 soldats romaim , et probablement ^ selon Tusage accoutumé, a peu«-près autant d'au^liaires fournis par les idliës et les sujets de la république. César pouvait donc opposer aux 300,000 barbares qu'il avait en tête, 90,000 à 100,000 hommes des meilleures troupes dumonde. Néanmoins la masse énorme de ses adversaires , et la haute opinion qu'il avait de leur valeur , rengagèrent k beaucoup de circonspection : il se tint d'abord renfermé dans son camp durant plusieurs jours , tatant l'ennemi par des escarmouches de cavalerie , puis il quitta ses retranchemens, laissant deux légions à la garde du camp, et disposant les six autres en ligne de bataille sur le coteau, qui ni'oflErait que la place nécessaire pour ranger l'armée ; c'était un terrain légèrement' exhaussé au-^dessus de la plaine , dont il reprenait le niveau a droite et à gauche par une pente douce. Mais Ik, César resta encore sur la défensive, et, de peur d'être tourné , il protégea ses deux flancs par des fossés transversaux de 300 pas enriron, aux extrénntés desquels s'élevèrent des fortins mums de machines de guerre.
Entre les deux armées se trouvait un marais de médiocre étendue : César espérait que les barbares s'y |»*écipiteiaient avec la fougue gauloise pour venir àlui ; mab le général suessbn, le prudent Galba, quoique désirant vivement la bataflle, retint les
Belges et les empêcha de commettre cette fauté t, il n^y eut donc qu^un combat de cayalerie où les Romains obtinrent quelque avantage. César, ne voyant pas moyen d^attirer son rival dans lepiëge, ramena ses six légions au camp ; alors Galba , qui montra dans cette courte campagne une rare intelligence , au lieu de se heurter de front contre les retranchements romains , évita le camp de César , et, s'avançant vers TÀisne , voulut faire traverser la rivière à gué par une partie de ses guerriers (les eaux étaient basses ; c^était la saison des grandes chaleurs), afin d'enlever la division de Titurius- Sabinus, cette arrière-gardelaissée sur la rive gauche par César, et de couper le pont qui assurait les communications des Romains avec Duro-^ cortore.
' Mais toute la cavalerie romaine et tous les gens de trait (archers et frondeurs) repassèrent rapidement le pont d^ Aisne et joignirent Titurius au moment où les Belges commençaient à franchir la rivière: ceux qui étaient déjà sur le bord opposé, furent enveloppés et taillés en pièces ; une foule d'autres^ criblés de flèches , comiblèrent de leurs corps le lit de TÂisne, et le reste fut eontraiht d'abandonner Tentreprise après d'inutiles et sanglants efforts.
Les suites de cet échec furent bien plus fatales que l'échec lui-même : on n'avait pu ni prendre Bibrax, ni passer l'Aisne ^ ni enlraifier les Romains dans une bataiUe générale ; le découragement
coinmença de se glisser parmi cette multitude levée en masse, qui avait eu promptement épuise ses provisions et les ressources de la contrée ; on avait appris que les frontières des Bellovakes étaient menacées paV les Edues, sous les ordres du druide. Divitiac, qui, fasciné par les prestiges de la civilisation étrangère , avait abandonné les intérêts de son pays et de sa religion. Les Bellovakes déclarèrent que rien ne les détournerait d^ aller au secours de leur patrie et de leurs familles , et le chef suprême Galba ne put empêcher qu^ on décidât, dans un gran^ conseil de guerre , la séparation de Tarmée fédérale, chaque peuple étant impatient de se retirer sur son territoire, sauf à se réunir de nouveau pour défendre le premier d^ entre eux qui serait attaqué par César.
Cette décision arrêtée , durcmt la seconde veille (entre dix heures et minuit), les Belges levèrent leur camp, .avec jm tumulte et une confusion extrêmes, chacun reprenant le chemin de son canton, sans s^astreindreà aucun Mdre ni a aucune précaution dans leur retraite semblableà une fuite. Cette apparence de déroute se changea bientôt en une déroute [trop réelle : à la pointe du jour , César ayant lancé sa cavalerie, appuyée par trois légions, à ta poursuite de ses ennemis , la queue de Tarmée belge fut rompue et menée battant plusieurs milles avec un grand carnage; les premiers groupes de cette arrièregarde se retournèrent enfin et firent face avec vigueur ; mais les masses qui étaient en avant , se
croyant hors de péril et ne songeant qu^à gagner pays, 6€ débandèrent malgré leurs chefe , au lieu d'imiter l'exemple de Farrière-garde ; les fuyards furent bientôt atteints par la cavalerie romaine , qui les suivit en les frappant sans résistance ; le coucber du soleil mit seul fin au massacre *•
' Nous avons traduit, le plas littérarement possible , dan» le cours de ce récit, les passages des eommêwiaireê ieCé^or relatifs à la configuration du terrain , i la position du eamp romain et aux mouTeateas des fucmées entre Bibrax et FAisne, afin de mettre ceux de nos lecteurs qui connaisseni le pays , à même d'asseoir leur opinion sur le théâtre véritable de ces importans événemcns^ question tant controversée entre les géographes et les historiens provinciaux. Voici à cet égard le sentiment du seul commentateur qui ait jamais pu juger César d'égal à égal r
« Les commentateurs ont supposé que la ville de Fimea ou de Laon était celle que les Belges avaient voulu surprendre avant de se porter sur le camp de Cesser. C'est une erreur: cette ville catBièvre^ le camp de César était au-dessous de Pont-à-Vaire (ou Pontavert^ arrondissement de Laon, canton de Neuchâtel); il était campé , la droite appuyée au coude de PAisne^ entre PonflÉ-Yaire et le village de Chaudarde,la gauche à un petit ruisseau; vis-à-vis de lui étaient les marais qu'on y voit encore. Galba avait sa droite du côté de Craonne , sa ganche au ruisseau de la Miellé, et le marais sur son front. Le camp de César à Pontà-Vaire se trouvait éloigné de 8,000 toises de Bièvre , de 14,000 de Reims , de 22,000 de Soissons, de 16,000 de Laon, ce qui satisfait à toutes les conditions du texte de» commentaires. »
Napoléon; iir^cî» det wmpagn9$ de /. Cé$ar»
L^abbé Lebeuf, avant Napoléon, s'était déchiré pour
DE SOISSOKS. 99
Le lendemain, César, avant que les Belges eussent le temps de se reconnaître, entra sur les terres
BièTre et Poii(-à*Yaire ; maii il pense qu'après ôtre sortida camp , César rangea ses six légions sur la montagne qjai domine Graonne, Graonelle, Ouohe^ Vauxclair elle bout du bois de Cnissy. « Le marais , dit-il , est celai où PAilette prend sa source, dans la Tallée où fut bâtie Tabbaye de Vauxclair. Les Belges étaient à une demi-lieue des Romains yers BouconTille, s'étendant en largeur s^r les territoires de St-Jean de Pency, NeuTÎUe , Ghermicy et Bouconville , înstpi'auprès des bois de Gorbeny. G^est la montagne la plus apparente des environs de Pont-à-Vaire. » Gette position donnée aux Bomains ne nous semble pas très compatible avec le texte de Gésar. Nous devons faire observer aussi que les 8,000 toises de Bièvre au camp, ne satiêfoni pa$ Pmt-ù-faU anx conditions du -texte, 8,000 pas romains , distance marquée par Gésar, ne revenant qu'à un peu plus de 6,000 toises^ ou 2 lieues et demie de 25 au degré ; le mille romain , selon Banville , Sanson et tous les meilleurs géographes, valait 755 toises 3 pouces. Le village de Berrieux, autrefois appelé Bebrieus^ au-dessus de Gorbeny et un peu plus près de Pont-à-Vaireque Bièvre, pourrait bien disputer à cette bourgade le nom de Bibrax^ et conviendrait parfaitement à la position que Napoléon donne aux deux armées.
Quoiqu'il en soit, le débat ne nous semble sérieux qu'entre Bièvre et Bébrieus : Laon , qui a toujours été appelé Xo<m, L^wiun ou Lugdun, est tont-à-fidt hors de cause par la distance d'an moins 5 grandes lieues qui séparent cette ville du cours de l'Aisne , distance plus que double de celle indiquée par Gésar. Des hommes d*un vrai savoir ontété entraînés dans cette erreur de vieille date , par un chroniqueur du commencement du dixième siècle , le cha-
des Suessonç, et conduisit ses Icfgions d'une seule traite jusqu'au pied des murs de Noviodun^: il comptait emporter d'un coup de main cette capitale, qu'il savait a peuprèsdenuée de combattant; mais la largeur des fossés et la hauteur des remparts arrêtèrent l'effort des Romains, et le petit nombre d'bommes valides qui étaient restés dans la ville suffirent à repousser l'assaut. César, alors,
noine Dadon de St-Quentin, qui confond Laon et Bibrax : MU témoignage aussi ancien pourrait faire quelque impression, «i on ne lui opposait les paroles de César , qui ne sont nullement susceptibles d^équivoqae ; mais peut-être trouverait-on d'ailleurs Torigine de Terreur de Dudoo dans le nom de Vieux-Iioon que conserve encore aujourd'hui la hauteur qui domine le yiHage de Berrieux ; si Ton admettait cette hypothèse fort acceptable à notre avis, à Berrieux resterait définitivement Théritage de Bibrax.
Nous ne discuterons pas Tinconcevable opinion du géographe Sanson qui place Bibrax à Fimes, sur la Vesle et au midi de TAisne : le texte si lucide de César deviendrait incompréhensible en partant de cette donnée , ou de celle de d'Abliaincourt , qui met Bibrax à Braine ; quant à Bray-en- Laonnois ou Bray-on-Rethelois , le nom galliquei^ray, que portent nue multitude de bourgs et de villages, et qui signifie 9089 , limon , terrain humide et fangeux , n'a jamais
eu le moindre rapport avec Bibrax.
' Ce fut une marche d'environ neuf lieues, assez forte
étape pour une armée dont une grande partie devait être fatiguée des événemens de la veille. Du camp de Pont-à-Vaire à Noyon , il y aurait en au moins quatorze lieues.: ce n'est pas là une des moindres raisons qui doivent faire rejeter Fidentité de Noviodun et de Noyon.
DE SOISSOKS. 41
assit son camp devant les murailles , et fil les pré* paratife d\m siège en forme : il n^ut pas le temps d^ enclore la ville dans des lignes de circonvallation et de contrevallation ; Galba , pendant la journée , était parvenu à rallier les Suessons dispersés, et, la nuit suivante, le gros de leursbataillons entra dans Noviodun. César ne se prçpara que plus vivementk entamer le siège : les légions tout entières se mirent àVœuvre avec cette activité et cet ensemble admirables qui caractérisaient les armées romaines, et les assiégés virent bientôt s'élever les terrasses , s'ébranler les vignes ou mantelets mobiles de bois couvert de cuirs frais , à T abri desquels la sape et la mine s'approchaient des murailles , et se dresser plus U^ut que les remparts ces tours roulantes à triple étage d'où la mort allait pleuvoir sur les défenseurs de Noviodun.
La célérité merveilleuse des Romains, et la grandeur de ces ouvrages, inconnus même de nom aux hommes de la Gaule septentrionale, frappèrent les assiégés d'une sorte de terreur superstitieuse : abandonnés à leurs propres forces., sans nul espoir d'un prochain secours de la part des autres Belges , ils crurent devoir céder k un ennemi qui leur semblait armé d'une puissance surhumaine , et ils envoyèrent des députés a César pour solliciter une capitulation au nom de lanation suessonne.
Les Rèmes, dont les troupes auxiliaires accompagnaient l'armée romaine, et qui avaient été si coupables envers la cause fédérale belge, ne furent pas
du moins infidèles au souvenir de leur fraternité avec les Suessons , et intercédèrent instamment , auprès de C&ar, en faveur de leurs ancieni alliés* Les conditions cependant furent dures pour un peuple fier et courageux : tous les guerriers enfermés dans Noviodùn, remirent leurs armes auvainqaair^ et César exigea en outre qu'on lui livrât en otages les premiers de la nation, entre autres les d&ja, fils du brenn Galba , qui , le deuil dans le cœur, quitta le commandement de son peuple après avoir essayé vainement de sauver Tindépendance nationale ^
Les Suessons en effet avaient achevé leur rôle de peuple indépendant : ils allaient être emportés désormais dans le tourbillon des destinées de Rome. César toutefois ne toucha ni aux terres, ni atix lois du peuple conquis , et le laissa se gouverner a sa guise, selon ses vieilles coutumes , pourvu qu^il ne refusât point le tribut de soldats et d'argent dû k la souveraineté de Romeou plutôt au proconsul qui
' Bouteroue, dans- ses Rêekerckes curiêHêet deê monnaiên de Franc» , dit que Galba , et son prédécesseur , le conquérant Divitiac, firent £sibriquer des monnaies d'or, d'argent et de cuivre. Il est impossible de vérifier ceUe assertion, les monnaies gauloises n*ayant point de caractère assez spécial pour qu^on puisse distinguer les pièces suessonnes de celles de telle autre nation belge ou gallîque. Le cheval Uhre^ le sanglier ou porc, Vatu-ocha ou bœuf sauvage , et les autres figures représentées sur ces monnaies, n'appartiennent spécialement à personne, que Pon sache.
Toulait devenir le souverain de Rome aussi bien que de la Gaule.
(56 a 51 AV. j.-c). Presque toute la Belgique se soumit danslaméme campagne, après la destruction a peu près complète des deux nations nervienne et aduatike, dont la résistance désespérée faillit anéantir la fortune de César: lesKimiis armorikains ou. maritimes (entre Seine et Loire), Furentsubjuguésli leur tour Tannée suivante (56 av. J.-C), et, lorsque César (Fan 54 avant notre ère), convoqua à Samaro- Brive ^ les députés des nations gauloises , comme pour autoriser sa domi'nation , la conquête de la terre gallique semblait terminée. Cependant de terribles efforts furent encore tentés pour reconquérir la liberté gauloise, et les peuples gallo-kimriques du centre et de Pouest, réunis soiidain sous les étendards du fameux chef Arveme Yercingétorigh, appelèrent la Belgique k reprendre les armes pour la cause commune. Les Suessons relevèrent un moment la tête au cri de guerre de Vercingétorigh, et expédièrent des délégués à une assemblée générale de la Gaule , convoquée par les
' Samaro-Briya vent dire Pont-surSamme. Amiens et St-Qaentin se disputent ce nom , et la question est fort diffficile à résondre : le texte de César parait très favorable à St-Quentin ; Ptolémée au contraire et Tltinéraire d'Antonin^ le premier explicitement^ le second implicitement, par les distances et les stations qu'il indique entre Samarobrive et Sîêesêiones ou Soissons , appuient les prétentions d'Amiens.
chefs gaulois a Bîbracte (Autun)^ capitale des Edues, qui avaient abjuré l'alliance tyrannique de* Rome. Les Rèmes et les Lingons (de Langres) demeurèrent seuls attaches aux Romsûns, et les Suessons, adhérant à la ligue universelle formée du Rhin aux Pyrénées pour F expulsion de l'étranger, envoyèrent 5,000 hommes d'élite à la grande ai^tuée. gauloise qui marcha au secours de Vercingétorigh assiégé dans Alésia par César.
On sait qu'après une effroyable lutte de trois jours, la valeur et le désespoir des Gaulois se brisèrent contre les retranchements inexpugnables de César et contre la discipline romaine. Les Suessons, voyant la grande bataille perdue et le héros de la Gaule captif, jugèrent inutile d'attirer de nouvelles calamités s)u* leur pays, en partageant plus longtemps l'hostilité opiniâtre d'une partie de leurs voisins contre Rome : ils se mirent sous la protection des Rèmes *, qui les préservèrent, pour la seconde fois, des vengeances romaines. Les populations de la Belgique occidentale, les Bellovakes , les Atrébates, les Ambiens , les Calètes, les Vélocasses , qui continuaient a se défendre avec fureur contre César , enveloppèrent les Suessons dans la haine qu'ils portaient aux Rèmes , et se disposèrent à envahir lés terres suessonnes et rémoises. César , . averti par les pressans messages des Rèmes, et ju-
' Remis attributi ; Hirtius; continuation des comment.. de César, liv. viii. c. 6.
géant qu'il était nan^setUement de son honneur , mais de son salut ^ que les alliés, qui avaient bien mérité de la république j ne souffrissent aucun dommage , accQurut avec quatre légions vers le territoire menacé ; il se fit renforcer par la cavalerie des Rëmes , des Lingons , et de quelques autres peuples plus ou moins volontairement soumis , entre lesquels on doit compter les Suessons , puis il marcha contre lesBellovakes et leurs alliés.
La résistance desBellovakes fut héroïque, et digne d^un peuple . qui prétendait être le plu^ vail- Imt de toute la Gaule : ils' obtinrent Favantage dans plusieurs combats, attirèrent dansune embuscade et taillèrent en pièces la cavalerie rémoise avec son chef Yertiske , premier magistrat de la république des Rèmes ; mais les exploits des derniers soutiens de Tindépendance gauloise ne firent que retarder une catastrophe inévitable, et toute la Gaule courba définitivement le front durant
Tannée 51 avant J.-C, et fut réduite en province romaine.
(51 A 12Av.J.-c.)Césarménagealarace guerrière qu'il venait d'assujétir et qu'il voulait rendrel'instrument de ses vastes projets : ilse contenta d'imposer à la Gaule un tribut annuel assez modique, et dont il exempta les nations qui portaient le titre éC alliées (les Rèmes par exemple), et celles qui avaient iicn mérité de Rome. Les Suessons purent être de ce
nombre'. Aucun peuple conquis par les Romsuns ne futmoins opprimé que les Gaulois : César , grâce à sa modération intéressée, se concilia les vaincus et attira sous ses aigles Félite des populations, et les Suessons, suivant le témoignage de Lucain, se distinguèrent parmi les auxiliaires gaulois qui aidèrent César à fonder sa dictature sur les ruines de' Paristocratie romaine. César fut reconnaissant : il prodigua aux Gaulois les droits de citoyens romains , et Ton vit même des Gaulois admis dans le sénat. Les peuples de Gaule avaient été divisés eiï trois catégories : tes alliés, francs de tout tribut et ne devant à Rome qu^e Passistance de leur épée ; les libres, susceptibles d'être frappés d'impôts , mais se gouvernant suivant leurs anciennes coutumes ; «nfin, les sujets, soumis directement aux officiers romains, à l'autorité deâ faisceaux. Les Suessons appartenaient à la catégorie des libres on autonomes (se gouvernant eux-mêmes) , et les Rèmes, à celle des alliés ou confédérés (socii , fœ-derati^).
Cependant, même chez les nations alliées ou libres, les usages etles lois antiques ne tardèrent pas a s'effacer sous le niveau de la civilisation étrangère : les arts, les idées, la langue de Rome se propagèrent peu à peu en Gaule ; l'agriculture prit un
* C'est PopiniondeD. Grenier: M. 88. de la bibliot. royale, paquet 20 , n"* 6^ poffus Suetêonictis,
• Piin, liv. IV c. 17.
DE SOISSOlfS* 47
^^nddëveloppement, et, après qa^Octavien eut enlevé la Gaule k Marc-Ântoine , durant leur lutte pour rhéritage de Gésar, le lieutenant d^Octa- Tien, rillustre Agrippa , ouvrit en deçà des Alpes les quatre premières de ces fameuses voies militaires, qui devaient sillonner toute la terre gauloise de leurs indestructibles chaussées (an 37 av. J.-G«). Ces innovations, qui en annonçaient d^autres plus radicales encore , ne s^ exécutèrent pas sans obstacles ; de violentes révoltes éclatèrent parmi les populations les plus attachées au vieil esprit national, mais les Suessonsne participèrent point aux mouve* mens qui eurent lieu en Belgique, et se montrèrent dévoua à Octavien devenu l'empereur Auguste , malgré les grands changemens opérés par ce prince dans la constitution poUtique et territoriale de la Gaule, et madgré Taccroissement considérable d'impôts, qui suivit le recensement ou dénombrement général, ordonné par Auguste après l'assemblée des députés gaulois qu'il présida à Narbonne , l'an 27 avant J.-C.
Auguste, afin de briser le vieux fédéralisme gaulois et d'assimiler les provinces transalpines au reste de l'Empire^ bouleversa le régime intérieur des peuples gallo-kimriques respecté par César, et, substituant aux divisions naturelles de sang et de race certaines divisions administratives purement arbitraires , il partagea la Gaule en cpiatre grandes provinces , la Narbonnaise , rAquitahie, la Lugdunaise (Lyonnaise), et la Belgique , dîffé-
4â HISTOIRE
rente par ses dimensions et ses limites de [^ancienne Belgique indépendante* Ces provinces forent divisées en soixante - quatre cités (^civitatesy ^ ou chefs-lieux commandant chacun à plusieurs villes secondaires etjoa^i ou cantons^; il y eut des petits peuples qui se virent réduits à la condition de simples cantons , et des cantons, des fragmens de peuples , qui montèrent au contraire au rang de cités. Le territoire suesson subit, selon toute apparence, d'importantes modifications : il perdit , du côté du nord, ce qu^il pouvait posséder au-delà de PAilette , et le terrain cpi'bn lui enleva fut attribué à la cité des Rèopies'; la cité des Suessons perdit aussi .Noviomagh (Noyoq), et ce qui était par-delà rOise fut réuni aux Véromandues; le canton qui sMtendait en deçà de TOise vers les frontières des Parises , et qui formait Textrémité sud-ouest du territoire , fut , à cette époque ou un peu plus
' Soixante-quatre , suivant Tacit. Annal, liv. m; Strabon, liv. Vf y ne parle que de soixante. Par suite dès démembrémens territoriaux opérés à diverses époques, on compta jusqu^à cent quinze cités vers la fin de TEmpire.
* DepoguM^pmgi, nous avons fait pays, .
' Le Laonnois entier el la Thierracbe appartinrent à la cité rémoise. Noyon etpeut-étre Ghauny passèrent des Suessons aux Yéroroandùcs. Le Vermandois primitif devait être peu étendu, à en juger par le petit nombre de combattans que mirent sur pied les Véromandues dans la levée en masse des Belges.
tard , détaché de la cité suessonne pour former un peuple libre et égal en droit aux Suessons , sous le nom de cité des Sylvcmectes ou Ulmanectes (diocèse de Senlis); mais, par compensation, la cité suessonne franchit la Marne, cette limite primitive des peuples belges , et reçut de ce côté un accroissèment de territoire assez considérable, sans doute aux dépens des Tricassiens (Troyens) et des Gâtelauniens (Châlonnais); elles^ étendit de la Marne jusqu^à la rivière du Petit-Morin, englobant tout le cours du Sourmelin.
Si le peuple, ou, pour parler le langage latin , la cité des Suessons ne gagna point en domaines à ces changemens, la ville de Noviodun y gagna en importance ; car Tinfluence des chefs-lieux devint bien plus dominante dans le système romain que dans les moeurs politiques gauloises. Noviodun , ressortissant elle-même de la cité-métropole de toute la Belgique^, avait au-dessous décile plusieurs cantons dont quelques-uns ont conservé leurs noms jusqu^aux temps modernes ; le pagus suessonensis ou pays suessonnais proprement dit (le Soissonnais), dépendance immédiate du chef-lieu , le pagus tardanistês ou Tardenois, Vurcensis^ Ourcoois ou plutôt Ourcquois (canton de la rivière d^Ourcq), le vculenns ou Vadois , appelé par corruption Va-
' C^étaît Trêves; cependant, eoivant Strabon, qni éciÎTait sous ÂQguste et Tibère , les préfets romains résidaient sou- Tent à Darocortore, chei les Rèmes.
lois*; les dënomihations anciennes des autres cantons sont incèrtaiiiés, et Ton ne peut préciser avec exactitude les limites pre'cises dnpugus siiéssoiièn' êiê ou Sdissoniiais proprement dit , qui dëbo'rdd plusieurs fois par-delà l'Ourcq aux dépéhs dé rôùrçois , et vers la forèi de Dole a:ux dépens dii Tàrdènoîs.
Ces modiàcatidns dans l^^endue et la coiifiguration du territoire n^étaient pas les seules que dût subir le peuplé suesson : Noviodun allait changer jusqu^au vieux nom qu^elle tenait de ses premiers fondateurs^ et, recevant deFétrangerde nouvelles moeurs et dés dièiix nouveaux , elle allait se faire romaine ^ar le nom comme par P aspect et par leà croyâiices.
Auguste I durant ses longs séjours en Gaule , et surtout entre tes années 16 et l!^iavaht J.-C., époque où il ne quitta guère les provinces transalpines, dut parcburir plus d^une fois là Belgique , et visita probablement Noviodun ; un monument découvert à la fin du XVIP siècle â fait penser que ce prince, favorisant pal* systêihë unpolythéisme large et tolérant au détriment du druidisnie , qû il n^ espérait pas gagnera la civilisation étran-
'Le Valois parait avoir pris soa nom ou bourg de Yez \ appelé en latin Fadum. Hïài, du Valois ^ t. 1. Quant aux Sylyaneetes, Pline l'ancien, contemporain de Vespasi^n et de Titus, est le premier auteur qui parle d'eux { mais il est bien probable que leur existence-, comme cité , date de Forgea nisation donnée à la Gaule par Auguste.
i)BS0ISSOl»S. &|r
gère, avait sigpiftàlë son passage k Noviodun par la pose de la première pierre; d'un temple érigé i^ Isis-Myrionyme, la déesse aux mille noms^ la mystérieuse nature mère de toutes choses, et au dieu Sérapis, qu^on associait ordinairement a Isis en le confondant ayee le Jupiter romain etarec TÛsiris égyptien , le mari d^sis, c'est^k-dire Tesprit dirin qui féconde la nature ^
* Ce moftaméiit a été troa^éeu 16S5 » en fomlUat ^oi^ â^anciennee fondations ponr asseoir les Ibodemens de U Salle des femmes dans ce même HdIeKDiea où fqren^ découvertes les singulières oeintorss dh^ol non» avons parlé plus haot. C'est une pieire luinte de deux pieds onze ponces , large de demspasds trots ponoss, épaisse de deox pieds troM poooef <]aatve lignes , eiportsiit t^ioicrip^ tkm suîraiBté:
MÎMONYMA-
ET SfiBAPI
EXSPECTA