‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800 (volume 3)Chapitre 40 sur 45 · III. S · texte numérisé non relu

III. S

4794. Le Comité de Salut public commençait, de son côté, à sentir que l'autorité morale passait aux mains du triumvirat, et qu'il absorbait insensiblement le pouvoir, comme il absorbait l'attention publique. Il fut aisé de s'apercevoir de ses progrès. Les jours qui suivirent l'exécution des Dantonnistes, Robespierre fit chasser des Jacobins Dufourny, qui avait osé émettre un doiite sur le prétendu complot pour lequel les indulgents avaient subi la mort. La Convention, muette, se laissa féliciter d'avoir échappé à un péril qu'elle savait imaginaire. Legendre, ne se croyant pas encore sauvé, renia Danton mort. Couthon et Vadier protestèrent contre l'imputation faite aux Comités de viser à la dictature ; et, le lendemain même de l'exécution des Dantonnistes, Couthon annonça la préparation d'un rapport sur une fête à l'Etre suprême.

On put croire que ce retour à l'idée de Dieu, le lendemain de tant d'exécutions et de la plus horrible entre toutes, était un présage de clémence. Tous les partis étaient mutilés. Feuillants, Girondins, ultra-révolutionnaires, indulgents, enragés, chacun d'eux avait payé son large tribut à la guillotine. Le printemps, qui renaissait après un si rigoureux hiver, disposait les âmes aux sentiments affectueux. La nature n'était pas seulement sur les lèvres à cette époque sanglante , elle se reflétait dans les cœurs. De même que les plus beaux rêves de voyage et de vie champêtre naissent au fond des

fournées.

cachots, de même l'idée de la nature ne saisit ja- «tm. mais plus vivement l'imagination du peuple français que dans ces années où la mort violente , le plus grand des actes contre nature, ensanglanta journellement nos places publiques.

La France eut à peine le temps de marquer d'un Les grande» profond soupir cette aspiration au repos que déjà le tribunal révolutionnaire avait repris ses sinistres fonctions et ouvrait l'ère des exécutions colossales qu'on nomma grandes fournées. Le prétexte de ces procès monstrueux fut toujours le même. On lui donnait le nom de conspiration des prisons. Le vague de l'accusation permettait d'englober dans un même procès les personnes les plus étrangères les unes aux autres. Ce fut en réalité une sorte d'épuration des suspects, un massacre de Septembre lent, permanent, entouré des formalités judiciaires et accompli par l'exécuteur des hautes œuvres Dillon, Chaumette, Gobel; les veuves Hébert et Lucile Desmoulins; Beysser, le défenseur de Nantes, le représentant Simon et dix-huit personnes sans notoriété ouvrirent cette marche funèbre. I^e procès commença cinq jours après l'exécution des Dantonnistes, le 1 avril (21 germinal), et se termina le 1 5 du même mois par la condamnation à mort et l'exécution des dix-huit principaux accusés. Sept têtes obscures échappèrent au glaive. Pendant le procès, Lucile Desmoulins ne témoigna ni crainte ni espé-

I7M. rance. Dans une attitude modeste^ elle attendit le jugement qui devait l'envoyer rejoindre l'époux qui, depuis neuf jours, l'attendait dans la tombe. Sa mère écrivit à Robespierre une lettre désespérée. « Ce n'est donc pas assez d'avoir assassiné ton meilleur ami, lui dit-elle, tu veux encore le sang de sa femme. » Elle lui rappelait les jours de douce inti* mité où il prodiguait ses caresses au petit Horace. Si le cœur de Robespierre n'était pas changé en rocher, il dut se briser à la lecture de cette lettre; maïs pourtant aucun indice ne prouve qu'il ait cherché à sauver cette infortunée. Elle parut si peu coupable à ses coaccusés eux-mêmes , que la veuve d'Hébert lui dit le matin du jugement : « Tu es bien heureuse, toi; il n'y a pas eu hier une seule déposition contre toi, nulle ombre de soupçon jetée sur ta conduite; tu vas sortir sans doute par le grand escalier, et moi je vais aller à l'échafaud. » Condamnation Quaud elle conuut sa condamnation, avant de cpxiir .imortdeLuciie j^^ |g^ prisou , Lucilc écrfvit à sa mère ces mots,

Desmoulins. *

d'une douceur navrante : « Bonsoir, ma chère maman; une larme s'échappe de mes yeux, elle est pour toi. Je vais m'endormir dans le calme de l'innocence. » Il semble que la mort la fit redevenir jeune fille. La fin de la vie nous ramène à ses débuts. Gobel redevint chrétien, Dillon royaliste. Le mirage de l'enfance apparaît au vieillard comme un avertissement que l'heure dernière n'est pas éloignée. Mais si le pressentiment et l'approche de la

mort, sur certaines âmes, produit de tels effets, il itm. en est d'autres qu'ils ferment à tous les sentiments humains, comme la pierre à jamais scellée du tombeau. L'homme atteint d'un mal incurable regarde déjà en étranger le reste des humains et perd le plus noble signe de la vie, la pitié. Comment l'historien, sans le secours de ces analogies physiologiques, s'expliquerait -il la sécheresse dont les plus hautes intelligences de la Révolution, celles de Saint-Just, de Robespierre, par exemple, furent frappées sans retour? Ils portaient en eux, ils le sentaient, le mal de l'échafaud. Et comme si un double élément de stérilité s'était réuni pour anéantir les plus remarquables facultés gouvernementales qui aient apparu dans la tourmente révolutionnaire, à la dernière période de l'existence de ces deux hommes d'Etat, l'Utopie, dans leur cerveau, s'était assise à côté de la Mort.

L'horreur, à la suite de ces exécutions, redoubla. Comme un déluge, la guillotine engloutissait tout, sans distinction, sans choix, têtes illustres et tètes obscures, la vieillesse et l'adolescence, la grâce, la beauté, le génie, la vertu, le vice, le crime et la laideur. Parmi les nouvelles qui circulent si promptement dans l'essaim de l'immense ruche parisienne, il n'y en avait que d'une sorte : les nouvelles de mort. Quand ce n'était pas l'échafaud qui en fournissait le texte, c'était le suicide. Entre l'exécution des Dantonnistes et celle de Chaumette,

I7M. Dillon et consorts, on apprit l'arrestation et le ^"^idde" ** suicide de Condorcet. Fatigué de vivre caché, craide Condorcet. gnant pcut-ètrc de compromettre plus longtemps la généreuse hôtesse qui, depuis juillet 1793, lui donnait asile, il s'esquiva le 6 avril au matin, et gagna les champs. 4 Fontenay-aux-Roses, il entra dans une maison où vivaient prudemment retirés deux époux adonnés à la culture des lettres, les Suard. Les témoignages diffèrent sur les motifs qui le firent quitter cette maison, peu de temps après y être entré. Soit qu'on lui eût refusé asile, soit pour toute autre cause, il erra le reste du jour et la nuit, et fut arrêté le lendemain dans un cabaret de Clamart, où il était venu se reposer et apaiser sa faim. Conduit au district, il mit fin à ses jours dans la prison avec du poison qu'il portait dans une bague, et que lui avait donné Cabanis. Pendant ses heures de retraite forcée, Condorcet avait écrit son Torbleau historique des progrès de l'esprit humain; ouvrage consolant pour un grand nombre de consciences chez lesquelles le mécanisme d'une sorte de spirale infinie est un apaisement préférable à tout autre plan des destinées humaines. Condorcet mourut dans cette religion du progrès infini, et laissa par son livre des traces profondes parmi les écoles les plus populaires de la démocratie française au XIX® siècle.

Les rapports des Comités de Salut public et de Sûreté générale alternaient avec les fournées. 11 n'y

en eut pas moins de trois du 10 avril au 7 mai. Le «m. premier fut prononcé par Saint -Just le 15 avril sai^^fs„r,a (26 germinal). 11 traitait de la police générale, tou- powce chait à des questions d'économie publique, de jus- « ° ™®' tice et de morale. On remarquait dans ce discours une sortie singulière contre les ambitieux. Etait-ce une réponse indirecte aux accusateurs du triumvirat? Par une hypocrisie audacieuse, Saint-Just espérait- il tromper les regards du peuple? Ou bien, par une candeur insigne, s'oubliait-il, lui et son parti? c Les leçons que nous a données rbistoire, l'exemple de tous les grands hommes estil perdu pour l'univers? articulait Saint-Just. Us nous conseillent tous la vie obscure : les cabanes et les Tertus sont les grandeurs du monde. Allons habiter les bords des fleuves et bercer nos enfants, et les instruire au désintéressement et à l'intrépidité. Ambitieux , allez vous promener une heure dans le cimetière où les conjurés et le tyran dorment, et décidez-vous entre la renommée, qui est le bruit des langues, et la gloire, qui est l'estime. » Ce jeune homme, qu'on avait surnommé l'Apocalyptique, mettait d'ailleurs en pratique, par l'austérité de ses mœurs, les maximes qu'il se plaisait à formuler. Il donna du révolutionnaire une définition qu'on pourrait plus spécialement nommer le parfait Jacobin. Saint-Just aurait pu, comme Robespierre, être pris pour le type de cet idéal. Mais quoi qu'il fît et qu'il pût dire, je ne sais quoi de

47M funèbre, et qui souvent sentait le crime, transpirait dans ses discours, d'un langage officiel si remarquable. Quand il s'agissait d'atteindre ses ennemis, il descendait, avec l'épouvantable hardiesse d'un plongeur que n'effraient point les abîmes de l'Océan, jusqu'à des profondeurs d'hypocrisie et de mensonge qui glacent le cœur.

Le rapport de Saint-Just était suivi d'un projet de décret formidable, qui ne passa qu'après avoir subi de nombreux amendements, et qui ne se trouva plus d'accord avec l'esprit du rapport. Saint-Just avait voulu d'un seul coup proscrire les nobles et les étrangers, donner aux administrations et aux tribunaux une foudroyante activité. « On ne gouverne pas sans amis, » disait il un jour. Il put s'apercevoir, dans cette circonstance, combien était grand son réel isolement, l'isolement des idées. Le décret qu'il proposa fut surchargé d'exceptions par Camot, Barrère et Robespierre lui-même. Les anoblis , les étrangers domiciliés en France depuis vingt ans , les ouvriers , les détaillants , les enfants au-dessous de quinze ans, les vieillards de plus de soixante-dix ans, les femmes grosses de sept mois , les citoyens des villes anséatiques, les Belges, les Liégeois, les Mayeneais, les réfugiés Bataves, les nobles mis en réquisition, échappèrent à l'application du terrible décret.

Le 20 avril (1" floréal), Billaud-Varennes présenta à la Convention un rapport sur la théorie du

gouvernement démocratique et sa vigueur utile pour mk. contenir l'ambition et tempérer Tessor de l'esprit ^eB^Jd. militaire; sur le but politique de la guerre qui exis- vareDDcs sur la tait , et sur la nécessité d'inspirer l'amour des ver- gouveraernent tus civiles par des fêtes publiques et des institu- démocratique. tions morales. Ce rapport était plutôt une exposition de principes qu'un ensemble de considérations destinées à motiver uù décret. On connaît l'effroi qu'inspirent les menaces officielles et l'on se figure aisément l'impression qu'elles durent produire à une époque où l'échafaud restait en permanence sur les places publiques. Loin de se départir du système de la Terreur, la Convention, selon le vœu du Comité de Salut public, déclarait qu'elle punirait sans pitié tous ses ennemis.

La continuation des exécutions désignées sous le nom de fournées ne prouvait que trop la réalité de ces résolutions. La justice révolutionnaire, foulant aux pieds le prmcipe de non rétroactivité, allait chercher des coupables jusque sous l'ancien régime, et les punissait de mort pour des crimes qui n'en étaient pas aux yeux de la royauté, ou qui, du moins, n'étaient point alors passibles du dernier supplice. Les fournées se spécialisèrent en quelque sorte. 11 y eut des fournées de parlemen- victinu» taires, de financiers, de généraux, de journalistes, "*^^' d'officiers municipaux. Contre l'ennemi, les mots sans pitié prenaient une définition plus formidable encore. Il fut proposé de passer au fil de l'épée les

394 HETOmE DE SOIXANTE ANS

mi. troupes des places prises d'assaut. Ce décret i

par la Couyention fit horreur aux années et resta inexécuté. Parmi les personnes célèbres qui furent comprises dans les fournées de germinal, floréal et prairial 1794, on cite Lepelletier, Rosambeau, M. de Chateaubriantraîné, Mole de Champlatreux, Lefëvre d'Ormesson, Nicolaï, le fameux D'Epré* mesnil qui, le premier, avait donné dans le parlement le signal de la résistance aux édits de Louis XVI; parmi les grands Constituants, Lechapelier, Thouret, le vieux Malesherbes, défenseur de Louis XVI, le duc de Villeroy, l'amiral d'Estaing, l'ancien ministre de la guerre Latour du Pin. Dans la fournée des fermiers-généraux fut compris le père de la chimie, l'illustre Lavoisier. 11 était alors sur le point de surprendre à la nature de nouveaux secrets, et au nom dé la science il demanda un sursis : « Nous n'avons pas besoin de savants, » répondit, comme aurait pu le faire un inquisiteur du moyen-âge, un membre du tribunal révolutionnaire, calomniant la Révolution comme l'inquisition calomnia le catholicisme. Un ancien fermier^énéral, célèbre par son faste sous l'ancien régime et devenu membre de la Convention , le fameux Dupin qui, dans sa maison de Passy, donnait à souper à Barrera, à Vadier et à de belles courtisanes, rédigea le rapport contre la compagnie des fermiers-généraux. Parmi ces odieuses condamnations, prend place celle de madame Elisabeth, soBur

la Convcntioii.

des ministères.

de Louis XVI. Cette pieuse et innocente princesse 1794. fut comprise dans une fournée où figuraient un certain nombre de femmes de diverses conditions. Elle fut jugée et exécutée le 21 floréal. Robespierre eût Toulu la sauver. CoUot-d'Herbois l'en empêcha. Cette abominable condamnation causa une indignation sourde. Mais nul n'osait alors manifester des Passivité de sentiments de cette nature; la Convention ellemême , courbée sous le joug du Comité de Salut public, immobilisée par la peur, ne servait plus qu'à donner force de loi, par son vote obéissant, aux décrets qui lui étaient présentés.

Le Comité de Salut public complétait pendant ce Aboiiuon temps ses moyens de dictature . il abolit les six ministères et les remplaça par douze commissions relatives à la justice et à la police, à l'instruction publique, à Tagriculture et aux arts, au commerce, aux travaux publics, aux secours publics, aux transports, postes et messageries, aux finances, aux armées de terre, à la marine et aux colonies, aux armes, à la poudre et aux mines, aux relations extérieures. Un bureau de police générale fut, sur la proposition de Robespierre et de Saint-Just, créé au sein même du Comité de Salut public. Herman en eut la direction et fut remplacé par Dumas à la présidence du tribunal révolutionnaire. Ce bureau surveillait le Comité de Surveillance générale lui-même. Mais de l'action du Comité du Salut public, il convient de dégager celle du parti qui poussait Robespierre à

396 msToms îm soixante ans

^^•*- la dictature. Les futurs Thermidoriens, les débris des factions dantonniste et hébertiste , unies par de communs désastres, suivaient de l'œil les progrès de ce parti. Ils lui attribuaient une influence considérable. Selon eux, la Commune par Payan, la la force armée par Henriot, le bureau de police générale par Herman , le tribunal révolutionnaire par Dumas, la police secrète par Héron, étaient dans la main d'un triumvirat. Ce qu'il y a de certain, c'est que Robespierre, par la nature même de son rôle, était irrésistiblement emporté vers le pouvoir ou plutôt vers sa perte ; car bien qu'on puisse le considérer comme doué d'un grand nombre des qualités qui constituent Thomme de gouvernement, il y avait en lui des lacunes que rien ne put combler. Propre, peut-être, à faire un ministre de premier ordre sous une monarchie constitutionnelle, il manquait du génie politique, des instincts militaires, de la souplesse, des ressources, de l'activité et de l'esprit de transaction indispensables au chef d'une république naissante ou à un dictateur, lunsion La nature et la grandeur des idées qu'il aborda

**^etde**"* ^^^^ ^* ^^ ^® ^ carrière, sa personnalité, ses tasespartiaaDs. leuts oratoircs, causèrent l'illusion de ses partisans et la sienne propre. Par sa lutte acharnée, implacable, contre les exagérés et les indulgents, il avait agi en homme qui déblaie le terrain sur lequel il prétend établir l'édifice de sa puissance. Après

l'exécution des chefs hébertistes et dantonnistes, «m. ses partisans purent donc s'attendre à un acte décisif, et ne firent rien que de conforme au caractère des hommes de parti en cherchant à entraîner leur chef et à lui frayer le chemin. L'idée d'un rapport relatif à l'Etre suprême , dont Robespierre avait parlé, n'était pas de nature à dissiper leurs illusions. Quel plus haut sujet pouvait se proposer un chef aspirant à constituer une société nouvelle ? Us ne virent pas que Robespierre agissait dans cette circonstance, comme toujours, en théoricien, en démonstrateur, en utopiste, ainsi que Campanella construisant sa cité, ou Fénélon son poëme de Télémaque. La pensée de rendre l'idée de Dieu à un peuple tombé dans l'anarchie était certainement une haute et admirable pensée, mais il fallait être bien faible politique pour aborder un tel sujet avec les desseins qu'on lui prête. Parler de Dieu quand on aspire au pouvoir, c'est montrer trop clairement où l'on veut en venir. Il dit la veille ce qu'il eût mieux valu pour lui n'articuler que le lendemain.

Le 7 mai (18 floréal), Robespierre, au nom du Discours Comité de Salut public, lut à la Convention un dis- de Robespierre

*^ ^ ^ ^ sarles

cours sur les rapports des idées religieuses et mo* rapports dei raies avec les principes républicains, et sur les **^i"^^** fêtes nationales. La Convention allait, sans y son- ayec ger, se transformer en concile; et quoique Robes- **p^u^s. pierre crût ne pas sortir en cela des bornes d'une simple question sociale, il se constituait le théolo-

398 mSTOIRB DE SOKAMTB ANS

iTM, gien de la Révolution. Au bruit des victoires de la République, il conviait la Convention à méditer les vérités qui importent au bonheur du genre humain. 11 fit d'abord un tableau du monde mi-parti d'ombre et de lumière, et montra la raison pareille à notre globe moitié inondé par les rayons du soleil, moitié plongé dans les ténèbres. Il attribua au peuple français les progrès rapides accomplis depuis quelque temps dans la condition du prolétariat et dans le développement de la liberté. Après quel* ques considérations sur le vice et la vertu, sur l'art de gouverner, sur la justice envisagée comme expression du bonheur public et privé , il concluait par cette formule : « Le fondement unique de la société civile, c'est la morale, » et tout en dévelop> pant longuement ce lieu conunun, qui revenait si souvent sur ses lèvres, il attribuait à la monarchie les maux de la terre, et insultait, selon sa coutume, aux cadavres de ses adversaires, aux Girondins, à Brissot, à Hébert, à Danton, à tous ceux qu'il avait précipités dans la tombe. 11 les traitait de corrup* teurs de la morale publique, oubliant qu'ils ne pouvaient plus lui répondre. Barrère avait dit un mot digne de Néron ou de Garacalla : « 11 n'y a que les morts qui ne reviennent point. » Us revenaient peut-être pour Robespierre. A voir Tamertume qui tordait encore ses lèvres minces lorsqu'il prononçait les noms de ses ennemis morts, on eût pu croire qu'il voyait autour de la tribune se près-

LIVRB XX 399

ser leurs spectres irrités. De ces personnalités «tm. rétrospectives, selon sa coutume encore, il remontait à l'étranger; attribuait à rÂutriche, à la Prusse, à l'Angleterre, la cause de nos malheurs, de nos crimes et de nos corruptions. M. Pitt apparaissait dans ses dissertations, non-seulement comme le plus habile et le plus implacable ennemi de la Fiance, mais encore comme l'ange du mal, comme un Satan plein de malice et de subversion, « qui faisait insulter l'Etre suprême par ses émissaires, et voulait le venger par les baïonnettes anglaises et autrichiennes. » Il combattait ensuite l'athéisme en termes véritablement éloquents et persuasifs. « Toute institution, disait-il, toute doctrine qui console et qui élève les âmes doit être accueillie; rqetez toutes celles qui tendent à les dégrader et à les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux et toutes les grandes idées morales qu'on a voulu éteindre; rapprochez par le charme de Tamitié et par le lien de la vertu les hommes qu'on a voulu diviser. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la Divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine, et qui ne te passionnasjamais pour la patrie ? Quel avantage trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard le crime et la vertu; que son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? »

im. » L'idée de son néant lui inspirera-t-elle des

sentiments plus purs et plus élevés que celle de son immortalité ? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort et pour la volupté? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de lui-même a échappé au trépas; vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous consolés par celui qui vous dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle I L'innocence sur l'échafaud fait pâlir l'assassin sur le char de triomphe : aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé ? Malheureux sophiste ! de quel droit viens-tu arracher à l'innocence le sceptre de la raison pour le remettre dans les mains du crime, jeter un voile funèbre sur la nature, désespérer le malheur, réjouir le vice, attrister la vertu, dégrader l'humanité ? Plus un homme est doué de sensibilité et de génie, plus il s'attache aux idées qui agrandissent son être et qui élèvent son cœur, et la doctrine des hommes de cette trempe devient celle de l'univers. Eh! comment ces idées ne seraient-elles point des vérités? Je ne conçois pas du moins comment la nature aurait pu suggérer à Thomme des fictions

plus utiles que toutes les réalités, et si Texistence im. de Dieu, si rimmortalité de rame n'étaient que des songes, elles seraient encore la plus belle de toutes les conceptions de Tesprit humain. »

A ces considérations tirées de la pure morale, il en ajoutait d'autres plus directement appropriées à la politique. 11 regardait l'idée de l'Être suprême comme un continuel appel à la justice et comme une sanction indispensable à l'insuffisance de l'autorité humaine, c Je ne sache pas, disait-il, qu'aucun législateur se soit jamais avisé de nationaliser l'athéisme. »> Une visible préoccupation du style et des pensées de Jean-Jacques Rousseau planait sur l'ensemble de ce discours. On ne fut donc pas étonné d'y rencontrer l'éloge du philosophe de Genève. 11 n'eut pas besoin de le nommer pour qu'on le reconnût. En revanche, il flétrit avec une sévérité singulière les gens de lettres de son temps, notamment Condorcet, dont on peut discuter la doctrine, mais dont on ne pouvait sans injustice suspecter les intentions. Les noms de Danton, de Vergniaud, revinrent encore une fois sur ses lèvres comme l'obsession de l'idée fixe. En même temps ses doigts martelaient le marbre de la tribune, et le tic convulsif de ses yeux et de ses lèvres agitait fébrilement sa face pâle et amaigrie. Il était évident que toutes les facultés de cet homme éminent, mais inférieur à ses aspirations, atteignaient leur plus haut point de surexcitation. Il rassemblait en ce moment toutes

Page 1