LI\T(E XIX
Demis de la Révolution était distribué aux pau- *'•*• vres. Tous les partis tremblèrent d'une terreur nouvelle. Il ne suffisait pas en effet d'être vertueux pour échapper aux conséquences de ces principes, il fallait encore êfye vertueux à la façon jacobine. Cependant, comme il n'était question que des indulgents dans ce rapport, ceux-ci se crurent perdus et les ultra-révolutionnaires ne comprenant pas bien le sens exterminateur du discours de Saint-Just qui n'admettait rien en dehors de ce qu'il nommait la justice, se demandèrent ce que l'orateur entendait par « la terreur est une arme à deux tranchants, » et autres phrases ambiguës. Quand Saint-Just se plaignait qu'on eût rempli les prisons sans punir les coupables, Carrier, Collotd'Herbois et autres devaient se demander où il voulait en venir. Robespierre, pendant ce temps, terrible comme Louis XI malade, gardait la chambre et voyait de sa fenêtre les députations qui venaient incessamment s'informer de sa santé et lui donnaient ainsi la preuve de sa puissance et de sa popularité.
Les Hébertistes prirent le parti de tenter une in- Tentative surrection. Ils remplirent les quartiers populeux ^^^^H'^^"^^ d'affiches contre la Convention. Aux Cordeliers, descordeuen. Carrier prêcha la sainte insurrection. Hébert tonna contre les voleurs et surtout contre les ambitieux. . . Les plus ardents voulaient qu'il les nommât. Il n'osa, mais Robespierre se trouva clairement déni. 22
i7d4. signé. Hébert attaqua nominativement Paré, Destournelles, ministres, traita Carnot de feuillant, Westermann de monstre. Lui aussi, d'une voix furieuse, fit appel à Tinsurrection. On déclara la patrie en danger et on jeta un voile noir sur la Déclaration des Droits de l'Homme. Le lendemain, la section de Marat, que présidait Momoro, courut à la Commune. Le prudent Pache, voyant que Paris ne s'agitait point, demeura au logis. L'insurrection était manquée. CoUot-d'Herbois, qu'elle eût porté au suprême pouvoir, le sentit mieux que tout autre. Le soir, aux Jacobins, il essaya de revenir sur ses pas. Il parla d'une agitation que chacun savait ne pas exister, invita les patriotes à s'unir pour soutenir le Comité de Salut public. Carrier essaya de pallier la conduite des Cordeliers, dit qu'il n'avait été question que d'une insurrection conditionnelle. Les Jacobins nommèrent une députation. Collot la conduisit au club des Cordeliers et parla de la nécessité de l'union entre les deux sociétés. Hébert et Ronsin essayèrent de se justifier. On se donna l'accolade; on leva le voile qui couvrait la Déclaration des Droits de l'Homme, et Collot-d'Herbois fit le lendemain, aux Jacobins, un compte-rendu où ses amis de la veille n'étaient pas épargnés. Barrère, au nom du Comité de iSalut public, avait fait le matin même du 6 mars (1 6 ventôse), un rapport à la Convention sur les conspira: tions secrètes de l'étranger. Un décret enjo^nit
aussitôt à l'accusateur public d'informer et de re- im. chercher les coupables. Fouquier-Tinville agissait. GoUot-d'Herbois, pour tourner, n'eut qu'un moment. Il n'hésita pas ; il y allait de la tête Hébert continua sa palinodie, mais Vincent, qu'une fureur permanente agitait, ne fut pas aussi prudent et laissa échapper des allusions blessantes en demandant pourquoi tous les Brissotins n'avaient pas été punis.
Saint-Just, chargé par le Comité de Salut public Rapport de faire à la Convention un rapport sur les factions desamt-just
' sur les factions
réunies, parut à la tribune le 1 3 mars (23 ventôse), de létranger. c Je viens dire sans ménagement, articula-t-il, des vérités âpres, voilées jusqu'aujourd'hui. » Il plaçait ensuite les fondateurs de la République entre l'amitié du peuple libre et la ciguë, le jour où il perdrait la liberté. Le premier auteur du complot contre la liberté était, selon lui, le gouvernement anglais, qui avait juré de corrompre la République en mettant le feu aux passions de tous les hommes ambitieux et avides, en confondant toutes nos idées de droit public, afin de donner à la France des mœurs ËU^hes. Les nobles, les étrangers, les oisifs, les orateurs vendus, étaient les instruments de cette politique. Ces contre-révolutionnaires prenaient le masque de Marat et des patriotes les plus avancés et formaient un parti, v Tout parti veut le mal dans la République fondée, » ajoutait-il. Or ce ^Mtrti existait dans Paris. Les murailles étaient cou-
im. vertes de placards. On avait parlé de massacres dans les prisons. « Toutes ces factions, disait-il en désignant les indulgents et les ultra-révolutionnaires , comme s'il eût pressenti ses ennemis futurs, paraissent se combattre pour cpie Topinion se partage entre elles; elles se rapprochent ensuite pour étouffer la liberté entre deux crimes. » Les menaces, les prophéties amères, les axiomes tranchants, tombaient de ses lèvres et semaient Feffroi. Les fonctionnaires, les magistrats eux-mêmes, étaient Tobjet de ses reproches. Après avoir dépeint le relâchement des mœurs et le débordement du luie: < Dans les départements de la Haute-Vienne et de la Corrèze, poursuivait-il, on a toujours vécu de châtaignes. Dans le département du Puy-de-Dôme, le peuple vit de pain et de légumes cuits dans rhuile. » Il frappait ensuite sur les riches et sur ces hommes à qui un pamphlet rapporte trente mille livres de rente. Il invoquait alors la Roche Tarpéienne, les mesurQs sévères, les châtiments. Comme un casuiste, il passait en revue chaque vice, la débauche, Torgueil, lambition, la gourmandise, etc., le personnifiait dans une catégorie d'individus, examinait leur conduite , remontait à la source, et trouvait la monarchie et l'étranger. « Voilà l'esprit des factions, » articulait-il ensuite, comme un démonstrateur qui a trouvé la solution d'un problème ardu. Tout ce qui s'écartait de la morale jacobine devenait crime aux yeux de ce
leurs complices.
terrible théoricien. Or, cette morale, traduite dans *'•*• le décret qu'il fit adopter immédiatement à la Convention, aboutissait à punir comme complice l'homme généreux qui donnait asile à tout individu mis hors la loi. Lorsque vers la fin de son discours Saint-Just formula cette conclusion : « Le gouvernement désormais ne pardonnera plus de crimes, » on conçoit la secrète terreur qu'il dut inspirer : là Convention se trouvait murée dans un système.
La nuit même qui précéda ce discours, Ronsin, Arrestation Vincent, Hébert, Momoro, le général Laumur, le vfq^^^Momunitionnaire Ducroquet, avaient été arrêtés. Pen- inoro,etde daht que Saint-Just parlait, on arrêtait les autres Hébertistes : Mazuel , commandant de la cavalerie révolutionnaire^ Chaumette, Clootz, Proly, le banquier Kocke, le lyonnais Leclerc, Gobel, etc. Le club des Cordeliers, décimé dans la personne de ses principaux chefs, se réunit le 1 4 mars pour apprendre leur arrestation. Une députation de la société des Amis du Peuple et de celle des Hommes li^ hreSj vint pour se concerter avec 'les Cordeliers. Mais on ne prit d'autre résolution que de se rendre chez l'accusateur public pour l'inviter à accélérer le jugement des Cordeliers arrêtés. Aux Jacobins, Billaitd-Varennes expliqua la conspiration. On y dhiti Ou feignit d'y croire. Coitthon et Robespierre ^ qcKtttè^èUt k chainbre, assistèrent à la séance des Jaecbîm lot sanctionnèrent par leur présence le dis-
de Hérault de Sechelles.
I7M. cours de Saint-Just, dont il fut fait lecture à la Société. Les Cordeliers s' étant avisés d'envoyer une députation au cénacle jacobin, furent reçus avec des paroles amères et dédaigneuses.
Arrestauon Lcs arrcstatious continuèrent. Contre ceux qu'on voulait atteindre le plus frivole prétexte suffisait, et le moindre sujet de suspicion donné par ceux à qui on ne songeait pas devenait un motif d'arrestation. Le Comité, voulant frapper tous les partis à la fois, afin de réaliser la théorie de la justice énoncée par Saint-Just, il fallait faire main basse sur tout ce qu'on pouvait prendre. La vie d'une foule d'individus allait servir à la démonstration d'une formule et assurer en même temps la dictature du Comité de Salut public. On arrêta le rédacteur de la Constitution de 1793, Hérault de Sechelles, ancien membre du Comité de Salut public. On avait trouvé chez lui un ex-commissaire des guerres destitué et qui passait pour émigré, le nommé Catus. Hérault de Sechelles et un de ses collègues de la Convention, l'ex-prètre Simond, surnommé Simond-Limon pour avoir dit qu'il fallait envoyer les détenus grossir le limon de la Loire, se rendirent à la prison, voulurent voir Catus. Tous deux furent aï'rêtés par ordre du Comité. Des soupçons fort graves et peu motivés planaient sur Hérault de Sechelles. On lui attribuait la divulgation des secrets du Comité de Salut public. On remarqua qu'il avait demandé avec les plus vives instances la mise en liberté de l' Au tri-
chien Proly. Les sections, selon l'usage après les mA. grands coups de main, vinrent féliciter la Convention.
A mesure que les prisonniers arrivaient au Lu- Les Hëbertistes xembourff, ils y étaient accueillis diversement. On , ^**p"^°°
*-' «^ du Luxembourg.
se moqua d'Hébert et de Momoro qui montraient un front consterné, désespéré. L'audace de Ronsin imposa, et on craignit l'état de fureur de Vincent. Ronsin était gai, résolu. « Qu'est-ce que tu écris, disait-il à Momoro? tout cela est inutile; ceci est un procès politique. . . Vous avez parlé, il fallait agir. . . Le temps nous vengera. Le peuple victimera les juges... J'ai un enfant que j'ai adopté, quand il sera grand, il n'oubliera pas la mort injuste de son père adoptif ; il poignardera ceux qui nous auront fait mourir. Il ne faut pour cela qu'un couteau de deux soiis... Apprêtez-vous à mourir, je jure que vous ne me verrez pas broncher. » Hébert lui ayant dit qu'il croyait la liberté perdue. — « Tu ne sais ce que tu dis, répliqua-t-il, la liberté ne peut maintenant se détruire. » Ghaumette, ridiculisé, n'osa plus quitter sa cellule. Clootz se montra courageux et ne cessa de prêcher le matérialisme à ses compagnons d'infortune. On fit bon accueil à Hérault de Sechelles et mauvais visage à Simond-Limon. Ces deux derniers ne furent point impliqués dans le procès des Hébertistes. On réserva aussi Chabot, Basire, Fabre d'Eglantine et consorts, comme la
des Hébertistes.
1794. pierre d'attente d'un second procès dans lequel on voulait diffamer les indulgents en les tuant. Procès et mort Le pfocès dcs Hébortistes fut conduit avec une rapidité qui ne laissait aucun doute sur son issue. Dans cette lutte de factions irréconciliables, on ne conservait que pour la forme l'apparence des garanties judiciaires. Une femme vendéenne et un royaliste, un voleur, Ducroquet, furent adjoints aux accusés ainsi qu'un agent secret nommé Laboureau. Cet agent n'obtint de ses co-détenus aucune révélalation royaliste. Fouquier-Tinville, dans son réquisitoire, n'en déclara pas moins que le principal but du complot hébertiste était « de rétablir le despotisme et la tyrannie, » renverser la République et ramener la monarchie. Ce grossier tissu de mensonges fut présenté au tribunal le 30 ventôse. Le procès commença le 1®' germinal (20 mars) et fut expédié en trois jours. Témoins, président, accusateur public, tous menèrent le procès avec une promptitude et une légèreté incroyables. Tous les accusés, à l'exception de l'espion Laboureau, furent condamnés à mort. La femme Quetineau, étant enceinte, obtint un sursis. On conduisit à cinq heures du soir les accusés à l'échafaud. Une foule immense remplissait les rues et les places. D^ applaudissements éclataient sur le passage des condamnés. Cette exécution ressemblait à une réjouissance publique. L'auteur du Père Duchesne était l'objet d'interpellations d'une ironie sauvage.
On oubliait les autres condamnés pour cet homme im. qui, si longtemps, avait remué dans sa feuille obscène la boue et le sang de la guillotine. Hébert était en proie à une sorte d'agonie. Cette foule hurlante, cynique, effrontée, achevait de Tépouvanter. Quand il monta les degrés de Téchafaud, une huée générale, immense, partant de toute la surface de la vaste place de la Révolution couverte de monde, salua une dernière fois celui qui allait mourh*. Ronsin resta ferme ; Clootz voulut subir le supplice le dernier. .
L'exécution de cette première fraction des Hébertistes semblait donner raison aux indulgents. Le Comité de Salut public et les Dantonnistes se trouvaient d'accord sur un point, mais à une profonde différence de doctrines morales et politiques avec Robespierre, Saint-Just et Couthon, se joignait encore une appréciation toute contraire des nécessités de la situation. Il n'y avait encore en France ni ordre, ni gouvernement. La Révolution n'était pas sauvée. Elle ne s'était pas encore imposée au monde par la consécration de la force militaire et d'une existence normale. L'esprit public, dans ces Mobilité temps de troubles et de passions effrénées, était de '*''^'^JJ^° ^' la plus extrême mobilité. Le régulateur que Robes- craintes a» pierre, Saint-Just et Couthon cherchaient dans la ^■®°**""théorie de la justice, n'était pas complet; l'eussentiis trouvé, il leur eût fallu la force pour l'imposer, la justice, sans la force, n'étant qu'une démonstra-
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I71M. tion de principe. Aussi, quand on apprit en France la mort d'Hébert et de ses principaux complices, l'opinion fit comme ces passagers efiPrayés qui, voyant la barque s'incliner sous la pression de la lame, se précipitent tous du côté opposé et risquent par leur imprudence de noyer l'équipage. Dans les départements récemment soumis, à Lyon notamment, les Jacobins craignirent une réaction royaliste. Ils se plaignirent, dirent hautement qu'on allait, comme Gaillard, les réduire au suicide ou les exposer derechef aux misères de la contre-révolution.
Situation Les fautes individuelles, le déchaînement ordi-
^® ^morr'*'* ^^^^ ^®® passions, se joignirent aux brusques oscildes Hébertistes. latious de Topiniou publique et en augmentèrent les périls. Danton et ses amis, Camille Desmoulins, Lacroix, Philippeaux, continuèrent de censurer les Comités. Peut-être n'eurent-ils pas d'abord une exacte conscience de leur situation. Les Hébertistes renversés, les indulgents devenaient au moins inutiles aux gens de la haute main, puis dangereux et pis que cela, car Danton, chef de parti, réclamant la clémence dans un temps où la France épuisée d'horreur et de pitié eût peut-être sacrifié la liberté elle-même à l'espoir d'un retour à la vie paisible, à la sécurité, aux plaisirs, Danton devenait le plus redoutable des compétiteurs. C'est en vain que, par un parti pris de farder l'histoire moderne pour l'harmoniser avec leurs doctrines, certains écrivains
oublient les lois étemelles de l'humaine nature et im. rapportent presque exclusivement aux idées ce qui est du domaine des passions. La réalité est que dans les luttes de la politique, l'ambition joue un rôle non moins décisif que le fanatisme. Dans la personne de Danton et de ses amis, Robespierre et ses partisans virent des rivaux de pouvoir au moins autant que des rivaux d'idées.
Puissant dans la Convention, Danton pouvait, le jour où il secouerait son engourdissement^ ranimer la jalousie parlementaire contre le pouvoir envahissant des Comités. Tallien présidait alors l'Assemblée, Legendre les Jacobins ; tous deux étaient partisans de Danton. La fougue irréfléchie de Philippeaux, les malices imprudentes de Camille Desmoulins, laissaient supposer que Danton agirait. En indolence de réalité, avec une indolence de géant, il se reposait sur sa force et dans cette croyance des forts que nul n'oserait l'attaquer. Le septième numéro de Camille Desmoulins, que son libraire avait refusé de publier, faisait pendant ce temps un bruit souterrain et attisait les haines. Quelques épreuves avaient circulé. On avait retenu de cette lecture, et on colportait de bouche en bouche, de terribles épigrammes contre le Comité de Sûreté générale. Petits et grands, nul n'était épargné dans cette satire. Robespierre, en latin il est vrai, était traité d'inepte; on appelait son éloquence académique du verbiage. « Pitt a dû bien rire, disait Camille Desmoulins, en
Danton.
ITM.
Confiance
imprudente de
Camille
Desmoulins.
voyant que cet homme qui l'appelait un imbécile et une bête, etc. » N'étaitrce pas rejeter l'injure à celui qu'il nommait cet homme ? Héron, agent du Comité de Sûreté générale et chargé des arrestations, armé jusqu'aux dents, entouré de satellites qu'on désignait sous le sobriquet de Héronites^ était un objet de terreur. Bourdon (de l'Oise) avait obtenu contre lui, le 20 mars, un mandat d'amener. Il avait été relâché par l'intervention de Robespierre et de Cou thon. On le disait le boule-dogue de Robespierre; en réalité, ce misérable de la plus dangereuse espèce, était l'âme damnée de Vadier. Camille Desmoulins ne dédaigna point de le clouer aux pages de son pamphlet et le qualifia d'un mot : « Ecvr meur de pavé. » Barrère, SaintJust, Vouland, Amar, Vadier, Jagot, étaient stigmatisés d'un trait plaisant ou cruel. La grosseur de la joue du peintre David devenait une éruption d'orgueil. Alarmé pour son ami, Fréron écrivit à Lucile, en lui parlant de son mari : « Dis-lui qu'il tienne un peu en bride son imagination. » Le général Brune, autre ami de Camille Desmoulins, le supplia de se modérer : « Tu te livres, lui dit-il, et tu ne sauves rien. » Camille était dans un moment d'excitation intellectuelle. Le prodigieux succès de ses numéros lui faisait supposer que la France entière partageait son opinion et ne l'abandonnerait pas. Brune insista. « N'as-tu pas entendu la voix éloquente de Philippeaux? répliqua Desmoulins; Dauton dort, mais il
se réyeillera. » Avec la confiance ordinaire des fem- im. mes pour Tenthousiasme, Lucile appuya les résolutions de son mari. Camille, joyeux, embrassa le petit Horace, son fils, et dit à Brune avec un mélange de mélancolie et de gaité : « Edamus et hibamus, cras enimmoriemur. »
Les ambitieux finissent toujours par détester ceux Haioede qu'ils ont besoin de haïr. Quiconque est un obs- ^^^ùw^^f tacle à leurs desseins leur devient aisément odieux ; contre Danton. et comme rien n'est souvent plus naïf et plus obtus que la passion, l'ambitieux découvre dans l'homme qui entrave son élévation mille vices qu'il apercevait à peine jadis. 11 se persuade aisément ensuite qu'en persécutant ou en faisant mourir ce rival, il n'obéit qu'aux pures inspirations de la vertu et à l'amour du bien public. Tel fut le travail intérieur qui se fit dans lame de nobespierre dès que les Hébertistes furent sous la main du tribunal révolutionnaire. Danton, inutile désormais, nuisible par l'opposition que ses amis faisaient aux Comités, devint bientôt à ses yeux un homme sans cœur et sans morale, une âme ingrate et noire. En un mot, tout ce qui était de nature à séparer ces deux hommes, placés aux deux pôles de l'humaine nature, se dressa entre eux. La situation nouvelle que créait la suppression des Hébertistes agit comme un révulsif sur ces deux âmes de trempe si différente. La séparation devint profonde. Chaque
filUaad- Varennes propose de faire périr Danton.
motion des Dantonnistes, chaque propos répété, commenté, acheva de les rendre irréconciliables.
Saint-Just haïssait implacablement Danton qui lui avait un jour marqué de Tétonnement de le voir, si jeune encore, montrer tant d'implacabilité. Billaud-Varennes, jadis obligé de Danton, et d'un terrorisme si radical d'ailleurs qu'il eût fait de la terreur un moyen de gouvernement éternel, suivait les indulgents de l'œil d'un chasseur qui attend le passage de la proie pour l'abattre. Le jour où ils touchèrent à la hache en voulant faire arrêter Héron, Billaud^Yarennes résolut de lancer les paroles fatales qui allaient formuler la pensée de la plupart des membres du Comité. Il pouvait compter pour auxiliaires la fureur de CoUot-d'Herbois, la peur non moins permanente de Barrère. Les plaintes des membres principaux du Comité de Sûreté générale servaient les sinistres projets de Billaud. Vadier, Amar, Youland , assaillaient de leurs récriminations le Comité de Salut public. Dans une séance secrète, la nuit du 24 mars, Billaud-Varennes articula le mot fatal. Il proposa de faire périr Danton... Robespierre bondit, a Vous voulez donc, s'écria-t-il d'un ton furieux, perdre les meilleurs-^ patriotes I » Etranges paroles I que la conduite de Robespierre rend inexplicables, à moins d'y voir un de ces mouvements spontanés qui échappent à l'homme le plus conséquent avec lui-même, ou uil de ces mots que les malheureux égarés dans ces voies
sanglantes de la politique jettent d'instinct comme im. un voile pour cacher leurs plus horribles actions. Robespierre, dit-on, consentit à abandonner Danton et ses principaux amis. Il disputa seulement, mais sans persistance, la vie de Camille Desmoulins, auquel il voulait qu'on substituât Bourdon (de l'Oise). Le Comité fut unanime, moins une voix, celle de Robert IJndet, dont une seconde délibération ne modifia point la généreuse résolution. Il dit que sa mission était de nourrir le peuple, et non de faire périr les patriotes.
Fabricius Paris, greffier du tribunal révolutionnaire, entendit par hasard, dans cette nuit mystérieuse, des paroles sinistres. Il chérissait Danton. Au point du jour, il court à Sèvres, où le grand tribun, fatigué de ces luttes sans cesse renaissantes, aimait à se reposer dans la contemplation de la nature et les délices du second mariage qu'il venait de contracter. Il écouta distraitement le rapport et les adjurations de Fabricius, et répondit : « J'aime mieux être guillotiné que guillotineur. »
Cependant ces avertissements se multipliaient. Rumeurs sinis- Sepuis les deux séances secrètes du Comité de Sa- ^ "^f ^°
^ ayerti refuse de
lut public, des propos bas et terribles circulaient fuir. sourdement. « Nous viderons bientôt ce turbot £arci, » avait dit Yadier en désignant Danton. Da- "irid laissa tomber ces mots : « Je vois bien que nous loie resterons pas vingt Montagnards à la Convention, » Le juré Yilate affectait, à l'égard de Camille
I7M. Desmoulins, des manières affectueuses, mais 80^ tant d'un repas avec Rousselin dont il ignorait les véritables sentiments, il oublia son rôle. « Il faut, dit- il, que nous ayons, sous huit jours , les tètes de Danton , Camille Desmoulins et Philippeaux. > Rousselin avait été protégé par Danton et la reconnaissance était restée intacte dans son cœur. H courut chez son bienfaiteur, le supplia de fuir, c Fuir, répondit Danton, c'est émigrer ; emporte-ton la patrie à la semelle de ses souliers? » Il ajouta , avec cette lassitude invincible qui désespérait ses amis : c Ma vie n'en vaut pas la peine... l'humanité m'ennuie. » Au fond, il ne pouvait se résoudre à croire qu'on eût l'audace de mettre la main sur un homme tel que lui. « Si Billaud, si Robespierre, si Saint-Just osent attaquer les vrais républicains, ils seront exécrés comme des tyrans. On rasera la maison de Robespierre, on y sèmera du sel, on y plantera un poteau exécrable à la vengeance du crime I tandis que de moi l'on dira que j'ai été bon fils, bon père, ami fidèle, citoyen généreux, n Cependant le Comité montrait une grande déférence envers la Convention. Les gens expérimentés dans les manœuvres parlementaires ne doutèrent plus que le Comité eût prochainement besoin d'un vote difficile à obtenir. A la même époque, Payan, créature de Robespierre, remplaça Chaumette à la Commune dans les fonctions d'agent national, signe trop certain qu'on préparait à
la mort une proie nouYelIe. Cet homme prévint un, l'acQusateur public, qui en transmit Tordre à l'exécuteur des hautes œuvres, d'avoir à ne plus inhumer les suppliciés au cimetière de la Madeleine. Trop de souvenirs déjà s'accumulaient sur ces tombes, voisines de centres populeux. La consternation gagnait les quartiers voisins.
Dans ces jours d'anxiété, des amis communs des on cherche à deux partis, des patriotes que désolaient et ef- Robespieirc^i frayaient pour eux-mêmes ces querelles fatales au i^^od. salut de la République , essayèrent de réconcilier Robespierre et Danton. Daubigny prit l'initiative de ce projet. Par ses soins, Robespierre et Danton, Fabricius Paris et quelques autres se trouvèrent réunis à la même table, chez l'ancien hôte de Robespierre, au quartier du Marais. Après le repas, Daubigny exprima sa douleur de voir les deux premiers citoyens de la République désunis. Bien que deux récits qui nous restent de cette explication n'offrent pas exactement la reproduction des mêmes . termes, il n'en résulte pas moins de ces versions que Robespierre et Danton se trouvèrent divisés dans cet entretien intime sur la même question qui les séparait au dehors : l'indulgence et la sévérité. Daubigny rapporte que Danton s'écria qu'il ne connaissait point la haine, qu'il s'étonnait de l'indifférence de Robespierre, l'attribuant aux perfides cDnsdls de Billaud-Varennes et de Saint*- Just. Il ajouta qu'^ n-ignoraît point lea projets sinistres de III. n
I7M. ces deux hommes, qu'il qualifiait de chariatans, mais qu'il connaissait leur lâcheté, et qu'il redoutait peu la haine des Comités. Il invita Robespierre à fuir ces gens d'intrigue, à se réunir aux patriotes, et à ne frapper que des coups profitables à la Repu* blique. « Pour cela, dit-il, il ne faut point guillotiner les républicains. — Qui te dit que Ton ait envoyé à la mort un innocent, répliqua Robespierre. — Qu'en dis-tu, Fabricius, pas un innoc^t n'a péri! s'écria Danton. — Mais avec ta morale et tes principes, reprit Robespierre, il n'y aurait donc jamais de coupables? — En serais-tu £àché? répliqua Danton. » Malgré l'aigreur de cet entretien, une apparente réconciliation eut lieu entre les deux tribuns, aux yeux de leurs amis émus ; mais chacun dut garder son sentiment. On remarqua notamment la froideur de Robespierre. Il sortit le premier. « Il n'y a plus un instant à perdre, dit Danton à ses amis, il faut agir. »
. Mais Danton n'agit point. Une vaine tentative de rapprochement entre les Cordeliers et les Jacobins fut essayée. Les heures, les jours s'écoulèrent. Danton vint à la Convention. U assista àlaséanoe du 30 mars (9 germinal). Il eut un moment la pei^ sée de monter à la tribune et de tenter contre ke Comités un mouvement de réaction parlementaire. La sœur de Marat le lui avait ardemment conseillé. Mais il vit l'Assemblée calme, écoutant Legendre, qui, maladroitement, dénonçait de soi-disant ios-
AT9k.
Arrestation
des Daotoouistes.
pecteurs de police qui avaient ordonné de faire disparaître les bustes de Marat et de Chalier. Robespierre causait avec Camille Desmoulins d'un air presque affectueux. Le soir même, le Comité de Salut public convoquait les Comités de Sûreté générale et de Législation, et demandait à leurs membres le secret de la délibération qui allait avoir lieu. La lecture d'un long et terrible rapport de Saint- Just suivit cet avertissement. La tête basse, le front chargé de soucis, les membres des Comités écoutèrent l'horrible réquisitoire de Saint-Just. Jamais la haine n'avait parlé un langage plus implacable et plus perfide. Vers la fin de la nuit, la lecture finit. Mornes et constem(§s, les membres des Comités posèrent sur une feuille de papier à enveloppe qui se trouvait là les signatures qui retranchaient du nombre des vivants Danton, Camille Desmoulins, Lacroix et Philippeaux. Billaud-Varennes signa le premier. Tous signèrent ensuite, sauf Lindet, qui sortit pur de cette nuit sanglante, où Carnet lui-même ternit un rayon de sa gloire.
Le soir du 30 mars, Camille Desmoulins, au mo- Les ment de se coucher, entendit un bruit d*armes sous "^"*<»°°^»'«*
' dans la pnsoo
ses fmétres. On venait en effet l'arrêter. Il em- du Luxembourg. brassa sa femme et son enfant et partit pour la prison du Luxembourg. Danton, Lacroix et Philippeaux y furent amenés également. Au moment où Lacroix entra dans le préau , il vit Hérault de Sechelles qui jouait à la galoche. Ce compagnon
d'infortune quitta sa partie et vint l'embrasser. Un prisonnier, Real, plaisanta Camille Desmoulins qui avait apporté les Nuits d'Ymng et les Médita^ lions d'Harvey. f Veux-tu donc mourir d'avance ? lui dit-il ; tiens voilà mon livre, à moi ; c'est la PtJiceUe d'Orléans. » Les nobles détenus dissimulaient mal leur joie en voyant arriver les hommes qui les premiers avaient renversé la monarchie et fondé la République. Mais Danton, avec une insouciance philosophique qui écrasait ces mesquines passions, disait : « Quand les hommes font des sottises , il faut savoir en rire... Je vous plains tous, si la raison ne revient pas : vous n'avez encore vu que des roses... Good day ! ajouta-t-il en apercevant Thomas Payne ; ce que tu as fait pour le bonheur et la liberté de ton pays, j'ai essayé de le faire pourle mien; j'ai été moins heureux, mais non pas plus coupable.. . On m'envoie à l'échafaud ; eh bien I mes amis, j'irai gaiement. » Philippeaux, ordinairement violent, était devenu très-digne et très-calme. Aussitôt qu'il fut arrivé à la prison du Luxembourg, il écrivit à sa femme ces paroles empreintes d'un noble caractère : « Je te conjure, ma tendre et vertueuse amie, de soutenir le coup qui nous frappe avec autant de calme et de sécurité que j'en éprouve. •• La cause qui m'a procuré cet acte de vengeance ào^^ élever et agrandir nos âmes. Sois digne d'elle et ^^ moi, en repoussant toute atteinte de douleur ^ d'accablement. Il est beau de souf&ir pour la Rép^^
blique et le bonheur du peuple. Je te salue et te 1794. presse contre mon cœur. »
Le bruit de l'arrestation de Danton et de ses Discussion amis avait aussitôt circulé dans Paris consterné. ^ ^* con^en^on
sur
On se demandait où s'arrêterait la fureur des fac- rarrestauon des tiens. Dès que la séance de la Convention fut ou- ^°°'* verte, Delmas proposa d'appeler sur le champ les représentants du peuple membres des Comités. Legendre, ami de Danton, s'élance à la tribune : « Quatre membres de cette assemblée sont arrêtés de cette nuit, s'écrie-t-il. Danton en est un; j'ignore le nom des autres. . . Je viens demander qu'ils soient traduits à la barre, absous ou accusés par nous... Citoyens, je ne suis que le fruit du génie de la liberté... N'attendez de moi que l'explosion d'un sentiment... Je le déclare, je crois Danton aussi pur que moi. » Les partisans des Comités l'interrompirent. Le Dantonniste Tallien qui présidait lui maintint la parole. « J'ai le droit de craindre, poursuivit Legendre, que des haines particulières et des passions individuelles n'arrachent à la liberté des hommes qui lui ont rendu les plus grands services... Je demande que les détenus soient mandés et entendus. Fayau combattit cette motion et donna le temps à Robespierre d'arriver. « Au trouble , depuis longtemps inconnu, qui règne dans cette assemblée, dit-il, aux agitations qu'ont produites les premières paroles de celui qui a parlé avant le dernier opinant, il est aisé de s'apercevoir, en effet,
a5ê Hl?n»E DB SOIXAXTE AKS
I7M qu'il s'agit ici d'un grand intérêt; qu'il s'aide saToir aujourd'hui si quelques hommes doÎYC&t remporter sur la patrie. • Où les Comités de Salat public et de Sûreté générale étaioDt seuls en eause,
m n m n Bobespierre faisait intervenir la Patrie. « Quel est donc, poursuiTit-il , œ changement qui paraît se manifester dans les principes des membres de c^ assemblée , de ceux surtout qui siègent dans m côté qui s'honore d' avoir été l'asile des plus intrépides défenseurs de la liberté. Pourquoi une doctrine qui paraissait naguère criminelle et méprisable, est -elle reproduite aujourd'hui ? Pourquoi cette motion, rejetée quand elle fut proposée par Danton pour Basire, Chabot et Fabre d'Eglantine, a-trdle été accueillie tout à l'heure par une portion des membres de cette assemblée ? Pourquoi ? pa^ ce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intérêt du peuple français. »
Il développait ce thème si facile, montrait la France sanctionnant les actes de la Convention, et feignait ainsi d'oublier tant de révoltes qu'il avait fallu comprimer par la terreur. 11 insultait les victimes, associait Danton à Chabot, suppliait l'Assemblée de briser cette idole pourrie; il le représentait comme le chef d'un groupe d'intrigants associés pour arriver à la fortune et au pouvoir. H s'efforçait en même temps de démontrer à cette Convention, que le Comité décimait et tenait en tu-
telle , qu'elle était libre, et dénonçait comme coupable (juiconque tremblait. On avait voulu lui inspirer des terreurs; on lui avait représenté que la mort de Danton entraînait la sienne. « Que m'importent les dangers, s'écriait-il. Ma vie est à la patrie; mon cœur est exempt de crainte ; et si je mourais ee serait sans reproche et sans ignominie. » C4omme on applaudissait à ces paroles d'une habileté profonde, mais odieuse, il rappela qu'il avait sacrifié ses amis Petion, Roland. « Danton veut prendre leur place, dit-il; il n'est plus à mes yeux qu'un ennemi de la patrie... Le nombre des coupables
n'est pas si grand Il n'est pas si grand le
nombre des coupables .. i ajoutait-il encore. Et il associait aux prétendus conspirateurs ceux qui les défendaient, les menaçant ainsi d'un même sort.
Legendre terrifié s'excusa. Barrère défendit les Comités du reproche de dictature , rappela qu'ils étaient amovibles. Saint-Just parut alors à la tri- oantonnistet bune, et, de cette voix monotone et funèbre dont il accentuait ses discours, il dit : « La Révolution est dans le peuple et non pas dans la renommée de quelques personnages. Cette idée vraie est la source de la justice et de l'égalité dans un Etat libre. Elle est la garantie du simple contre les hommes artificieux qui s'érigent en quelque sorte en patriciens par leur audace et leur impunité. Il y a quelque chose de terrible dans l'amour sacré de la patrie; il est tellement exclusif qu'il immole tout
Rapport
de Saint-Just
sur les
mL stSLDS pitié, sans frayeur^ sans respect huTnaio, à l'intérêt public. Il précipite Manlins, il immole ses afTectioDs privées; il entraine Regulnsà Carthage, jette un Romain dans un abîme, et met Marat au Panthéon , victime de son dévouement. *» Comme Robespierre, il & efforçait d'inspirer à laComeotion le conrage du suicide, lui laissant espérer que ce sacrifice serait le dernier. Le reste de ce rapport, communiqué aux Comités dans la nuit où la mort de Danton et de ses amis avait été décidée^ passait en revue Tbistoire des factions depuis le commencement de la RévolittioD, établissait entre elles, selon l'art et la coutume des accusations, une sorte de solidarité. Mêlant enfin, avec autant de perfidie que de haine, les innocents aux coupables, les concussionnaires et les escrocs aux hommes probes, il confondait Chabot, Clootz , les frères Frey, le bacquier Kocke, Chanmette, Fabre d'Fglantrne, Danton^ Lacroix, Hérault de Sechelles, Camille Desmoulins, Philippeaux , Luillier» Des conjectures, des soupçons, des convictions morales, si Von veol, formaient la trame de ce rapport; mais nul fait positif n'était articulé* Contre Danton il laissa déborder un tel flot de baine, qu*on s'étonne qu'un cœur de vingt-cinq ans ait pu contenir tant de détestables sentiments. Le fanatisme est la seule et triste excuse de ces misérables grands hommes qui, dans la France victorieuse et la République fondée, persistèrent dans le vain espoir de réaliser
l'utopie d'une démocratie idéale , remplacèrent la im. terreur révolutionnaire par la terreur de la justice, et maintinrent debout l'échafaud quand la France épuisée d'horreur n'en pouvait plus même supporter la vue. Et qu'était donc cette théorie de la vertu et de la sainte justice, si souvent invoquée, lorsque dans le décret que SainIrJust proposa à la Convention après la lecture de son sinistre rapport, on lit cette accusation odieuse et indigne accolée aux noms des Dantonnistes : « Prévenus d'avoir trempé dans la conspiration tendante à rétablir la monarchie I » Âh ! quand Saint-Just dit à la fin de son rapport : « On ne fait point des républiques avec des ménagements , mais avec la rigueur farouche, la rigueur inflexible envers tous ceux qui ont trahi; » comment sa conscience ne lui cria-t-elle point : On ne fait point de républiques avec des mensonges, qui insultent à la pudeur et au bon sens populaire 1 La grandeur et la sincérité de la foi absolvent-elles de pareils moyens ?
La Convention plia sous la parole des deux tyrans u conTention qui lui demandaient son sanc et sa doire au nom J^^^
^ o o d'accusation
de la morale et delà vertu, et livra la vie de ses Danton, camiiie membres les plus illustres. D^uiina,
*^ Lacroix
Quand cet acte fut communiqué aux détenus, etphuippeaux. Camille Desmoulins entra en fureur, Philippeaux leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de tant d'iniquités, Danton rit à la mort, et dit à Lacroix : « Il faut tâcher d'émouvoir le peu-
im. pie. n Plus calme, Camille Desmoulins écrivit à sa
Lettit» femme des lettres gui resteront comme un des mode Camille ^
Desmoiiiiiis àia numouts Ics plus touchauts de cet époque^ dans la *°*™** quelle débordèrent toutes les sources du pathétique. « Ma cher Lucile, ma Yesta, mon ange, ma destinée ramène dans ma prison mes yeux sur ce jardin où je passai huit années de ma vie à te voir. Un coin de vue sur le Luxembourg me rappelle une foule de souvenirs de nos amours. Je suis au secret, mais je n'ai jamais été par la pensée, par Timagination, presque par le toucher, plus près de toi, de ta mère, de mon petit Horace... Ma justification est tout entière dans mes huit volumes républicains. C'est un bon oreiller sur lequel ma conscience s'endort dans l'attente du tribunal et de la postérité. .. J'ai besoin de me persuader qu'il y a un Dieu plus juste, et que je ne puis manquer de te revoir... Je ne puis pas vous embrasser y mais aux larmes' que je verse, il me semble que je vous tiens encore contre mon sçin. » Dans la même joo^ née il lui écrivit une seconde lettre. « Le âét, disaitil, a eu pitié de mon innocence, il m'a eâvojé un Lettre sougc OÙ jo VOUS ai VUS tous. » Philippeaux écrivit
de pbiuppeaaz. ^ussi, mais daus un langage plus ferme et moins tendre. « Porcia et Cornélie, dit-il à sa femme, doivent être tes modèles, comme j'ai toujours invoqué l'âme de Brutus et celle de Caton. Je laisse auprès de toi une tige précieuse, digne de la République; tu te dois tout entière à l'éducation de cei
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être intéressant. Communique-lui ton âme et la mienne; les exemples de son père le porteront à la vertu. Quand il aéra d'un âge à pouvoir s^élever aux idées sublimes, pénètre-le du sentiment de TEtre suprême et de Timmortalité de Tâme, Ce dogme consolateur est le seul refuge de la liberté flétrie et opprimée. J'espère qu'alors la République sera bien affermie; car je la crois impérissable, malgré tontes les horreurs dont on la souille. »» Ces mots résumaient les croyances de la Révolution.
Camille Desmoulins écrivit une troisième et dernière lettre à Lucile, mais un tel miracle de douleur et de grâce émane de ces derniers feuillets de sa vie, qu'à peine peut-on se résoudre à en détacher quelques fragments et à en mutiler Tensemble. — « Un sommeil bienfaisant a suspendu mes maux, écrivait rinfortuné. On est libre quand on dortj on n'a point le sentiment de sa captivité. Le ciel a eu pitié de moi. Il n'y a qu'un moment je te voyais en songe, je vous embrassais tour à tour,.. Je me suis retrouvé dans mon cachot. Il faisait un peu de jour.,. La pensée de ma solitude^ les affreux barux, les verroux qui me séparent de toi^ ont aincu toute ma fermeté dMme. J'ai fondu en armes ou plutôt j'ai sangloté en criant dans mon mheau : Lucile I Lu^^^^ma chère laicile où«»> *< loi le» b^fl^^^B^' ^yjieno^u^
tip^
I7M. ments qu'on dirait échappés à la plume d'un amaat de vingt ans. Il a de sa fenêtre aperçu la mère de sa. femme dans le jardin du Luxembourg : « Un mouvement machinal m'a jeté à genoux contre les bar-^ reaux, » dit-il. Plus loin, parlant du messager qui porte ses lettres à sa femme : « Ma chère Lucila, me Yoilà revenu au temps de mes premières amou» , où quelqu'un m'intéressait par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t'a porté ma lettre fut revenu : Eh bien 1 vous l'avez vue ? lui dis-je.. . Je me surprenais à le regarder comme s'il fût resté sur ses habits quelque chose de toi. » Il parlait ensuite de ceux de ses compagnons de prison qu'il avait aperçus avant qu'on le mît au secret. Puis songeant à la trahison de Robespierre: € Si c'était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si durement, mais mes collègues 1... On m'appelle... Dans ce moment les commissaires du tribunal révolutionnaire viennent de m'interroger. Il ne me fut fait que cette question : Si j'avais conspiré contre la République. Quelle dérision !... Adieu, ma Lucile, ma chère Lolotte... Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de l'ingratitude des hommes... Je meurs à trente-quatre ans... ma chère Lucile, j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père et quelques personnes selon notre cœur, un Otaïti. J'avais rêvé une république que tout le monde aurait ado-
rée... Vis pour mon Horace, parle-lui de moi, tu itm. lui diras que je l'aurais bien aimé... Je te reverrai \xn jour , ô Lucile I ô Ânette ! ( nom de madame Duplessis) Sensible comme je l'étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un grand malheur ?... Adieu Loulou; adieu ma vie, adieu mon âme, ma divinité sur la terre 1. . . Adieu, Lucile, ma Lucile 1 ma chère Lucile ! Adieu Horace, Anette, Adèle (nom de Lucile) ! Adieu, mon père ' Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile ! Je la vois, ma bien-aimée 1 ma Lucile ! Mes inains liées t'embrassent, et ma tête séparée repose encore sur toi ses yeux mourants. »
Cette lettre déchirante, tua Lucile en lui faisant Désespoir de commettre et dire mille imprudences. Elle n'avait plus d'amis ou du moins ils ne pouvaient agir. Le général Dillon était aussi en prison au Luxembourg ; Fréron restait immobile, paralysé par la crainte. Elle écrivit à Robespierre, mais cette lettre ne fut pas envoyée. Madame Danton, qu'elle voulait entraîner chez Robespierre, refusa de demander une grâce à l'ennemi de son mari. Ne pouvant décider Legendre à poignarder Robespierre et à soulever le peuple, elle fit passer un avis à Dillon, lui disant qu'on organisait un nouveau Septembre. Dillon médita une révolte. Mais ce soldat imprudent, qui bu* vait tout le temps qu'il ne passait pas à jouer, s'ouvrit à un certain LaQotte, ancien fonctionnaire de la République, qui, pour sauver sa tête, le trahit.
Lucile DesmouliDfl.
366 HISTOmB DE SOIXANTE ANS
I7M. Saint-Just se fit de ce complot de prison un moyen pour précipiter l'issue du procès.
L'heure du jugement approchait. Les prisonniers mis au secret, sauf Hérault de Sechelles et Simond, ne savaient même pas l'intérêt qu'ils inspiraient. Camille découvrit une fente à son cachot et entendit gémir un prisonnier malade. C'était Fabre d'Eglantine. Quand Camille Desmoulins lui eut dit son nom : « mon Dieu ! s'écria-t-il, toi, ici I La contrerévolution est donc faite I » Fabre était tourmenté au milieu de son mal de la perte d'une comédie en cinq actes qu'il craignait que Billaud-Yarennes, qui jadis s'était occupé de pièces de théâtre, ne lui dérobât. On avait dû transférer à l'avance Chabot à l'infirmerie de la Conciergerie. Il avait pris du sublimé corrosif, mais les cris que lui arracha la souffrance donnèrent l'éveil. On lui administra du eoDr tre-poison. Cet homme, voleur et* débauché, était pourtant capable d'amitié. Au milieu de ses souffrances, il ne cessait de répéter : « Pauvre Basire, qu'as-tu fait? »
D&DtoD à Danton, Camille, Fabre et Lacroix, furent trans-
férés à la Conciergerie dans la nuit du 1 au 2 ayril (1 2 au 1 3 germinal). Dans son cachot, voisin de celui de Westermann, Danton parlait à haute voix» mêlant de grandes paroles à des propos cyniques. « C'est à pareil jour, disait-il, que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire; mais j'en demande pardon à Dieu et aux hommes : ce n'était pas pour
la Conciergtrie.
qu'il fût le fléau de rhumanité. » Reportant sa «m. pensée sur la situation : « Je laisse tout, dit-il, dans un gâchis épouvantable : il n'y en a pas un qui s'entende en gouvernement. . . Si je laissais ma virilité à Robespierre et mes jambes à Gouthon, ça pourrait encore aller quelque temps au Comité de Salut public. » Il ajouta d'autres paroles plus instractives encore pour quiconque veut porter un jugement impartial sur cette terrible époque. « Ce sont tous des frères Caïn, dit-il ; Brissot m'aurait fait guillotiner comme Robespierre... Dans les révolutions, l'autorité reste aux plus scélérats. » Et comme conclusion à ces amères pensées : c II vaut mieux être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes. .. les f. . . bêtes ! ils crieront vive la République en me voyant passer. » Les riants tableaux delà nature, les arbres, la campagne, et sans doute aussi le souvenir de sa jeune épouse alors au dernier terme d'une grossesse dont il ne devait pas Voir le fruit, se mêlaient à ces dernières pensées du tribun prisonnier.
L'inique et odieux tribunal qui allait juger les procès de» Bantonnistes commença, dit-on, par violer la loi en Danionnistes. choisissant les jurés au lieu de les tirer au sort. Il désigna ceux qu'on nommait les solides : Trinchard, Fauve ty. Desboisseaux, Souberbielle, Brochet, Prieur, Aubry, Châtelet, Didier, Vilate, Laporte, Gauthier, Duplay, Lumière, Renard, Renau- ^n, le peintre Topino-Lebrim, Ganney, un ancien
17M. marquis, Leroy de Montflabert, surnommé Di
Août. Les accusés furent Chabot, Basire, Fabzxr d'Eglantine, Lacroix, Danton, Delaunay (d'Ângera^ Hérault de Sechelles, Camille Desmoulins, 6usmâ.z) espagnol, Deiderichsen, danois, Philippeaux, d'Es-' pagnac, Junius et Emmanuel Frey , prussiens, Westermann, Julien (de Toulouse). Ce dernier était en fuite. Luillier fut rayé du nombre des accusés. Basire n'avait que vingt-neuf ans, Camille trente-trois, Danton et Hérault de Sechelles trente-quatre, et Westermann quarante. Selon le système de Robespierre, qui consistait à perdre ses adversaires en les accusant de vol et de conspiration avec l'étranger, des étrangers et des voleurs furent mêlés aux Dantonnistes. De l'affaire de Chabot on fit un complot financier ourdi par les ennemis de la France pour corrompre un à un les conventionnels capables de se laisser séduire, les compromettre, et les avilir aux yeux du monde entier. L'accusateur public soutint ce thème absurde. Quoique le faux imputé à Fabre d'Eglantine ne fût point son œuvre, l'accusation s'en fit une arme contre lui. Fouquier-Tinville représenta Hérault de Sechelles, Camille Desmoulins, Lacroix, Danton, Basire, comme complices de Chabot, d'Espagnac, etc., et le nœud de cette prétendue intrigue fut rattaché à Dumouriez. Selon l'expression de Riouffe, Danton et son parti étaient e5camotés par Robespierre. On adjoignit à Fouquier, dont on se défiait peut-être, un coa(^uteur, Fleu-
riot, futur maire de Paris. A onze heures on introduisit les accusés. La foule était immense et débordait au dehors jusqu'aux quais. Fabricius Paris, greffier du tribunal, eut le courage d aller, sous les jeux du public et des juges, embrasser Danton. On ne produisit point de pièces. Un seul témoin. Camion, fut entendu. Il parla contre d'Espagnac. Irrité par la ôontradiction, il eut le tort bien grave d'ajouter qu'il ni'était pas possible que Fabre se fût imaginé en signant qu'il ne s'agissait que d'un projet de décret. Mais il rendit hommage au patriotisme de Danton, Desmoulins et Philippeaux. Chabot disputa sa vie, fit valoir lâchement sa qualité de révélateur; Delaunay nia ; Basire protesta de son innocence, Hérault se montra noble et calme. On l'accusa d'être un agent secret de l'ennemi. L'accusation fut encore plus vague contre Philippeaux. Lacroix fut interrogé sur sa mission en Belgique. Le général Miaczinski l'avait, avant de monter à l'échafaud, dénoncé comme concussionnaire. Lacroix nia, donna des explications satisfaisantes sur les faits dont on s'était servi pour le perdre. Quant à la question politique, il invoqua le témoignage de quelques-uns de ses collègues de la Convention.
Jusqu'alors le président avait éparpillé en quelque sorte son interrogatoire sur les divers accusés. L'attention partagée se lassait. Danton la fixa bientôt d'une manière victorieuse. Interrogé sur ses nom, âge et demeure, il répondit : « Je suis banni, ti
4m. ton, j'ai trente-cinq ans. Ma demeure sera demaio le néant; mon nom restera au Panthéon de Thistoire. » Camille Desmoulins dit ensuite : « J'ai trente-trois ans ; l'âge du sans-culotte Jésus. » De» que Danton eut pris la parole, il parla presque constamment , et pourtant c'est à peine s'il nous reste deux ou trois pages de cette défense dont la foudroyante éloquence atterra le tribunal et provoqua dans l'auditoire une agitation redoutable. Nonseulement les formes sacrées de la justice furent méprisées dans cet odieux procès, mais encore l'histoire elle-même fut mutilée dans sa source. Le compte-rendu , rédigé par Cofi&nhal , imprimé par Nicolas, est tellement tronqué, que la première et la seconde séance sont confondues ; et telle est l'horreur qu'inspire ce double attentat contre la justice et l'histoire, que les hommes politiques, les magistrats et les jurés qui provoquèrent ce procès, apparaissent un moment à l'esprit comme des scélérats si couYaincus de leur propre infamie qu'ils redoutèrent même le jugement de la postérité. Défense Accusé d'avoir favorisé Dumouriez et d'avoir
de Danton, avcc lui tcuté de détruire le gouvernement républicain et de rétablir la royauté, Danton, de cet accent qui remuait si profondément l'âme des foules, répondit : <K Ma voix, qui tant de fois s'est fait entendre pour la cause du peuple, pour appuyer et défendre ses intérêts, n'aura pas de peine à repousser la calomnie. Les lâches qui me calomnient oseraient-
ils m'attaqiier en fâce? Qu'ils se montrent, et bien- «m. tôt je les couvrirai eux-mêmes de Tignominie, de Topprobre qui les caractérisent 1 Je Tai dit et je le répète : mon domicile est bientôt dans le néant, et mon nom au Panthéon I... Ma tête est la; elle répcHid de tout ! La vie m'est à charge^ il me tarde d'en être délivré!... » Le président Herman Tinterrompit, et d'un ton calme, bien facile a garder lorsqu'il s'agit de la vie d'un autre : « Danton, l'audace est le propre du crime , et le sang-froid est celui de l'innocence. — L'audace individuelle est sans doute réprimable, répliqua Danton, et jamais elle ne put m'être reprochée ; mais l'audace nationale dont j'ai tant de fois donné l'exemple, dont j'ai tant de fois servi la chose publique, ce genre d'audace m'est permis; il est même nécessaire en Révolution, et c'est de cette audace dont je m'honore. Lorsque je me vois si grièvement, si injustement inculpé, suis-je le maître de commander au sentiment d'indignation qui me soulève contre mes détracteurs? Est-ce d'un révolutionnaire comme moi, aussi fortement prononcé, qu'il faut attendre mie défense froide? Les hommes de ma trempe sont impayables, c'est sur leur front qu'est imprimé, en fau*actères ineffaçables, le sceau de la liberté, le géme républicain; et c'est moi que l'on accuse d'avoir irampé aux pieds de vils despotes, d'avoir toujours été contraire au parti de la liberté, d'avoir conspiré avec Mirabeau et Dumouriez ! et c'est moi que l'on
47M. somme de répondre à la justice inévitable, inflexible I... Et toi, Saint-Just, tu répondras à la postérité de la diffamation lancée contre le meilleur ami du peuple, contre son plus ardent défenseur!.,. En parcourant cette liste d'horreur, je sens toute mon existence frémir. » Herman l'interrompant encore lui cita l'exemple de Marat qui s'était justifié, et le lui proposa pour modèle. « Je vais donc, répliqua Danton, descendre à ma justification ; je vais suivre le plan de défense adopté par Saint-Just. Moi, yendu à Mirabeau, à d'Orléans, à Dumouriez I Moi! le partisan des royalistes et de la royauté!... A-ton donc oublié que j'ai été nommé administrateur contradictoirement avec tous les contre-révolutionnaires qui m'exécraient? Des intelligences de ma part avec Mirabeau ! Mais tout le monde sait que j'ai combattu Mirabeau, que j'ai contrarié tous ses projets, toutes les fois que je les ai crus funestes à à la liberté. Me taisais-je sur le compte de Mirabeau lorsque je défendais Marat attaqué par cet homme altier? Ne faisais-je pas plus qu'on n'avait droit d'attendre d'un citoyen ordinaire. Ne me suis-je pas montré lorsqu'on voulait soustraire le tyran en le traînant à Saint-Cloud ? N'ai-je point fait afficher au district des Gordeliers la nécessité de s'insurger ? J'ai toute la plénitude de ma tête lorsque je provoque mes accusateurs, lorsque je demande à me mesurer avec eux... Qu'on me les produise, et je les replonge dans le néant, dont ils
n'auraient jamais dû sortir 1 . . . Vils imposteurs^ pa- itm. raissez, et je vais vous arracher le masque qui vous dérobe à la vindicte publique !. .. » Interrompu une troisième fois par Herman, qui l'engageait à parler au jury un langage qu'il pût entendre, Danton répliqua fièrement : « Un accusé comme moi connaît les mots et les choses, répond devant le jury, mais ne lui parle pas; je me défends, et ne calomnie point. »
. Abordant ensuite quelques points de détail , Danton rappela l'horreur qu'il inspirait aux ennemis de la Révolution, son indépendance vis-à-vis de Mirabeau, son opposition au voyage du roi à Saint- Qoud, et tant d'autres actes qui montraient dans toute sa nudité l'impudeur de l'accusation portée contre lui d'avoir tenté de rétaJblir la royauté. « Dans le temps où la puissance royale était encore le plus redoutable, poursuivit-il, je proposai la loi de Valerius Publicola, qui permettait de tuer un homme sur la responsabilité de sa tète. J'ai dénoncé Louvet ; j'ai défendu les sociétés populaires au péril de ma vie, et même dans un moment où les patriotes étaient en très-petit nombre. » On lui reprocha d'être allé en Angleterre; il rappela que Marat avait deux fois passé le détroit. Il offrit de justifier de ses dépenses au pouvoir. Un juré lui demanda pour quelle raison Dumouriez n'avait point poursuivi les Prussiens. Il répondit qu'il ne se mêlait de la guerre qu'au point de vue politique, qu'il avait
im. d'ailleurs dénoncé Dumouriez dès qu'il pressentît sa trahison.
La fausseté, l'hypocrisie des accusations dontîi était l'objet, lui arrachaient par instants de tels mouvements d'indignation que sa' voix, par lafen^ Emouon tro ouvcrtc, fut cnteudue de la foule. Du dehors ^"1 ^"^<S*^u^ ^ ^^^ dedans les applaudissements éclatèrent. Her— de Danton, mau , cfitayé , lui retira la parole, sous prétexté qu'il était fatigué , et qu'il fallait que chaque accusé parlât à son tour. Sur la promesse que la parole lui serait rendue, Danton consentit à se taire. C'était une manœuvre pour disséminer l'intérêt qu'inspiraient Danton, Camille Desmoulins et Philippeaux. Les séances commençaient fort tard. On espérait gagner du temps, et au bout de trois jours demander au docile jury s'il se trouvait suffi- Les accusés sammcut éclairé. Lacroix, Danton, Camille Des-
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l'audition des moulius, Philippcaux, insistèrent pour qu'on entémoins. tendît les seize témoins qu'ils désignaient dans la Convention. « Il est temps, répondit Fouquier-Tinville, de faire cesser cette lutte, tout à la fcris scandaleuse et pour le tribunal et pour tous ceux qui vous entendent ; je vais écrire à la Convention pour connaître son vœu ; il sera bien exactement suivi. » Amar, Vouland, Vadier, David, et d'autres membres du Comité de Sûreté générale ne quittaient , point le tribunal. Ils faisaient du zèle aux yeux du Comité de Salut public, allaient, venaient, s'agitaient, parlaient aux juges et aux jurés. En voyant
l'insistance des accusés à réclamer l'audition des «tm. irémoins, ilsitaient blêmes de fureur et d'effroi. Le lendemain, qui était le troisième jour, Danton put 1 peine parler. On interrogea Westermann et Luilier, adjoints tardivement à cet étrange procès. Philippeaux, interrogé ensuite, répondit nobleooent : « Il vous est permis de me faire périr, mais ai'outrager, je vous le défends! » Le 14 germinal, Pouquier, effrayé de sa responsabilité, s'était rendu le soir au Comité de Salut public et lui avait fait part de son embarras, attendu que la loi accordait aux accusés le droit de citer des témoins. Billaud- Varennes et SaintJust répondirent à Fouquier par des menaces qui équivalaient au plus impérieux des ordres. Les jurés, instruits de cette démarche, considérèrent désormais le procès comme une mesure et se prirent pour des hommes d'Etat. L'un d'eux. Prieur, insultant à ses victimes, passait le temps des audiences à dessiner la caricature des accusés. Le 15, Danton et ses co-accusés, protestèrent avec une énergie croissante contre le refus d'entendre leurs témoins. Ils menacèrent d'en appeler au peuple lui-même. Herman essayait en vain d'imposer silence à Danton. « N'entendez-vous pas la sonnette? s'écria le président. — La voix d'un homme qui défend sa vie, répliqua Danton, doit vaincre le bruit de ta sonnette. » Fouquier-Tinville, Fleuriot, le tribunal entier étaient anéantis devant de tels hommes. Pour apaiser le tumulte
I7M. Fouquiep écrivit aux Comités la lettre suivante dont il donna communication aux accusés et qui ne souleva aucune objection de leur part.
Lettre « Citoycus représentants, un orage terrible
^^-nnvmT' gronde depuis que la séance est commencée; les aux Comités de accusés, cu forceués, réclament Taudition des té- "j^g ^ moins à décharge, des citoyens députés Simon, Surveillance Courtois, Laiguclot, Frérou, Panis, Lindet, Calon,
fféuérale
Merlin ( de Douai ) , Gossuin , Legendre , Robert Lindet, Robin, Goupilleau (de Montaigu), Lecointre (de Versailles), Brival et Merlin (de Thionville). Ils en appellent au peuple du refus qu'ils prétendent éprouver; malgré la fermeté du président et du tribunal entier, leurs réclamations multipliées troublent la séance, et ils annoncent hautement qu'ils ne se tairont pas que leurs témoins ne soient entendus, sans un décret. Nous vous invitons à nous tracer définitivement notre règle de conduite sur cette réclamation. Tordre judiciaire ne nous fournissant aucun moyen de motiver ce refus. »
Cette démarche était-elle convenue ? Cachait^lle un piège pour fournir aux Comités le moyen d'arracher à la Convention trompée un décret qui mît les accusés hors des débats? Fouquier s'en est défendu quand il vint à son tour expier le crime d'avoir servi d'instrument à tant d'iniquités.
Selon lui, l'horreur de cette abominable supercherie retombe sur Saint-Just. Il demeure avéré qu^ Saint-Just et Billaud-Varennes coururent aussitôt à
la Convention . Au moment où ils entraient, deux dé- mk, légués de la ville de Cette, à qui l'excès de la sottise donnait l'air de deux terribles railleurs, articulaient ces mots : « Législateurs, mettez la mort à Tordre du jour. » Tous deux furent chassés; mais aussitôt Saint-Just parut à la tribune et donna par ses paroles raison à cette motion sanguinaire. Le peu de odieux artifice mots qu'il prononça laissera sur sa mémoire le ^®
1 * I 1 1 n SainWust.
stigmate du crime. Par le plus odieux des artifices, il ne lut point la lettre d'Herman et de Fouquier-Tin ville, en altéra le sens, c L'accusateur public du tribunal révolutionnaire a mandé, dit-il, que la révolte des coupables avait fait suspendre les débats de la justice jusqu'à ce que la Convention ait pris des 'mesures. Vous avez échappé au danger le plus grand qui ait jamais menacé la liberté : maintenant tous les complices sont découverts... »
A l'aide de la dénonciation de Laflotte sur le complot de Dillon et de quelques détenus du Luxembourg, il établit une connexité entre cet acte et la prétendue révolte des accusés. Billaud-Varennes St lire à l'appui une lettre de l'administrateur de [>olice aux Comités. Le projet de Dillon et de Si- Q^ond y était exposé, et Laflotte en attestait l'authenticité. Sous l'impression de cette lecture, la ^^^^^
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Convention vota le décret que lui proposait Saint- contre ïust. Ce décret ne répondait point à la question de ^^ **^"*^* "^"^
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Fouquier relative aux témoins réclamés par les ac- à u justice.
I7M. cusés. 11 contenait seulement une invitation au tribunal révolutionnaire de faire respecter son autorité et de mettre sur le champ hors des débats tout prévenu qui insulterait à la justice nationale (1). La femme de Philippeaux demanda sur ces entrefaites à être admise en suppliante à la barre de FÂssemblée. Billaud-Varennes voulait qu'on l'admît pour la confondre. Robespierre s'y opposa, rappelant que la Convention n'avait jamais reçu les parents des conspirateurs.
Pendant ce temps, Amar et Vouland, armés du décret de la Convention, couraient au tribunal. « Nous les tenons, les scélérats ! » dit Vouland à Fabricius Paris. Ils envoyèrent appeler Fouquier. « Voilà ce que tu demandes, » lui dit Amar; c Voilà de quoi vous mettre à votre aise, » ajouta Vouland. «Ma foi nous en avioi^s besoin, » répondit en souriant Fouquier^Tin ville (2).
Fureur H rentre aussitôt dans la salle d'audience, donne
et indignation ^ecturc du décrct et de la déclaration de Laflotte.
des accusés.
Un frémissement d'horreur parcourt les bancs des accusés. « Les scélérats , s'écrie Camille Desmoulins, non contents de m'assassiner, ils veulent encore assassiner ma femme ! » Danton aperçut deN rière le fauteuil des juges, à une lucarne de l'imprimerie de Nicolas, les visages des membres du
(1) Décret de la Convention du 4 avril (45 germinal) 1791. {%) Audience du tribunal révolutionnaire du 4 8 germinal, procès de Fouquier-Tinville.
Comité de Sûreté générale. « Voyez ces lâches as- itm. sassins, dit-il en les montrant du doigt, ils nous suivront jusque dans la mort 1 » Les accusés réclamaient la parole pour démontrer Tabsurdité de la conspiration dont on les disait complices. L'auditoire, indigné de tant d'iniquité, murmurait. Her^ man effrayé leva la séance.
Le lendemain 6 mai (1 6 germinal) dès le matin, les Comités, juges et jurés résolurent d'en finir. A peine la séance était-elle ouverte, que le président posa au jury la question d'usage. Le jury demanda à se retirer dans la salle de ses délibérations. La surprise des accusés fut égale à leur fureur. On n'avait pas même interrogé plusieurs d'entre eux. Il n'y avait eu ni défense, ni pièces produites, ni auditions des témoins appelés par les accusés, c Nous allons être jugés sans être entendus ! s'écriaient-ilsj; à quoi bon délibérer ?. . Nous avons assez vécu pour dormir dans le sein de la gloire ! » Indignés , exaspérés , ils insultèrent ce tribunal exécrable. « Voici la dictature ! s'écria Danton. Je vois de grands malheurs fondre sur la patrie...» Camille Desmoulins déchira sa défense écrite, la froissa et la lança au front de ces misérables juges. On entraîna les accusés, et leur juge- jugement ment, que Nicolas avait le matin même imprimé «^co^^^i^mnatio d'avance , ne leur fut pas même lu à l'audience. Dantonnistes. Les jurés rentrèrent bientôt. Les uns semblaient abattus, les autres furieux avaient l'air de for-
47M. cenés. L'un de ces derniers, Trinchard, agitant le bras avec rage, s'écriait : « Les scélérats vont périr 1 » Le greffier Wolf se rendit à la Conciergerie pour lire aux condamnés leur jugement. A Tendroit où il citait l'article de la loi qui leur était appliqué, ils n'en voulurent plus entendre davantage. « Peu nous importe, s'écrièrenirils, avec quelle arme on nous assassine. — On nous immole, s'écria Danton , à l'ambition de quelques lâches brigands... mais il ne jouiront pas longtemps du fruit de leur victoire. . . j'entraîne Robespierre. . . Robespierre me suit. » — Camille Desmoulins versa quelques larmes et dit : « Ma femme 1 mon enfant ! » Luillier, seul acquitté, se suicida en prison. Dernières Ou Ics couduisit Ic jour même à Téchafaud, vers
^^""dJI' "'''' ^^^î ^^"^^^ ^^ ^^^^' *" ^^^^®" ^'^°® ^^^^® ^"^" Dantonnistes. meusc. Pendant le trajet de la Conciergerie à l'é-
chafaud, Camille Desmoulins, en proie à une vive
exaltation ne cessait d'interpeller la multitude. « Je
suis Camille Desmoulins ! s'écriait-il ; peuple, on
te trompe ! » La plèbe ingrate poussait des huées.
(c Reste donc tranquille, dit Danton, et laisse là
cette vile canaille. » Mais Camille Desmoulins ne
pouvait se contenir. Il déchirait ses vêtements et
arriva presque nu à la place de la Révolution. Les
tombereaux passèrent devant la maison de Duplay,
où demeurait Robespierre. Les portes et les volets
étaient hermétiquement fermés.
Tous moururent en hommes de grand courage,
les uns en soldats, les autres en philosophes. Au hm. pied de Téchafaud, Hérault deSechelIes voulut embrasser Danton. L'exécuteur s'y opposa, c Tu veux donc être plus cruel que la mort I lui dit Danton. Va, tu n'empêcheras pas que dans un moment nos têtes s'embrassent dans le fond du panier. » Camille Desmoulins levant les yeux vers l'échafaud dit : c Voilà donc la récompense du premier apôtre de la liberté I » Il garda jusqu'au dernier moment dans sa main une boucle de cheveux deLucile, qu'il remit au bourreau le priant de la rendre à madame Du* plessis. Danton aussi eut une pensée dernière pour ses enfants, pour sa jeune femme sur le point d'accoucher. Mais écartant ces douloureuses images: « Allons, Danton, dit-il, point de faiblesse ! » Il se tourna ensuite vers le bourreau, et lui dit avec une grandeur sauvage digne des tribuns de l'antiquité : « Tu montreras ma tête au peuple ; elle en vaut bien la peine ! »
A la mort de Mirabeau, avons-nous dit, quelque Regrets chose d'humain disparut de la Révolution: à la <?«« ^«»»
*^ ^^ Danton.
mort de Danton ce qui restait de sympathie au milieu de tant d'horreurs s'évanouit, et la Révolution se trouva en quelque sorte personnifiée dans l'austère et implacable figure de Robespierre. Réduite à cet aspect qui n'est autre chose que l'absolu en démocratie, la Révolution épouvante les multitudes, désespère les faibles de cœur et ne captive plus qu'un petit nombre de stoïciens
i7ft4. et de sectaires vivant en dehors de la nature des choses et de la politique réelle. Danton avait fait équilibre à cette faction au cœur indomptable, et ses faiblesses mêmes y avaient contribué. Ce graad homme n'était pas irréprochable, on le sait; mais ses fautes disparaissaient dans l'éclat de sa gloire et des service rendus à la Révolution. Ce génie naïf et sans culture qui joignait l'audace à la ruse, le bon sens à la passion, l'indolence à l'impétuosité, qui ne se prodiguait jamais et dont la personnaUté ne blessait point parce que l'estime de soi ne l'empêchait ni d'admirer ni d'aimer les autres, cet homme dont cette période de soixante années ne produira point l'analogue, laissa des regrets qui semblent survivrejusquedansla poussière des tombeaux. Ces regrets peuvent s'expliquer, selon nous, d'un seul mot, quelque singulier que ce mot puisse paraître, appliqué à un tel personnage : Danton fut peut-être l'homme le plus aimable de la Révolution.
DU 6 AVRIL (17 GERIIINAl) AD 12 JUIN (24 prairul)
Trhmvirat de Bobefpierre, Saint-Juit et Couthon. — Lee grandes fownéet,
— Condamnation et mort de LucUe Desmoulins. — Arrestation et suicide de Condorcet. — Rapport de Sainl-Just sur la police générale. — Rapport de Billaud'Varennes sur la théorie du gouvernement démocratique,
— Victimes illustres. — Passivité de la Convention. — Abolition des ministères. — Illusions de Robespierre et de ses partisans. — biseours de Robespierre sur les rapports des idées morales et religieuses avec les principes républicains. — Idée de l'Etre suprême. — Dieu, l'autorité et ta démocratie. — La Convention décrète la reconnaissance de l'Etre suprême. — Fêtes révolutionnaires. — Tentative d^assassinat d' Admirai sur Collot-d'Herbois. — Arrestation de Cécile Renault chez Robespierre. — Piège tendu à Robespierre par les Dantonnisles. — Perfides insinuations de Barrère contre Robespierre. — Défense remarquable de Robespierre. — Saint-Just propose la dictature d'un seul. — Saint-Just retourne aux armées. — Fête de l'Etre suprême. — Joie de Robespierre pendant la fête de l'Etre suprême. — Robespierre fait attendre la Convention. — Allocution de Robespierre au peuple. — Fureur des ennemis de Robespierre.
— Présages funestes. — Chœurs populaires ou champ de la Réunion. —
— Injures des Dantonnistes à Robespierre. — Robespierre se réfugie dans la Terreur. — Préparation de la loi du 22 prairial par Robespierre. —
— Découragement de Robespierre. — Réaction dans les départements. — Origine de la bande noire et de la Terreur blanche. — Commission populaire d'Orange. — Loi du 22 prairial. — La loi du 22 prairial fut l'ouvre personnelle de Robespierre. — Ruamps réclame l'ajournement de la loi. — La Convention vote la Iqi du 22 prairial. — Article additionnel de Merlin (de Douai). — Altercation entre Robespierre, Ruamps et Billaud-Varennes. — Couthon demande le rapport de l'artide additionnel de Merlin (de Douai). — Discours menaçasU de IU>be$pierre. —
La Convention rapporte t* article additionnet de Merlin {de Douât).— Terreur des ennemie de Robespierre. — Robespierre s*isole des CondUs. — Puissance de Robespierre, — Ligue des exagérés et des indulgents contre Robespierre, — La calomnie.
1794. A mesure que la Terreur faisait le vide dans la
Révolution , Robespierre s'élevait dans la solitude du pouvoir suprême. Quoiqu'il existât des divisions au sein des Comités de Salut public et de Sûreté générale, l'opinion s'habituait à considérer Robespierre comme l'homme en qui résidait Tinfluence supérieure. Ses partisans tiraient avantage de cette situation, et le poussaient à la dictature. Il ne pouvait en être autrement. Robespierre était le théoricien de la démocratie utopique née du fanatisme révolutionnaire de 1 793, et qui prétendait, par la force, changer les mœurs et les croyan- Triumvirat de CCS dcs Frauçais. Chaque nouveau rapport fait à la SS Convention au nom du Comité de Salut public, qu'il coutboD, fût prononcé par lui-même, ou par Saint-Just, ou par Couthon, prouvait clairement que la conduite de ce triumvirat n'était point livrée au hasard des événements. Elle était réglée sur une suite d'idées enchaînées. Sur les ruines de la Révolution, ces hommes prétendaient élever l'archie du monde nouveau. Ces rapports étaient autant de pièces détachées qui venaient se juxtaposer aux précédentes, et contribuer à l'édification générale du nlonument. Chaque jour contribuait à compléter le nombre de formules nécessaires à la doctrine. Politique, mo-
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raie, religion, esprit public, ils devaient bientôt tout itm. embrasser. Quoique Tidéal de Saint-Just fût bien différent de celui de Robespierre; que le premier, procédant de Lycurgue, détestât le commerce, les nobles et les prêtres et rêvât à une république d'agriculteurs et de soldats, tandis que le second, moins exclusif, moins convaincu peut-être, ne s'élevait pas dans Tutopie au-delà des théories de Jean-Jacques Rousseau, ils s'accordaient* pour fonder une république où devaient régner l'égalité, la fraternité , la liberté , la vertu , l'héroïsme , les bonnes mœurs, le bon sens et la modestie. Saint- Just, aussi intrépide à la tribune et dans les Comités que sur les champs de bataille, d'une foi inébranlable dans ses croyances et toujours prêt à les réaliser par la plume, par la parole ou par l'épée, était l'homme d'action du triumvirat. Couthon , doux et persuasif, dénouait les complications que ne pouvait trancher le verbe pareil à la hache du jeune et terrible Saint-Just. Robespierre n'apparaissait que dans les grandes circonstances, comme au jour où il avait fallu frapper d'épouvante la Convention et lui arracher un décret contre les Dantonnistes, ou lorsqu'il s'agissait de formuler un des points principaux de la doctrine.
La Convention se trouvait vis-à-vis des décemvirs dans la situation des compagnons d'Ulysse dans l'antre de Polyphème, et tremblait chaque jour qu'on ne lui demandât de nouvelles victimes.