‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800 (volume 3)Chapitre 32 sur 45 · LIVRE XVni t · texte numérisé non relu

LIVRE XVni t

celle du geôlier et nous apprend ce' que deve* im. naient ces victimes enlevées sans jugement, en masse, et sur la simple désignation d'agents subalternes et non responsables, a Us furent, dit-il, conduits à la gabare. On nous dit que les prisonniers s'y révoltaient ; on nous fit monter cinq ou six; il n'y avait point de révolte. On ferma l'entrée avec des planches qui furent clouées ; on cloua de même les panneaux ou sabords. Je voulus sortir; je ne le pus. Je priai Affilé, conducteur de la gabare, de me mettre à terre. 11 me répondit qu'il ferait ce qu'il pourrait. La gabare fut démarrée ; on la fit marcher ; je m'assis. On disait tout bas : A Vile Chaviré. Avant d'arriver, j'entendis des cris épouwitables ; ces malheureux criaient : « Sauvez-^ nous! il est encore temps I » Ils s'étaient détachés, h passaient leurs mains et leurs bras entre les planches, et criaient miséricorde. J'ai vu Grandmaison avec son sabre abattre les bras de ces victimes. J'avais envie de me précipiter dans la Loire 6& voyant de pareilles atrocités. Ducoux, Crespin et Maurice étaient sur cette gabare, mais je ne les ai vus porter aucun coup. Dix minutes après, j'entends des charpentiers placés dans des batelets friq^per la gabare à grands coups de hache ; la gabare enfonçait ; nous ne fûmes pas avertis, je ine Crus perdu ; nous sautâmes dans les batelets qui nous conduisirent à terre. Je vis GouUin sur le port. Affilé m'a dit que l'on avait pratiqué à la gabare

tn HISTOIRE DE SOIXANTE ANS

I7M. deux petits sabords de dix-huit pouces, qu'on dé^ clouait à coup de hache (1). »

LesDoyeurB. Les priucipaux noyeurs furent Lambertye et le jeune Robin qui n'avait pas vingt-un ans. Ces misérables violèrent de grandes dames prises dans la guerre de Vendée. Lambertye fut même peu de temps après condamné à mort pour avoir sauvé une d'elles dont il avait abusé, madame la marquise de Marsilly, que Ton surnommait Marie- Antoinette^ à cause de sa ressemblance avec la reine. O'SuUivan, qui avec Meuris avait si bravement défendu Nantes, figure aussi dans ces expéditions. Pinard massacrait surtout les femmes et les enfants. GouUin donnait des ordres. On noya non seulement des vieillards et des femmes, mais encore des enfants. Plusieurs centaines d'orphelins qu'on eût noyés furent pourtant enlevés aux exécuteurs et recueillis, les uns par charité, les autres pour en faire des instruments de débauche. Dans rhistoire de la Révolution , comme dans toutes les grandes crises sociales chez les anciens et les modernes, on trouve toujours fatalement l'oi^e à côté de la mort. Le sang démoralise.

Souper dans la Uu soir, au foud d'uuc large galiote hollandaise grande toêêe des (Jont la calc scrvait au supplice des noyés et avait

prêtres. . .

déjà entendu tant de cris de désespoir et d'agonie, une table fut dressée. On la couvrit de flacons ,

(4) Procédure du Comité révolutionnaire de Nantes.

de mets exquis, de lumières et de fleurs. Quinze couverts attendaient de mystérieux convives. Ils Tinrent s'asseoir à ce banquet , et un étranger introduit par hasard reconnut avec effroi Carrier et les exécuteurs de ses crimes. Après boire, chacun raconta ses funèbres exploits : l'un dit comment il fouillait les victimes, l'autre comment il les liait, le troisième comment il les précipitait dans la cale. Les rires des convives et le choc strident des verres entrecoupaient ces récits. Pendant ce temps, la Loire coulait silencieuse, roulant peut-être encore des cadavres sous la quille de la galiote. Le visiteur à qui l'on doit ces détails, était un militaire, Jean Sandrac, qui venait demander la grâce d'un ami incarcéré. Comme il interrogeait son introducteur sur le lieu où il se trouvait : « C'est la grande tasse des prêtres, » lui répondit-on.

La résistance à ces crimes fut faible, presque nulle. Le président du tribunal, Philippe-TronjoUy, n'osait pas, le cas échéant, s'opposer à une exécution en masse et sans jugement. Nantes subissait Sm mal qui apparaît invariablement dans les calamités publiques trop prolongées pour les forces humaines, le dégoût de la vie. La guerre, la famine, la terreur avaient usé l'énergie de cette po- )alation décimée. Elle ne songeait plus à se déendre. Il sembla que le ciel voulût la châtier en iiî infligeant des maux plus grands encore. Un ^ur on fit défense aux habitants de boire de l'eau

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