‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800 (volume 3)Chapitre 4 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

ConstitutioD de

1793. d'apprendre la descente des Piémontais, et malgré ses protestations de patriotisme, comme la plupart des royalistes il se vit placé dan& cette triste condition de n'avoir plus d'autre espoir que l'intervention étrangère.

Deux jours après la sommation de Kellermann, Paris célébrait la fête de la Constitution de 1793. Les assemblées primaires avaient envoyé des délégués à Paris pour y rapporter la sanction des dé- Fête de la partements. Ce fut surtout la fête de l'Egalité. Elle commença par un hymne à la nature, qui fut chanté sur la place de la Bastille dès l'aube de ce 10 août qui rappelait le dernier jour de la monarchie. Chaumette fut l'orateur, et David l'ordonnateur de cette fête. La mise en scène des symboles qu'on exhiba sous les yeux du peuple était calculée de manière à exciter dans les âmes le respect du travail, de la vieillesse et du malheur, l'amour filial, l'amour de la patrie, l'amour de la nature. Les Représentants du Peuple portaient des bouquets d'épis et de fruits. A la place de l'échafaud de Louis XVI s'élevait une colossale statue de la Liberté, sur l'épaule de laquelle deux pigeons vinrent percher. Un million d'hommes, vaste fleuve humain dans les flots duquel se mêlaient confusément toutes les fonctions, tous les degrés de la hiérarchie, suivait le cortège. Au Champ-de-Mars, Hérault de Sechelles, qui présidait la Convention, prononça un discours qui se terminait par ces mots : « Tandis que nous consti-

tuons la France, TEurope l'attaque de toutes parts; itm jurons de défendre la Constitution jusqu'à la mort. La République est étemelle. » La voix du peuple et la voix du canon répondirent à ces paroles, et quatrevingt-sept piques portées par quatre-vingt-sept délégués des départements s'unirent en un faisceau aux couleurs tricolores. Les huit mille délégués parûreai dès le surlendemain pour appeler la France aux armes et sonner le tocsin dans toutes les communes.

Danton s'éveilla dans ces grands jours de patriotisme. Sa voix formidable ne fit jamais plus fortement vibrer les cœurs et jamais son bons sens n'indiqua mieux le vice de la situation et le parti qu'il fallait prendre pour y remédier. « Nous n'aurons, Danton adyareia dit-il, de succès que lorsque la Convention, se rappe- ^le^^stitaer le lant que l'établissement du Comité de Salut public est comité de une conquête de la liberté, donnera à cette institu- gouiero^ent tion l'énergie et le développement dont elle peut être provisoire. susceptible... Les mêmes circonstances que l'année dernière se reproduisent aujourd'hui; les mêmes dangers nous menacent. . . Mais le Peuple n'est point usé puisqu'il a accepté la Constitution; j'en jure par l'enthousiasme sublime qu'elle vient de produire. il a, par cette acceptation, contracté l'engagement de se déborder tout entier sur ses ennemis. Eh bien I soyons terribles; faisons la guerre en lions. Pourquoi n'établissons-nous pas un gouvernement provisoire qui seconde , par de puissantes mesures ,

1798. Ténergie nationale!... Rien ne se fait, le gouvernement ne dispose d'aucun moyen politique. »

» 11 faut donc, en attendant que la Constitution soit en activité, et pour qu'elle puisse l'être, que votre Comité de Salut public soit érigé en gouvernement provisoire ; que les ministres ne soient que les agents de ce Comité;... qu'il soit mis cinquante millions à la disposition du Comité, qui en rendra compte à la fin de la session, mais qui aura la faculté de les employer tous en un jour s'il le jugeait utile. Une immense prodigalité pour la cause de la Liberté est un placement à usure. . . Vous vous occuperez ensuite des armées... Dans toutes les villes un peu considérables l'enclume ne doit être frappée que pour la fabrication du fer que vous devez tourner contre vos ennemis... Le peuple a confiance en vous; soyez grands et dignes de lui... Ce n'est pas être homme public que de craindre la calomnie. Lorsque, l'année dernière, dans le conseil exécutif, je pris seul, sur ma responsabilité, les moyens nécessaires pour donner la grande impulsion , pour faire marcher la nation sur les frontières, je me dis : Qu'on me calomnie, je le prévois, il ne m'importe; dût mon nom être flétri, je sauverai la Liberté. »

Avant que cet élan patriotique eût porté ses fruits, un malheur suprême devait fondre sur la République et compléter la série des désastre du mois d'août. Le général Carteaux, qui avait délivré Avignon et le département de Vaucluse, marchait

de Marseille.

sur Marseille révoltée. Cette ville fut la seule qui refusa son adhésion à la Constitution de 1793. Comme à Caen, à Lyon et à Bordeaux, les Girondins avaient été promptement débordés par les royalistes. Ceux-ci s'étaient emparés de l'administration, avaient formé un tribunal, emprisonné Bô et Antiboul, représentants en mission, et opprimé les patriotes. Rebecqui, désespéré d'avoir provoqué un pareil mouvement, se noya dans le port. Le siège Attaque et prise de Marseille ne fut pas long. L'attaque eut lieu le 24 août. Les corps administratifs essayèrent une vaine résistance. Aidée des sections restées pures, l'avant-garde de Carteaux s'empara des gorges des Septèmes, et le général fit le lendemain, 25 août, son entrée dans la ville, accompagné de cinq représentants du peuple : Salicetti, Nioche, Albitte, Gasparin et Escudier.

Une partie des royalistes de Marseille se réfugia dans Toulon. Ils y trouvèrent des agents anglais. Les espions de M. Pi tt corrompirent ceux qu'ils trouvèrent accessibles à des offres d'argent, promirent aux autres l'appui de l'Angleterre pour le rétablissement de la monarchie. Un étranger, Trogoff, contre-amiral au service de la France ; son collègue, de Grasse, entrèrent dans l'abominable complot qui devait livrer Toulon à l'Angleterre. Comme à Marseille et à Lyon , les royalistes s'emparèrent de la municipalité, guillotinèrent les patriotes, persécutèrent les envoyés de la Convention. Déjà Barras

Les royalistes

livrent

Toulon aux

Anglais.

1793. et Fréron avaient dû fuir. Pierre Bayle et Beauvais furent soumis à des traitements odieux et ridicules. L'amiral anglais Hood, qui commandait la flotte de blocus, négocia avec les misérables qui, sous le masque républicain, méditaient la plus infâme des trahisons. Ces hommes et Tamiral anglais se concertèrent. Les premiers devaient proclamer la monarchie; Tamiral anglais leur prêter le secours de Tescadre. Il promettait de respecter les propriétés et les personnes, et de remettre à la France la flotte et le port quand Louis XVII régnerait. Le contre-amiral Saint-Julien rallia les marins fidèles, hissa le pavillon de commandement , et se prépara à défendre rentrée du port. La flotte anglaise arriva suivie de deux escadres appartenant. Tune à TEspagne, l'autre à Naples. Mais les traîtres s'étaient emparés du fort Lamalgue, d'où il leur était aisé d'incendier la flotte française. Abandonné de ses officiers, trahi, Saint-Julien dut fuir, escorté d'une poignée de braves matelots. Le plus puissant de nos ports appartenait aux Anglais.

Bombardement Taudis quc la gucrrc civilc désolait la France et que la trahison livrait Toulon à l'Angleterre , les condé. alliés bloquaient Condé et bombardaient Vaienciennes qui, pendant quarante-trois jours, se défendit héroïquement. Depuis la mort de Dampierre , les vingt-deux mille hommes qu'il commandait avaient quitté le camp de Famars et s'étaient repliés sous Bouchain, au camp de César. Cent dix-huit mille

de Valenciennes et blocus de

Autrichiens, Hanovriens, Hessois, Hollandais, me- ms. naçaient notre frontière du nord, sous le commandement du duc d'York et des princes de Cobourg, d'Orange et de Hohenlohe. A Test, le roi de Prusse, avec cinquante-cinq mille Prussiens, et Wurmser, avec vingt -trois mille Autrichiens et six mille émigrés, passaient le Rhin et chassaient devant eux Custine. Ce général, battu par Wurmser, se replia de place en place, laissa investir Mayence, sans être d'aucune utilité à Tarmée du nord, qui ne put sauver ni Yalenciennes ni Condé et dut se retirer devant Arras, c'est-à-dire au point extrême de la retraite. L'armée des Alpes, à peine forte de quinze mille hommes, était menacée par quarante mille Piémontais qu'appelait Lyon révolté. Dix mille recrues , sans canons de campagne , sans vivres, sans officiers, campaient sous Perpignan et devaient tenir tête à vingt-deux mille Espagnols. La France, avec moins de quatre cent mille hommes, n'eût pu résister à tant d'attaques intérieures et extérieures, s'il y avait eu le moindre accord entre ses ennemis; mais la coalition, comme l'insurrection, manquait d'unité. L'Angleterre voulait Dunkerque; la Pologne à partager était devenue la pomme de discorde de la Prusse et de" la Russie. Chacun cherchait sa proie et oubliait la véritable victoire, celle des principes.

La garnison de Mayence, assiégée, attendit vainement, pendant quatre mois, le retour de Custine.

de Mayenqe par les Prussiens.

Bravoure de

Merlin de ThiooYille.

Isolement

et capitulation

delagamiaonde

Miyeiioe.

Deux représentants du peuple en mission, Merlin de Thionville et Rewbell, présidaient le conseil de guerre. Le brave Merlin combattait même dans les rangs des soldats. Sa bravoure frappa d'admiration Kléber lui-même, et les Prussiens, en voyant Merlin diriger les sorties avec un entrain extraordinaire, l'avaient surnommé le diable de feu, La garnison était d'environ trente-deux mille hommes, mais elle manquait de poudre et 'de canons. Custine laissa investir Mayence par soixante mille Prussiens. Abandonnée pendant quatre mois sans nouvelles de la France et du général en chef, réduite à la famine, la garnison ne voulait pas se rendre. Il y avait là des généraux éprouvés : Rléber, Doyré, Aubert-Dubayet, Meunier. Ce dernier fut tué à l'attaque de la grande île du Mein. Les Prussiens cherchèrent, par tous les subterfuges qu'ils purent imaginer, à éviter la prolongation de la lutte; mais la garnison refusant fièrement de se rendre, le siège fut poussé avec un redoublement de vigueur. La disette devint si cruelle qu'on dut chasser de la ville les femmes, les enfants et les vieillards. Beauharnais, qui avait remplacé Custine dans le commandement de l'armée du Rhin, évita de reprendre l'offensive. Le général en chef de l'armée de la Moselle, Bouchard , tenta sans succès de percer les lignes de Wurmser. La garnison de Mayence se vit abandonnée. Elle capitula, à la condition qu'elle rentrerait en France avec armes et bagages. On lui im-

posa seulement de s'engager à ne pas, avant un an, «m porter les armes contre les alliés. Ce fut le motif qui décida le Comité de Salut public à diriger l'armée de Mayence contre les insurgés de l'Ouest. . La garnison de Mayence sortit de la ville le 22 juillet, au chant de la Marseillaise. Ce mois fatal vit tomber Yalenciennes aux mains du duc d'York et du prince de Lambesc. Condé dut également capituler après un blocus de quatre mois. Le Comité de Salut public et la Convention soupçonnèrent dans cette série de malheurs quelque chose de plus qu'un caprice de la fortune. L'inaction du général Custine, le caractère singulier de ses mesures, excitèrent la méfiance. Ce général vint à Paris, y reçut une ovation des sections modérées. La conduite de Custine fut comparée à celle de Dumourier. Pendant ce temps, les mauvaises nouvelles se succédaient rapidement. Lorsqu'on apprit l'entrée conduite des Prussiens dans Mayence, les soupçons aug- *ï"»^o^«ede mentèrent. Bouchard le dénonçait, déclarant que, son arrestation, sans ses perfidies, il eût en huit jours sauvé Mayence. D'autres motifs de soupçon se joignirent à ceux qu'on vient d'exposer. Le Comité de Salut public décréta Custine d'arrestation. L'armée du séoition Nord menaça de marcher sur Paris si on ne lui ^*'"™f ^" rendait pas son général. La sédition devint assez camot inquiétante pour que Carnot s'en occupât. Il fit "'''du nom"^ venir le représentant Levasseur (de la Sarthe), et le représentant eut avec lui l'entretien suivant, que Levasseur a (deil^ITe).

1793. consigné dans ses mémoires. Le génie de celte époque extraordinaire , qui mit , comme les premiers chrétiens, la foi au-dessus de la science, y éclate à chaque mot.

« L'armée du Nord est en révolte ouverte; il nous faut une main ferme pour étouffer cette rébellion ; c'est toi que nous avons choisi. — Ce choix m'honore, Carnot, répondit Levasseur; mais la fermeté ne suffit pas, il faut encore de l'expérience, des talents militaires, et ces talents essentiels me manquent. — Nous te connaissons et nous savons t' apprécier. La vue d'un homme estimé, d'un ami de la liberté et de son pays, suffira pour faire rentrer dans le devoir des esprits égarés. — Mais, en vérité, Carnot, les moyens physiques me manquent : vois cette petite taille, et dis-moi comment, avec un tel extérieur, je pourrai imposer le respect à tes grenadiers. — Aleœander magnus corpore parvus erat, repartit Carnot. — Oui, mais Alexandre avait passé sa jeunesse dans les camps; il avait fait le dur apprentissage des armes ; il savait comment se manie l'esprit des troupes, — Ami, les circonstances font les hommes ; la fermeté de ton caractère et ton dévouement pour la République nous répondent de tout. — Eh bien donc, j'accepte; à défaut de connaissances militaires je te promets du moins du zèle et du courage. Quand faut-il partir? — Demain. — Je serai prêt. — Demain tu recevras le décret de la Convention, des armes, et le

costume de commissaire du gouvernement. — Et mes instructions ? — Elles sont dans ton cœur et dans ta tète; les circonstaces les en feront sortir. Tes pouvoirs sont illimités ; pars et réussis. »

Levasseur arrive à Cambrai , est accueilli avec insolence, parle avec fermeté et ordonne une revue pour le lendemain. On affecte d'oublier de lui rendre les honneurs militaires; mais l'intrépide Représentant exige aussitôt que cet oubli soit réparé, se fait saluer par les drapeaux, fait former le carré et veut haranguer les troupes. Les cris des soldats couvrent sa voix : « Qu'on nous rende Custine ! » s'écrient-ils. Levasseur fait ouvrir les rangs, parcourt Tépée à la main les lignes de ces quarante mille hommes, et menace de tuer le premier qui osera prononcer le nom de Custine. Il rappelle ensuite cette armée égarée au sentiment de la justice et de l'obéissance, t Point de grâce pour les traîtres ! s'écrie-t-il. Je suis votre chef, vous me devez obéissance. Pardon à qui sera docile à la voix du Représentant du Peuple Français. Malheur à qui la méconnaîtra!» Généraux et soldats plièrent. Levasseur avait par son énergie écarté de la patrie le péril d'une sédition militaire et appris à l'armée à s'incliner devant le pouvoir civil, son supérieur et son maître.

Le procès de Custine commença le 1 août et ne finit que le 27. On accumula contre lui une masse d'accusations injustes ou fausses. Maison put lui

Energie et

dignité

de Levasseur.

Levasseur

comprime la

sédition.

Procès de Custine.

GoDdamDation

et derniers

moments de

Gustine.

reprocher à juste titre d'avoir écrit à Houcbard de ménager les Prussiens qu'il croyait, il est vrai, et non sans raison, moins hostiles à la France qu'à l'Autriche. Il ne trouva pas de motifs plausibles pour expliquer son inaction, son incurie du sort de Mayence, son imprévoyance en dégarnissant Lille d'une forte partie de son artillerie. D'autres charges vinrent accabler Custine. Il avait manqué de respecta la Convention, menacé de la corde le Président de la Convention Mayençaise, fait fusiller des volontaires, etc., etc. Ses réponses furent diffuses, longues, vagues, insuffisantes. Tronçon-Ducoudrai le défendit. A neuf heures du soir, Coffinhal, qui présidait le redoutable tribunal, fit rentrer Taccusé. La déclaration du jury déclarait Custine coupable de trahison et de connivence avec l'ennemi. En entendant prononcer l'arrêt qui le condamnait à la peine de mort, Custine ne voyant plus son défenseur et son conseil qui venaient de se retirer, s'écria : « Je n'ai pas de défenseurs, ils se sont évanouis. Ma conscience ne me reproche rien. Je meurs calme et innocent. » Il se jeta à genoux en entrant dans le greffe, pria pendant deux heures, écrivit ses adieux à son fils. Il marcha à l'échafaud les yeux mouillés de larmes, et embrassa le crucifix que son confesseur lui présentait. Custine commit des fautes, mais sa trahison ne fut pas suffisamment prouvée. Bouchard, général élevé par la République, et qui venait de remplacer Custine, fut consterné de ce

dénouement. Bon général d*avant-garde , il ne se un. sentait pas à la hauteur du poste qui lui était confié, et comprenant que les généraux allaient désormais se trouver placés entre la victoire et Téchafaud , il partit rame pleine de soucis et de pressentiments. Depuis la défection de Lafayette et la trahison de Dumourier, les généraux étaient en e£fet devenus Tobjet d'une méfiance excessive. Dans ce même mois de juillet pendant lequel s'accumulèrent tant d'événements malheureux, le bruit courut qu'on voulait enlever de la prison le fils de Louis XVI, et le proclamer roi sous le nom de Louis XVII, avec la régence de Marie-zlntoinette. Dillon, douze généraux sous ses ordres et cinq conspirateurs auteurs du projet, devaient opérer cette contre-révolution. L'accusation fut portée de la Ck)nvention à la tribune par un homme d'une probité connue , l'austère Cambon. Le Comité de Salut public, saisi de deux dénonciations, sépara Marie- Antoinette de son fils et fit arrêter Dillon, Miranda et plusieurs Airestotionde autres personnes. Quand ces faits furent rapportés ^^^^^

et de Miranda.

à la Convention, Camille Desmoulins protesta. Une amitié tendre l'unissait à Dillon. Il voulut le défendre. < Je demande, interrompit Billaud- Varennes, qu'il ne soit pas permis à Camille de se déshonorer. » Legendre lui cria d'aller défendre Dillon au tribunal révolutionnaire. Camille Des- imprudence de moulins accusé en même temps de manque d'as- ^^^^^^ siduité à l'Assemblée et de liaisons avec des aris-

4793. tocrates, reprit cette plume aiguisée dont il avait '^^^F^"**" écrit les Brissotim, et commença sous le titre du C0fdtHÊr. Vieuœ Cordelier la série de nouveaux pamphlets qui devaient le conduire à la mort.

Camille Desmoulins passa en revue quelques-uns des députés de la Montagne, Delmas, Legendre, Billaud-Varennes, Thuriot, les ridiculisa, s'en fit d'irréconciliables ennemis. Il osa toucher Saint- Just lui-même. « On voit dans sa démarche et dans son maintien, dit-il, qu'il regarde sa tête comme la pierre angulaire de la République, et qu'il la porte sur ses épaules avec respect comme un Saint-Sacrement. » — « Je lui ferai bientôt porter la sienne comme un saint Denis, répliqua, dit-on, Saint- Just. » Par ce côté individuel, les Français, déjà accablés de tant de calamités publiques, vidèrent réellement jusqu'à la lie le calice du malheur.

Diverses causes expliquent les revers de la République et le déchaînement des passions en 1793. La principale fut l'absence de gouvernement. Danton, qui s'était remarié et vivait dans la paresse et les délices d'une union nouvelle avec une jeune femme de seize ans, ne se souciait pas du tracas des affaires. Mais il les côtoyait et jugeait avec son grand sens commun le vice de la situation. Selon lui, il fallait ériger le Comité de Salut public en gouvernement provisoire, réduire les minisires à la condition d'agents et leur confier cinquante millions. Danton en parlant ainsi pouvait citer son propre

d^Héteitetde •OD jouraaU

exemple. Pour le salut de la Patrie il s'était fait 47m. gouvernement en des jours terribles. Mais le Comité n'osait prendre une telle responsabilité. Il redoutait la presse et les clubs où dominait la faction d'Hébert.

Depuis la mort de Marat , Hébert était devenu idHi le journaliste le plus puissant de la presse. Cet homme, sorti de la boue de Paris, avait été renvoyé, pour vol, des bureaux du théâtre des Variétés. Il s'était fait vendeur de contremarques et entrepreneur de journaux. Par le moyen de son ignoble feuille, le Phre Duchesne, il acquit de l'influence aux Cordeliers, se fit nommer membre de la Commune, se servit de son pouvoir pour écraser ses concurrents et devint une autorité avec laquelle les ministres comptèrent. Il se faisait payer chèrement des tirages supplémentaires de sa feuille qu'on envoyait aux armées. Il eut, par ce moyen, des numéros répandus jusqu'au nombre de six cent mille, fit fortune, et, tout en portant le bonnet rouge, vécut clandestinement dans le luxe. D'accord avec CoUotd'Herbois , Ronsin , Vincent , Rossignol , etc. , il s'était emparé du faible esprit du ministre de la guerre, Bouchotte. L'administration se sentit de leur influence. Ils désorganisèrent l'armée par le changement continuel des généraux.

Le Comité de Salut public n'osa pas d'abord entamer la lutte contre les Hébertistes. Robespierre, qui faisait partie du Comité , regardait Hébert comme

Convoitise des HébertisU'S.

Le Comité de Salut public se ' détermine

à gonverner.

un auxiliaire indispensable contre les enragés , les Yarlet, les Leclerc, les Jacques Roux et le tourbillon frénétique des femmes révolutionnaires. Les enragés furent envoyés ou Comité de Sûreté générale pour répondre à une dénonciation de la concubine de Marat qui les accusait d'avoir volé le nom de l'Ami du Peuple en publiant le journal V Ombre de Marat. Dans cette circonstance, Hébert fit taire la section des Gravilliers qui se plaignait amèrement de ces arrestations. Mais la convoitise des Hébertistes at lait si loin qu'ils s'efforcèrent de perdre Garât, le faible et spirituel ministre de l'intérieur, afin de se rendre maîtres de son portefeuille comme ils l'étaient déjà de celui de la guerre. Danton sauva Garât. Un Dantoniste, Paré, eut le ministère de Tintérieur. Robespierre resta neutre. Mais le Comité de Salut public disparaissait dans ces intrigues et les mauvaises nouvelles se succédaient avec une rapidité foudroyante. Nous perdions du terrain en Vendée, le Midi était en feu, Lyon tenait toujours, les frontières du Nord tombaient aux mains de l'ennemi. Cambon, Couthon^ Jean-Bon*SaintrAndré, Barrère sentaient bien qu'il eût fallu gouverner. La responsabilité du maniement des fonds les retenait encore. Nonobstant, vers le milieu d'août, les circonstances devinrent si graves que le Comité sentit qu'il était temps ou jamais de surveiller le ministère de la guerre.

On réorganisa les Comités de Salut public et de

Caraot.

Surveillance générale. Danton fut proposé pour le itm. premier. Il refusa. Le Comité fut définitivement composé de Barrère, CoUot-d'Herbois , Billaud- Varennes, Robespierre, Couthon, Saint-Just, les deux Prieur, Lindet et Camot. On désigna les trois premiers sous l'appellation de gens révolutionnaires, les trois seconds de gens de la haute main, les autres gens d^eœamen. Le Comité de Sûreté générale ne fut réorganisé que le mois suivant. Furent élus : Yadier, Panis, Lebas, Boucher-Saint-Sauveur, David, Guffroy, Lavîcomterie, Amar, Ruhl, Lebon, Vouland et Moïse Bayle.

Carnot, que le Comité venait d'appeler dans son portrait de sein, était encore un homme obscur. C'était un officier du génie, grand travailleur, probe et assidu. C'est lui qui avait fait décréter la fabrication des piques et dirigé les travaux du camp de Montmartre. Simple de manières, modeste de langage, rien de militaire dans la tournure et l'ajustement, il était difficile de pressentir en lui le futur organisateur de la victoire. Il avait rempli avec probité des missions sans éclat. Quoique Camot fît partie de la Convention, il paraissait rarement aux séances publiques, consacrant tout son temps aux travaux des Comités. Il avait voté la mort du roi et la plupart des grandes mesures propres à sauver la Révolution, mais il vivait en dehors des partis et de leurs intrigues. Aussi, dans de graves circonstances, ce vrai patriote sut-il toujours mettre le sentiment

Page 1