‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800 (volume 3)Chapitre 15 sur 45 · LIVRE XVffl · texte numérisé non relu

LIVRE XVffl

sa barre les sections des Piques, de Mutins Scœvola, itm. de Guillaume Tell, de l'Arsenal, etc., qui vinrent abjurer le culte catholique. La statue de la Liberté remplaça celle de la Vierge ; les bustes de Marat et de Lepelletier devinrent les idoles du culte de la Raison. On fit des feux de joie du bois des confessionnaux. Les riches dépouilles des églises de Paris et des départements affluaient à la Convention, qui les envoyait à la Monnaie, aux fonderies de canons et dans des entrepôts où ces débris furent vendus comme vile marchandise. On vit des temples changés en magasins à fourrages. Une motion fut faite contre les clochers, dont l'élévation semblait porter sitteinte au principe de l'égalité. On brisa les statues (1). Les deux portails latéraux de Notre-Dame n'échappèrent à la dévastation que parce que Dupuis, disait-on, y avait reconnu son système planétaire. Les reliques furent également détruites. Gobel et ses prêtres défroqués couraient les réunions populaires et devenaient les apôtres du culte de la Raison. D'accord avec les chefs de la Commune et du département, ils résolurent de célébrer par une fête Je triomphe de la Raison ; et sans doute pour donner à l'athéisme une consécration religieuse, la ci-devant église métropolitaine de Notre-Dame de Paris fut choisie pour Tinauguration du nouveau culte.

Les ordonnateurs de la fête élevèrent, dans l'in-

(4 ) Arrêté de la Commune du 4 4 novembre (24 brumaire) 4793,

17W. térieur même de Féglise, un temple simple et majes- ^^^ted^to^" tueux, au fronton duquel on lisait ces mots : A la Raison à l'égUse PhUosopMe. Dcs bustes de philosophes en ornaient

deïim/ l'entrée. Un monceau de rochers servait de base au temple. Sur Tun de ces blocs fictifs, brillait un flambeau, qui symbolisait la lumière de la vérité. La force armée était exclue de la fête, mais les musiciens de la garde nationale, placés au pied de la montagne , exécutèrent et chantèrent une hymne républicaine de Marie -Joseph Chénier, mise en musique par Gossec. Des jeunes filles en robes blanches et couronnées de feuilles de chêne traversèrent la montagne, un flambeau à la main. Pendant ce temps, une belle femme, la femme de Momoro, qui représentait la Liberté, sortit majestueusement du temple de la Philosophie, vint s'asseoir sur un siège de verdure, reçut les hommages des républicains, et rentra dans le temple au milieu de cris d'enthousiasme et de serments de fidélité. La Convention, sur l'invitation de Dufourny et la motion de Charlier, devait assister à cette fête. La séance s'étant prolongée, les représentants du peuple ne purent se rendre à la cérémonie. Les ordonnateurs de la fête résolurent alors de se rendre à la Conven- - tion et d'y recommencer la même mise en scène.

La déesse Cette mascaradc partit, musique en tête. Les

Raison et ses jg^^^gg fiHes vêtucs dc blanc, suivaient l'orchestre.

adoralears **

h la Convention Une actrice de l'Opéra, mademoiselle Maillard, les nationale, çhcvcux tombants, le bonnet rouge sur la tête, sim-

plement vêtue d'une robe blanche et d'un manteau 47»3. ileu céleste, et tenant en main une pique d'ébène, était portée sur un brancard orné de feuilles de chêne. Elle représentait la statue de la Raison. Les sections et les magistrats de la ville de Paris sui- Taient la statue. Le cortège entra dans la Convention au bruit du tambour et aux cris de : a Vive la République ! Vive la Raison I A bas le Fanatisme! » Les jeunes filles se rangèrent en cercle devant le président, et les sections défilèrent en chantant l'hymne de Chénier. Chaumette prit alors la parole et dit : « Législateurs, le fanatisme a lâché prise ; il a cédé la place à la Raison. Ses yeux louches n'ont pu soutenir l'éclat de la lumière. Nous nous sommes absentés de ses temples, ils sont régénérés. Aujourd'hui un peuple immense s'est porté sous les voûtes gothiques qui, pour la première fois, ont servi d'écho à la vérité : là les Français ont célébré leur vrai culte, qui est celui de la Liberté, celui de la Raison; là nous avons formé des vœux pour la prospérité des armes de la République ; là , nous avons abandonné des idoles inanimées pour la Raison, pour cette image animée, chef-d'œuvre de la ïïature. » Chaumette émit ensuite le vœu que l'église Notre-Dame fût consacrée au culte de la Raison. L'ex-capucin Chabot convertit aussitôt la demande ^n motion, et l'Assemblée la ratifia par un vote (1).

(I) Séance de la Convention nationale du <0 novembre (20 bru- Qïaire) 1793.

1793. Mademoiselle Maillard descendit alors de son trône

et fut conduite au président Laloi qui l'embrassa

aux applaudissements des spectateurs. L'Assemblée

reconduisit la déesse au temple.

Orgies des Ces fétes sc renouvelèrent et dégénérèrent. Au

sectateurs de la jj^^ j^ g^^ ^^ j femmos honuêtos, cc furcut des

Raison. '

prostituées qui remplirent le rôle de la Raison et de son chœur virginal. On vit dans Paris passer des cortèges plus semblables aux bacchanales antiques qu'aux froides exhibitions du symbolisme philosophique. La profanation se mêla bizarrement et ayec une rage de gaîté grossière et burlesque aux pratiques du culte nouveau. Les églises, comme le temple de. la bonne déesse où s'accomplissaient les mystérieuses prostitutions des dames romaines, devinrent des lieux d'orgie. L'âne, qui reparaît à tous les âges du monde comme l'expression suprême de la raillerie anti-religieuse et de la débauche, figura, vêtu d'habits pontificaux, dans les fêtes de la Raison. Les filles publiques se couvrirent de chasubles et dansèrent des carmagnoles furieuses autour de feux de joie. Le vin coulait à flots, le tabac des pipes remplaçait l'encens et enfumait les temples, où les petits métiers et la prostitution complétaient le sabbat révolutionnaire. Hébert trouvait enfin un Fermeture des pcuple à la hauteur du style du Pire Duchesne . Chauégiises. mette couronna l'œuvre de l'ochlocratie par la fermeture des églises et la surveillance des prêtres (1).

(4) Arrêté de la Commune du Si5 novembre (3 frimaire) 093.

Page 1