LIVRE XXVIl
vue des Iroupes au Carrousel. Les soldais éiaienl encore alors attachés à la République, et l'on comptait assez de généraux jacobins pour craindre que Taccueil des troupes fût mauvais. Mais les acclamations des dragons de Sébastiani furent aussitôt suivies de celles des autres régiments. La foule partageait cet enthousiasme. L^opinion publique était évidemment du côté de Bonaparte. En rentrant à la 'salle des inspecteurs, il divisa les commandements. Augereau, Tun des chefs les plus ardents de la Société du manège, se présenta. «Quoi! général, s'écria-t-il, vous n'avez pas appelé Augereau? » Bonaparte Tinvita, ainsi que Jourdan, à ne se mêler de rien, et à éviter de se compromettre. Ainsi qu'il avait été convenu, Sieyès et Roger-Ducos envoyèrent leur démission. Gohier avait été invité à déjeuner par madame Bonaparte : il envoya sa femme, et, alarmé par le décret du Conseil des Anciens, il convoqua ses collègues. Mais l'indolent Barras était au bain, et, sur le conseil de Talleyrand, il venait d'envoyer sa démission en demandant seulement qu'on respectât sa liberté et sa fortune. Son secrétaire Botlot fut chargé de porter ce message. II trouva Bonaparte haranguant les troupes : «Qu'a vez-vous fait, disait-il, de celte France que j'avais rendue si brillante? Je vous ai laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers; je vous ai laissé les millions de l'Italie, j'ai retrouvé des lois spoliatrices et partout la misère. Que sont devenus cent mille hommes qui ont disparu du sol français? Us sont morts, et
DéiuiaMon de Barras.
Allocution
de Bonaparte
aux troupes.
fîU9. c'étaient mes compagnons d'armes ! Un tel état de choses ne peut durer ; avant trois ans, il nous mènerait au despotisme par Tanarchie. Nous voulons la République, assise sur les bases de Tégalité, de la morale, de la liberté civile, de la tolérance politique. A entendre quelques factieux, nous serions les ennemis de la République, nous qui l'avons arrosée de notre sang! Nous ne voulons pas des gens qui sont plus patriotes que ceux qui se sont fait mutiler pour le service de la République. »
Ces paroles s'adressaient aux troupes et non au secrétaire de Barras, comme le prélendit le Moniteur Gohicr et Moulins (jy lendemain. Barras, pendant ce temps, était, sur
refusent . .
leur démission sa dcmaudc, conduit par des dragons à sa maison de du LuNciniwurg. Grosbois. Gohicr et Moulins ne voulaient pas donner
leur démission. Le dernier proposait même de faire fusiller Bonaparte. Ils se rendirent près du général. Une discussion assez vive s'engagea entre Bonaparte et les deux directeurs. Il les pressait de donner leur démission et de suivre le mouvement. Tous deux refusèrent. Le général avertit Moulins que si son ami Sanlerre agitait le faubourg, il le ferait fusiller. Moulins défendit Sanlerre. Ils se séparèrent fort irrités. En retournant au Luxembourg, Gohier fut gardé à vue par Moreau ; Moulins parvint à s'échapper et se cacha.
Le soir les conjurés se réunirent et se concertèrent. Sieyès proposait d'arrêter quarante députés hostiles. Bonaparte rejeta cette mesure, ne voulant
pas qu*oii le prît pour un factieux. Aucun plan ne \r9. fut donc arrêté. Flallant l'orgueil de Sieyès et des représentants, il leur laissa le soin de régler les formes constitutionnelles du nouveau gouvernement. Sieyès et Fouché avaient trop de pénétration pour se mépiendre sur la portée de cette apparente déférence. Mais ils devaient se résigner au fait accompli. Bonaparte, dans sa discussion avec Moulins et Gohier, avait articulé le mot qui résume toute dictature : a La Uépublique est en danger; il faut la sauver, je le vKux. » Il n^existait pas encore de gouvernement, mais il y avait un maître.
La nuit fut pleine de trouble et d'agitation pour les chefs des deux^artis qui allaient le lendemain se livrer un suprême combat. Les membres des conseils, qu'un sentiment de dignité personnelle, des vues condiiabuie^, particulières ou des convictions arrêtées attachaient dans la nuit du is
*■ au 19 brumaire.
à la Constitution, se réunirent chez le député corse Salicettî. Ils essayèrent de former un plan de contrerévolution, et choisirent pour chef militaire le général Bernadette. Ce général accepta la garde du Conseil des Cinq-Cents. Son ambition mit en défaut sa haute sagacité. 11 crut à la prédominance de la force légale sur la force militaire, fait caractéristique qui, de la part d'un soldat, dénotait d'ailleurs un instinct politique supérieur. Mais il avait pour adversaire un homme dont le génie politique était trop profond et trop délié pour ne pas s'assurer à lui-même le bénéfice d'unesanction légale. Bonaparte avait déjà pourvu