‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800 (volume 2)Chapitre 11 sur 57 · LIVRE XI Ul · texte numérisé non relu

LIVRE XI Ul

veillants et pourvus des dons de la fortune, ^u 179a. fond, ces hommes nourrissaient un orgueil naturel de leurs talents et un mépris de la multitude qui en était la conséquence. La Montagne leur reprochait de n'être qu'une armée de propriétaires ambitieux cherchant leur élévation au détriment de 1 égalité, voulant une royauté nulle, un fantôme de trône, un semblant de liberté, ou à la place de cette monarchie fictive, la royauté de la puissance et du talent. Les Montagnards reprochaient encore à leurs adversaires l'abstraction de leurs principes sociaux, la manière étroite dont ils interprétaient les droits de l'homme, le côté captieux de leurs principes économiques dont le résultat devait être d'enrichir d'abord le propriétaire. A qui leur jetait comme une accusation le nom du duc d'Orléans, ils renvoyaient celui de Dumouriez ; traitaient d'aristocrates et de royalistes qui les nommait conspirateurs et anarchistes. L'injustice et la vérité se croisaient dans ces reproches réciproques.

Le centre, ou la plaine, se composait d'hommes Le centre ou impartiaux, timorés ou prudents. La faiblesse du caractère fut le trait marquant de cette masse considérable, qui eût pu dominer les factions et ne fit que les suivre. On donnait à cette portion de l'Assemblée le surnom méprisant de marais. Ils parlaient peu, manifestaient souvent par de brèves exclamations leurs sentiments et leurs opinions : on les traita de crapauds. Il faut au public français des

marais.

4792. gladiateurs de tribune, comme il fallait aux Romains des combattants sur l'arène du cirque.

Telles sont les trois grandes familles d'esprits politiques qu'on rencontre aux premières années de la Révolution. 11 était nécessaire de les classer et de les définir, car on les retrouvera perpétuellement semblables à elles-mêmes au fond des agitations du peuple français, à la fin du xviu* siècle et dans la première moitié du xix*.

Première Béaucti H fut évidcut, dès Touverturc de la Convention, ^ ^^^*. que la Gironde entraînait la plaine et disposait de la majorité. Pétion fut nommé président. Les six secrétaires qui obtinrent la pluralité des suffrages furent Condorcet, Brissot, Rabaud-Saint-Etienne, Lasource, Vergniaud et Camus. Une question de cérémonial occupa les premiers moments de l'As- Motion semblée. Manuel demandait que le président de

^présîdcnœ. ^ l'Asscmbléc fût logé dans le Palais National, près des attributs de la force et de la loi. « Il n'y aura point de président de la France, répliqua Chabot ; vous ne pouvez rechercher d'autre dignité que de vous mêler avec les Sans-Culottes. » « Hors de cette salle, ajouta Tallien, le président est simple citoyen; on ira le chercher au troisième ou au cinquième, c'est là que loge la vertu (1 ). »> Mais les partis avaient hâte d'en venir aux mains. La Montagne n'ignorait pas qu'on l'accusait de susciter la dictature d'un

(4) Séance de la Convention du SI septembre 1792.

triumvirat composé de Robespierre, Danton et Ma- noa. rat. Son premier soin fut d*anéantir ces sourdes accusations en les prévenant par d'énergiques protestations, en vouant à une égale exécration la dictature, la royauté, le triumvirat. Couthon, Bazire, Rouhier parlèrent en ce sens. Danton joignit l'acte Danton à la parole. 11 résigna ses fonctions de ministre de ^ forcuonl"* la justice, disant : « Je ne suis plus que mandataire de ministre de du peuple, et c'est en cette qualité que je vais par- *J"*'<^- 1er. » 11 demanda qu'il n'existât de Constitution que celle qui serait acceptée par les assemblées primaires, et rassurant habilement la propriété qui se croyait menacée : « Abjurons ici toute exagération, déclarons que toutes les propriétés territoriales, individuelles et industrielles, seront éternellement maintenues. » Cambon protesta contre un décret irrévocable. Ces deux motions furent converties en décrets. La Convention déclara ensuite le maintien des pouvoirs non-révoqués et de la perception des impôts. Collot-d'Herbois se leva impatiemment et demanda que, sans attendre au lendemain, on proclamât l'abolition de la royauté. « Personne de nous, s'écria Grégoire, ne proposera jamais de conserver en France la race funeste des rois. Je demande donc que par une loi solennelle vous consacriez l'abolition de la royauté. Les rois, ajouta-t-il, sont dans l'ordre moral ce que lès monstres sont dans l'ordre physique. Les cours sont l'atelier des crimes et la tanière des tyrans. » A ces mots de

La Convention

abolit

la royauté.

La Convention

décrète le

renouvellement

des corps

municipaux,

administratifs et

judiciaires.

Tabbé Grégoire, TAssemblée vota d'acclamation et avec des cris prolongés un décret ainsi conçu : « La Convention nationale décrète que la royauté est abolie en France (1). » Au même instant une troupe de jeunes volontaires ayant été admise à défiler dans le sein de la Convention, emporta vers la frontière la nouvelle de cette grande nouveauté qui allait bouleverser le monde. Dans la séance du soir, les ministres vinrent prêter serment de fidélité à la République. Les sections envoyèrent des députations porter l'assurance de leur dévouement. Les feuilles girondines célébrèrent avec enthousiasme la naissance de la République.

Le 22, la Convention émue des plaintes qui lui arrivaient des départements décréta le renouvellement des corps municipaux, administratifs et judiciaires. Billaud-Varennes intervint ici et jeta une parole qui étonna la Montagne elle-même. « Quant aux tribunaux, dit-il, je crois qu'il ne suffit pas d'en réélire les membres, il faut les supprimer. Que deux experts soient les arbitres des différends ; cette justice sera plus prompte, plus impartiale, moins dispendieuse. » Tallien proposa une transaction par laquelle tout citoyen pût être juge sans être homme de loi. Danton compara aux prêtres ceux qui se sont fait un état déjuger les hommes. « La justice, dit-il, doit se rendre par les lois simples de la raison.

(1) Décret du t\ septembre 4792.

— Ceux qui veulent placer dans les tribunaux des un. hommes dépourvus de la connaissance des lois, ré- '^^^'^^éformf pliqua Chassey, veulent mettre la volonté du juge judiciaire. à la place de celle des lois » Il traita ces motions de flagorneries à l'adresse du peuple, a Vous ne flagorniez pas le peuple, s'écria Danton, lors de la révision I » De violents murmures trahirent la fureur qui animait les deux partis. Chassey expliqua son observation. Elle fut complétée par un autre député, homme de loi, Mathieu, qui, pour les matières criminelles ne vit rien d'impossible à appeler tous les citoyens indistinctement aux fonctions judiciaires, mais trouva la proposition inadmissible pour les tribunaux civils, la complication des lois civiles exigeant la connaissance de ces lois. 11 ajouta cependant ; « Depuis longtemps j'ai désiré qu'il y eût clans chaque tribunal un prud'homme qui ne connût pas les lois et qui imposât la simplicité du bon sens naturel à l'habitude des praticiens. » Danton revint à la charge, soutenant qu'il n'y avait aucun inconvénient grave à exclure les gens de loi, qu'un très-petit nombre d'entre eux d'ailleurs étaient réellement versés dans la connaissance des lois. Les passions se rallumèrent. « Je demande , s'écria Osselin, que convaincus par l'avantage des établissements des juges de paix et des juridictions consulaires, vous portiez le dernier coup à la Robinocratie. »> La Convention déclara que les juges pourraient être choisis indistinctement parmi tous

et acharnement des partis,

I7W. les. citoyens. Vergniaud obtint pourtant que la proposition serait renvoyée à un comité pour les moyens d'exécution. La Gironde ici regagnait une partie du terrain perdu. Elle se sentait forte d'ailleurs et voulait à tout prix entamer une lutte dans laquelle elle espérait triompher. Malgré les tentatives de conciliation visibles dans la motion de Danton sur la propriété, dans les protestations de plusieurs montagnards contre le triumvirat et la dictature, la Gironde restait dédaigneuse et courpersistance roucéc. Nul parti u'abdiquait ses prétentions, le parti orléaniste lui-même, quoique le duc d'Orléans eût la veille voté l'abolition de la monarchie. 11 fut aisé de s'en convaincre, le 22, dans la séance du soir, quand Servan, ministre de la guerre, lut la relation de Kellermann sur l'affaire de Valmy. Sous prétexte de l'embarras du choix, le général ne citait parmi les officiers qui s'étaient distingués à ce combat que deux personnes : « M. Chartres et son aide-de-camp M. Montpensier. »

Les clubs et les journaux envenimèrent les passions hostiles de la Gironde et de la Montagne. Des paroles meurtrières furent échangées. Les journalistes et les clubistes girondins traitèrent les Montagnards de factieux, les accusèrent de vouloir désorganiser la société. Les allusions se mêlèrent aux attaques directes. Kersaint, dans la séance de la Convention du 24, parlant d'élever des échafauds contre les voleurs et les assassins qui se mul*

tipliaient dans Paris, ajouta insolemment : « 11 y a peut-être quelque courage à s'élever ici contre les assassins.» La Gironde applaudit. Bazire, Tallien, Fabre-d'Eglantine, Sergent et CoUot d'Herbois protestèrent contre de nouvelles lois de sang. Vergniaud insista et Lanjuinais ajouta que Paris était plongé dans la stupeur et Tëfifroi, que lui-même en arrivant avait frémi, c 11 ne faut pas de lois contre les assassins, dit-il ; -mais il en faut contre ceux qui provoquent à l'assassinat. » Buzot, écartant soudain toute allusion, toute réticence, mit dans un discours impétueux la pensée en même temps que la passion de la Gironde : la haine et la rivalité de la province contre Paris. « Etranger aux révolutions de la ville de Paris, je suis arrivé ici, dit-il, avec la pensée que je conserverais l'indépendance de mon âme. Il est bon que je sache ce que je dois attendre ou craindre. Je demande que la Convention nationale soit entourée d'une force tellement imposante que nous n'ayons rien à craindre... Eh! croit-on nous rendre esclaves de certains députés de Paris ? » La Montagne ne répondit rien à cette attaque violente. La Convention décréta que six commissaires rendraient compte de l'état de Paris, présenteraient un projet de loi contre les provocateurs à l'assassinat , feraient connaître les moyens de mettre à la disposition de la Convention une force publique prise dans les quatre-vingt-trois départements (1 ) .

AcGCUsatioo

delà

Gironde

coDire Paris.

(4) Décret du 24 septembre 4792,

violents au club des Jacobins.

1792. Mais si la Montagne se tut a l'Assemblée, quel-

ques-uns de ses membres les plus ardents ne purent Discours le soir aux Jacobins contenir leur colère. Le 23^ Chabot relevant un article furieux du Patriote françaù s'écriait : « Je dis que si Brissot n'explique pas cet article de son journal, il est le plus grand des scélérats. » Le lendemain, parlant de la Gironde, il ajouta : « Le projet le plus fatal de cette secte endormeuse est celui d'établir un gouvernement fédératif . » Rapprochée des imprudentes paroles de Buzot, cette accusation devait aisément trouver du crédit dans l'esprit du peuple de Paris. Fabred'Eglantine plus modéré, mais plus terrible par cela même, déclara que le discours de Buzot lui avait paru « étudié à l'avance. » Pétionqui présidait voulut défendre son ami Buzot. Mais Fabre-d'Eglantine revint à la charge. La société semblait disposée à la concorde. Elle eût voulu voir chacun déposer ses préventions. Une provocante communication de , Barbaroux ranima la méfiance. 11 annonça que huit cents Marseillais partaient pour Paris. « Chaque homme, dit-il, a reçu de ses père et mère deux pistolets, un sabre et un fusil, et un assignat de mille livres (1), Paris s'émut. La fureur entra dans les âmes.

Vaines Vainement quelques esprits conciliateurs et im-

partiaux essayèrent-ils de conjurer ces fatales di-

tentatives

de conciliation

entre

Gironde. * '

\isions entre la Gironde et la Montagne. La Gironde 1792. fut sourde. Garât supplia Brissot, Salles, Gensonné et quelques autres de terminer ces odieuses querelles . Danton auquel il s'adressa lui répondit longtemps après, quand le sang allait couler : « Vingt fois je leur ai offert la paix, ils ne l'ont pas voulue. Ils refusèrent de me croire pour conserver le droit de me perdre. Ce sont eux qui nous ont forcés de nous jeter dans le sans-culottisme qui les a dévorés, qui nous dévorera tous, qui se dévorera lui-même. » Barbaroux, à qui Ton fit des ouvertures, les repoussa avec un sauvage dédain. La Gironde était déterminée par le succès de sa première attaque, à briser du même coup Danton, Robespierre et Marat qu'elle persistait à associer dafts une commune pensée, malgré l'incommensurable différence de leurs vues et de leur caractère.

Dès le début de la séance de la Convention du 26 septembre, la lutte éclata dans toute sa violence. Tandis qu'une foule impatiente etcurieuse assiégeait les portes de l'Assemblée, Merlin, rappelant la motion dcBuzot, s'écria dans le langage passionné de cette terrible époque : « Je demande que ceux qui Accusations de connaissent dans cette assemblée des hommes assez ^'^^'"^® ^'

de triumvirat.

pervers pour demander le triumvirat ou la dictature, m'indiquent ceux que je dois poignarder. » Il cita à ce sujet des mois prononcés la veille par le Girondin Lasource. Celui-ci répliqua, par des paroles amères, des accusations vagues. Tout en rendant justice au

4793. peuple de Paris, auquel il avait dû la vie dans la journée du 1 août, il reproduisit en termes exagérés la fatale théorie qui perdit la Gironde. « Je crains, dit-il, le despotisme de Paris... Je ne veux pas que Paris, dirigé par des intrigants, devienne dans l'empire français ce que fut Rome dans Tempire romain. Il faut que Paris soit réduit à un quatrevingt-troisième d'influence. » Il continua sur ce ton Défense P^^îi^ dc mcuaccs ct dc colère. Danton répliqua par de Danton, (jgg parolcs fraternelles, s'estimant heureux de cette explication. «S'il existe, dit--il, un homme pervers qui veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tète tombera aussitôt qu'il sera démasqué. On parle de dictature et de triumvirat. Cette imputation ne doit {As être une imputation vague et indéterminée; celui qui l'a faite doit la signer. » S' expliquant personnellement sur son compte, il démontra qu'il avait fait depuis trois ans tout ce qu'il avait pu pour la liberté. Il convint qu'il existait dans la députation de Paris un homme qui avait dû encourir ces accusations. « C'est Marat, dit-il. Ses opinions sont pour le parti républicain ce qu'étaient celles de Royou pour le parti aristocratique. » 11 répudia toute communauté d'idées avec Marat, rappela son altercation avec lui à la mairie, et le représenta comme un homme égaré par les vexations dont il avait été l'objet. « Je crois, dit^il, que les souterrains dans lesquels il a été renfermé ont ulcéré son âme. » C'était l'accabler en le défen-

dant. 11 termina par quelques paroles d un grand 4792. sens qui réduisaient à néant la théorie girondine. <c Aucun de nous, dit-il, n'appartient à tel ou tel département, il appartient à la France entière... Faisons disparaître ces idées absurdes... La France doit être un tout indivisible. > — «Je dis, répliqua le marseillais Rebecqui, qu'il existe un parti dans cette Assemblée : c'est le parti Robespierre. Voilà rhomme que je vous dénonce. »

Robespierre vint se disculper. Il le fit en termes Robespierre se maladroits. Son discours fut d'une fatigante per- **»^"*p^ sonnalité. 11 voua d'ailleurs à la mort, comme l'avait fait Danton, quiconque proposerait la dictature. « Vous m'avez accusé , s'écria-t-il; je ne vous en tiens pas quittes, vous signerez votre accusation. 1 Le marseillais Barbaroux se présenta pour signer. Il déclara que les marseillais ne baisseraient jamais le front devant un roi ou devant un dictateur. Il répéta que huit cents marseillais armés d'un sabre, d'un fusil, de deux pistolets et d'un assignat marcTiaient vers Paris. « Nos commettants, dit-il, nous ont chargés de combattre les intrigants et les dictateurs. » 11 rapporta son entretien avec Robespierre et Panis, maintint l'accusation, accusa également la Commune. « Je fais serment, s'écria Panis, que je ne lui ai jamais parlé de dictature ! > Barbarouxne répliqua rien. Cambon élargit un peu le débat et le précisa en accusant non pas une dietature imaginaire, mais la dictature de la Com-

Portrait de Marat.

iU HISTOIRE DE SOIXANTE ANS

4792. miine. « Corament , s'écria Torganisateiir des finances de la Kévolution, comment, lorsqu'il existe une Assemblée nationale , a4-on Taudace de s'emparer des caisses publiques. Les lois ne sont-elles donc pas obligatoires pour cette commune comme pour toutes les communes de la République? » Et comme le nom de Marat, dans ce discours, était tombé de ses lèvres, évoqué, Marat parut.

Sa personne n'était pas faite pour atténuer l'effroi qu'inspiraient ses écrits. La peinture complaisante et qui aime à idéaliser la laideur elle-même n'a laissé de Marat qu'une image mensongère. Mais le plâtre qui moula les traits de cet homme au moment de sa mort, sans que la maladie ou la corruption eussent pu en altérer la forme, le plâtre ne ment pas. Or jamais laideur plus effrayante n'apparut sous le ciel. Quelque chose d'impudent, de grotesque et de terrible se combine sur cette face. Le front est d'un scélérat, la bouche d'un charlatan, le nez de ce type empreint dans Maccus, le polichinelle romain. L'ensemble des traits est un chaos comme les idées. Mais ce que le plâtre n'a pu rendre , c'est le ton cuivré de ce visage , c'est cette marche conviilsive, cette encolure de vautour. Sous cette enveloppe affreuse, Marat cachait une intraitable vanité. Né à Neufcbâtel en 1764, il avait étudié la médecine et cherché à faire une révolution dans les sciences avant de songer à en faire une dans la politique. L'ironie de Voltaire l'avait,

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I MM.ASS.i" KT l'K HI<i;I.;K KPri'FJI l'.S ,

dès ses premières tentatives, piqué de son terrible itm. dard. Rien de plus implacable au fond que les luttes scientifiques. Marat y puisa une aigreur que rien ne put apaiser. Un physicien, Charles, qu'il pro* Yoqua, le blessa. Les excitatious de la misère se joignirent chez lui à celles de la vanité. On rapporte qu'il fut réduit pour vivre à vendre un spécifique dans les rues. Il exerça ensuite la médecine et fut attaché aux écuries du comte d'Artois. En 1789 c'était un homme tout prêt pour les excès de fureur qu'engendrent les révolutions. 11 n'avait vu à travers l'histoire , dit Garât , qu'une légende d'extermination. Il crut à la mort et en fit un système. Dénonçant et accusant toujours , il rencontra trop souvent la vérité et se donna des airs de prophète. Poursuivi et chargé de décrets d'arrestation dès les premiers orages révolutionnaires, il vécut tantôt errant, tantôt enseveli dans l'ombre des souterrains, manifestant seulement sa vie réelle par d'épouvantables placards qu'il composait et imprimait, et que d'obscurs complices allaient la nuit coller aux murailles de Paris. Il avait fallu que l'échafaud régnât sur la place publique, que les égorgements en masse fussent devenus un moyen politique, pour que Marat pût quitter les entrailles de la terre et entrer dans la rouge atmosphère qui enveloppa la France aux derniers mois de 1 792. Mant

Lorsqu'on vit dans cette grande lumière de la ^ *' ''^**"°* tribune française, Marat hideux, grotesque, squa- convenuon.

i7fi. lide, couvert en quelque sorte des ténèbres de ses caves et du saug de septembre, un cri terrible s'éleva : a A bas de la tribune ! • 11 ne s'en émut pas. 11 les regarda de cet œil impassible dont la mort doit contempler les vivants , sachant bien qu'un grand nombre de ceux dont la voix s'élevait le plus violemment contre lui périraient sous le couperet national. « J'ai, dit-il, dans cette assemblée, un grand nombre d'ennemis personnels » L'Assemblée se lève comme un seulliomme. Ce ne furent plus des murmures, des interj)ellations. Un cri presque unanime retentit : c Tousl tousl > Lui, mettant le comble à son audace: c J'ai dans cette assemblée, répéta-t-il, un grand nombre d'ennemis personnels , je les rappelle à la pudeur. » 1) releva l'accusation portée contre la députation de Paris , et dit : « Cette inculpation ne peut avoir aucune couleur, si ce n'est parce que j'en suis membre. » H disculpa Danton, Robespierre, assuma orgueilleusement l'initiative en même temps que la responsabilité des projets de dictature, déclara qu'il avait demandé qu'on nommât dictateur un citoyen sage , juste et ferme, qui n'eût d'autorité que pour abattre des tètes criminelles, et qu'on lui mit un boulet aux pieds pour l'encbainer à la patrie. « M'accusera-ton de vues ambitieuses, ajouta-t-il? je ne descendrai pas jusqu'à une justification; voyez-moi et jugezmoi. » Ses vêtements sordides et sa hideuse personne éloignaient assez en effet l'idée de la majesté

du pouvoir. Mais il savait quel trésor d'envie se mêle dans les rangs infimes du prolétariat à l'idée de l'égalité , il sentait que ses sales habits étaient dans ces derniers rangs du peuple , quelque chose comme la robe au prêtre; et quand il parlait de mettre un boulet aux pieds de son sanglant dictateur, quel autre que lui-même pouvait-il trouver digne d'une pareille mission; quel autre que Marat eût consenti à traîner ce boulet dans le sang des écbafauds et à régner seulement pour tuer?

Si odieux que puisse être un homme, on doit rester juste envers lui. \ergniaud l'oublia et exprima son dégoût de remplacer à la tribune un homme chargé de décrets de prise de corps. Bien placés dans la bouche d'un Feuillant, ces reproches n'étaient pas fondés dans celle d'un Girondin. Tallien et Chabot rappelèrent en effet qu'il s'agissait de décrets du Châtelet. Vei^niaud lut ensuite la circulaire du comité de surveillance, il chercha à établir une corrélation entre cette circulaire et une dénonciation de Robespierre aux Jacobins contre Vergniaud, Ducos, Guadet, Brissot, Lasource, etc. 11 rappela qu'il n'avait jamais parlé de Robespierre qu'avec estime, afin de faire ressortir tout ce qu'il y avait d'odieux de sa part à l'accuser d'avoir voulu livrer la France au duc de Brunswick. « C'est faux! » s'écria Servent. Vergniaud parlait en effet d'après un on dit. « Comme je parle sans amerlume , répliqua-t-il , je me féliciterai d'une dénéga-

im.

Discours de Vergniaud

contre Robespierre

et Marat.

que soulève Marat.

432 mSTOmE DE SOIXANTE ANS

47BS. tion qui me prouvera que Robespierre aussi a pu être calomnié. Mais il est certain que dans cet écrit on appelle les poignards sur T Assemblée. >»

Un autre Girondin, Boileau, lut un fragment du journal de Marat. L'ami du peuple y accusait les

Fureurs députés ct demandait une nouvelle insurrection. A chaque phrase que lisait Boileau , l'indignation de l'Assemblée contre Marat grossissait. Elle éclata dans ces cris furieux : « A rAbba}e! a l'Abbaye! » — a Je demande la parole, » articula impassiblement Marat. Il revint à la tribune et dit : « Les titres de réprobation qu'on a invoqués contre moi je m'en fais gloire, j'en suis fier.. . Técrit que l'on a cité , je l'avoue , parce que jamais le mensonge n'a approché de mes lèvres, et que la dissimulation est étrangère à mon cœnr; mais j'atteste que cet écrit est fait depuis plus de dix jours. 11 ajouta qu'il sui« vait une nouvelle marche et fit lire par un secrétaire de l'Assemblée un écrit dans lequel il se comparait à Rousseau qu'on avait aussi voulu faire passer pour un fol atrabilaire. Marat promettait avec une railleuse soumission d'immoler ses haines et ses ressentiments, disant qu^il verrait massacrer des enfants et des vieillards, trahir, comploter, sans appeler sur les têtes criminelles les vengeances populaires. Reprenant ensuite la parole : « Je ne puis, ajouta-t-il, changer mes pensées; elles sont ce que la nature des choses me suggère. » Il tira de sa poche un pistolet et l'appliquant sur son front :

tIVRE XI

« Je dois déclarer, dit-il, que si le décret d'accusation eût été lancé contre moi , je me brûlais la cervelle au pied de cette tribune... Voilà donc le fruit de mes souffrances et des dangers que j ai courus! Eh bienl je resterai parmi vous, pour braver vos fureurs. »

On murmura , on s'indigna encore , mais les tribunes remplies d'hommes de Septembre et de partisans de Marat le soutenaient de leurs approbations. Ils sentaient que l'arrestation de Marat eût été le signal de leur perte. Epuisée d'émotions, l'Assemblée, sur la demande de Tallien, passa à l'ordre du jour et sans prononcer la peine de mort contre les dictateurs , déclara la République française une et indivisible.

La victoire n'appartint en réalité ni à la Gironde, ni à la Montagne. Cependant une députation de la Commune de Paris vint, à la séance du soir, déclarer que les commissaires envoyés par la Commune dans les diverses municipalités de la République n'avaient reçu d'autre mission que de propager l'union et la fraternité. « S'ils ont dépassé leurs pouvoirs, ajouta l'orateur de la députation , c'est à vous de les punir. Nous vous dénonçons nousmêmes le comité de surveillance de la ville. Ce comité a beaucoup agi à l'insu du conseil général, en paraissant agir en son nom. Nous avons révoqué une partie de ses membres, nous vous abandonnons le reste. » La Révolution, comme un fleuve débordé

Menaces

de Marat à la

Convention.

La Commune

désavoue le comité de surveillance.

liti.

PrévenlioD de la* Gironde.

Complote imagioûres.

Haioe de la Gironde

contre

les chefs de la

Montagne.

rentrait enfin dans son lit. La Commune se lavait les mains du sang versé en Septembre, laissait à chacun la responsabilité de ses actes. C'était un hommage rendu à la morale publique, mais il n'en est pas moins vrai que tous , Pouvoir exécutif, Commune , Assemblée, ne pourront effacer cette tache de sang que l'Océan ne laverait pas, et qu'ils furent au moins coupables par inaction. Ces violents débats ne détruisirent pas non plus les fables qui couraient sur le prétendu triumvirat de Danton, Robespierre et Marat, malgré l'évidente différence qui existait entre eux et que ce débat permit d'apprécier. Une partie des Girondins n'en continuèrent pas moins de propager l'idée d'un complot formé dans l'origine par Mirabeau et Lafayette^ conçu par Laclos , d'accord avec Pitt et le duc d'Orléans, et qui eût consisté à nommer roi le duc d'Yorck, lequel eût été assassiné par le duc d'Orléans, égorgé lui-même par le triumvirat, dont le membre le plus fort, Danton, eût saisi la couronne. Salles fit à Garât la con* fidence de ce plan romanesque. Tels étaient les bruits qui, malgré leur absurdité, circulaient dans les rangs du côté droit de la Convention. Des haines implacables s'ajoutaient à ces fables ridicules. Le chef de la Gironde , madame Roland, détestait les hommes trop virils et surtout cevoL dont la légèreté naturelle trahissait trop peu de respect pour la femme. Tel autre, comme Louvet, par exemple, haïssait de préférence Robespierre ; tel, Marat. La

Gironde se fortifia ainsi dans la résolution de ter- im. rasser ces trois hommes. Au fond de ces discordes, il y ayait une pure compétition de pouvoir. C'était aussi la continuation de cette lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat, qui depuis 1789 forme la trame de l'histoire en France.

Les nouvelles qui arrivaient des armées conso- Marche laient du moins de ces luttes fratricides. Car si la ^^«'«"«"«^d»

armées

Révolution ainsi analysée jusque dans le mystère françuses. des passions humaines apparaît comme un tissu de crimes et d'horreurs, considérée dans son ensemble et dans ses résultats elle reste éternellement grande aux yeux du moraliste et du législateur. Aux peuples qui la considéraient de loin par ses grands actes, elle apparaissait formidable et magnifique.. Devant la Révolution les armées de la coalition se retiraient dans le désordre de la terreur, laissant comme des loups blessés , une traînée de sang derrière elles. Epargnés par la politique de Danton et de Dumouriez, les Prussiens échappèrent à travers les boues rougies de la Champagne, les marais et les bois de l'Argonne , mangeant leurs chevaux, se poussant, se précipitant. Les Autrichiens, commandés par le duc de Saxe- Teschen, crurent être plus heureux. L'archiduchesse Christine , sœur de Marie-Antoinette , vint elle-même, comme à une fête, assister au bombardement de Lille. Mais malgré Tinfériorité considérable du nombre, les Lillois obligèrent les Autri-

îm. chiens à lever le siège et se couvrirent de gloire. Du côté du Rhin nos armées étaient victorieuses presque sans combattre. Custine prenait Spire, Worms et Mayenee (i); Neuwinger et Bouchard s'emparaient de Francfort. Le vœu des populations courait au-devant de ce drapeau tricolore qui resplendissait sur l'Europe comme un emblème d'affranchissement. Les Brabançons attendaient avec impatience et non avec crainte l'invasion des armées françaises. Mais avant d'entrer en Belgique, Dumouriez voulut voir Paris, y jouir de son triomphe, et tenter peut-être la réconciliation de Danton et de la Gironde.

Dumoiiriez Dumouricz devint le héros du jour. Les salons et les clubs se disputèrent sa présence. Il parut à la barre de la Convention suivi de son état-major. « La liberté triomphe partout, dit-il... Les lois constitutionnelles, auxquelles vous allez travailler, seront la base du bonheur et de la fraternité des nations. Cette guerre-ci sera la dernière, et les tyrans, et les privilégiés, trompés dans leurs criminels calculs, seront les seules victimes de cette lutte du pouvoir arbitraire contre la raison (2). » L'Assemblée et les tribunes le couvrirent d'applaudissements. Il fut, ainsi que son état-major, invité aux honneurs de la séance.

(0 24 octobre 4792.

{ï) Séance de la Convention du 42 octobre 4792.

à la barre de la GoDTention.

Deux jours après, Dumouriez parut aux Jaco- *^w.

, t y^ 11. 111 Dumouriez

bins, escorte de Santerre. II se jeta dans les bras au ciub de Robespierre. Cette scène caractéristique excita ^es jacobins. les applaudissements des spectateurs. « Citoyens, frères et amis, s'écria Dumouriez, vous avez commencé une grande époque ; vous avez déchiré l'ancienne histoire de France, qui n'offrait que le tableau du despotisme... Nous ne sommes point fatigués... D'ici à la fin du mois, j'espère mener soixante mille hommes pour attaquer les rois et sauver les peuples de la tyrannie. » Danton, qui présidait, donna la réplique à son ami. Il le félicita de n'avoir point désespéré du salut de la République. « Votre nom, dit-il, figurera dans les plus belles pages de notre histoire. Allez !... Que partout la pique du peuple brise le sceptre des rois et que les trônes disparaissent devant le bonnet rouge, dont cette société vous a honoré. » Westermann, devenu général, en offrant à la société un fusil pris sur l'ennemi, mit le comble à l'enthousiasme. I/accueil fait à Dumouriez marquait d'ailleurs une certaine réserve au milieu même de l'accueil cordial qui lui fut fait. Les mœurs républicaines, telles que les façonnait alors Robespierre, disciple de Rousseau, s'opposaient à ce qu'on témoignât un enthousiasme contraire à la dignité de l'homme et du citoyen. L'envie et la méfiance, qui sont les vices des démocrates, favorisaient d'ailleurs cette tendance nouvelle. L'ex-comé-

I7W. dien Collot-d'Herbois exprima parfaitement ces ^^^cTur ^^ sentiments dans un discours où l'éloge tombait de d'Herbois. haut et ressemblait à un sermon, où la méfiance se mêlait à l'approbation. « Avoue, général, qu'il est beau de commander à une armée d'hommes libres, articula CoUot-d'Herbois. Avoue que les rois ne pouvaient te faire d'aussi beaux présents que ceux que tu tiens de la confiance du peuple français... Nous avons été souvent trompés, ajouta-t-il ; nous sommes défiants.. . La France entière t'observe ; tu n'as qu'à choisir entre l'immortalité et l'infamie, entre l'estime de l'univers et l'exécration, les vengeances de l'humanité trompée... Défends -toi, surtout, des séductions de la prospérité... Abjure toutes les faiblesses que no^ anciens usages ont enfantées (ceci était une critique indirecte des mœurs de Dumouriez)... Souviens-toi que les généraux de la République ne doivent jamais transiger avec les tyrans. » CoUot-d'Herbois faisait ici allusion aux négociations qui avaient permis aux armées coalisées de sortir de France. Il précisa, d'ailleurs, en ajoutant avec une raillerie impertinente : « Tu as reconduit le roi de Prusse avec un peu trop de politesse. » 11 termina par des conseils sur la conduite que Dumouriez devait tenir dans l'expédition de Belgique. Le général victorieux but ce calice et répliqua sans sourciller : « L'éloquent discours que CoUot-d'Herbois vient de prononcer restera toujours

Affaira

des soldats

prussiens

massacrés à

Rethel.

gravé dans mon âme; il me servira de leçon... Je 479a. demande qu'il soit imprimé. »

Marat fut plus perfide. 11 se servit contre Dumouriez d'un fait qui faisait honneur à l'humanité du général, mais dont la méfiance démocratique pouvait dénaturer le sens. Quatre déserteurs prussiens, qui s'étaient présentés à Rethel pour servir dans l'armée française, avaient été massacrés par les soldats des bataillons Mauconseil et Républicain. Dumouriez fit dépouiller de leurs armes et de leurs uniformes les perturbateurs qui avaient, en outre, menacé le général Ghazot. Marat prit fait et cause pour les soldats assassins et chercha partout Dumouriez.

Dans la soirée du 16 octobre, une fête brillante réunissait chez Julie, femme de l'acteur Talma, les beaux esprits du temps : Chenier, Ducis, Legouvé; les Girondins en renom : Vergniaud, Louvet, Condorcet, Brissot; des femmes artistes, notamment madame Yestris, madame Desgarcins, mademoiselle Candeille, amie de Vei^niaud. On avait invité Dumouriez. San terre s'y trouvait aussi. Tout à coup il aperçoit Marat dans l'antichambre. « Voici Marat, » s'écrie-t-il. Un cri d'effroi retentit, et Marat, suivi de deux Jacobins, apparaît, menaçant et blême, coiffé d'un sale madras couleur de sang, le col nu, Dialogue entre les vêtements en désordre. 11 alla droit à Dumouriez, ^^ DumTunea qui le mesurant d'un regard plein de mépris: « Ah ! <*m8 le saion do c'est vous, dit-il, qui êtes Marat ? » Marat ne se dé-

T«ilma,

479S. concerta point et demanda impérativement des renseignements sur la conduite des bataillons Mauconseil et Républicain. « J'ai remis toutes les pièces au ministère de la guerre. — J'ai couru les bureaux, je n'ai pu avoir aucune pièce... Dites donc où elles sont. — Je crois, monsieur, que je mérite croyance quand je parle. — On dit que les personnes massacrées étaient des émigrés... Les émigrés sont des rebelles... Vos procédés envers les bataillons sont d'une violence impardonnable. — Oh ! vous êtes trop vif, monsieur Marat, pour que je parle avec vous. »

Dumouriez tourna les talons. Marat, autour duquel se formait un cercle menaçant d'aides-de-camp et d'officiers de la garde nationale, sortit furieux. Sa présence avait glacé les assistants. Un acteur, Dugazon, essaya de ramener la gaité en brûlant des parfums sur la trace du monstre, mais son image, comme une vision funèbre, resta dans les esprits. Marat parut le lendemain à la tribune des Jacobins, reproduisit les termes du dialogue qu'on vient d'abréger et commença, dans sa feuille et dans ses placards, une accusation en règle contre Dumouriez. Accusation « Qucl food Ic pcuplc pcut-il faire sur la pureté, la de Marat contre droiturc, la saffcsse d'uu Sardânapalc de sa trempe?

Dumouriez. / u * x

écrivait-il dans son journal. On dit qu'il n'est pas j... f..., c'est là que doit finir l'éloge. » Des crieurs vendaient dans Paris le récit de la grande conspiration découverte par l'ami du peuple chez Talma.

delaCoovention contre Marat.

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