LIVRE xvra
le culte de la Raison.
11 décembre. Ses partisans raccueillirent bruyamment, décidés à le soutenir. On lui reprocha d'avoir a.Tec trop de légèreté accusé Chabot et le journaliste I-aveaux qui avait soutenu contre le Pire Ducheme qu'il existait un Dieu. En ce qui concernait Chabot, le reproche était une évidente complaisance ; xziais le nom de Laveaux obligea Hébert à prendre Hébert abjure Ici parole. « On m'accuse d'athéisme, dit-il ; je nie formellement l'accusation. » Il ajouta à cette abj^juration du culte de la Raison, qu'il ne cessait dans sa feuille de prêcher aux campagnards la lecture de l'Evangile. «Ce livre de morale me paraît excellent, dit-il, et il en faut suivre toutes les maximes I>our être parfait Jacobin ; le Christ me semble le fondateur des sociétés populaires. » Les Hébertistes, <^«nstemés de la lâcheté de leur chef, restèrent ^^uets. Le triomphe à ce prix était la pire des dératés.
Les admissions et les exclusions se succédèrent, ^^upé de l'Oise, Casabianca, d'Août et Duhem appartinrent à la dernière catégorie et perdirent leur ^^alité de Jacobin pour des causes plus ou moins ^utiles. Anacharsis Clootz fut ensuite interrogé. On l^iii demanda où il était né. t En Prusse, répondit- ^1, département futur de la République française. » Sommé de s'expliquer sur ses liaisons avec les bancjuiers Vandenyver, il répondit qu'arrivé à Paris à \'àge de onze ans, et qu'ayant ensuite voyagé pendant presque toute sa vie, il avait bien fallu qu'il
Epuration
d'Anacharsiâ
Clootz.
I7M. eût recours à un banquier pour qu'on lui fît passer: des fonds dans l'endroit où il se trouvait. Robei^. pierre prit alors la parole contre V Orateur du gen^e humain, et dit : « Pouvons-nous regarder comme patriote un baron allemand? Pouvon&nous regarder comme sans-culotte un homme qui a plus ds i cent mille livres de rente?» Et continuant c^ cruelle diatribe, il accusa Clootz de vivre avec dai espions étrangers , d'avoir embrassé le parti de Brissot et de Dumouriez, poussé à la guerre avee frénésie. « Ses opinions extravagantes, dit-il, son obstination à parler d'une république universelle, à inspirer la rage des conquêtes, pouvaient produire le même effet que led déclamations et les écrits séditieux de Lanjuinais et de Brissot. Et comment M. Clootz pouvait-il s'intéresser à l'unité de la République, aux intérêts de la France? Dédaignant le titre de citoyen français, il ne voulait que celui de citoyen du monde. Eh 1 s'il eût été bon Français eûtil voulu que nous tentassions la conquête de l'univers, que nous fissions un département français du Monomotapa? Ces idées prétendues philosophiques pouvaient-elles entrer dans la tête d'un homme sensé, ni même dans celle d'un homme de bien? » 11 aborda ensuite le véritable point où il voulait en venir, le mouvement contre le culte, mascarade dont il n'y avait lieu de se vanter que devant des imbéciles et des fripons; reprocha à Clootz son intrigue avec Gobel, remarquant, non
Li\TiE xvm tm
sans raison, qu'une telle conduite n'était propre 1793. qu'à blesser les sentiments religieux des Belges, et à déconsidérer la France au dehors. « Paris fourmille d'intrigants, d'Anglais et d'Autrichiens, ajouta-t-il avec véhémence; ils siègent au milieu de nous avec les agents de Frédéric. .. Glootz est un Prussien... Je vous ai tracé l'histoire de sa vie politique... prononcez. » Le malheureux Clootz écoutait, sans trouver une parole, son terrible accusateur. Utopiste de bonne foi, les motifs politiques de Robespierre lui échappaient. Il restait stupéfait de ce qu'il prenait pour de l'hypocrisie pure. On l'expulsa. Il sortit plein d'étonnement et de consternation.
Le 14, on interrogea Fabre d'Eglantine et l'on Voulut bien admettre que l'augmentation de sa foraine était due à ses talents littéraires. L'heure de le démasquer n'était pas venue ; il appartenait aux tHntonnistes. L'appel épuratoire amena ensuite le justification de îlom de Camille Desmoulins. On l'interrogea sur ses ^^^^^ Uaisons avec Dillon, et sur les marques de douleur ^11'il avait manifestées à l'occasion de la condamiitation des Girondins. Camille Desmoulins avoua qu'il avait aimé Mirabeau, les Lameth, Dillon, et qu'il s'était souvent trompé dans ses affections, inais qu'il n'avait jamais varié dans ses sentiments républicains. Il ajouta ces paroles qui durent des- ^dre au fond des cœurs et les remplir un moment 4*Tme sombre mélancolie : « Une fatalité bien marin, 'le
ut HISTOIRE DE SOIXANTE ANS
I7M. quée a voulu que de soixante personnes qui ont signé mon contrat de mariage, il ne me reste plus que deux amis, Robespierre et Danton. Tous les autres sont émigrés ou guillotinés... » Interrogeant ses souvenirs, chacun pouvait, comme Camille Desmcolins, constater ce vide immense qui se faisait dans la Révolution. Il ajouta que parmi les vingt-deux condamnés du parti Girondin, sept étaient du nombre des soixante amis qu'il avait comptés jadis. « Un mouvement de sensibilité était donc bien pardonnable dans cette occasion, » dit-il. A chaque épuration, Robespierre se levait et prononçait en réalité le jugement. « 11 faut considérer Camille ayec ses vertus et ses faiblesses, articula-t-il. Quelquefois faible et confiant, souvent courageux et toujours républicain, on Ta vu briser les idoles qu'il avait encensées. Il aimait la liberté par instinct et par sentiment, et n'a jamais aimé qu'elle, malgré les séductions puissantes de tous ceux qui la trahirent. J'engage Camille Desmoulins a poursuivre sa carrière, mais à n'être plus aussi versatile, et à tacher de ne plus se tromper sur le compte des hommes qui jouent un grand rôle sur la scène politique. » Desmoulins fut admis.
Qualités et vices Mais quel était donc l'homme qui condamnait, absolvait à son gré les personnages les plus considérables de la Révolution? C'était un orateur médiocre dans l'improvisation, remarquable dans k discours écrit. Il avait une influence personnelle
politiques de Robespierre.
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assez bornée, parce qu'il n'était pas doué du génie itm. de l'action. Mais son autorité morale fut immense. Il la devait à une probité incorruptible et à je ne sais quoi d'immuable qu'on sentait en lui . Il ne fut pas assez homme de transaction pour devenir un véritable politique. L'utopiste domina trop en lui. Il négligea la force de la tradition et crut à tort à la possibilité de reconstruire systématiquement la société. Ame très-enveloppée, plein de méfiance et de réticences, il nourrissait une ambition sur laquelle il est possible qu'il parvint à se tromper lui-même. Sa ligne politique échappait souvent à ses partisans. Vouloir 8e maintenir dans le système de la Terreur, entre les intrigants et les enragés, pouvait être l'expédient de quelques jours, rien de plus. Il était évident qu'un franc et complet retour à l'ordre et à la modération était le seul parti de l'avenir. Robespierre le comprit et le souhaita. La vigueur nécessaire pour réaliser ce programme lui manqua. La crainte de démasquer son but et de se perdre le rejetait du côté de scélérats qu'il détestait; car bien qu'il ait été prodigue de sang humain, il n'avait point les instincts sanguinaires et s'imagina toujours agir selon la justice. Mais par cela même qu'il s'éleva au-dessus des bommes féroces et corrompus qui ensanglantèrent la Révolution, la haine des partis et la légèreté des foules qui abrègent l'histoire et souvent les époques en un seul individu, chargèrent la mémoire de Ro- Wpierre des crimes commis par les misérables
Les
représentants
hébertiKles
dans les
départements.
mêmes qu'il s'efforça de détruire, et dont les derniers débris devaient Técraser.
L'épuration des Jacobins se poursuivit malgré l'autorité croissante de Robespierre et les lâches palinodies des partisans du culte de la Raison. Il s'en fallait de beaucoup que la faction hébertiste se crût vaincue. Réprimée à Paris, elle se déchaînait dans les départements avec une violence tellement sauvage, qu'elle épouvanta le monde entier. Carrier, à • Nantes; Tallien, à Bordeaux; CoUot-d'Herbois et Fouché, à Lyon, tinrent en échec les gens de la haute main. Ils entrèrent dans le crime comme le vendangeur dans la vigne. De propos délibéré, sans remords, sans pudeur, ils prirent au pied de la lettre la théorie de la Terreur, et résolurent de pousser l'extermination à un tel degré que nulle idée de modération ne pût prévaloir et qu'il fût impossible de disputer le pouvoir à des hommes qui Tachetaient à un tel prix. Ils comptaient aussi sur l'effroi qu'ils devaient inspirer.
Couthon, le premier, avait commencé à Lyon, devenu Commune affranchie^ la mise à exécution du décret qui ordonnait la démolition de la ville rebelle. Mais on n'a pas oublié qu'au lieu d'exagérer l'interprétation, ou même de s'en tenir aux termes précis de ce monstrueux décret, il en avait un peu adouci la rigueur. Des femmes et des enfants, introduits par ses ordres dans la bande des démolisseurs, faisaient traîner l'opération en longueur. Il y
avait à espérer, du temps et de la réflexion, qu'une itw. politique plus sage et des sentiments plus humains révoqueraient le décret, avant que succombât la première ville de l'industrie française. Quant aux personnes, le système de Couthon, semblable à celui de Robespierre, consistait à frapper les chefs et à montrer au contraire de la mansuétude pour les masses. CoUot et Fouché s'en plaignirent dans une Mission de lettre à la Convention nationale, dont le bureau etdeFoudié"* donna lecture (1). « On n'ose pas encore, disaient- ^^i^^ils, vous demander le rapport de votre premier décret sur l'anéantissement de la ville de Lyon , maià on n'a presque rien fait jusqu'ici pour l'exécuter. Les démolitions sont trop lentes, il faut des moyens plus rapides à l'impatience républicaine. L'explosion de la mine et l'activité de la flamme, peuvent seules exprimer la toute puissance du peuple. » I^ reste de la lettre était sur le même ton. « Convaincus, disaient CoUot et Fouché , qu'il n'y a d'innocent dans cette infâme cité que celui qui fut opprimé ou chargé de fers par les assassins du peuple, nous sommes en défiance tontre les larmes du repentir; rien ne peut désarmer notre sévérité. » C'était dire à la population de Lyon, moins quelques milliers d'individus, que sous le proconsulat des deux représentants il fallait, comme à l'entrée des enfers, laisser toute espérance. La ville de Lyon prij; d'ail-
(4) Séance du ti novembre (2 frimaire) 1793.
4798. leurs ces meoBces avec une fierté superbe. Elle r"S dédaigneusement à la mort, et, familiarisée par a. ^ long siège avec les périls et les souffrances de tou"fc€ nature, elle méprisa la vie, se souciant aussi peu d'en sortir que d'y rester. Les grandes infortuaes conduisent à ce genre de stoïcisme.
Portrait de Gollot-d'Hcrbois entrait en maître dans une ville
d'Hepbois ^^^^ ^^ ^^^^^ J^^^® brigué comme histrion les applaudissements. Lyon lui avait fait grand accueil. Malgré la rigueur de l'opinion à l'égard des gens de théâtre, qui étaient alors plus corrompus qu'ils ne le sont aujourd'hui, Collot-d'Herbois, dont la conduite resta décente, s'était fait accepter dans quelques maisons honorables. A Genève, où il avait voulu fonder un théâtre et où il puisa, dit^n, ses principes républicains, il s'était fait estimer. Mais en passant des planches du théâtre à la tribune des clubs, et de la tribune aux affaires, il était resté déclamateur énergumène, double, factice. En un mot, il avait gardé les qualités subversives indispensables à l'homme qui, par profession, simule toujours une autre individualité que la sienne. Mais à ce grand travail du gouvernement, sa faible tête s'était égarée. 11 buvait. Il était devenu furieux en se piquant d'être inflexible.
Portrait de Sou coUèguc Fouché (dc Nautcs), qui venait de se signaler récemment par ses arrêtés anti-catholiques dans la Nièvre, était un froid scélérat, mais un scélérat complet, sans exaltation, sans foi dans quoi que
Fouché.
ce fût; n'ayant pour l'espèce humaine, ni amour, itm. ni estime, ni compassion; ne cherchant dans le sang qu'un moyen de s'élever et de s'enrichir, déterminé pour y arriver à prendre tous les masques. Salace, repoussante de sécheresse, était le miroir de son âme. Fouché avait été élève et professeur chez les Oratoriens de Paris. Il avait de l'esprit et de l'instruction, et n'en fut que plus froidement criminel. C'est une remarque à faire que le nombre des pédagogues et des prêtres défroqués, dans la Révolution, fut relativement considérable. Moins en vue (jue Collot-d'Herbois, Fouché, qui n'avait pas besoin, comme son collègue, de faire taire sa « sensibilité physique, » n'en ayant aucune pour les souffrances d'autrui, contribua puissamment à maintenir l'exaltation de CoUot à la hauteur nécessaire pour Taccomplissement des massacres qu'il méditait. Selon Fouché, il fallait que la population de Lyon fut réduite, de cent quarante mille âmes qu'elle comptait alors, à vingt-cinq mille « au plus (1). » Ce qu'on ne pourrait pas tuer devait être disséminé sur divers points de la République. Collot-d'Herbois, dans un style sentimental, émettait le vœu qu'on ne vît plus à la place de Lyon que quelques tombeaux, ou monuments commémoratifs élevés en l'honneur des patriotes tués et persécutés pendant le siège, et ça et là des chaumières,
0) Moniteur universel du t% décembre 4793.
1793. symboles de Tégalité, de la nature. Le langage de Collot rappelait Tanathème d'Isnard contre Paris. Les Euménides et les Furies sont sœurs, quelle que soit la faction qui les évoque.
Tels étaient les deux représentx>crates^ comme on disait alors, que la Convention envoyait à Lyon pour y punir les révoltés vaincus et y imprimer la terreur. Ils étaient assistés de Marino, administrateur de police, de vingt-cinq Jacobins, et de Ronsin qui, avec l'armée révolutionnaire, devait assurer l'exécution des coupables, et au besoin l'accomplir. Hébert et sa faction soutenaient à Paris ces sanglants missionnaires de la Terreur et comptaient sur l'épouvante qu'ils allaient répandre pour se relever du coup qui venait de leur être porté. « Et vous, lurons de la gance , s'écriait le Phre Duchesne^ couple intrépide, Collot et Fouché, qui avez été envoyés pour détruire les cavernes des voleurs de galonniers de Lyon, abattez, rasez, brûlez les palais de toute la canaille marchande de cette ville rebelle qui a osé trafiquer de la Révolution. » Tactique de CoUot, dc SOU côté, ue ccssait d'écriro à Couthon, à
Tcî^îoucw^ Robespierre, au menuisier Duplay, des lettres où il vis à vis prodiguait les marques de déférence et d'ime hy-
de Robespierre, p^^pj^^ amitié, cspérant ainsi envolopper et compromettre, dans une sorte de connivence, celui qui jugeait leur conduite et épiait le moment de les accuser et de les perdre. Robespierre recevait, sans y répondre, ces lettres menteuses où le véritable état