‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800 (volume 3)Chapitre 36 sur 45 · LIVRE XIX Î · texte numérisé non relu

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rectement avec le comité de traîtres qui lui livrait n98, Toulon. Il laissa ces misérables assouvir leurs basses yengeances sur les patriotes, permit que des Français fussent accrochés à l'étal des bouchers jusqu'à ce que mort s'en suivit, sema la discorde, ajourna toute autorité constituée, trompa l'Espagne comme il trompait l'Europe et la France royaliste, et quoiqu'il eût pris possession de Toulon au nom de Louis XYII, il ne permit pas que Monsieur qui s'était transporté à Vérone pénétrât dans la ville. Il maintint hypocritement trente-quatre jours le drapeau tricolore, pendant ce temps fit main basse sur le plus puissant de nos arsenaux maritimes, et prolongea ses travaux de défense jusqu'aux gorges d'Ollioules et aux îles d'Hyères. Chaque moment qui s'écoulait était mis à profit par l'ennemi qui augmentait sa garnison déjà forte de quinze mille hommes, Espagnols, Napolitains, Piémontais et Anglais. Les forts hérissés de canons et d'ouvrages de défense devenaient formidables. On distinguait surtout parmi eux le fort de l'Eguillette que l'ennemi nommait déjà insolemment un petit Gibraltar. Les traîtres, chassés de Marseille par le canon de Carteaux, prêtaient leurs bras sacrilèges à ces travaux.

Les représentants en mission près les armées du Les Midi avaient d'abord imaginé qu'il suffisait d'une représentants

^ ^ en mission aux

division pour chasser r Anglais de Toulon. Brunet, armées du Midi. chargé de la conduire, refusa, fut guillotiné. En

47M. partant pour cette mission, Fréron avait dit à Lucile Desmoulins : « Je vais chercher un saule ou un laurier. » Mais quelque résolu qu'il fût à trouver la mort ou la victoire, il n'avait ni génie militaire, ni génie politique. Journaliste et clubiste, ce Gordelier était doué de quelque courage, mêlé à beaucoup de violence. Salicetti, d'une intelligence plus positive, était diplomate et administrateur; il savait juger les hommes, mais non pas prendre les villes. Ricord, avocat, ami de Robespierre jeune, représentait dans cette mission l'élément politique qui prétendait imposer des bornes à la férocité des proconsuls de la faction des Cordeliers. Quant à Barras, grand seigneur corrompu, brave mais sans génie et sans caractère, chef naturel de ces hommes qu'une parole tombée de haut devait flétrir du nom de pourris, il avait dans cette affaire des ressentiments personnels à assouvir. Outre que sa tête était mise à prix par les traîtres de Toulon, il savait que sa mère et sa femme venaient d'être insultées par les vainqueurs. Quoique Barras eût servi, c'était plutôt un militaire de l'ancien régime qu'un soldat de la Révolution. 11 est juste d'ajouter qu'Albitte était doué d'instincts militaires et que Gasparin avait été capitaine de dragons.

11 y avait loin d'une mission aussi disparate à celle de Saint-Just et de Lebas à Strasbourg. Ou pouvait augurer qu'une place défendue comme \\était Toulon ne tomberait pas devant de tels hom-

mes. Les généraux qu'on envoya furent également m-d. au dessous de leur tâche. Lapoype, beau-frère de dei^cot7"ntion Fréron, officier-général élégant comme au temps devant louion. de Louis XV, ne pouvait supporter Tidée d'être placé sous les ordres du peintre Carteaux, général de la Révolution. Carteaux, juste et probe, fils d'un simple dragon du régiment de Thianges, enfant de troupe, mais beaucoup plus passionné pour la peinture que pour la carrière des armes qu'il avait deux fois quittée, venait de réduire Marseille. Pour faire un siège il lui manquait l'habitude et la science de la guerre. Tandis que Lapoype se tenait en observation du côté de Solliès, Carteaux délogeait les An- \ des gorges d'OUioules, sur le versant des- [les il s'établit. Mais qu'importaient aux Anglais ces faibles corps, séparés par plus d'une journée de marche, et qui ne pouvaient même pas interrompre les travaux du cap Brun , de Malbousquet et du fort de l'Eguillette ? L'amiral Hood, O'Hara et lord Elliot qui dirigeaient les affaires manquèrent pourtant d'audace et prouvèrent le peu d'harmonie qui «listait dans la place, en laissant pendant deux Biois les corps de Carteaux et de Lapoype simuler fine manière de blocus.

Les premiers incidents du siège furent d'un résultat insignifiant. CarteauX'étaithommeà prendre lu pied de la lettre l'ordre de s'emparer de Toulon a trois jours, et au besoin il eût donné l'assaut à arme blanche. Un nouveau général en chef fut en-

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«TM. \oyé : c'était Doppet, Jacobin exalté, ex-médeciD de Cbambéry. On a vu comment ce général remporta le facile triomphe d'entrer à Lyon alors que cette ville, réduite par un long siège, ne pouvait plus se défendre. Doppet ne fit que passer à Toulon. Général improvisé, il comprit qu'il échouerait dans une afTaire où il ne s'agissait plus de soumettre des bourgeois révoltés et épuisés par la famine, mais où il fallait vaincre l'artillerie anglaise et des troupes régulières. II trouva d'ailleurs devant Toulon sa nomination au poste de général en chef de FanDée des Pyrénées orientales. Dans cette nuit du 9 au 10 novembre (19 et 20 brumaire), qu'il passa sur les hauteurs d'Ollioules, Doppet n'eut que le temps Bonaparte dc parcourir les postes de l'armée française. Tandis au siège >-| fjygait sa ronde à la clarté des étoiles et de»

de Toulon, ^

feux de bivouac, il aperçut près d'une batterie ua jeune commandant d'artillerie qui dormait sur ie sol, enveloppé dans son manteau. Ce jeune officier avait le calme de la force et du génie. 11 était âgé de vingt-quatre ans. Un calme profcmd régnait sur ses traits pâles et sculptés à l'antique. Le sombre Jaco' bin se pencha curieusement vers ce jeune hommede taille médiocre, amaigri par les fatigues de la guerre, mais d'un aspect si mâle, malgré sa grande jeunesse, qu'en le voyant il songea peut-être à ces médailles romaines où la face de Ciésar rayonne coname le symbole du commandement et de la volonté.

Quelque simple que fût cette rencontre, Doppet

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ne l'oublia plus. Cette image resta frappée ineifa- itm. çablement dans sa mémoire. Il avait vu sans s'en douter l'homme qui devait prendre Toulon, châtier l'Anglais, écraser les rois de la coalition : il avait vu Napoléon, le soldat de la France.

Déjà deux fois cette figure héroïque qui bientôt dominera pendant une période de dix ans les événements de l'Europe, est apparue dans ces annales, &ii 20 juin et au 10 août. Les quelques mots qu'il ^ jetés à l'aspect de ces scènes de désordre sont une parole de pitié pour le prince qui se laisse affubler du bonnet rouge, une parole de menace et de dédain pour la multitude qui se rue contre le palais des Tuileries et qu'il suffirait de quelques coups de canon pour balayer. Il écrit en même temps à son oncle Palavicini : « Vos neveux sauront se faire place. » Les lettres et les écrits de sa jeunesse ne sont pas exempts d'une certaine nuance jacobine. Wul ne devait plus que lui être pénétré de cette doctrine gouvernementale que le salut public est la suprême loi, et ne comprit mieux les dangers que pouvait faire courir à la France le libéralisme girondin. Là d'ailleurs s'arrêtait toute similitude d'opinion entre le jeune officier d'artillerie et les Jacobins. Génie profondément original, sans doute, mais non moins pratique, nul plus que lui ne méprisa les utopistes et les sectaires. Ses opinions de 1793 furent exactement ce qu'elles devaient être dans l68 rangs de l'armée française en face de l'Anglais

Paoli.

tu HISTOIRE DE SOIXANTE ANS

im. maître de Toulon, des royalistes traîtres à la patrie, et du Midi soulevé par l'agitation fédéraliste et girondine.

Bonaparte et Le trait marquant de sa jeunesse prouva que ses instincts étaient à la hauteur de sa destinée. Bonaparte, né en Corse de famille patricienne, rêva d'abord à l'indépendance de sa patrie. Paoli fut le héros de son adolescence. En revenant de Londres où il avait reçu de grands honneurs , Paoli vit le jeune Bonaparte et dit : « C'est un homme de Plutarque. » La Corse, on le sait, était entrée dans la famille française en 1769. Paoli, vaincu, fut placé par Louis XVI, le 30 novembre 1789, à la tête des forces militaires de la Corse; mais dès les premiers orages de la Révolution il voulut profiter du peu d'attention que le gouvernement français paraissait prêter à la Corse pour lui rendre encore une fois l'indépendance. Il sollicita de l'amiral Hood l'appui de l'Angleterre et se mit en insurrection contre la France. Le jeune Bonaparte était alors lieutenant. Comme pour mettre à l'épreuve la trempe de son génie, les événements le placèrent entre une grande et une étroite patrie, entre l'île de Corse et la puissante nation française, entre la France et l'Angleterre, entre le vieux monde et la Révolution. A cette heure décisive la lumière se fit dans sa pensée. Avec une intelligence médiocre et romanesque. Napoléon fût resté insulaire et lieutenant de Paoli. Il comprit la grandeur du peuple français et la

puissance de l'idée nouvelle. Son choix fut fait. Il se itos. rangea du côté du parti français, comprima une sédition à Ajaccio, fut fait capitaine et opéra une diversion contre les îlots de la Madeleine. Il rejoignit ensuite à Calvi les représentants du peuple Salicetti et Lacombe Saint-Michel. Proscrit, ruiné, il put seulement ramener en France sa famille bannie comme lui.

Nommé chef de bataillon, le jeune Bonaparte fut Prévoyance chargé de commander en second l'artillerie du siège ^^ ^^^ ^^ de Toulon. En réalité il commanda seul : le gêné- «ége de Toulon. rai Dammartin, son chef, était malade. Arrivé le <2 septembre au quartier-général, Bonaparte vit du premier coup-d'œil de quel côté il fallait attaquer la place. On manquait de tout. Il fallait un équipage de siège considérable. En six semaines il sut le réunir. Il n'avait trouvé devant Toulon que quelques pièces de campagne, deux pièces de vingtquatre, deux de seize, deux mortiers, le tout sans ordre de service, sans parc d'artillerie, sans commandement, sans combinaisons. Tout le monde, gè- . uéral ou aide-de-camp, dirigeait, changeail; à sa fantaisie les dispositions de l'artillerie. Il eut bientôt rendu à ce corps l'indépendance indispensable au succès de ses opérations. Le génie de la guerre fut si complet dans Bonaparte, qu'il eut au même degré celui de l'intendance, si négligée ou plutôt inconnue jusqu'alors. Robespierre jeune et Gasparin l'aimèrent, l'admirèrent et appuyèrent ses plans

S86 HISTOmB ra SOIXANTE ANS

I7M. dans les conseils de guerre; Salicetti le comprit et le jugea. Du reste, le jeune Bonaparte n'était pas homme à subir l'ascendant des proconsuls en.ce qui concernait les choses militaires. Un d'eux lui ayant fait quelques observations sur la position d'une batterie : « Mêlez- vous, lui dit-il, de votre métier de représentant, et laissez-moi faire le mien. • Malgré sa grande jeunesse, il imposait. Solitaire, san morgue, il inspirait un invincible respect. 11 était généralement silencieux, ne riait jamais. Lorsqu'il souriait, c'était quelquefois hors de propos. Tourmenté par le génie intérieur, il vivait difiEicilement hors de lui-même, rempli du dieu qui l'obsédsdtet cherchant sans doute le secret de sa destinée. Plan d'attaqae Bouaparte avait fait mettre le commandant Casde Bonaparte, geudi à la têtc dc l'arscnal de Marseille. Il s'ébat entouré d'officiers intelligents et d'un grand aTenir. Parmi les hommes illustres que le hasard réunit à Toulon, on cite Victor, depuis duc de Bellune; Junot, depuis duc d'Abrantès, alors simple sergent; Duroc, officier du train de l'artillerie; Aréna. 11 fit ses observations et exposa ensuite aux repré- . sentants du peuple et aux généraux réunis en conseil de guerre, le seul plan qui lui parût praticable. Le plan préliminaire du siège consistait, selon lui, à chasser les ennemis de la rade, et pour dominer la rade il fallait s'emparer de la pointe de l'Eguillelte, bombarder Toulon, placer deux batteries devant le fort Malbousquet, une autre devant le fort Lar-

tigue, et, dans le même temps, attaquer le Faron. 1793. Ce plan fut adopté. Le brave général Dugommier aurait été nommé au commandement en chef. L'armée de siège se sentait en des mains véritablement militaires.

L'attaque commença le 8 frimaire au matin. La Pnsedufort batterie de la Convention, placée sur la hauteur des ''*^*^*^°®*- Ajrènes, battit Malbousquet par la droite, tandis que Isi batterie de la Poudrière le battait par la gauche. I-i 'épouvante se répandit dans Toulon. Le 10, à oinq heures du matin , le général anglais O'Hara tenta une sortie à la tète de six mille hommes di- ^v^sés en deux corps. Le premier culbuta nos avant- I>ostes, encloua les six pièces de la batterie. Le second marchait par le chemin d'Ollioules vers le I>arc de siège. Dugommier fait battre la générale, "ïï^ïJlie les fuyards, repousse Tennemi. Le premier ^5orp8, surpris à l'improviste par Bonaparte qui s'ét;ait jeté avec son bataillon dans un boyau qui conduisait à sa batterie^ fuit en désordre. On le poursuit la baïonnette dans les reins. Les canons désenc^loués et tournés contre l'ennemi augmentent la confusion de cette retraite. Le général O'Hara est lilessé et fait prisonnier. L'escadre essaya de s'évacuer vers la poudrière, mais la batterie de la petite Tade, jusqu'alors silencieuse, la tint en respect. Le combat dura sept heures. Quatre ou cinq cents ennemis perdirent la vie à cette affaire; un grand nombre de prisonniers restèrent entre nos mains.

iTM. L'armée de siège comprit sa force à dater de ce

jour. Les travaux furent poussés avec vigueur. Ceux de la défense parurent il est vrai conduits avec une égale activité, quoique la constematioa régnât dans la ville. Dugommier attendait six ou huit bataillons d'élite que devait lui amener le g^ néral Laharpe. Dès qu'ils furent arrivés, on continua l'exécution du plan de Bonaparte. Pour s'^ parer de la langue de terre de TEguillette, il fallait être maître de la redoute anglaise qui en occupait le centre et que l'ennemi nommait le petit GibraM> Attaque et prise « Ellc cousistait, dit Jomiui, cu uu vastc ouvTage ^•^'j;^"^ d'un profil fort élevé et dont l'escarpe était revêtue en pierres sèches, environné d'un large fossé. » Od ingénieur français avait dessiné le plan de cette redoute que l'ennemi considérait comme imprenable. Elle était défendue par trois mille hommes, vingt* cinq pièces de canon et des obusiers. Il fut décidé qu'une colonne irait Tinsulter de front, tandis qu'une autre filerait sur la côte et s'emparerait d'une hauteur qui permettrait de couper les communications du camp avec la redoute. Le général Lapoype devait en même temps faire diversion en attaquant avec deux colonnes le fort du Faron. Longtemps avant le point du jour, pendant la nuit du 16 au 17 décembre (26 frimaire), nos troupes s'élancèrent vers la redoute anglaise. Le chant de la Marseillaise retentissait dans les ténèbres. Un vent furieux, mêlé de pluie, permettait à peine d<

distinguer la voix des chefs. On entendait au loin 4793. mugir la mer soulevée par la tempête. Mais bientôt la détonation des obusiers s'unit au mugissement de la tourmente et au chant des soldats. Les représentants, le sabre au poing, marchaient dans la boue, tantôt à la tète, tantôt sur le flanc des troupes. Les chefs sentaient derrière eux la formidable Convention et voyaient en face Tennemi ; les soldats songeaient à la patrie, à la famille, à l'Anglais maudit. Les uns et les autres étaient résolus à s'emparer de la redoute ou à mourir. 11 le fallait. Le vieux Dugommier l'avait dit à Victor au moment de donner Tordre du départ. Sa face martiale couronnée de cheveux blancs était resplendissante de bravoure et de patriotisme. A la tête de son bataillon marchait , le regard fixé sur le but que lui montrait la clarté des bombes, le jeune Bonaparte. Sa destinée se jouait pendant cette nuit suprême. N'était-ce pas son plan que l'armée mettait en oeuvre ? De la prise de la redoute la prise de Toulon ne dépendait-elle pas ? N'était-ce point sa fortune ïnilitaire, ou plutôt l'honneur même de la France, qui se trouvaient engagés sur la réussite de ce plan sorti d'une tête de vingt-quatre ans ?

Une erreur, peut-être l'élan terrible du soldat français, modifièrent le système d'attaque. Les deux colonnes se trouvèrent en même temps et sur le Diême point au front de la redoute. Une décharge épouvantable de balles et de mitraille fit rouler ra. 49

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1793. dans le fossé les premiers qui tentèrent Tescalade. Mais déjà les survivants s'accrochent aux murailles, se hissent sur les épaules les uns des autres avec cette audace que rien n'étonne. Parmi les plus intrépides on aperçoit le jeune Bonaparte, et près de lui le capitaine Muiron et le brave colonel Laborde. Ils pénétrent par les embrasures, sabrent sur leurs pièces les canonniers anglais et les marins espagnols, luttent corps à corps avec un tel acharnement qu'en une demi-heure de combat huit cents ennemis rendirent l'âme sur ce sol français mortel à l'étranger. Bonaparte faillit être tué dans la mêlée, et Muiron, dit-on, lui sauva la vie. Six pièces qu'on tourna contre les Anglais qui arrivaient au secours du fort assurèrent la victoire et mirent fin au combat. Avant que les premières lueurs d'une aurore de novembre eussent éclairé cette scène de carnage, le drapeau français flottait sur la redoute. Lapoype, pendant ce temps, s'était emparé du Faron. Nous perdîmes à peine douze Fuite cents hommes à cette merveilleuse affaire. Des cinq de l'ennemi; mille hommcs qui occupaient le promontoire, deux l'Eguiuetteetde mille au plus purcut à la faveur des ténèbres ga- Baiagnier. ^^^^ j^ rivagc de la mer, se jeter dans des barques et rentrer dans le port. Le jour même nos troupes entrèrent dans les forts de TEguillette et de Balagnier. « Messieurs, dit Bonaparte aux généraux, vous souperez après demain dans Toulon. » Nos soldats y soupèrent le lendemain même.

En voyant flotter le drapeau français sur les 1793. forts de TEguillette et de Balagnier , sur les hauteurs du Faron et la redoute Saint-André, la terreur s'empara des habitants de Toulon. L'ennemi découragé évacua les forts des Pommets , de Saint-Antoine et de Malbousquet, ne conservant que le fort Lamalgue destiné à protéger le plus impitoyable plan de retraite que Tégoïsme pût concevoir. Une poterne de ce fort communiquait avec la ville. Les troupes alliées qui rentraient se bornaient à bien fermer la porte et se retiraient par la poterne ; mais quand Tarrière-garde espagnole, composée de deux mille hommes, arriva, elle trouva la poterne fermée. L'embarquement avait commencé dès le matin , à Tinsu des habitants. Cette retraite, qui allait livrer à la vengeance de la Convention les habitants de Toulon, fut accomplie avec mystère. Les Anglais ne voulaient cependant pas se retirer sans mettre à exécution un abominable projet qui eût révolté les hommes égarés ou pervers qui s'étaient fiés à la loyauté britannique et avaient pu croire que l'Angleterre agissait réellement au nom de Louis XVII ; le capitaine Sydney Smith fut chargé par l'amiral Hood de cette expédition. L'amiral obéissait à un ordre du cabinet anglais. Les incendiaires com- incendie Daencèrent par amasser des combustibles devant le ^^^'*"^"*'^

^ Toulon par 1

Daagasin général et celui de la grande mâture. Les Anglais. fcpçats assistaient enchaînés à ces préparatifs. Toutà-coup le sang français s'enflamme dans les veines

17». de ces hommes que leurs crimes ont séparés rangs des citoyens. Ils essaient de briser chaînes. Sydney Smith fait pointer contre eux h canons de la goélette YHirondelle et des chaloupes canonnières qu'il a dirigées vers l'arsenal. Avec un héroïsme qui caractérise ces temps extraordinaires, neuf cents galériens, bravant les menaces des Anglais, s'échappèrent du bagne, et au lieu de profiter | du désordre de la yille pour se livrer au pillage, ils éteignirent le feu, sauvèrent plusieurs frégates, U carderie, le magasin à blé, celui des poudres, et reprirent loyalement leurs fers. Les Espagnols refasèrent de brûler les navires qui leur avaient été désignés. 11 y avait à Toulon trente-un vaisseaux de ligne et vingt-cinq frégates. Il ne resta que sept vaisseaux et onze frégates. Le reste fut pris ou détruit.

La ville, à la lueur de l'incendie, offrait un spectacle affreux. Les habitants, se voyant abandonnés, erraient sur le rivage en poussant des cris désespérés et en tendant les bras vers la flotte. Déjà les vainqueurs étaient aux portes de la ville. La flotte recueillit une partie de ces malheureux ; mais bientôt l'amiral anglais donna le signal du départ. Alors on vit, parmi des habitants qui avaient le plus à redouter la vengeance du vainqueur, éclater un horrible désespoir. Les uns se poignardaient, les autres se jetaient à la mer. Le 1 9 décembre (29 frimaire), l'armée française entra dans Toulon, sans

avoir eu besoin de donner l'assaut. Fréron et Bar- 1793. ras rassemblèrent en un vaste jury les patriotes 0^^^*^"^^^^ persécutés, leur livrèrent, au mépris des principes nées par Fréron les plus élémentaires de la justice, le soin de dési- ^^^^^ gner les bommes qui méritaient la mort. Les victimes des royalistes devenaient ainsi leurs juges. La force armée enveloppa la foule. On somma ceux qui avaient servi les Anglais dans des fonctions quelconques de se séparer de la multitude. Six cents obéirent, et le jury en désigna cent cinquante qui furent mitraillés deux jours après. Ces fusillades continuèrent pendant plus de douze jours. Il est juste d'ajouter que Robespierre jeune n'y prit aucune part. Il avait regagné Paris le lendemain ou le jour même de l'entrée des troupes dans Toulon. Fréron et Barras retournèrent ensuite à Marseille, qu'ils inondèrent de sang et qu'ils appelèrent ville sans nom. Selon Fréron , toute ville rebelle devait disparaître du globe. Barrère obtint de la Convention un décret qui déclarait que l'armée victorieuse dvait bien mérité de la patrie, qu'une fête civique célébrerait ce triomphe, que des récompenses seraient décernées aux vainqueurs, et que Toulon, fasé, porterait désormais le nom de Port-la-Mon- ^gne. Dugommier fut nommé au commandement ©H chef de l'armée des Pyrénées, où il devait noblement périr les armes à la main. Avant de partir, il ^rivit au Comité de Salut public , en désignant Bonaparte : « Avancez ce jeune homme , ou il

Fin de l'année

I7W. s'avancera tout seul. » Ce ne fut pourtant que six semaines après que le jeune Bonaparte fut nommé général de brigade. La joie de la France fut immense. Excepté aux Succès des ar- Pyréuécs, OÙ uous avious perdu la ligne du Tech, mées françaises. ^^^^ f^^^ p^^^ ^^ territoire, Ics armécs de la République étaient partout victorieuses. L'année 1793, qui éveille, comme la Saint-Barthélémy, un souvenir d'épouvante et d'horreur, laisse en même temps les plus admirables exemples de patriotisme et de courage militaire que Ton puisse proposer pour modèle aux nations qui invoquent le droit de vivre libres. C'est un grand et magnifique spectacle que celui d'un peuple qui tient tète à ses provinces soulevées, trouve encore quatorze armées à opposer aux ennemis qui Tenvironnent , délivre presque toutes ses frontières, et sort couvert de gloire de la plus afiTreuse situation dans laquelle une nation ait jamais été plongée. Supprimant le temps , niant l'impossible avec sa croyance à l'idéal et à la gloire, la Convention avait enfanté ces miracles et semé l'esprit de la vie jusque dans le sang des échafauds.

Mais^ pendant le siège de Toulon, les factions, loin de s'apaiser, n'étaient devenues que plus furieuses. Camille Desmoulins avait continué la publication des numéros de son Vieux Cordelier. Le succès de cette publication l'avait enivré. La prudence n'était pas d'ailleurs le caractère distinctif de

ce brillant pamphlétaire. Quoique son admission 4793. après épuration au club des Jacobins eût été accompagnée de certains symptômes significatifs, il s'abandonna sans réserre aux inspirations de son génie sarcastique. Il avait attaqué les Hébertistes, mis en prose digne des satiriques latins et des maîtres les plus incisifs de lesprit français les vices et les ridicules de la superstition, en même temps que les aberrations bouffonnes de la philosophie nouvelle. Il donnait ainsi aux doctrines de juste-milieu émises par Robespierre ce qui leur manquait : Tesprit. Camille lui avait communiqué les épreuves de ses deux premiers numéros. Mais Robespierre, si attentif aux moindres détails de ses propres actions, ne se soucia point d'engager sa responsabilité sur des écrits trop libres d'allure pour qu'un homme gouvernemental pût les couvrir de son aveu. Camille Des moulins abandonné à lui-même n'en eut que plus de talent, mais perdit tout à fait la mesure. Artiste avant tout, il peignait les mœurs de son temps, et dans un grand tableau, à la manière des peintres qui savent mêler le comique au terrible, il maria l'âpre grandeur de Tacite à l'ironie de Voltaire, et peignit la Terreur, t^tte page du genre allusionnel décrivait avec des expressions modernes ce qui se passait à Rome au temps de Claude et de Néron; mais la malignité publique n'eut pas de peine à reconnaître dans ce ïniroir le tableau de la société française au xvui* siè-

47M. cle, SOUS le règne du Comité de Salut public. Le

fragment suivant donnera une idée de ce pamphlet.

T&Meau « Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un ci-

aiiusionneideia .^^ a\ait-il de la popularité, c'était un rival du

France sous •' .

la Terreur par princc qui pouvait suscitcr uue guerre civile. iS(u- ,,^*"? dia dvium in se verteret et si multi idem mdmt, bellum esse. Suspect.

» Fuyait-on au contraire la popularité, et se tenait-on au coin de son feu ; cette vie retirée toub avait fait remarquer, vous avait donné de la considération. Quanta metu occultior^ tanto famœ adeptms* Suspect.

» Etiez -vous pauvre; comment donci invincible empereur , il faut surveiller de plus près cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui n'a rien. Syllam inopem^ undè prœdjmx'^ audaciam. Suspect.

» Etiez-vous d'un caractère sombre, mélancolique, ou mis en négligé; ce qui vous aflBiigeait, c'est que les affaires publiques allaient bien. Hominefn bonis publias niœstum. Suspect.

» Si, au contraire, un citoyen se donnait du bon temps et des indigestions, il ne se divertissait que parce que l'empereur avait eu cette attaque de goutte qui heureusement ne serait rien; il fallait lui faire sentir que Sa Majesté était encore dans la vigueur de l'âge. Reddendampro intempestivâ ttcewtiâ mœstam et funebrem noctam quâ sentiat vivm Vitelliiim et imperare. Suspect.

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» Etait-il vertueux et austère daus ses mœurs, 1793. bon! nouveau Brutus, qui prétendait, par sa pâleur et sa perruque de Jacobin , faire la censure d'une cour aimable et bien frisée. Gliscere œmulos Brutorum vultûs rigidi et tristis quo tibi lasciviam eœprohrmt. Suspect.

» Etait-ce un philosophe, un orateur ou un poète ; il lui convenait bien d'avoir plus de renommée que ceux qui gouvernaient! Pouvait-on souffrir qu'on fît plus d'attention à l'auteur aux quatrièmes, qu'à l'empereur dans sa loge grillée ? Virginum et Rufum claritudo nominis. Suspect.

» Enfin s'était-on acquis de la réputation à la guerre, on n'en était que plus dangereux par son talent. Il y a de la ressource avec un général inepte. S'il est traître, il ne peut pas si bien livrer une armée à l'ennemi qu'il n'en revienne quelqu'un. Mais un officier du mérite de Corbulon ou d'Agricola, s'il trahissait, il ne s'en sauverait pas un seul. ie mieux était de s'en défaire. Au moins, seigneur, ^epouvez-vous vous dispenser de l'éloigner promptement de l'armée. Multa militari famâ metum fece- ^dt. Suspect.

» On peut croire que c'était bien pis si on était petit-fils ou allié d'Auguste; on pouvait avoir un jour des prétentions au trône. Nohilem et quod lune ^pectarelur à Cœsarum poster is ! Suspect .

» Et tous ces suspects sous les empereurs n'en étaient pas quittes, comme chez nous, pour aller

4798. aux Madelonnettes, aux Irlandais ou à Sainte-Pélagie. Le prince leur envoyait Tordre de faire venir leur médecin ou leur apothicaire, et de choisir dans les vingt-quatre heures le genre de mort qui leur plairait le plus. Missus centurio qui maturaret mm. »

Ce numéro du Vieux Cordelier eut un débit extraordinaire. Les indulgents, et derrière eux les royalistes, firent son succès. Ce n'est pas que Camille ne crût avoir pris ses précautions en continuant d'accabler Robespierre des plus pompeux éloges, de blâmer l'exagération et le modérantisme ; mais la critique des crimes du temps n'en était pas affaiopposition bUe. Le reste avait l'air d'une concession indispensable, d'une sorte de formalité. Le parti des indulgents qui plaçait Danton à sa tête, avec ou sans son consentement, absorbait Camille Desmoulins. il y avait dans ce parti des roués comme Tallien, des voleurs comme Chabot et consorts, et généralement tous ceux qui par la facilité des mœurs, les dilapidations, les fortunes subites, avaient besoin d'un régime plus tolérant. En réclamant Tindul- | gence, ces hommes plaidaient au moins autant leur propre cause que celle de l'humanité. Le Comité de Salut public les effrayait par sa sévérité. Or, ses pouvoirs allaient expirer. ,11 était important pouï les indulgents qu'ils ne fussent point renouvelés, ou plutôt qu'ils fussent confiés à d'autres mains. ^ s'agissait donc de discréditer ce Comité et de 1^

des indulgeuts.

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