‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800 (volume 3)Chapitre 38 sur 45 · LIVRE XIX 31 à · texte numérisé non relu

LIVRE XIX 31 à

unis, et demande aux nouveaux qui m'accusent s'il itos. 9e trouve un seul parmi eux qui puisse produire tant de titres à ta confiance ? »

C'était assez pour émouvoir. L'ironie ne quittait jamais pour longtemps cette plume alerte et batailleuse; développant ce qu'il y avait d'absurde à lui faire un crime d'avoir défendu Dillon, il raillait la lourde roideur des attaques de CoUot-d'Herbois ; il dépeignait Hébert-contremarque, doucereux au retour de Danton , reprenant ses colères depuis l'arrivée du Géant; il décrivait l'insigne mobilité de Barrère de Vieuzac, « l'heureux tuteur de Paméla, le président des Feuillants; v et jouant sur le nom patronymique de Barrère : « Je pourrais, dit-il, relever bien d'autres fautes si je voulais fouiller le vieux lùc. Oh ! la belle chose que de n'avoir point de principes, que de savoir prendre le vent, et qu'on est heureux d'être une girouette! i^ On lui rappelait des peceadilles, à lui Desmoulins, et ceux qui l'accusaient avaient de si graves erreurs à se reprocher. Passant l'éponge sur le passé, rendant justice aux alents, aux services des ses adversaires : « Tout ^, ajoutait-il, n'est qu'une querelle de ménage iutre mes amis les patriotes CoUot et Barrère, mais

e vais être à mon tour b en colère contre le

^ère Duchesne.... Attends-moi, Hébert, je suis à oidans un moment. »

Il reprenait ensuite Hébert à part et le décrivait out entier, des pieds à la tête, depuis sa sortie du

au HISTOIRE DE SOIXANTE ANS

I7W. théâtre des Variétés, où il distribuait des contremarques et dont il avait été renvoyé pour vol, jusqu'au moment où, devenu par contrefaçon le rédacteur d'un nouveau Phre Duchesnej le grand patriote Hébert vivait dans la société d'une femme Rochechouart, agente des émigrés, avec le banquier fiocke, ami de Dumouriez, chez lequel, lui, Hébert, et « sa Jacqueline » passaient l'été et allaient « boire le vin de Pitt et porter des toasts à la ruine des réputations des fondateurs de la liberté, i A ce trait il ajouta un coup terrible alors : « Tu as persécuté Marat en 1789, » dit-il. Hébert avait accusé Camille Desmoulins d'avoir épousé une femme riche. « Elle m'a apporté, répliquait-il,

quatre mille livres de rente Est-ce toi qui

oses parler de ma fortune, toi qui, sa^s culotte ri sous une mauvaise perruque de crin dans ta feuille hypocrite, dans *ta maison logé aussi luamem' ment qu'un homme suspect, reçois cent vingt mille livres de traitement du ministre Bouchotte pour soutenir les motions des Clootz, des Proly. > Et d'un ton plus élevé : « Ne sais-tu donc pas, Hébert, que quand les tyrans de l'Europe veulent avilir la République, quand ils veulent faire croire a leurs esclaves que la France est couverte des ténèbres de la barbarie, que Paris, cette ville si -vantée par son atticisme et son goût, est peuplée de Vandales: ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes feuilles qu'ils insèrent dans leurs

gazettes; comme si le peuple était aussi bête, aussi itw. igDorant que tu voudrais le faire croire à M. Pitt... comme si c'était là le langage de la Convention et du Comité de Salut public... comme si un égout de Paris était la Seine ? b Pour dernier coup de massue, Camille Desmoulins terminait son numéro par la publication d'un extrait des registres de la trésorerie nationale, duquel il résultait qu'Hébert mit reçu du ministre de la guerre, Bouchotte, deux cent cinq mille francs pour réclames et distriktion de numéros du Père Ducheme aux armées.

Camille Desmoulins ne se faisait point d'illusions lur le péril de telles attaques, et il s'écriait avec un mélange de tristesse et de courage : < mes chers «dlègues! Je vous dirai comme Brutus et Cicéron : Nous craignons trop la mort et l'exil et la pautieté : Nimium timefnus mortem et eœilium et pauftrUUem. Cette vie mérite-t-elle donc qu'un représentant la prolonge aux dépens de l'honneur? » nos loin, il disait encore : « Qu'est-ce que la guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous pour un député victime de son courage et de 8on républicanisme? »

De nos jours, le génie même qui anime ces pages pi&intes «datantes d'esprit et d'éloquence n'écarterait pas ^^'^J^y^'" de leor auteur les périls d'un combat ou d'une ac- DesmouUDsau tion judiciaire. Une sensation profonde et un rire desjt^bios inextinguible avaient accueilli ce pamphlet prodi- 90UX. Hébert porta ses plaintes aux Jacobins. Mais

\nk, pour ôter à sa dénonciation le caractère d'une vengeance personnelle, il avait soin d'associer au nom de Camille Desmoulins ceux des principaux che& de la faction des indulgents. Du 1 1 au 1 6 nivôse, il excita par sa parole et ses écrits la colère de ses partisans. Camille Desmoulins avait donné une vive approbation à la brochure de Philippeaux contre Rossignol, Vincent et Ronsin. Ce fut contre Philippeaux que les exagérés dirigèrent d'abord leurs coups. CoUot-d'Herbois, dans la séance du 3 janvier (16 nivôse), demanda la radiation de Philippeaux. Momoro appuya cette proposition. Collotd'Herbois demanda en outre la censure contre les numéros de Camille Desmoulins, ne pouvant, disait-il, oublier les antécédents patriotiques de Tanteur de la France libre et du Procureur général de k Lanterne. Ces ménagements ne pouvaient suffire à l'apaisement de la rage d'Hébert. Il s'élance à la tribune en criant : « Justice! Jacobins, justice! » Il se plaint d'avoir été diffamé, traité de brigand, de spoliateur de la fortune publique. « En voilà la preuve, réplique Camille Desmoulins; je ti^oâàla main l'extrait des registres de la trésorerie nationale. — Je vais répondre, s'écrie Hébert. » Robespierre jeune , qui faisait sa rentrée aux Jacobins, monte à la tribune, et dit phlegmatiquement : « Que nous importe qu'Hébert ait volé en donnant ses contremarques aux Variétés? »

Une foule immense remplissait la salle des Jaco-

tins. On y avait payé des placés jusqu'au prix de im. vingt-cinq francs. Un grand éclat de rire de cette foulé, avide de scandale, accueillit les paroles de Robespierre jeune. Hébert, qui s'était précipité imprudeinment à la tribune, était l'objet de tous les regards. 11 trépignait, levait les yeux au ciel, décriant: « Veut-on m'assassiner aujourd'hui. — Hébert, poursuivit froidement Robespierre jeune, a

,. bien des reproches à se faire. C'est lui qui est cause des mouvements dans les départements relative-

t ment au culte. » Hébert poussa un : « Eh Dieu ! »

[. qui ranima le rire des spectateurs. Robespierre

[ jeune conclut à ce qu'on ramenât la discussion sur Philippeaux, et à ce qu'on laissât le Père Duchesne et le Vieux Cordelier vider leur querelle la plume à la main.

Maximilien Robespierre, tout en rendant homms^e à la conduite de son frère à Toulon, le blâma

. d'irriter de petites passions. Danton se plaignit de la multiplicité de tels incidents, adjura les Jacobins ée subordonner à l'intérêt général les haines particulières. L'affaire de Philippeaux fut renvoyée au Phuippeaux

^ 18 janvier (7 pluviôse). On devait égalementen- ^^ZZrsé tendre Bourdon (de l'Oise), Fabre d'Eglantine, Ca- la Vendée

\ mille Desmoulins. Philippeaux, avec une candeur Ro^^tle et une intrépidité qui prouvaient au moins sa bonne ministre foi, attaqua devant la Convention Rossignol, Ronsin, les agents du ministre de la guerre et ceux qu'on nommait dans l'Ouest le parti de Saumur. Il

de la gueiTe.1

les chargea du poids de nos revers, reprenant une a une, par articles numérotés, chaque affaire de la guerre de Vendée, appuyant ses dires de pièces ofi&cielles et faisant appel au témoignage des représentants en mission dans les deux Vendées. Ghoodieu protesta contre ces attaques. « Si I%jlippeani n'est pas fou , s'écria-t-il , il est le plus grand dai imposteurs ! » Merlin (de Thionville) certifia ^ l'ambition et non pas la trahison avait fait le wêL Westermann destitué, menacé d'être arrêté, s'était rendu à Paris, pressentant le danger des Dantoo* nistes. Il afiGirma que l'armée vendéenne était détruite. Lecointre (de Versailles) demanda que We»* termann ne fàt point inquiété . « Le motif de sa destitution est simple, s'écria Philippeaux; il abatti les rebelles vendéens. » Bourdon (de l'Oise) àrinatigation de Fabre d'Ëglantine attaqua directement le ministère , demanda en quelque sorte sa sup--. pression, et, chose plus grave, qu'il ne pût puiser des fonds à la trésorerie sans un décret de l'Assemblée. C'était suspecter sa probité et incriminer indirectement Bouchotte à propos des sommes donr nées à Hébert. Danton appuya le principe de la motion avec un amendement. La crise grossissait* Après une telle séance à la Convention, on pouvait s'attendre à de violents débats le soir ^au Jacobins. Mais Fabre d'Ëglantine, Bourdon (de l'Oise), Philippeaux et Camille Desmoulins ne répondirent pas à l'appel de leur nom. Robespierre dit : « PuiB'

qoe ceux qui ont provoqué cette lutte fiiiiSDt ae* mt. taeQement , l'opinion publique les jugera: » Mais « Toccasion de tumulte manquait d'un côté , un inrident nouveau le ramenait de Tautre. Un Jaco- Ma , Lachevardière, ayant déclaré qu'à son avis la CionTention était coupable d'avoir envoyé Goupilkan de Fontenay , Bentabole prétendit que la Convention était insultée. Robespierre venait à peine de ramener le calme dans l'assemblée, que Camille Desmoulins parut à la tribune, le visage altéré, la voix troublée. « Tenez, citoyens, s'écria-t-il avec sa naïveté d'artiste, je vous avoue que je ne sais pins où j'en suis. De toutes parts on m'accuse, on me calomnie. Sur le fait de Philippeaux, je vous confesse franchement que j'ai cru de bonne foi tout œ qu'il a consigné dans son mémoire sur la Vendée^ En effet, comment supposer un homme assez impudent menteur pour oser consigner dans un écrit public une foule de faits destitués de fondement. Tu lu les écrits de Philippeaux; la manière dont il raconte ce qu'il a vu m'a séduit, et je ne crois pas qn'irn homme n'ayant lu que ce que dit Philippeaux, à moins d'être un incrédule renforcé, puisse .ndsonnablement révoquer en doute les faits qu'il a <ionsigaés dans ses lettres imprimées... En vérité i'y perds la tète.»

De l'air d'un pédagogue qui pardonne à un écolier indocile en mêlant à son pardon des remon- ^'îttices et un peu de raillerie, Robespierre défendit

HlSTOmE DE SOIXANTE ANS

Roi)oapkrm h luî uioiite la tête

Camille Desmouliiis. « Camille est admirateur d anciens,- dit-il,.- La ressemblance des termes seuls Mais qu'il ne s'abuse pas: les anciens ont fait des Pbilippiques, et Philippeauï n*a composé que des Pbilippotiquea. n Cette pauvre plaisanterie dut produire sur Camille Desmoulins l'impression de pudeur et de confusion qu'éprouve rbomme d'esprit qui entend dire une sottise* « Camille a quelque cbose de la naïveté de l^fontainey» ajouta Robespierre mieux inspiré. 11 conclut en demandant qu'on distinguât Camille Desmoulins d« ses écrits, u C'est un enfant gâté, dit-il, qui -avait d'heureuses dispositions^ mais que les mauvaises compagnies ont égaré. 11 faut sé\ir contre ses numéros, que Brissot lui-même n'eût osé avouer, et conserver Desmoulins au milieu de nous» Je dfr mande pourTexemple que les numéros de Camille soient brûlés dans la Société, — C'est fort bien dit, Robespierre , répliqua Camille Desmoulins hlessi de ce ton protecteur ou entraîné par son esprit, mais je te répondrai comme Rousseau ; Brûler n'est pas répondre. » Robespierre s'emporta. Le réfuter avec Rousseau, c'était le battre avec son arme fa' rite, 11 dit que les écrits de Camille faisaient les lices de l'aristocratie* << Mais ne t'ai-je pas lu nu numéros, s'écria Camille Desmoulins, en le coj jurant, au nom de l'amitié, de vouloir bien me ti cer le chemin que je devais tenir ? — Je n'en vu qu'un ou deux , répliqua Uobespierrep 4e n*J

pas Toulu lire les autres ; on aurait dit que je les avais dictés. » Personne à coup sûr n'eût dit cela de bonne foi. Danton intervint, essaya de calmer les deux interlocuteurs, et ajouta : « En jugeant Desmoulins, prenez garde de porter un coup funeste à la liberté de la presse (1 ). »

La lecture des numéros du Vieuœ Cordelier suivit ortte discussion. On écouta en silence ces pages qui missent arraché des applaudissements à tout autre auditoire que cette société des Jacobins où les passions politiques étaient si profondes et si concentrées,. Après le quatrième numéro, on s'arrêta, Robespierre jugeant que c'en était assez pour se former une opinion sur leur auteur. Camille Desmoulins fut exclu des Jacobins par l'influence des Hébertistes; mais Robespierre obtint l'annulation de cet arrêté où la partialité était évidente. < Que m'importe à moi, dit-il, que Camille soit chassé, si mon opinion est qu'il ne peut pas l'être seul... Il fuit que tous les intrigants, sans exception, soient dévoilés et misa leur place. »

Ce fut la dernière fois qu'il intervint en faveur de Camille DesmouUns dont les éloges mêmes commeoçaient à l'embarrasser et pouvaient le compromettre. Quelque reste d'amitié pour un ancien condisciple et un compagnon des grands jours de la Révolution subsistaient dans l'âme de Robespierre. Il sentait bien d'ailleurs que frapper Camille ce i^'était pas atteindre le véritable instigateur de cette

Rupture entre

Robespierre

et Camille

Desmoulins.

3t% HISTOIRE DE SOIXANTE ANS

faction des indulgents qui gagnait du terrain et qui, selon lui, compromettait comme les exagérés le salut de la République. La réplique de Camille Desmoulins, je ne sais quel esprit de malice qu'il sentait flotter dans F air autour de lui, l'obligation où Tactive propagande et les manœuvres des indulgents le mettaient de se rejeter dans les mesures de rigueur afin de ne pas se départir de sa tactique de juste milieu , toutes ces causes irritaient Robespierre. A tort ou à raison, sou esprit soupçonneux crut à une intrigue en règle, savamment conduite et dont rhomme qui tenait les fils i^e pouvait être que Fabre d'Ëglantine, sorti récemment de sa réserve habituelle et qui avait, d'un coup de main hardi, provoqué l'arrestation de Ronsin et de Vincent. Portrait de Fabrc était un gascon, épicurien sceptique, ambitieux, aimant tous les arts et les cultivant tous. 11 professa d'abord les basses classes au collège des doctrinaires de Toulouse. Ayant à cette époque concouru pour le prix des Jeux floraux, il obtint Féglantine d'or et garda le nom de cette fleur pour en orner le sien. Un intrigue amoureuse le jeta dans les aventures. Il se fit comédien, joua à Maëstricht, à Liège, à Genève, à Châlons-sur^ône, à Lyon, à Avignon; traqué de ville en ville par ses créanciers, il vint à Paris et se fit auteur dramatique. Ses débuts furent difEiciles. Il écrivit enfin une pièce restée célèbre , le Philinte de Molière^ comédie vigoureuse et fortement conçue. Il produisit ensuite un

Fabre d'EKtantioe.

grand nombre d'autres pièces et en même temps itm. des brochures qui le lancèrent dans le parti de la Révolution. Il devint membre de la Commune.

L'auteur de II pleut, il pleut, bergère, était secrétaire de Danton à Tépoque des journées de Septembre. Pressé de jouir de la vie, il mêla aux produits de sa plume ceux de quelques spéculations équivoques ; mais il ne manquait ni d'habileté, ni de prudence. Danton disait de Fabre : « Sa tête est un vaste imbroglio, un répertoire de choses comiques. » On l'accusa plus tard d'avoir volé sur une fourniture de souliers à l'époque de son secrétariat au ministère de la justice; d'entretenir, avec valets et carrosse, une fille de théâtre. Ceux qui voulaient le perdre accuj mulèrent sur lui les scandales. Il offrit de prouver : par les registres des théâtres que ses pièces lui f avaient rapporté 160,000 livres, ajoutant qu'à Texception de ses ouvrages, il donnerait tout ce qu*il possédait pour 40,000 livres, fruit de vingt années de peine et de misère. Fabre peignait, modelait, gravait, et son Louvre, comme il disait, composé de trois pièces, d*un cabinet et d'une cuisine, ^t orné de ses propres travaux. Fabre avait été Qû des plus rudes accusateurs des Girondins. Il ^tait la politique en artiste, et jouait ce terrible jeu avec l'aisance d'un praticien consommé dans '^ connaissance des mobiles humains. Tel était 1 homme que Robespierre suivait depuis longtemps "*Un regard inquisiteur et contre lequel il accumulait des notes secrètes.

1794. Fabre avait assisté à la lecture des numéros do

Vieux Cordelier au club des Jacobins. Mais lorscf ue Robespierre eut repris le développement de son thème favori sur la complicité de Tétranger avec les indulgents et les exagérés, il voulut se retirer. La parole prolixe du chef des Jacobins roulait depuis quelque temps des phrases monotones, pour prouver qu'une nouvelle faction girondine tendait à se constituer, quand Fabre, ennuyé ou irrité, se leva, quitta sa place et se dirigea vers la porte. Attaque Robcspicrrc invita l'assemblée à le retenir. Fabre de Robespierre g'^lauca aussitôt vcrs la tribune. « Si Fabre

contre Fabre •

d'Egiantine. d'Eglantinc a son thème tout prêt, dit amèrement Robespierre, le mien n'est pas encore fini; je le pri» d'attendre. » Il continua sa lourde diatribe et se* accusations, d'un vague effrayant. « Il n'y a plus^ dit-il, que quelques serpents à écraser. — liste seront, s'écrient les Jacobins. — Ne nous occupons d'aucun individu, ajoute Robespierre. » En mêm^ temps il regardait Fabre. « J'invite la société à n^ s'occuper que de la conjuration, poursuivit-il... J^ demande que cet homme qu'on ne voit qu'une lorgnette à la main, et qui sait si bien exposer des intrigues au théâtre, veuille bien s'expliquer icij nous verrons comment il sortira de celle-ci. »

A ces paroles haineuses, Fabre d'Egiantine dit avec calme qu'il était prêt à répondre à tout quand on voudrait préciser des accusations. Il déclara qu'il était étranger à toute participation aux écrits

Fabre d'Eglantine.

de Camille Desmoulins, qu'il n'avait jamais fréquenté Bourdon (de l'Oise) et Philippeaux. Mais Robespierre avait été compris. Un Jacobin naïf interrompit furieusement Fabre par ce cri : « A la guillotine! » Robespierre exigea le renvoi immédiat de ce maladroit interrupteur (1). »

Quelques jours après cette discussion, dans la Arrestauonde nuit du 12 au 13, Fabre d'Eglantine fut arrêté. La Convention en fut informée le lendemain par Âmar. Fabre était accusé de vol. D'après une révélation de Delaunay (d'Angers), l'accusateur attribuait à Fabre l'altération du décret relatif à la Compagnie des Indes. Dix -neuf personnes étaient arrêtées pour cet objet. Il est aujourd'hui constaté que Fabre ne fut point l'auteur du faux. La haine que loi portaient Robespierre et Saint-Just ne put descendre jusqu'à un moyen qui avait pour conséquence d'abaisser la Convention aux yeux de l'étranger. Ce fut, de la part du Comité de Sûreté générale, un acte maladroit et bas, dont le but était de tuer l'autorité morale des indulgents, en les compromettant dans une affaire d'escroquerie. La Convention confirma par un décret l'arrestation de Pabre. Danton eut un pressentiment des mystères de cette ténébreuse intrigue et demanda que les P]*évenus fussent amenés à la barre de l'Assem- Wée et jugés devant le peuple. « C'est à l'échafaud

{^) Séance des Jacobins du 7 janvier 4794 (48 nivôse).

î'm. qu'ils doivent aller, non pas à la barre de la Convention, » répliqua durement le lâche et féroce Vadier. Le beau-père de Camille fut écroué le même jour, comme suspect, par ordre d'un comité révolutionnaire de section. Camille Desmoulins sentit le coup qu'on lui portait. Bourdon (de l'Oise) le comprit et le dit nettement, accusant en même temps le Comité de Sûreté générale de tolérer cette oppression. Dans le numéro de son Vieua) Cordelier qu'il publia le 1 5 janvier, Camille Desmoulins se détacha entièrement de Robespierre. « Considérant, dit- il, que l'auteur immortel du Philinte vient d'être mis au Luxembourg avant d'avoir vu le quatrième mois de son calendrier, voulant profiter do moment où j'ai encore encre et papier et les deux pieds sur les chenets, pour mettre ordre à ma réputation, je vais publier ma profession de foi politique, dans laquelle j'ai vécu et mourrai, soit d'un boulet, soit d'un stylet, soit de la mort des phUosopheSy comme dit le compère Mathieu. »

Un de ces intermèdes qui reparaissent fréquemment dans l'histoire de la Révolution interrompit un instant la terrible action du drame qui se préparait. Dans la séance de la Convention du 21 janvier 1 794 (2 pluviôse), une députation de la Société des Jacobins fut admise à la barre. Elle entra musique en tète , et défila au bruit des applaudissements des tribunes. « Représentants d'un peuple libre, dit l'orateur de la députation, c'est aujour-

d'hui l'annWeFBaire de la mort légale du tyran. Un si beau jour, qui retrace aux âmes républicaines un acte ordonné par la raison et par la nature comme le premier pas du bonheur pour l'humanité entière, doit être célébré par tout homme qui sait apprécier sa dignité. » Il expliquait ensuite que la Société des Jacobins^ « remplie d'âmes brûlantes pour la liberté, première divinité du sage et de Tami de la nature, » venait féliciter les Montagnards d'avoir taé le roi. Yadier, qui présidait^ fit une réplique dans le même style. Couthon prit alors la parole, et dit : a Je demande que la Convention nationale, par un mouvement spontané et subit, exprime cette pensée terrible pour les tyrans, consolatrice pour les peuples : Mort aux tyrans, paix aux chxmmihm! » La multitude répéta en chœur : « Mort aux tyrans, paix aux chaumières! » A cette formule, on ajouta l'ancien serment : « Vivre libre ou mourir. » La musique exécuta Tair : Veillons au sabd de Vempire, et la Convention, mêlée à la Société des Jacobins et à la Commune de Paris, se rendit, coiffée du bonnet rouge et la pique à la main, sur la place de la Révolution , au pied de l'arbre de la liberté. Le cortège rencontra la guillotine. Quatre condamna en montaient les degrés. Comme chez les peupl&des barbares, la fête était arrosée de sang hu-

La GonTention

prononce

la formule :

Mort aux

tyrcmSfpaix

aux chaumiiret.

Cet incident fournit encore un moyen d'attaque ^^X indulgents. Bourdon (de l'Oise) ne le laissa pas

1794. échapper. Chaque jour, au moyen de motions habilement calculées, Danton et ses amis faisaient des progrès dans TAssemblée. Les exagérés des deux (Comités de Salut public et de Surveillance générale tiraient parti de ces succès pour démontrer la né- Mise en liberté cessité de relever les Hébertistes. Ils obtinrent la deRonsm ^j^^ ^^ liberté de Ronsin, Vincent et Mazuel. Ro-

•t de Vincent. ^

bespierre y concourut en appuyant l'ordonnance de non-lieu. Danton, dans cette circonstance, se sépara de son parti, vanta le patriotisme de Ronsin et de Vincent, et blâma Philippeaux de sa légèreté. Evidemment Danton hésitait. En même temps on arrêta , sous prétexte de vol , un enrs^é, ennemi d'Hébert, Jacques Roux, l'un des compagnons de Varlet et de Leclerc, l'ami de Chalier, embryon obscur d'une faction dont Babœuf nous donnera le mot. Jacques Roux n'ayant pu être convaincu de vol, fut renvoyé devant le tribunal révolutionnaire. Il comprit qu'on voulait le tuer, et se tua lui-même de cinq coups de couteau.

Rapport Si Danton déroutait ses partisans , Robespierre

de Robespierre ^^ ^^^ „g moius cmbarrasscr les siens, car en

sur les principes ^ ^ ' ^

de morale même temps qu'il donnait son adhésion à la mise

politique, ^jj liberté de Vincent et de Ronsin, il renouvelait

ses attaques contre les Hébertistes, dans un rapport

sur les principes de la morale publique (1). A un

autre point de vue, ce rapport, dans lequel Robes-

(4) Séance de la Convention du 5 février (47 pluvidse) 4794.

pierre formulait une expression de plus en plus «m. nette de ses doctrines, montrait à ceux qui eussent i éprouvé la tentation de le suivre, l'extrême difficulté de l'entreprise. En Robespierre semblaient se confondre les traits principaux du magistrat, du prêtre et de l'académicien. Ses vues politiques reflétaient ces nuances de caractère. Selon lui, la patrie n^existe dans les Etats aristocratiques que pour les familles patriciennes. Dans la démocratie, au contraire, la patrie est à tous et son culte vit dans tous les cœurs. Or, l'amour de la patrie étant, d'^rès cette théorie, la source de toutes les vertus, la vertu devient l'âme de la République, et quiconque s'en écarte est non-seulement immoral, mais encore impolitique. La faiblesse, l'excès d'éne^e, les préjugés, les vices, ramènent sur le chemin de la royauté, qui, dans cette conception bizarre semblable à une vieille thèse de théologie, ddt nécessairement représenter le vice sous sa fonne politique et sociale.

Les Hébertistes s'inquiétèrent médiocrement des MouT«ment des doctrines de Robespierre et des attaques indirectes «^'^f'»»**»-

f qu'il mêlait contre eux à ses formules de morale politique. Ronsin avait retrouvé sur le pavé de Pa- ^8 aiviron quatre mille hommes de son armée révolutionnaire. Ces épauletiersj comme on les nom- 'ïiait, avec leurs moustaches, leurs sabres et leurs ^ii^s de sacripans , effrayçiient les bourgeois. Vin- ^^tit, Chaumette, Momoro, Hébert, disposaient

im. donc au besoin d'une force armée. Le faible Bouchotte tolérait cet état de choses, et n'envoyait point aux frontières ces soldats de club et de cabaret. Pache, maire de Paris, homme cauteleux, d'une inaction calculée, laissait Chaumette, procureur de la Commune, et Hébert, son substitut, usurper l'autorité municipale. Il attendait ainsi, sans trop se compromettre, les bénéfices d'une corn* plicité passive. Dans un dîner qui eut lieu chez Pache, et où assistaient le Dantonniste Legendre et les Hébertistes Vincent et Ronsin, ces deux de^ niers outragèrent la Convention nationale, en disant qu'ils feraient brûler en place publique un mannequin costumé en représentant du peuple. Les ultrarévolutionnaires ne ménageaient plus l'expression de leur dédain pour l'Assemblée et les Comités. Il» parlaient de substituer à la forme du gouvernem^t un mécanisme administratif d'une simplicité touti fait élémentaire. Le gouvernement se fût composé d'un tribunal et d'une armée révolutionnaire, rien de plus. « Pache sera grand juge, » disaient-As. On ne désignait point le généralissime, Ronsin n'osant afficher ses prétentions. De Chaumette on eût fait un censeur. Les rapports des modérés a'vee les Comités s'aigrissaient en même temps, par les attaques de Bourdon (de l'Oise) et les pamphlets de Camille Desmoulins, qui, perdant toute prudence et s'abandonnant à sa destinée , n'épargnait même plus ni Billaud-Yarennes, ni Saint-Just, ni Robes*

pierre. A la théorie de la vertu, il opposait, comme itm. Montaigne qui fait du bonheur le but suprême de la politique, une doctrine aimable, qui rappelait Tagréable souvenir de la république d'Athènes, où Selon lui-même ne faisait point diiSiculté de confesser son penchant pour les femmes, le vin et la musique.

Les ultra- révolutionnaires tiraient parti de ces attaques, et n'en devenaient que plus insolents. Vincent et Ronsin poussèrent l'audace jusqu'à se . fidre ouvrir les portes de Saint-Lazare , afin d'y mdre visite à leurs amis Desfieux et Pereyra, détenus dans cette prison. Ils firent également une visite à Port- Libre, au milieu de la nuit. Ils notaient les iMnns de ceux qu'ils voulaient protéger. Les prison- Biers tremblants crurent qu'on allait recommencer des massacres comme au 2 Septembre. Robespierre rt Couthon, malades tous deux, du 1 5 février jusqu'au 1 3 mars, ne parurent point en public. Il est présumable, d'ailleurs, que la maladie ne fut pas le seul motif de cette retraite. Ils voulaient gagner du temps, se préparer à de terribles résolutions. Kien ne manqua donc aux Hébertistes pour qu'ils passent se croire maîtres du terrain. Carrier, rap- Retour pdé, revint de Nantes sur ces entrefaites, furieux d'avoir été dénoncé à Robespierre par JuUien (de Paris). On le revit à la tribime de la Convention, le bont farouche et comme chargé de l'ombre de ses crimes. Chacune de ses paroles fut une apologie du

de Carrier à Paris.

I7M. meurtre. Ses lèvres semblaient distiller du sang. Au club des Cordeliers, lieu ordinaire des décla> mations des ultra- révolutionnaires, Momoro et Hébert articulèrent des paroles amères contre les Jacobins et contre les Robespierristes, qu'ils désignaient sous le nom d'hommes més^ dUtUriganti. L'admission de Vincent aux Jacobins avait été contestée. Elle fut le point de départ de ces diatribes qui éclairèrent la situation.

HiTcrdeim. L'hiver, en 1794, vint encore fournir aux ana^ chistes des moyens d'agiter la population de Paris. Les rigueurs du froid et de la famine se joignirent i celles de la Terreur pour briser l'énergie de oe peuple martyr. Le premier décret sur le maximum, qui n'atteignait la marchandise que sur le marché, n'ayant fait qu'entraver l'échange en donnant liea à mille fraudes commerciales, un second décret fot promulgué. Il suivait le produit depuis sa formation jusqu'à son débit, fixant le prix de revient, déterminant la part de rémunération du travail selon sa spécialité, fabrication, transport, vente, ete. Une fausse appréciation des lois économiques dicta ces mesures, pires que le système féodal dont Tm> got avait délivré le travail. Le mobile individuel manquant au commerce, devenu en quelque sorte fonction distributrice, le produit disparut , et, pour être logique, il eût fallu rendre la fabrication, le transport, la vente, obligatoires. Les spéculatmrs, en qui ces mesures exorbitantes n'avaient pas tué

ramour du gain , exploitaient ces circonstances et im. 86 livraient à des opérations illicites. L'accaparement des produits naît de leur rareté. La politique contre- révolutionnaire faisait aussi son profit de eet état de misère. La Vendée n'envoyait plus ses bœufs. La France, pareille à une ville bloquée, ne recevait rien de l'étranger. La viande devint d'une eitréme rareté. Le représentant Legendre, ancien boucher, annonça la prochaine et complète disparition des bestiaux. On détruisait l'espèce. Dans les campagnes, les soldats de Ronsin pillaient les fermes. Aux étaux de Paris, le débit de la viande rf&rait chaque jour le spectacle d'une lutte où le plus fort triomphait malgré la présence de la force anuée, où les femmes et les vieillards se retiraient q)uisé8 de fatigue et sans avoir rien pu acheter. Ceux qui avaient enlevé la viande la revendaient secrètement pour la table des riches. Les hôpitaux et les armées manquèrent bientôt de viande.

Ici reparaît le grand cœur de la France. Il montre ^a convention à quel point nos pères poussèrent la religion de la '"^"^^ *« p®"p*« liberté, l'amour du faible et le culte de la patrie. civique. Deux sections, celle de l'Homme armé et celle de Montmartre, avaient l'année précédente proposé un carême civique de six semaines. Barrère s'en souvint. Dans un rapport sur la seconde loi du maximum, il rappela qu'autrefois, en des circonstances solennelles, des jeûnes religieux avaient eu lieu, c Jeûnons plutôt pour la liberté, dit-il, imposons-

4911. nous volontairement une frugalité ciyique pour le maintien de nos droits. » L^ndre , peu confiant dans le dévouement du riche, voulait que le carême civique fut décrété. Mais un décret eût provoqué l'infraction. 11 est des principes si élevés que ce s^ rait les ternir que d'obliger les peuples à s'y soumettre. On ne décrète pas le dévouement. On ae borna donc à inviter le peuple à un carême civique de six semaines. (1) Bientôt, dans la Révolutiou, comme plus tard sur le radeau de la Méduse, il fallut à chacun mesuser sa part de subsistances. La Commune avait réduit, par un arrêté, la part de viande à une livre par personne, tous les dix jours. Le mal empira. Les volailles disparurent, puis les légumes secs. Le charbon et le bois diminuèrent. L'eau même devint rare, à cause de la gelée. A tous ces maux, les médecins ne manquaient pas. Les brochures pleuvaient. Le monument le plus curieux de ces efforts de l'intelligenoe pour résoudre le problême difficile de i'assuranee contre le malheur, fut le tableau général du maximum, qui restera seulement comme un monummit statistique de ces temps extraordinaires et qui ue forme pas moins de trois volumes.

Au milieu des horreurs de la disette et de l'agitation des Hébertistes qui se préparaient à un coup de main, Saint-Just, rappelé secrètement sans doute,

(4) Séance de la Ck)nvention du t^ février (3 rentôse) 4794.

reparut soudain à la tribune de la Convention. .m». Roide dans sa grosse cravate, avec ses cheveux Rapport poudrés et ses noirs et immobiles sourcils, il parla **®,^°'!"^"*L

* ' A^ sur la nécessité

d'un ton bref, implacable, plein de hauteur. 11 de détenir donna un aperçu sommaire des condamnations à *^3I** mort sous la monarchie, compara l'inquisition ennemies de la d'Espagne au tribunal révolutionnaire, établit que la Révolution était moins cruelle , adjura la Convention de ne pas mollir. Le thème de ce rapport roulait sur la nécessité de détenir les personnes reconnues ennemies de la Révolution. Le principe delà justice opposée à la faiblesse et à la violence formait, comme dans les discours de Robespierre, la base de sa doctrine. Comme Robespierre, il attribuait à rétranger[le mouvement des conspirateurs et des factieux. Les indulgents étaient surtout attaqués. Saint -Just insinuait que les partisans de l'indulgence voulaient se ménager leur pardon dans l'avenir, si la République était subjuguée. I Ils veulent briser l'échafaud , disait-il , parce qu'ils craignent d'y monter. » On retrouvait dans cette acte d'accusation quelques-unes des idées du discours sur les rapports de la morale avec la politique, notamment cette proposition arbitraire et dénuée de philosophie : « La monarchie n'est point on roi, elle est le crime; la république n'est point un sénat, elle est la vertu. » Ce système de formules et d'afi&rmations devenait chaque jour plus sensible de la part de Robespierre et de Saint-Just. Il

I7M. trahissait une aspiration marquée à la dictature; que cette aspiration fût latente ou concertée, son existence n'en apparaît pas moins clairement dans ces formes du langage.

Les indulgents étaient traités par Saint-Just de secte dangereuse. Il lui reprochait les malheurs du pays. « Elle veut être heureuse et jouir, » disait le jeune stoïcien. Par une allusion directe à Camille Desmoulins, il ajoutait : « On distrait l'opinion des plus purs conseils et le peuple français de sa gloire, pour l'appliquer à des querelles politiques. » Ce discours apprêté et orgueilleux, où la vertu apparaît terrible et insupportable , touchait à l'utopie en supposant la multitude capable d'une perfection morale qui touche à l'héroïsme permanent. Or on ne fonde pas une société , on ne gouverne pas sur cette donnée. De la politique, Saint-Just tombât dans l'apostolat le plus exclusif et le plus intolérant. 11 terminait par ces dures paroles : « Détruisez le parti rebelle; bronzez la liberté (1). n

C'est dans ce rapport que fut posée la doctrine du droit et du devoir, qui depuis fournit un thème à tant de controverses. Le décret qui fut ensuite voté, affectait des prétentions agraires. Il excluait du droit de propriété quiconque était jugé ennemi du pays. On épurait les prisons, et le bien des en-

(4) Séance de la Convention du S6 lévrier nM^ (8 VBDtdee an n. )

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