‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800 (volume 3)Chapitre 2 sur 45 · UI · texte numérisé non relu

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4793. alors, et devenir la Judith de la Gironde comme madame Roland en avait été TEgérie.

Idéalisation Mademoiselle de Corday revêtit Vassassinat politi- ® o*|^*f** que des grâces de la jeunesse et de la beauté. Aussi la plupart des historiens de la Révolution se sont-ils laissés entraîner au plaisir d'idéaliser sa personne et sa vie. Ils ont ainsi sacrifié Taustère et mâle beauté de l'histoire aux charmes de la fantaisie. Ils ont pénétré jusque dans les plus humbles détails de cette existence pour en extraire le type monstrueux et faux de la vierge-assassin. L'horreur universelle et légitime qu'inspirait Marat favorisa ces tendances. Le sentiment public se trouva d'accord avec l'imagination des historiens. Dçux hommes qui vécurent dans ces jours terribles et qui connurent Charlotte Corday, Thibaudeau et Doulcet de Pontécoulant, troublèrent pourtant ces illusions. Leur témoignage ne fut point favorable à mademoiselle de Corday. Quoiqu'il en soit, ses actes furent d'une aventurière, ses lettres ne sont point d'une imagination virginale. Le ton en est libre et irreligieux.

Dans sa solitude, mademoiselle de Corday suivait en imagination le mouvement politique. Elle le jugeait mal, et voyait en femme des événements formidables sur lesquels des hommes considérables par le génie se trompèrent eux-mêmes en payant leur erreur de leur vie. Les Girondins représentaient le talent et la liberté. Plusieurs d'entre eux

étaient poètes. Les femmes inclinaient vers la Oi- 479s. ronde, comme elles inclinaient, au début de la Ré- ^ T«idancw

' des femmes dans

solution, vers l'aristocratie. La proscription des la Réyoïution. Girondins, leur fuite à Caen, achevèrent d'exalter Timagination de mademoiselle de Corday. On sait combien les mœurs de province imposent de réserve. Cependant, nous trouvons à V hôtel de Vlntendance^^oix logeaient les Girondins, la nièce de madame de Bretteville en rapport avec Barbaroux et Pétion. Elle était venue seule, avait obtenu d'eux une lettre d'introduction auprès du député Duperret, afin qu'elle pût réclamer du ministre de Tintérieur quelques pièces utiles à une dame émigrée. Quelques-uns affirment que l'entrevue de mademoiselle de Corday et des Girondins fut unique et eut lieu publiquement. Doulcet de Pontécoulant et Thibaudeau affirmèrent, au contraire, que mademoiselle de Corday eut des rapports intimes avec Barbaroux , et même avec Pétion. D'autres lui prêtèrent pour amants Belzunce et Boisjugan de Maingré, royalistes. Le mystère de son cœur restera dans sa tombe. L'histoire a bien assez de ses actes et de ses paroles pour juger son âme et laisser en repos sa poussière périssable.

Mademoiselle de Corday était-elle royaliste ou Absence républicaine? Wimpfen affirma son royalisme, et Pétion la traita, en riant, de « belle aristocrate. » Cependant elle épousa un moment la cause girondine. Mais il esf permis de croire qu'en politique.

de convictions.

HISTOIRE m, SOIXANTE AXS

Uorgoea do poignard.

Ultre de Chariotte

Corday à Barbaroux.

comme en religion, son esprit resta trouble. Elle eut surtout l'orgueil du poignard; et c'est à sa propre Tanité, et non aux principes girondins, qu'elle immola sa vie.

Le 9 juillet, Charlotte Corday écrivit à son père, qui s'était remarié et vivait à Argentan. Elle lui annonça qu'elle émigrait en Angleterre; pourtant elle prit la diligence de Paris. On retrouve, dans une longue lettre qu'elle écrivit à Barbaroux, les moindres incidents de son voyage. Elle rapporte qu'elle dormit pendant presque toute la durée du trajet, et qu'un des voyageurs « qui aimait sans doute les femmes dormantes, » lui proposa de l'épouser. Elle se moqua de lui. En arrivant à Paris, le jeudi 1 1 , elle se rendit rue des Vieux- Augustins, à V hôtel de la Providence, et se fit préparer un lit. Pendant que le valet de l'auberge disposait la chambre, elle lui demanda ce qu'on pensait à Paris du petit Marat, et ajouta que soixante mille hommes marchaient sur Paris. Elle se coucha ensuite, à cinq heures, et dormit jusqu'au lendemain .

Dès le malin elle se rendit chez Duperret, ne le trouva pas, rentra et lut Plutarque. Elle retourna chez Duperret le soir, le trouva au milieu de sa famille. Duperret lui promit de la conduire le lendemain chez le ministre. Sachant combien elle le compromettait, elle l'engagea vivement à partir le plus tôt possible pour Caen. Elle vit le ministre, ne put obtenir ce qu'elle souhaitait, et congédia Du-

Marat.

perret. Au Palais-Royal, où elle se pendit ensuite, n«8. elle acheta un couteau et le cacha dans son sein. Paris était plein de mouvement pour les préparatifs de la fête commémorative du 1 4 juillet. A la Convention, on discutait un rapport de Cambon sur une conspiration royaliste dans laquelle était impliqué Dillon , et dont il sera parlé plus loin. Charlotte Corday prit une voiture de place et se fit conduire chez Marat.

Ce sinistre personnage habitait à la maison portant le n° 18, rue de l'Ecole de Médecine. On sait que, depuis le 2 juin, il s'était volontairement suspendu de ses fonctions de député. Une maladie de Maladie de peau, qui le dévorait et l'obligeait à rester presque constamment au bain, continua de le tenir éloigné plus longtemps peut-être que son ardeur n'eût pu le souflfrir. Du fond de son logis, il écrivait à la Convention des lettres remplies de dénonciations contre Menou, Leygonnier, Lecointe-Puyraveau , Westermann et d'autres personnes. La Convention n'accordait pas beaucoup d'attention à ces brûlantes diatribes. Les Jacobins envoyèrent un de leurs membres s'informer de la santé de Marat. On le trouva au bain , entouré de journaux et de livres. Maure qualifia sa maladie : « beaucoup de patriotisme pressé, resserré dans un très -petit corps. »

L'appartement qu'occupait Marat.au premier étage de la maison de la rue de l'Ecole de Médecine

22 UISTOmE DB SOIXANTE ANS

47W était sombre et misérable. Cet homme resta dans une Sa pauvreté. ^^|j^ pauvreté, qu'à sa mort on ne trouva chez lui qu'une somme de cinquante livres en assignats. Il vivait en concubinage avec une femme du nom de Catherine Evrard, qu'il avait, disait-il, « épousée devant la nature, » mais à laquelle il avait fait par écrit une promesse de mariage. Elle avait recueilli Marat fuyant de cave en cave, et s'était dévouée à lui.

Le 13 juillet, vers huit heures du matin, une jeune fille fort belle, blonde et vêtue de blanc, portant noué d'un ruban vert le bonnet à dentelles des femmes du Calvados, se présenta, demandant à parler au citoyen Marat, La femme Aubin, portière de la maison, lui refusa l'entrée, disant que Vami du peuple était malade. Mademoiselle de Corday se retira. Elle laissa pour Marat une lettre ainsi con- Lcttre» çue : « Citoyeu, j'arrive de Caen ; votre amour pour la patrie me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les malheureux événements de cette partie de la République. Je me présenterai chez vous vers une heure. Ayez la bonté de me recevoir et de m'accorder un moment d'entretien : je vous mettrai à même de rendre un grand service à la France. » De retour chez elle, Charlotte Corday écrivit à Marat une seconde lettre, plus pressante que la première: « Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu ma lettre? Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé votre porte. J'espère que de-

de Charlotte Corday à Marat,

main vous m'accorderez une entrevue. Je vous le 4793. répète : j'arrive de Caen ; j'ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté ; je suis malheureuse ; il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection. » Munie de cette lettre, qu'elle qualifie elle-même, dans sa lettre à Barbaroux, « d'artifice perfide, » en ajoutant : « tous les moyens sont bons dans une telle circonstance; » elle retourna le soir chez Marat, passa rapidement devant la concierge , et se trouva en face de Catherine Evrard , qui l'empêcha d'entrer. Charlotte Corday insista pour qu'on la reçût. Marat l'entendit, permit qu'elle entrât.

Marat, dans sa baignoire recouverte d'un drap, écrivait. Il lui demanda les noms des députés réfugiés à Caen, les nota, et dit : < Dans quelques jours, ils seront guillotinés. » Charlotte Corday, MondeMarai. d'une main ferme, plongea le couteau dans la poitrine de Marat. < A moi, ma chère amie! »

s'écria-t-il. Catherine Evrard s'élança, vit Marat blême, immobile et la tête inclinée. Son sang avait rougi l'eau de la baignoire. « A la garde 1 » s'écria-t-elle. Un commissionnaire qui pliait des journaux accourut. Voyant Charlotte Corday debout Arrestation près de la fenêtre, il lui barra le passage, et, dans ^^ Charlotte sa fureur, lui lança une chaise à la tête. Un dentiste, locataire dans la maison, arriva, essaya d'arrêter le sang, qui coulait à flots. Il aida ensuite à

nw. tirer Marat de sa baignoire et à le mettre au lit; « où étant, il n'a plus remué, » déclara ce témoin. Le projet de Charlotte Corday était, ainsi qu'elle l'a dit elle-même dans son interrogatoire, de passer en Angleterre si elle n'eût pas été arrêtée. Mais déjà les voisins étaient accourus, la rue s'emplissait de monde, la garde nationale gardait les issues. « Comme j'étais vraiment de sang-froy (1 ), dit Charlotte Corday dans sa lettre à Barbaroux, je souffris des cris de quelques femmes. » Marat était aimé des dernières classes du peuple, dont il représentait les misères et les passions. Ces gens le regardaient comme leur véritable défenseur. Lorsqu'ils apprirent l'assassinat de Vami du peuple^ ils s'élancèrent pleins de douleur, de consternation et de rage vers sa demeure. Leur désespoir, à la vue du corps pâle et sanglant de Marat, se changea en fureur contre son assassin. Charlotte Corday, qu'on entraînait vers la rue où mugissait cette multitude, sentit son cœur faiblir. Guellard Du Mesnil, commissaire de police de la section du Théâtre-Français, et les administrateurs de police Marino et Louvet, survinrent. On fit rentrer Charlotte Corday. Le chirurgien des armées, Pelletan, exanûna la blessure de Marat. Le coup avait été porté avec tant de violence, que le fer, pénétrant sous la clavicule droite, avait traversé le poumon, atteint les caro-

(4) Nous conservons dans ces citations rortographe de Charlotte Corday.

tides. Les représentants du peuple Maure, Chabot, ma. Drouet et Legendre arrivèrent peu de temps après, Charlotte Corday, garrottée, fut fouillée. On trouva sur elle son acte de naissance , une adresse au peuple français, la gaîne du couteau dont elle avait frappé Marat, une aiguille et du fil, une montre en or, une clef, 50 fr. en argent et 120 en assignats. L'acte de naissance montrait assez quelle Nature de «es était la principale préoccupation de Charlotte Cor- ^^ commet3 day en commettant ce meurtre. i® meurtre.

Le commissaire de police l'interrogea. Elle avoua son le crime, déclara qu'elle avait voulu tuer Marat *° '"^®»'®pour empêcher la guerre civile. Elle affirma qu'elle n'avait point de complices et ne connaissait personne à Paris, où jamais elle n'était venue. Elle déclara qu'elle se serait évadée si elle avait pu. Legendre, prétendant l'avoir vue le matin chez lui, elle lui dit qu'il n'avait pas « d'assez grands moyens pour être le tyran de son pays. » Selon elle, Chabot avait « l'air d'un fou. > Chabot ayant pris la montre qu'on venait de lui ôter, elle dit avec un ton de raillerie étrange en un pareil moment : « J'avais cru que les capucins faisaient vœu de pauvreté. » Tandis qu'on la fouillait, Chabot aperçut un papier dans son sein : il avança vivement la main, croyant sans doute trouver une preuve écrite de la complicité des Girondins de Caen. Charlotte Corday, offensée, recula si violemment, que les cordons de sa robe se rompirent, et que sa poitrine s'offrit nue

«793. aux regards des assistants. Elle courba la tête, et on s'empressa de lui délier les mains pour qu'elle réparât le désordre de ses vêtements. Elle put aussi mettre des gants sous ses liens.

On la conduisit à l'Abbaye. Le peuple vociférait autour de la voiture. Charlotte Corday faiblit; mais les commissaires ayant fait signe à la foule obéissante de s'écarter, elle s'étonna de la discipline de ce peuple, qu'on lui avait dépeint sous des couleurs abominables. A l'Abbaye, elle resta gardée à vue par un gendarme. La nuit elle fut loquace, et eut quelque désordre dans les idées. Dans sa lettre à Barbaroux , qu'elle écrivit le lendemain , elle Légèreté dit, à propos de son séjour à l'Abbaye : « Je suis

de Charlotte x * J • i

Corday. ^^ ^® P®^^* mioux doBs ma prison ; les concierges sont les meilleurs gens possibles; on m'a donné des gendarmes pour me préserver de l'ennui. J'ai trouvé cela fort bien pour le jour et fort mal pour la nuit. Je me suis plainte de cette indécence ; le comité n'a pas jugé à propos d'y faire attention. Je crois que c'est de l'invention de Chabot : il n'y a qu'un capucin qui puisse avoir de ces idées. »

Cette lettre, datée < des prisons de l'Abbaye, dans la ci-devant chambre de Brissot, le second jour de la préparation de la paix, » offre la fidèle image de l'esprit et du caractère de Charlotte Corday. Parlant des voyageurs qui ont fait route avec elle et qu'elle soutint ne pas connaître pour leur éviter l'ennui d'une explication, elle dit : « Je sui-

coDtradictioDs.

vais en cela mon oracle Raynal, qui dit qu'on ne «m doit pas la vérité à ses tyA^ans. » Plus loin elle ajoute, à propos de sa victime : « On n'est guère content de n'avoir qu'une femme sans conséquence à offî*ir aux mânes de ce grand homme. Pardon, ô humains! Ce mot déshonore votre espèce. C'était mie bête féroce qui allait dévorer le reste de la France par le feu de la guerre civile; maintenant, vive la paix ! • Elle i^conte ensuite sa sinistre entrevue avec Marat, et, rappelant la menace qu'il avait articulée , de faire guillotiner les Girondins réfugiés à Caen : « Ce mot, dit--elle, décida de son sort. » Pourtant elle ajoute plus loin : « Je comp- se» tais, en partant de Caen, le sacrifier sur la cime de la Montagne. » La contradiction est flagrante. Elle ne l'est pas moins lorsqu'elle dit que son projet était de garder l'incognito, puisqu'elle eut soin d'emporter son acte de naissance. Il en est de même lorsqu'elle parle de mourir aussitôt après le meurtre de Marat; son projet, ainsi qu'elle l'avoue dans son interrogatoire, était de fuir et de gagner l'Angleterre. Elle se préoccupe de ce qu'on pourra trouver dans ses lettres. « S'il s'y trouvait, dit-eHe, quelque plaisanterie sur votre compte, je vous prje de me la passer ; je suivais la légèreté de mon caractère. » Et plus loin , elle complète ainsi l'esquisse de sa propre physionomie : « Une imagination vive, un cœur sensible, promettant une vie bien orageuse : je prie ceux qui me regretteraient de le considérer.

SAt* N^rii A-

(1 ik se réjouiront de me voir jouir du repos dans les Champs-Elysées, avec Brutus et quelques anciens. » Elle ajoute encore : « Je passe mon temps i écrire des chansons. » Elle donnait les couplets à mil voulait. Transférée à la Conciergerie, elle continua cette lettre sur le même ton railleur, se momiant de Fauchet, qu'on avait arrêté parce qu'on prétendait Tavoir vu avec elle dans une tribune de la Convention. « De quoi se mêle-t-il d'y conduire ^ femmes, dit-elle : comme député, il ne devait point être aux tribunes ; et comme évêque, il ne devait point être avec des femmes ; ainsi , c'est une petite correction. »

Elle écrivit ensuite à son père une lettre affec- ^,i^H«tu^ tueuse commençant par ces mots : « Pardonnez- ■^^- moi, mon cher papa, d avoir disposé de mon existence sans votre permission. » Elle s'applaudit de son crime, et prie son père de se réjouir de son sort. « La cause en est belle, » dit-elle. Après un baiser j^ sa sœur et à ses parents, elle termine ainsi : « N'oubliez pas ce vers de Corneille :

Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud.

C'est demain à huit heures qu'on me juge. — Ce

16 juillet. — CoRDAY. »

La comparution de mademoiselle Corday d'Ar- ^^rée^ mont devant le tribunal révolutionnaire eut en effet ^f0»0^' lieu le lendemain. L'accusée portait le costume des

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dames nonnandes, avec la coiffe vulgairement nom- im. mée battant-rœiL Elle avait vingt-cinq ans moins quinze jours. Sa beauté et son sang-froid firent impression sur le tribunal et sur le public. Le président lui ayant demandé si elle avait un défenseur, elle répondit qu'elle avait fait choix d'un ami que la crainte tenait sans doute éloigné. Cet ami était un député siégeant à la Montagne, Doulcet de Pontécoulant, neveu de la supérieure de l'abbaye de Caen. Charlotte Corday le traita de lâche, ignorant que sa requête ne lui avait pas été remise à temps. Le tribunal désigna pour avocat d'office le jeune Chauveau-Lagarde. La concubine de Marat fut d'abord entendue. Mais Charlotte Corday ne put entendre cette voix. « C'est moi qui l'ai tué, interrompit-elle. — Qui vous a engagé à commettre cet assassinat? — Ses crimes. — Qu'entendez-vous par ses crimes ? — Les malheurs dont il a été la cause depuis la Révolution. » Elle nia qu'elle eût des complices. Elle déclara pourtant que 30,000 insurgés allaient marcher de Caen sur Paris , quoiqu'elle eût avoué à son hôtesse qu'il n'y eut pas 30 volontaires le jour où l'on avait battu la générale à Caen. Elle dit que Barbaroux lui avait recommandé de n'être pas longtemps en route. On lui demanda à quoi s'occupaient à Caen les députés girondins. « Ils font des chansons, des proclamations, dit-elle, pour rappeler le peuple à l'union. — Qu'ont-ils dit , à Caen , pour excuser leur fuite ? — Ils ont dit

de Charlotte Corday.

I7M. qu'ils étaient vexés par les tribunes. » On lui deirreiigion luauda à qui elle se confessait, c Je n'avais point de confesseur, » répondit-elle. A propos du meurtre de Marat, elle dit : « J'ai tué un homme pour en sauver cent mille; c'était d'ailleurs un accapareur d'argent. On a arrêté, à Caen, un homme qui en achetait pour lui. » La vue du couteau qui avait servi à l'assassinat lui fit horreur. Elle détourna la tète en disant qu'elle le reconnaissait. « Ne vous êles-vous point essayée d'avance avant de porter le coup à Marat? » lui demanda-t-on. Elle répondit : « Non, j'ai frappé comme cela s'est trouvé : c'est un hazard. > A propos de Fauchet, sur le compte duquel on la questionna, elle dit « qu'elle trépignait en le voyant à Caen, parce que sa manière de penser ne convenait pas à une femme de son caractère. » Le président ajouta ensuite : « Comment avez-vous pu regarder Marat comme un monstre, lui qui ne vous a laissé introduire chez lui que par un acte d'humanité, parce que vous lui aviez écrit que vous étiez persécutée? — Que m'importe qu'il se montre humain envers moi, si c'est un monstre envers les autres. — Croyez-vous avoir tué tous les Marat? — Non certainement. »

Pendant le cours dos débats, un peintre commandant du second bataillon des Cordeliers, M. Hauer, s'occupant à dessiner son portrait, elle l'aperçut et Be tourna de façon à lui faciliter son travail. Le président et le jury, que sa beauté impressionnaient,

Défense

de Chariotte

Gorday

firent dire à Chauveau-Lagarde de plaider la folie.

Elle comprit de quoi il s'agissait et regarda son

ayocat de façon à lui faire sentir que ce moyen lui

déplaisait. « L'accusée, dit Chauveau-Lagarde,

ayooe avec sang-froid l'attentat qu'elle a commis ;

elle en avoue avec sang-froid la longue prémé- parchauveau-

ditation , elle en avoue les circonstances les plus

affreuses : en un mot elle avoue tout et ne cherche

pas même à se justifier. Voilà, citoyens jurés , sa

défense tout entière. » Il osa ajouter : « Ce calme et

cette abnégation, sublimes sous un rapport, ne sont

pas dans la nature; ils ne peuvent s'expliquer que

par l'exaltation du fanatisme politique qui lui a mis

le poignard à la main... Je m'en rapporte à votre

prudence. »

Elle entendit sans pâlir prononcer contre elle le verdict qui la condamnait à la peine de mort et à être conduite en chemise rouge au lieu du supplice. Elle remercia vivement Chauveau-Lagarde et lui témoigna son estime en lui léguant ses dettes de prison . De retour à la Conciergerie, elle dit au concierge : € M. Richard, j'espérais que nous déjeunerions ensemble; vous me pardonnerez de vous avoir manqué de parole » On lui proposa l'assistance d'un prêtre; elle refusa formellement. EUe-fit ensuite venir M. Hauer, le pria d'achever son portrait qu'elle voulait envoyer à sa famille et offrir au département du Calvados. Le bourreau rompit l'entretien et entra avec les ciseaux et la chemise rouge.

charlotte

Corday est

condamnée à

mort.

Sa fermeté

devant i'écha-

faud.

Atrocité d'un bourreau.

Apothéose de Marat.

« Voilà une toilette à laquelle je suis peu accoutumée, » dit-elle. Ne pouvant payer le peintre, elle prit des ciseaux , coupa une grande mèche de ses cheveux blonds et la lui offrit avec grâce. Vêtue de rouge et les cheveux épars, elle fut conduite au supplice à sept heures du soir, à la lueur des éclairs et du soleil couchant. « Ses mouvements, dit la Chronique de Paris^ avaient cet abandon voluptueux et décent qui est au-dessus de la beauté. » Dans la foule, les unsTadmiraient, les autres la regardaient avec rage. L'attitude de Charlotte Corday fut magnanime. Elle pâlit à peine au pied de Téchafaud ; le rouge lui revint quand on voulut lui découvrir les épaules. Elle se livra au bourreau et sa tête tomba. Un aide prit cette tête, la souffleta barbarement, lâchement, et comme le soleil couchant perçait alors les nuages, on crut voir la joue souffletée se colorer d'indignation. La multitude murmura, et le monstre qui venait d'insulter à la mort fut jeté en prison.

La mort de Charlotte Corday engendra chez quelques individus une exaltation extraordinaire. André Chenier glorifia en vers pompeux cette femme qui allait devenir la muse de l'assassinat. Le député de Mayence, Adam Lux, qui l'avait rencontrée sur le chemin de l'échafaud, voulait qu'on lui élevât une statue avec cette inscription : <i Plus grande que Brutus. » Tandis que les uns déifiaient Charlotte Corday, les autres élevaient des autels au cœur du hideux Marat. Plusieurs sections vinrent le pleurer

à la barre de la Convention. A défaut de son corps ^tw. lépreux, qui eût fait horreiu», on étala sa chemise sanglante qui fit sur ses partisans l'effet du drapeau mis dans le cirque devant les yeux du taureau . D'un Le tableau de coup de pinceau sinistre et terrible de réalité, David ^^^' peignit Marat mort dans sa baignoire sanglante. Le cadavre embaumé et sans cesse couvert de fleurs par des femmes éplorées fut exposé, mais couvert, dans l'église des Cordeliers, et l'orateur des sections s'écria : « Il est mort l'Ami du Peuple!... il est mort assassiné ! ... ne prononçons point son éloge sur ses restes inanimés. Son éloge, c'est sa conduite, ses écrits, sa plaie saignante, et sa mort. . . Citoyennes, jetez des fleurs sur le corps pâle de Marat : il fut notre ami; il fut l'ami du Peuple ; c'est pour le Peuple qu'il a vécu, c'est pour le Peuple qu'il est mort. » Le cœur de Marat fut suspendu aux Cordeliers dans une urne d'or. On invoqua simultanément le cœur de Marat et le cœur de Jésus. La Convention, qui l'avait tant de fois couvert d'ignominie, assista en corps à ses funérailles. On lui éleva des arcs de triomphe. Son buste, placé à la Commune et à la Convention, fut répandu à profusion. On célébra sa mémoire en vers et on réclama pour lui les honneurs du Panthéon où ses restes remplacèrent en effet peu de temps après ceux de Mirabeau. En Enterrement de attendant, il fut enseveli avec une pompe extraor- *'*^^^*** dinaire et à la lueur des torches dans le jardin des descordeiien,. Cordeliers. « Le corps de Marat, dit le Journal de la

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