HISTCMRE
pUre irrlié s'adresse au roi , lai cUmande furotec-' tîon et veut mettre la ville en interdit ; lé roi , qui était Louis VIII, fils et successeur de Philippe-Auguste , répond qu41 soumettra le cas à son conseil ; cette réponse , ces délsûs , ce tribunsd ne satisfont pas les chanoines, qui prient le pape d intervenir pour eux auprès du roi ; le chancdier reste sai^i de r affaire et prononce son arrêt en présence du roi , à St~Germain-en-Laye. Cet arrêt obligea le maire et tous les jurés de Soissons à feire le serment dd sûreté, le dimanche de T octave de S t- Jean-Baptiste, et autorisa les chanoines à connaître de certains délits , tels que la maliôte, le concubinage, les fausses mesures , les rixes etc. Le chancelier Guérin avait défendu avec vigueur la cause du Chapitre qui s'en souvint et le consigna dans l^bbiti^ de St- Gervais : XIII Kal. Maii obiit Guarinus Silv€&^ fiect€7m8,episc. Franciw cancellarius ^ quimulta fecit in curid régis pro eccleHd nostrâ etpadfica- Dit nos et Communiam deoenter. Les fréquentes contestations, que le Cha{Htre élevait pour le main* tien de ses privilèges contre toutes les juridictions delà ville, ne se terminaient pas toujours aussi convenablement à son avantage : ainsi , Fabbesse de Notre-Dame, Béatrix de Cherisy, qui portait on nom illustre dans TËglise soissonnaise , refusa énergiquement de suspendre F office divin, lorsqu'il plairait aux chanoines de frapper d^interdit le diocèse en fermant les portes de la cathédrale ; les chanoines , pour punir cette désobéissance» voulurent s'opposer à l'élection de l'abbesse ; mais
DB.SOISSOIIS. 103
i tal néannMm» bénite par rarchevéqae de Reims , et intenta, pardeTantrévéque , un procès an Chapitre de St-Gervais pour foire établir qu^il n^avait jamais en le droit de confirmer ni même d^approaver les élections conventaelles de Notre- Dame , droit arbitraire que les chanoines ne réussirent pas à usurper ' •
Cette abbesse , qui ne se montrait pas moins jalouse de la prospérité du monastère , que sa sœur Helvide, suivit les erremensde celle-ci, ets^adonna sans cesse aux intérêts spirituels et temporels de sa communauté : elle obtint du comte de Soissons la permission de conduire Feau de la rivière par des canaux dans Tabbaye ; elle fit déclarer au maire et aux échevins, que la Commune n^avait rien à prétendre sur le terrain, qui s^étendait le long de la rivière depuis la vieille porte de Tabbaye jusqu^a une rue nouvellement ouverte dans le domaine abbatisd, à T extrémité de la vieille hôtellerie : cet hôpital fut rebâti plus spacieux , vis-k vis de la principale porte de T abbaye , par les soins de Béatrix^ qui avait enclos de murs tout le terrain abandonna par la Commune. Ce nouvel hôpital, desservi par des frères et des sœurs soumis à une proouresse , n^ayant point assez de ressources pour nourrir tous les pèlerins et les malades qui venaient en foule adorer le «Sotn^ 5ou/fer, Tarchevêque de
' Dortnay, t. ii, p. 209 et sniv. d'après les archives de Si- Jean, de St-Pierre-aii- Parvis, de St-Gervais. Hist. de i'abb. de Notre-Dame ^ p. 179.
104 HiSTOtRË
Reims inrita , par mandemenl , le» fidèles k concourir à r entrelien des pauvres^.
LMvéque Jacques de Basoclie centiiHiait d^ac-corder a sa tante , Béatrix de Cherisy , Ts^ppid efficace que Nivelon avait prêté naguère a sa nièce Helvide et a Fabbaye , dans diverses ocbasions : c^était Févéque qui soutenait le n^onastère contre le Chapitre de la cathédrale, toujours de plus en plus despote et envahisseur* Jacques de Basoche , de l'illustre maison de ChàtiUon-sitf -Marne , devait k sa naissance et à son caractère courUsan , ou du moihs politique , le crédit dont il jouissait auprès
' Uisi, de Vàbh. de N.-D,, p. 166 et suit. Avec le« preuv. Dom Gervàise rapporte nne charte de 1206 relative à cet hôpital : elle mérite d'être citée comme monament de la langue française q cette époque reculée ; c'est peut-être un des plus anciens titres en français que Ton connaisse , et il semblerait bien postérieur à Pouvrage de Villehardouin , si Ton ne tenait compte de la différence qui doit exister entre le langage poli d'une dame de distinction et celui pins rude et plus grossier d'un cbcTalier croisé , meilleur soldat qu'habile écrivain : « Je Helvie, abbesse de N.-D. de Soissons« à tous ceux qui ces lettres verront, salut en Notre Seigneur. Nous volons que tuit sachent que notre Hôtellerie a acheté à Gallon de Gourmelles dix essins de terre semeure qu'il avait entre les terres de cette Hôtellerie , prés^ de la maison dou Mant, parla vie Robert, chanoine St-Pierre ; et pourcequc ladite Hôtellerie a cette terre parla vie celui Robert, dame Marie doa Touohet qui lora était proouresse de cette Hôtellerie, et li frères et li sœurs de cette maison , de notre volonté et de notre assent, ont octroyé à celui Robert qu^il ait, chacun au, quand comme il vivra , la moitié de tous les fruits de ladite terre, francs et délivrés , et après sa mort, ils paieront de Soissonnais courant là ailles verra assener. Et que cette chose soit ferme, nous avons fait sceller ces présentes lettres de notre scel. Ce fut fait en Tan de grâce 1206. » On doit croire cependant que cette pièce a été rajennie de style<
âû roi , et la grande autorité qu^il exerçait dans son diocèse, sous Finflaence de la mémoire de son oncle, le fameat Nivelon de Gherisy: allié aux principales familles de France, aux Château-Porcien, aux St-Pol, aux d'Avesnes, il dominait Féglise soissonnaiâe , par la prépondérance de son nom et par celle de ses deux frères^ Tun, Gervais, archidiacre de St-Gervais, l'autre, Gérard, évèque et comte de Noyon. Ce fut lui qui maintint F évêché de Soissons au-dessus des autres suffragans dé Reims et qui Tcleva presque au niveau de la métropole : sous son épiscopat, on voit paraître pour la première fois un portail d'église fleurdelisé et •^ne main tenant la crosse^ avec cette légende^:
Urbs faabet hœo verè post Reroos prima «edere.
Les évéques des Soissons étaient déjà bien puissans avant lui , à en juger par le cérémonial de leur entrée dans la ville , cérémonial fixé par le Rituel de Nivelon. Au jour assigné , les chancnnes de St- Oervais , revêtus de riches chappes , et précédés des croix , des banoières , des chandeliers , des encensoirs et de Teau -bénite, allaient recevoir l'évéque (qui arrivait sans doute par la porte Bérald ) à St - Pierre - a - la - Chaux , où V on chantait le Te Deum en présence du nouveau prélat , assis dans une chaire {cathedra) voisine du maitreautel. Xes actions de grâce achevées, le cortège se
' Sceau de Jean de Torote, officiai de Soissons , dans une cbarie de 1265. MSS. de dom Grenier.
mettait en marche pour la cathédrale, et Fëvéqae était porté dans sa chaire par ses quatre plus grands casén ou feudataires (ca^nti)^ le comte de Soissons et les seigneurs de Pierrefonds, de Montmirail et de Basoche : deux prêtres venaient encenser sous le porche Tévéque toujours assis , que tous les gentilshommes, vassaux de Tévéché, aidaient à trans^ porter jusqu^à son trône , où il était installé par Tarchidiacre qui lui présentait la corde avec la* quelle il sonnait une cloche. Cette solennité ecclésiastique et féodale était suivie d^ festins et de réjouissances publiques ^.
C était probablement a la suite de cette entrée , que les comtes de Soissons et les tenans fiefs d^| révéché rendaient hommage à Tévéque dans la salle de Fhôtel épiscopal. On lit dans un cartulaire des fiefs de Févéché, en 1301 : « Li comte de Soissons, qui ot nom Raoul, dénomma jadis en sa salle (celle de Tévéque) k Soissons, qu41 était ses hommes tous liges et tenait de li sa comté sans les chemins dehors. ... et sans les aubaines et les chemins dedans Soissons, et à toutes ces choses devantdites dénommées furent sa femme » et d^avL' ires pleiges ou cautions. On Ut ensuite : c( Li comte Ives de Soissons a fait dénommer par Simon Mou-
' Dormay, t. u, p. 72 et 8aiv. Nous présumons que Tévêque faisait sa première station à St-Pierre-à-la-Chaax, parce qae ce prieuré était regardé comme la limite {ad calcem) du territoire de la Tille. G*est ainsi que les évêques de Paris étaient reçus à Tabbaye S t- Victor f)ar lo clergé et le corps municipal : en outre, ces évéques étaient aussi portés par leurs principaux vassaux, les seigneurs d'Ecouen (Montmo* rency) de Ghevreuse, de Macy, de Montjay, etc.Voy. rjETt^^. de la ville de Paris^ par Félibien et Lobineau, t. ii p. 903.
DE SOISSOtHS. 107
ton, qu^il tient de rëvéché les choses qui ensièvent ; 1" tout ce x]a'il a dedans les portes de la cilé deSoissons, savoir : son manoir de Soissons, la monnaie , les Juifs et les aubaines ; » 2° le châtel de Septmonts ; 3"* Villeneuve , etc. , et enfin les hommes tenus dudit comité. Suivent les noms de vingt-cinq on trente vassaux du comte , que celuici reconnaissait tenir de révéchë et parmi lesquels on distingue presque tous les grands seigneurs terriens du Soissonnais ^.
Jacques de Basoche , qui avait été pressent aux fune'railles de Philippe - Auguste à St- Denis, en 1223 , et qui reconnut , Tannée suivante , devoir 120 livres de subside annuel au roi allant à la guerre , remplit les fonctions de Tarcbevéque de Reims, décédé depuis peu et non encore remplacé , vint à Reims à grand* compagnie de pré^ lats et de clergé, le premier dimanche de TÂvent 1226, et sacra P enfant royal (Louis IX) et lui mit la couronne en la téte^ et dit les prières et les paroles qui affièrent à dire à telle dignité. On ne saurait assurer que le comte de Soissons assista au' couronnement du jeune roi , mais on y voyait son neveu, Jean de Nesle, qui avait promis à Louis YIII, de même . que les prélats et les barons , de prêter . serment de fidélité a son fils , advenant le décès dudit roi, et de le faire couronner au plu^ tôt. Le comte de Soissons parut, au mois de novembre de
' L*cxtrait de ce cnrieux cartalaire , altéré en plusieurs endroits par la vétusté , se trouve dans les MSS. de dom Grenier ,^ qui iien indique pas la source. Paquet 8, n. 1.
l'année suivante, dans une autre solennité à laquelle Jacques de Basoche présida encore sous les yeux du roi et de la régente : ce fut la dédicace de r église de Longpont, que les offrandes des fidèles avaient permis d^ élever en moins d^un siècle , magnifique édifice de Farckitecture la plus hardie , long de 308 pieds , large de 88 ^ et haut de 80, autour duquel régnaient de doubles bas* côtés ornés de belles chapelles ^ mais qui n^avait ni tours, ni portail. L'archevêque de Mytilène et les évéques de Beauvais , de Chartres et de Meaux servirent de coadjuteurs à l'évéque de Soissons dans cette dédicace , qui fut transmise k la postérité par une inscription gravée sur une table de marbre, près du tombeau de Jean de Monlmi* rail , ce seigneur mort avec la robe de moine , qui commençait à être en odeur de sainteté dans le Soissonnais. Mais le nouveau Saint-Jean n'était pas canonisé, et ses reliques ne se trouvèrent point au nombre de celles qu'on enferma sous les autels dans des fiertés d'or et d'argent. Après la messe, les religieux offrirent au roi , dans leur vaste réfectoire soutenu de légers piliers, un repas somptueux , où le comte Raoul , selon la tradition , traneha devant le roi, comme ^ depuis, son fils à la cour plénière de Saumur. On prétend que Raoul, pour découper les yiandes, se servit de deux grands couteaux aux manches d'or ciselés , et aux lames sur-dorées, portant des caractères inconnus, qui rappelaient sans doute , dans une langue étrangère, à quelle occasion le comte de Soissons avait exercé
Foffiee de grand-écayer-traacfaant. . Ces couteaux coiiiaiànGarati£» furent conservés dans* le trésor du monastère jusqu^à la révolution ^.
Raoul de N esle , àfçé de prés de quatre-vingts ans, avait une réputation de prud^hommie qui s^étendait jnsqu^en cour de Rome ; csff Tan 121d, le pape Honorius II lui écrivit , ainsi qu^aux barons croisés, pour les inviter k donner l'exemple comme une l(Mnpe posée eur un oandelahre^ et à c< ceindre leurs reins , afin que les chrétiens de Palestine, a qui lèvent leurs yeux vers les montagnes et at- « tendent qu'un secours divin leur vienne de ce « côté , paissent mettre leur espoir en eux , de « même que les petits passereaux qui font leurs (( nids sur les cèdres du Liban. » Pendant la régence de Blanche de Gastille, Raoul , qu'on appelait toujours le bon comte de Soiesons^ semble avoir été fort considéré a cause de son expérience et de sa sagesse: lorsqu'il se trouvait dans Thôtel du roi , il était chargé daller ouïr les plaids de la porte , avec son neveu , Jean de Nesle , et quelques autres seigneurs de cour et d'église ; il recevait les requé-
' Gallia ChrUt. , t. 9. Çiràmonial François , par Godefroy, t.i. p. i&2 et auiv. Hist. des G. et de la Fr. t. 18. Biit dis Valois, parCarlier, t. u, p. 119. Chron. abb. Lon- 2^p. p. 234 et •niv.fLa plupart des hittoiieos ont confonda la Courpîénière de 1241^ décrite par JoioTille avec la dédicace de Tégliêe deLoDgpont, en 1227. Hist, de Jean de Montmirel^jf. 414. Un de cea couteaux existe encore entre ica mains d une personne qui habite aux environs de Sois- ^aa, et qui a retrouvé ce précieux monument historique dana une maison de paysan. M. le docteur Godelle assure qoe l'inscription rapportée par Carlier est inexacte, et il **oceape de la défricher.
tes de tous ceux qui se présentaient , et quand Louis IX revenait de la messe, ce prince équitable faisait asseoir autour de lui les juges du peuple , et leur demandait compte de chaque séance. Le comte Raoul était présent aux audiences que le roi donnait à ses sujets sous un chêne du bois de Vincennes. On comprend que Raoul, malgré les liens de famille et d^amitié qui rattachaient au comte de Champagne, à Pierre Mau clerc , duc de Bre-. tagiie , au comte de St-Pol , au sire de Coucy et a autres barons révoltés durant la régence, soit resté fidèle au parti de la couronne : lorsqiï'en 1230, le roi , après avoir reçu en grâce Thibauld de Champagne et la plupart de ses alliés , convoqua la noblesse pour marcher contre Pierre Mauclerc, qui avait fait hommage au roi d^Ângleterre , le vieux Raoul envoya son fils aine, Jean de Soissons, à Tarmée du roi , et Jean assista au lit de justice tenu devant Âne enis , pour la déchéance du duc de Bretagne , coupable de félonie. En 1234, quand Pierre Mauclerc , abandonné par les Anglais , voulut reconnaître pour suzerain le roi de France , Jean de Soissons , qui prenait déjà le titre de comte du vivant de son père , fut un des pleiges du traité , avec le comte de St-Pol et le duc de Bourgogne : tous les trois se rendirent cautions, pour une somme de six mille marcs d'argent, du serment de ce rebelle soumis^ qui jura fidéUté à Louis IX, envers et contre toute créature qui peut vivre et mou/rir ^.
« Hisi. de$ G. et de la Fr,, t. !0, p. 610. JoinviUo, éd. de Gapperonier, p. 13. Nous croyons que Raoul e«t le cqmte ^e
Le comte Raoul, qui ayait dit adieu aux faits d'armes, n^ëtait pourtant pas tellement refroidi par la vieillesse quHl fût insensible aux charmes de la galanterie et la poésie; il avait aimé et servi les dames dans sa jeunesse, il les chantait en cheveux blancs : dès cette époque, la langue d^oil , toute indépendante de cette langue d'oc qui.comptait tant de troubadours rencnninés jusqu'en Italie , avait sa littérature aussi variée et aussi originale que celle du nûdi; les trouvères du nord inventaient des récits romanesques et versifiaient la tradition orale du siècle de Charlemagne : de même que dans la Provence , ce n'étaient que comtes et barons transformés en poètes par les doux yeux des dames. Pendant que Gauthier de Coincy, religieux de St- Médard, recueillait en vers naïfs et spirituels les légendes de la Ste-Vierge , et opposait son fabliau pieux de Ste-Léocude , aux fabliaux chevaleresques de Chrétien de Troyes, et aux fabliaux satyriques de Rutebeuf , la petite cour de Thibauld lY de Champagne et celle du comt^ Raoul voyaient fleurir la chanson, \qs jeux-partis et les pastourelles : dans le Soissonnais , ainsi que dans la Champagne , les poètes et les musiciens se multipliaient avec une noble émulation ; Eustache l^i Peintre de Reims, Thierry de Soissons, Raoul, sire de Coucy^ Perrot et Blondiauœ de Nesle, Gace-Brulé et Dans
Soissons, dont il s^ag^t dans ce passage de Joinville; quant à tnonseigneur de 'Ifeatê, ce ne peut être que Jean de Nesle, ton neveu ; car son fils eut été désigné sous le titre de monseigneur de ioisBone, Hist, de Bretagne, ^ar dom Morice, t. i>p. 160eti«6.
Hélinand imitaient avec plus de vivacité et moins de fadeur les cansons amoureuses dé Pons de Gapdueilh , de Geoffroy Budel et de Pierre Vidal. Le comte Thibauld, qui avait été tout ébahi de la grande beauté de la reine-mère , Blanche de Cas* tille, et qui se souvenait souvent de la belle ccmte^ nanoe de si haute dame et de si bonne renomanée , ne se lassait pas d^ exprimer sa passion dans des motets qu'on appelait cha^nsons de Provins : il entretenait aussi avec le comte de Soissons , son rival poétique, un commerce de demandes et de réponses sur des gentillesses d'amour , comme dit Pas-* quier qui loue beaucoup cette brigade de princes et de grands seigneurs poètes , précurseurs de Guil* laume de Lorris et de Jean de Meung. Dans un de ces jeux-partis, Raoul est censé interroger Thibaiikl sur cette question délicate: <c Lequel des deiix apporte plus de contentement à un amant, sentir et toucher sa mie sans parler a elle , ou la voir et parler à elle sans la toucher? » Raoul pense c^au devis il y a plusieurs h^pocrj/sies qui ne se rencontrent au toucher. Le comte de Soissons , qui excellait a trouver ces erotiques subtilités , n^était pas moins habile à les traduire lui-même en chansons ; voici deux strophes qui parmtront presque modernes, grâce au rajeunissement de F orthographe :
Quand vois la g^laie (glayeut) mûre MuU fait douoe bleaaure
Et le rosier espanir, Bon amour^ en^son Teqir,
Et sur la belle Terdure EtmehC^idii;;) vaudxaitla {jointure
La rousée resplendir. D'un «iotfrpion sepUr
Lors soupir, Et tuorir»
Pour celle que tant désir! Que de madolor laoguir.
Hélif I j'aimo outra meiure ! Hélai ! ma dame eiC ai dore ,
Autre si , comme l'arcare ' Qae de ma joie n'a eure
Fait, quand elle atteint , lirouir, Ne (»•> de ma dolor guérir :
FaitmonTif (e«M^«) teindre et pàltr Aina (mais) me fait tivre martyr.
S» simple vegardure , Et c'eat adèt {tot^ours) m'*a¥eiitttre
Qoi me tint au cœur férir Que ouc dame ne aervir.
Pour faire la mort aentir. Qu'elle me daigu&t mérir (riooeifM».
Le vieux Raoul, qui luttait d^magination galante avec le serviteur /?en*i/* de la reine Blanche, n'en négligeait pas davantage Paffaire de son salut : il redoublait de générosité k Pégard des églises. En* courage qu'il fut par sa femme Ade , et soutenu par le consentement de ses enfans , il fonda, auprès de son château , une chapelle en Thonneur des St- Crépin et Crépinien'; il donna aux religieux de Longpont la moitié de tout ce qu'il avait de revenusàPargny, en terres, vignes, avoine, poules, etc. ; il admit dans sa ville les cordeliers et les béguines que le roi et sa mère protégeaient spécialement. Les cordeliers , qui étaient déjà établis à Paris, arrivèrent a Soissons vers 1228 et y furent reçus
' Œueres d'Et. Pasquier, 1. 1, p. 690 et suir. t. ii, p. 39. Rec. de VùHg. de la langue et poésie francoise, par CI. Fauchet. Noas regrettons que le défont d'egpace noa« empêche de nous étendre davantage gur les premiers poètes du Soissonnais , ainsi que sur le châtelain de Coucy , qui est peut-être supérieur à Thibanld de Champagne. Nous avons
"p^^^^^P*'^^*^'* do Palquier, eu attribuant les poésies do Eaouï de Nesle an comte de Soissons plutôt qu'à son fils , le seigneur de Gœuvres.
* On y voyait encore , au XVP siècle , devant le raaîtreantel, une tombe avec cette inscription : Jeanne dEseamme, MBssê de céane , iffui trépassa en 4328 , au mois d'octobre ; on y voyait aussi quelques autres bâtimen«<qui semblaient dénoter Texistence d'une abbaye attenante à cette chapelle. MSS. de dom Grenier, paq. 8, n. 1.
114l histoike
avec empressement par le comte, sinon par le Chapitre de St-Gervais, qui exigea d'eux quUls se soumettraient de tout point aux cpmmandemens de la cathédrale ; moyennant cette promeSse , ils se fixèrent au faubourg St-^ndré , près de la porte Neuve , dite depuis Fausse-Porte. Leur commencement fut obscur et difficile , a Soissons comme partout ailleurs : une bulle du pape défendait de se confessera eux; mais les moines de St-François triomphèrent de ces obstacles, et le couvent du faubourg St-André obtint de Tévéque Jacques de Basoche la permission d^avoir des prédicateurs ainsi que des confesseurs. Ce couvent resta au même endroit jusqu'en 1363.
L'établissement des béguines à Soissons date du même temps ^ si Ton en croit Melchior Regnault, qui dit avoir vu les titres. Cet ordre de filles et de femmes veuves , vivant ensemble sans prononcer de voeux , d'après une doctrine assez peu orthodoxe , était alors en faveur, parce que leurs principes de grossier sensualisme n'avaient pas encore transpiré. Elles occupaient , dans le faubourg St-R^my, une maison coritiguë au cimetière , et elles y vécurent très retirées , jusqu'à ce que le concile de Vienne , en 1300 , eut mis au rang des hérétiques les béguards , les béguins et les béguines, appelées /!?mme«i7?/2f/è/e^ dans les décret taies de Clément V. Les donations qu'elles firent à St-Jeari-des-Vignes, prouvent qu'elles possédaient du bien par elles-mêmes et ne demandaient pas Taumone comme les cordeliers.
Ce foi encore da vivant de Raoul , que Jacques de Basoche remplaça les chanoines du prieuré de St-Edenne , réduits au nombre de trois et converr tiggant à usage illicite les aumônes des fidèles ^ par des Augnstines , tirées du couvent de Premy, au diocèse de Cambray^ et choi^t pour abbesse sa nièce Marie d' Aunoy , qui régna dix ans sur cette communauté , oîi Ton conservait le corps de St- Anserik et les chefs de St-Etienne et de Ste- Apol^ lîne: pour que personne n'eût à se plaindre de cette transformation, qui faisait d^une église paroissiale une abbaye, Tévéque érigea le village de Cuffies en paroisse , et permit aux habitans de ce village d'enterrer toujours leurs morts dans le cimetière de St-Etienne , et même de faire dire la messe des trépassés a Tabbaye par le chapelain du lieu. Mais l'administration du comte de Soissons ^ si prodigue en aumônes aux maisons de Dieu ^ ne paraît pas avoir amélioré Tétat matériel de la viile^ qui n'avait pas même de fontaine publique , à l'exemple de l'abbaye St-Jcan : on ne voit pas qu'aucune institution utile ait signalé l'époque du comte Raoul, et l'on est même forcé de rapporter àcette époque l'origine d'un proverbe peu flatteur pour les Soissonnais : les ribaudes de Soissons. On présume que Philippe -Auguste, qui traînait partout à la suite de son armée et de sa cour une foule de ribauds (ribaldt)^ avait, par ses fréquens voyages à Soissons , ce siège ordinaire de ses porlemens^ concouru à corrompre les mœurs de la cité, en y amenant ces enfans perdus occM^és tout
116 HISTOIEE
le jour a à jurer, faire le fnal, jouer aux dés, s^ enivrer et s'ébattre avec des Tihaxïdes{pellieem circumducere). » Quoiqu^il en sôit, ces ribauds^ qui étaient les plus méprisables des homtnies , péri* rent décimés à la guerre ; mais ils bissèreht à Sois- Àons le souvenir de leurs débauches ^ formulé en dicton populaire , et peut-être aussi une Cour des Miracles , fondée sur le modèle de toutes celles de Paris et des grandes villes , hideux assemblage de maisons hor délier es , voisines de Teau qui lear avait prêté un nom infâme, habitées par les gueux, les larrons , les femmes amoureuses. La Cour d'Amour ou Cour Céleste de Soissons, encore existante a rentrée de la rue du Pont, est une cour étroite^ entourée de bàtimens peu élevés où Ton monte par des escaliers de pierre extérieurs : cette cour, dans laquelle on pénètre par une allée obscure , descendait autrefois jusqu'k la rivière ; au milieu est un puits ancien> d^une construction singulière, la margelle débordant carrément T orifice rond et étroit que surmonte une voûte conique. C'est dans ce vieux repaire de prostitution , aujourd'hui fort paisible et déchu de son impudique renommée , qu'il faut chercher les traces de la célèbre rihaudie de Soissons *•
* Dormay, t. ii. p. 147, 214 et suiv., 212 et suîv., 249 et suit. Chron. abb, Longip.,ip. 242. Mclc. Regn. p. 117. tHcionê popfdaires du, XIIP- siècle, publ. par Grapelet, p. 64. MSS. de Cabaret. MSS. dcBerlette. Gîoisaire de Ducdnge, au mot ïdbaîdL Le docteur Godelle Teat <|ue cette Cour Céleste ait été an puy académique semblable à celui d e Bouen, et une Cour c^'^f^our, dans le genre de Celles de Provence ; mais Taspect des lieun empécbe qa^on paisse leur supposer une destination honnête.
Le comte de Soi^ons avait feit épouser a son fils aîné, Jean, rhëritière de la noble et ancienne maison de Chimay enHainaut, Marie , fiUe de Roger, seigpieur de Chimay, et d'Âgn^, dame du Tour : ce mariajfe , depuis lequel Jean prit le titre de seigneur de Chimay y n^ëtsiit pas accompli en 1227 , lorsque le fils du comte de Soissons fit hommage à Fëvéque de la moitié du droit de stellage de la viUe, à charge de payer la moitié des aumè* nés et autres servitudes , avec le consentement de son pib'e ; mais , en 123D et 1231 , il sUntitule seigneff de Chimay et du Tour, dans deux chartes par lesquelles il confirme les possessions abbatiales de Longpont sur sa terre ^ et en cette même année, 1231, il délivra aussi à Fabbaye St»Crépin-en« Cfaaye, une charte de confirmation, en s' engageant à la renouveler, a lorsqu'il parviendrait au comté de Soissons par droit héréditaire. » On doit croire que , peu de temps après , il fut associé au comté par le vieux Raoul , puisqu'il signe comte de Soissons dans le traité de paix du duc de Bretagne , en ' 1234, et dans le traité de mariage du fils de ce duc avec Blanche, fille de Thibauld lY , comte de Qiampagne^ qui choisit pour p/et^e^ les comtes de Soissons, de Grandpré et de St-Pol , avec d'autres barons et prélats, au mois de janvier 1236. Raoul , néanmoins , ne se dessaisit point de son comté en faveur de Jean, avant d'avoir pourvu son second fils, et créé pour lui' la vicomte de Cœuvres , relevant de la Tour des Comtes , érection seigneuriale qui eut lieu vers 1232 : cette vicomte commençait
lis . mSTOIRE
d^un côté a la porte St-*Remy , passait par le mcmt Maquerel jusqu'à Chaudun , et allait , en sMlargis* sant , joindre la vicomte de Busancy , à la Croix de Fourches; d^n autre côté, elle s^avançait de la porte St-Ghristopbe jusqu'auprès de Vie-sur- Aisne , par le chemin de Compiègne , et jusqu'à la HaierAbbesâe , par le chemin de Chelles. Le comte ajouta encore à la part de son fils Raoul , le bois de Sec-Aunoy, des vignes hors des murs, entre les portes St^Ghristophe et Notre-Dame , et divers droits sur la ville de Soissons , pour que sa succession n' ex* <:itât point de querelle entre les deux frères*-"
Jean, qui avait été surnommé le Bègue , àxause de la blaiseU.et brièveté desa langue , selon l'Ailouette, eut un grave différend avec le Chapitre de St^Gervais, toujours armé de censures et d'interdits. Vers l'année 1230, comme il revenait delà chasse avec ses gentilshommes, il rencontra près de Bucy un chanoine qui lui chercha nof^e au sujet de la Garenne de Soissons : la quereUe s'engagea entre eux de telle sorte , que le chanoine (ut maltraité et emmené prisonnier. A la nouvelle de cet * attentat sur la personne d'un des siens , le Chapitre de la cathédrale excommunia le fils du comte et ses fauteurs ; puis , la réparation se faisant attendre, la ville fut mise en interdit. Le pape, GrégoirelX^ à qui le Chapitre rendit compte de sa conduite ,
' Hist, g4n4ah de la mais, de Coucy , par i^AUouette , p. 28. Melc. Regnault , f" 49 des preuv. Chr, abb, Longip. i. 240 et suiv. Hist. généal. delà mais, de Dreux, par Dupbetfnc, p. 331. Dormay, t. ii, p. "239 et «uiv.
maintînt rexeommunication et ordonna de la publier par toute la province. Les offices divins fu* rent suspendus dans toutes les églises de Soissons , même dans Tabbaye Notre-Dame , qui essaya en vain de résister au Chapitre et qui reçut de Tévéque Tordre de célébrer la messe à huis-clos. Les chanoines s'appuyèrent aussi du pouvoir temporel et implorèrent la protection du roi, qui ordonna à ses baillis de leur prêter assistance. Alors une guerre intestine éclata entre les gens des baillis royaux et ceux du comte. Jean de Soissons se vengea sur les terres des chanoines , y porta là dévastation , démolit leurs fermes et enleva leurs chevaux: les représailles ne se firent pas attendre. Mais les deux partis , las de ces courses et de ces violences , acceptèrent la médiation de Tarchevéque de Reims et des évéques de Soissons et de.Beauvais. Un accommodement se conclut en juin 1233, par lequel chacun restitua ce qu'il avait pris à Fautre.; mais le fib du comte fut condamné à rebâtir les fermes des chanoines , à renoncer aux prétentions qu'il avait sur la garenne , cause de cette altercation , a venir recevoir son absolution publiquement au nùlicu d'uneprocession et dans uûe posture pénitente, et a subir le même affront en toutes les villes oiirexcomnmnication avait été publiée. Moyennant ces humiliantes conditions , Tinterdit fut levé etles prélats dressèrent une charte revêtue de leurs sceaux et de ceux de Jean et de Raoul ^on frère.
Ces débats apaisés , boissons retomba bientôt sous l'interdit qui frappa la province rémoise en
1234^ lorsque Tarchevéque, Henri de Brame, voulut punir la Commune dé Reims , armëe contre lui et soutenue plus ou moins ourertement par les Communes de la province , à l'exception de celle de Laon encore toute épuisée de ses luttes sanglantes contre son évéque. L'interdit dura plus de deux années, pendant lesquelles il y eut plusieui s synodes provinciaux pour la défense des franchises ecclésiastiques attaquées à Soissons par le bailli du roi, qui avait saisi les biens du Chapitre de St-Gervais et enlevé les vases sacrés de l'abbaye Notre- Dame , en s'immisçant dans l'élection fort débattue de la nouvelle abbesse, Agnèa de Cherisy. Jean de Soissons fut un des signataires de la lettre écrite par les barons de Erance au pape , pour se plaindre de l'archevêque de Reims et de l'évéque de Beauvais, qui, vassaux et hommes liges du roi , orient tenir tête à l'autorité royale^.
Le vieux comte ne réclama pas avec les barons : il craignait de se brouiller avec l'Ëglbe au moment de sortir du ^'éc/d ; plein de jours et depros* pérités , il mourut le 4 janvier 1236 ou 1237 , et , suivant ses dernières volontés , fut iiihùmé à l'entrée de la salle du Chapitre dans l'abbaye de Longpont, qu'il avait enrichie par tant de bienMts. Sk tombe, faite d'une pierre blanche peu élevée , portait cette épitaphe en vers latins rimes , qui louent sa naissance , ssiprudhommie (probitas) et ses vertus, attestées par les regrets des Hen* :
' Dormay, I. ii, p. 218 et suiv. Prew>. des Liberi, de VEglUe gallicane^ ch. vn, n. 7. Hiai. ecclés. de Fleury
DE SOISSOMS. 121
Hie , Badnlphe , jacet , cornes inclite , laasqae tnornm : Te genus et probiUs, te laudat graiia moram ; Te Deus assumât , .decua atqae corona saomm ; Hic erit et reqoies etTita beata piomm.
La comtesse Ade survécut environ quatre ans à son mari et fut enterrée honorablement , auprès de lui, sous une pierre plate, autour de laquelle était gravée cette inscription singulière où le latin est mélangé de français dans le genre des vers macaroniques :
Ade comi tissa pia de Soùsons quœ jaces ici ,
Kegao felici tecum sit Yirgo Maria ;
Mater egeporom , moltomm plena bonorum ,
Heos! kas tantonun, cibos est modo yermicalornin ' !
' Chron, abb, Lonyip. p. 248. Biêt.de Jean de Montmircl^ p. 488. Melc. Regnaalt.
122 qjsTOiRE