‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800 (volume 3)Chapitre 12 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

tions de prétention au trône dont il. j^taitf.l'obji^ ; « j^ connais yoi^e nullité^. » lui ^épondi^ ipsioleaw ment le dur Girondin. Dans une auti^ circonstance^ Sillery; son agent, avait dit : « Il ne- sait ;çien fairç âe lui-même. > A ce masgue.de brute il avait .^jpu^é le bonnet rouge des Jacobins. Mais^ aux^ yeux plaira voyants de l'histoire , il est dlf&cilç qu^.le rô^ du duc d'Orléans, examiné d'un regard fittentif,. se r^ duise à si peu. L'enthousiasiùe des i4ées n'estait pii dan^ son, cœur n^ dans sa tête. A vingt ans, s^afils lui-même était désenchanté du Jacobini$ipe. Quell^ puissance mystérieuse clous^it donc à son bamcdel^ Monts^gne^, jusque dans les prages de la^Xerreur, ce prince audacieux qui refusait un exil hpnorabjie «t opulent? Qui l'empêchait, s'il n'eût é|té qu'uQ hoflime nul, un libertin vulgaire, d'aller transporter sur un sol libre et paisible le théâtre de ses débauches? Non, qe n'était pas feulement sa viQ qu'il djéfendait dans ces interrogatoires où le génie inquisitorial des Jacobins sondait les recoins les plus profonds de cette âme impassible. Sa ^ vie ^ i\ n'jr croyait pl^us, il en avait assez i Cgmine son père, il avait, avant le temps, usé cette guepJUe (Je cjaair et de sang, qu'il traînait dans toutes les Lpopuretés dç l'orgie. Ce qu'il défendait, c'était cette éqiiivoque à laquelle il voyait suspendues les destinées de sa race. Que l'embryon de ce parti latent, qu'on entrevoit depuis la régence du duc d'Orléans, vînt à prendre trop tôt forme et couleur, c'en est fait, il

' LIVRE îxviï' nô

périssait aussitôt, écrasé entre les deux principes, 4793 Tancién et le moderne. II faut qu'il s'insinue parles intérêts ; que la classe moyenne ait le temps de le reconnaître, de le comprendre, de s'y attacher, de lui communiquer sa puissance matérielle et intellectuelle, et d*en faire un jour Tarme à l'aide de lamelle elle frappera l'aristocratie et la démocratie, et régnera dans la personne d'un prince de la branche cadette.

Telle est la puissante manière dont le duc d'Orléans semble a^oir compris son rôle. Il a plié à ses difficiles exigences sa famille elle-même. C'est lui qui, au début de la Révolution, mène le duc de Chartres et son frère aux Jacobins, les fait affilier. Son troisième fils , Alphonse-Léodgard , un enfant de treize ans, interrogé après son père, répond à cette question : « Aimeriez-vous mieux le titre de prince que celui de citoyen? — J'aime mieux celui de citoyen (1). » Voidel plaida pour la forme. Le procès fut vite terminé. Coustard avait été mis en jugement avec Egalité , quoique leurs causes n'eussent aucun rapport. Tous deux furent condamnés à Leduc mort. Le duc d'Orléans ne parut ni ému ni surpris. Un mot profond, qui montre que ce prince compre- mon. nait l'histoire en politique et voyait qu'il périssait parce que son parti n'était pas mûr, lui échappa. On s'étonnait de son indifférence pour ses ennemis :

(4) Interrc^toire d' Alphonse-Léodgard Egalité.

d'Orléans est condamné à

1793. « Le coup qui me frappe, dit-il, Tient de plus haut et de plus loin. » Sa fonnidable tâche politique était accomplie. ]1 redevint le gentilhomme d'autrefois , le roué qui , selon l'expression de son ami Biron, se moque bien d'être pendu. Il rentra dans sa prison avant d'aller à l'échafaud ; il déjeuna en homme qui se dispose à faire un long voyage, mangea des huîtres, but du bordeaux. Ck)mme don Juan, il trinquait avec le spectre. Dans ces hommes qui ont épuisé les délices de la vie jusque dans sa source même, dans ces amants de toutes les femmes, on retrouve ce mépris de la mort, qui marque à la fois l'énervement des facultés vitales et je ne sais quelle élégance insolente qui rit de ce dont tremble le commun des hommes. Ce jour même, à Derniers quatrc hcurcs, le bourreau l'emmena. On le vit sur la charrette, en frac vert, gilet blanc et culotte de daim. Ses grandes bottes brillantes furent remarquées. Au fronton du Parthenon, les anciens expriment l'idée de la mort par un homme qui noue les lanières de ses caliges <>u qui porte la main sur la crinière d'un cheval. Lui aussi semblait prêt à monter à cheval. Sa maîtresse, madame jde^Buffon, digne d'un tel amant, comme eût pu ie faire ^ une femme de la cour de Henri III, se mit à une fenêtre du Palais-Royal et le regarda passer. Elle le vit haut et fier. Sur sa face, que les rouges stigmates du vice semblaient l'endre plus audacieuse encore, régnait un profond mépris pour la multitude. Â cette heure

moments du duc d'Orléans.

suprême il pouvait jeter enfin sa peau de Jacobin. 1793 Une seule chose le troubla. Sur son palais on avait ^cpit ces mots : « Propriété nationale. » Peut-être douta-t-il un moment de l'avenir. Ce doute ou ce trouble ne dura qu'une seconde. Il vit le couteau sans pâlir. Un valet de bourreau, rapporte le royaliste Montgaillard, ayant voulu lui ôter ses bottes : • C'est bien, dit-il, vous me débotterez après. » Epié jusqu'à sa dernière heure, on put remarquer qu'il ne proféra contre les Jacobins aucune récrimination. Sans doute ils le tuaient, mais il les avait vaincus. L'Orléanisme était, en apparence, resté fidèle à la Révolution. 11 était sauvé.

Parmi les personnages illustres qui périrent dans ces jours néfastes , il faut citer madame Roland. Cette femme célèbre par sa vertu, ses talents et sa beauté, était le chef réel de la Gironde, ce qui fut son malheur et peut-être celui de son parti. Quelque virile que puisse être une femme, ses idées restent toujours empreintes du signe originel. Tout au plus devient-elle, en abordant la vie publique, un être hybride qui emprunte à l'un et à l'autre sexe quelques-unes de leurs qualités, moins leurs propriétés fécondantes. Le 31 octobre, jour de la Madame mort des Girondins , madame Roland qui , depuis le 31 mai, était à Sainte-Pélagie, fut transférée à la Conciergerie. Elle avait montré en prison une grande sérénité d'âme. La musique, le dessin, les fleurs, occupaient ses loisirs, et on donnait à sa cellule le

Roland à Sainte- Pélagie.

47M. nom de painUon de Flores En apprenant rarrestation des Girondins, leur fuite, leur tentative d'insurrection dans le Calvados, elle ne se fit point d'illusion sur le sort qui T attendait. Ce chat^ement de prison fut pour elle un dernier avertissement. La Conciergerie était devenue Tantichambre de Téchafaud. Madame Roland le savait, et comme Topinion avait été le but constant de ses efforts, elle se hâta de se mettre en règle sur ce point. Elle écrivit un mémoire intitulé : Appel impartial à la postérité. Elle eut un moment la pensée de s'empoisonner, non parce qu'elle redoutait l'échafaud, mais parce qu'elle eût ainsi conservé sa fortune à sa fille. Un ami la détourna de ce projet. La mère et l'épouse reprenaient souvent leurs droits sur la femme politique. Elle pleurait alors, accoudée à sa fenêtre. Mais la préoccupation des grands hommes de l'antiquité, dont elle voulait égaler l'énergie, la ramenait à ses idées favorites. Raisonneuse, éloquente, elle aimait à parler, à formuler des jugements sur les hommes et les événements, t Ils ont discouru quand il fallait agir, » disait-elle en parlant de ses amis les Girondins. Elle écrivit à Robespierre une longue lettre critique sur ses principes et sa conduite. La veille de sa mort, Chauveau-Lagarde vint lui proposer de la défendre. Elle remercia l'avocat courageux qui lui ofiBrait ses services, lui dit qu'il se perdrait sans la sauver. Mais quoique persuadée de l'inutilité d'un

UVRB xvii m

plaidoyer, elle passa la nuit qui précéda son juge- iin: ment et sa mort à écrire sa défense. Le léndeteàih, Madame elle comparut devant le tribunal révoltftionnaire. ^^etribuwT* Elle était dans tout Téclaf d'ttne beauté robuste que réYoïuUonnaire. le malheur avait nuancée de teintés attendries. Qnoiqu'elle eût trente-neiif ans,dle piaraitoaiten^ core jeune, et, disent les mémorialistes du tettips, remplie de grâce et d'agrément. Ses cheveux noirs tombaient en boucles nombreuses sur ses épaules. Elle s'était vêtue de blanc. Ses yeux brillaient d'intelligence et d'énergie* Son attitude , reniarqtiable de noblesse et de charme, n'eut point d'empire sur Herman . Il eut l'injustice et la cruauté de Tempécher de lire son mémoire. Prenant lé public à témoin de cette violence, elle s'entendit condamner à inort avec une admirable fermeté, et dit seulement : « Vous me jugez digne de partager le sort des grands hommes que vous avez assassinés. Je tâcherai de porter à l'échafaud le courage qu'ils ont montré. » Rentrée dans sa prison, elle pensa à son mari. « Roland ne me survivra pas, » dit--elle. On la conduisit le jour même au supplice, en compagnie de Lamarche, condamné pour sa conduite au 10 août. L'homme se montra, chemin faisant, moins courageux que la femme. Madame Roland eut la force et la charité de lui donner du cœur. Sur lia place dé la RéYolution, quand la charrette passa devant la statue de la Liberté, elle contempla le colosse de pierre^ et dit avec mélancolie : « Liberté, que de crimes

484 HISTOraE DE SOIXANTE ANS

mz. on commet en ton nom ! » Prévoyant que son compagnon ne pourrait supporter le spectacle de sa

Mort de madame mort : « Passcz Ic premier, » lui dit-elle. Avec une force d'âme extraordinaire , elle attendit son tour, monta d'un pied ferme les degrés de Téchafaud , et reçut sans faiblir le coup qui la séparait des vivants.

On ne put dissimuler à Roland la mort de sa femme. Une maison amie, des environs de Rouen, l'avait recueilli. Il vivait là depuis cinq mois, lorsque la fatale nouvelle lui parvint. C'était le 16 novembre. Il attendit la nuit, et vers six heures il par^ vint à échapper à la surveillance de ses amis, gagna la route de Paris et marcha longtemps, dans le froid et les ténèbres, absorbé par son désespoir. Quoique Roland fût d'une physionomie rigide et doué d'une âme forte, il nourrissait dans le fond de son cœur une passion infinie pour sa femme. Madame Roland le savait, et elle eut un juste pressentiment de l'avenir en disant que son époux ne lui survivrait pas. Suicide Arrivé au Bourg-Beaudoin, à quatre lieues de Rouen ,

et dernier écrit ^qI^j^j Qntrsi daus l'avenuc d'une maison decam-

de Koland.

pagne, s'assit au pied d'un arbre auquel il s'adossa, et se perça le cœur d'une canne à épée qu'il avait emportée. Le coup fut porté avec tant de précision qu'il mourut sans changer d'attitude. On trouva dans sa poche un papier où étaient écrits ces mots : « Qui que tu sois, qui me trouves gisant, respecte mes restes, ce sont ceux d'un homme qui consacra

UVRE XVU 485

toute sa vie à être utile et qui est mort comme il a itm. vécu, vertueux et honnête... Non la crainte, mais l'indignation m'a fait quitter ma retraite au moment où j'ai appris qu'on avait égorgé ma femme, et je n'ai pas voulu rester plus longtemps sur une terre souillée de crimes. » On l'enterra au bord du chemin, et telle était la fureur des passions politiques que sa tombe fut surmontée d'un écriteau injurieux pour sa mémoire.

Quatre généraux, Brunet, Houchard, Lamar- Exécution des lière, Biron, duc de Lauzun, périrent, peu de temps *f ^^^ après, sur l'échafaud. Manuel, Lebrun, Barnave, Babaut-SainIrEtienne, Lamourette, Kersaint, Desmeunier et Chapelier subirent également la peine de mort. Mais de tous ces hommes qui, sous l'Assemblée constituante, avaient brillé par leurs vertus et leurs talents et posé les premières assises de l'ordre nouveau, le plus remarqué fut Bailly, l'honnête et savant Bailly qui, amené par le courant des événements plutôt que de propos délibéré sur la scène de la vie publique,> avait présidé la réunion du tiers-état le jour du serment du Jeu-de-Paume. Ces grands services rendus à la liberté étaient oubliés en 1793, et lorsque, le 10 novembre (20 bru- Procès deBaiuy. maire), il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire, le jury sans^ conscience qui servait d'instrument au système de la terreur, ne voulut^. voir en lui que l'auteur du massacre du Champ-de-Mars et de la réaction bourgeoise du i7 juillet 1791. On

lae HKTOIRB M SODCâNTE ANS

sait à quoi se rédoish ie rtle de Bailly, maire de Paris, dans cette fatale journée. 11 a^ait cédé aor instances des chefs dn parti imiillant, et &it pnn elaraer, à cinq heures do smr, la loi martiale. Lel firtalité, les calculs atroces de quelques homme» deç san^ avaient £sdt le reste et zmeaé la terrible fliisil^ lade qui avait frappé des victimes pusibles abttM^sur les gradins de Fautel de la Patrie, avant ^ue'lesi magistrats eussent fait les sommations voiAûcfs. Oflt lui fit partager également la responsabilité dé là fuite du roi à Yarennes, ce qui manquait même des* ap-^* paiences de la vraisemblance. Bailly, interrogé iSûf l'existence dn complot qui devait amener le masëà^' ère des patriotes, déclara qu'il l'ignorait alolB; ia»H que, depuis, il avait été amené, par l'examen et laréflexion, à croire qu'en effet il existait lin complot: Il fut condamné le 1 1 . Ou le ramena à là, Gcmci^rJ gerieoù il passa gaiement la soirée. It dormit ^suite du sommeil du juste, et prit, le matin^ien s'éveillant, deux tasses de café à Teani afin qn^^sMl tempérament ne trahit pas son courage iMfral; Il dit adieu à ses compagnons éplorés. Les gdi(âied! tiers, avant de le livrer aux gendarmes, ettrenil^n^ famie de le pousser et de le maltrailerJ R-^dObif ' gravement et patiemment ces injure y « ^e* Ââxrtft ; enfin dans la fatale charrette derrière' taqui^tti^ m commémoration du massacre, pendait nn drapeau rouge. L'exécution devait avoir lieu^ dévânft 'fe Gharap-de-Mars. La populace vociférait des in[|U¥Wi

deBaiUy au bourreau.

LIVRB XVII 487

aur le .passage de oet homme qu'elle avait jadis ac*- i7ts. claméi* L'air était froid et mouillé d'uue de ces pluies digues du naissant hiver, f^e trajet avait déjà duré hien longtemps. Arrivés au lieu du suppKce, quelques forcaiés s'écrièrent que le sang de Bailly ne- devait point souiller le sol sacré du champ de la Fédération. La guillotine fut démontée, trans* portée dans le fossé qui bordait le Champ-de-Mars, raniae en état. Les préparatifs furent d'une horrible lenteur. Bailly, tète nue, immobile^ les mains lié^ derrière le dos, le corps trempé de pluie, grelottait. € Tu trembles, Bailly ! lui dit un des bour- Paroie héroïque reaux. — J'ai froid ! » répondit-il avec une héroïque simplicité. On brûla d'abord le. drapeau rouge. L'exécution eut lieu ensuite aux acclamations des hordea barbares qui semblaient prendre à tâche d'ajouter aux horreurs de ces scènes abominables. IJl ne devaient point s'arrêter ces sanglantes exécutions qui rappellent les plus sombres légendes des mauvais jours de Rome. Paris, la France entière, courbés sous la Terreur, voyaient partout s'élever les échafauds. Ronsin, à la tète de l'armée révolutionnaire; promenait à travers la France l'instrumentdu supplice, et Fouquier-Tinville, aussi im- DéTdoppemeot passible que ce sombre personnage de la mythologie qui mène les âmes aux enfers, demandait chaque jour aux prisons leur contingent de victimes, mêlant les tètes obscures aux têtes illustres, les innocents aux coupables; confondant les rangs, les

de la Terreur.

professions, les sexes et les âges. On avait vu un évêque, Lamourette, monter àTéchafauden disant: « Qu'est-ce que la guillotine ? une chiquenaude sur le col. » On vit une courtisane qui semblait une exhumation du passé, la Dubarry, presque belle encore, passer sur la charrette en se tordant les bras, en hurlant, en implorant le peuple, en cherchant peut-être à le séduire par ses supplications, et criant au bourreau devant l'échafaud : « Monsieur le bourreau, encore un moment! encore un moment ! » comme si vivre était tout, et qu'il n'y ait pas des temps où l'horreur et le dégoût àéhoTdent, où le néant lui-même serait préférable à l'existence.. . Mais la plume se lasse à de tels récits, et, loin de les devancer, c'est assez que l'histoire soit obligée de les enregistrer quand la marche des événements l'ordonne.

Page 1