LIVRE XXI
Robespierre, qui n'adopta jamais le bonnet rouge et 1794. la carmagnole et conserva Tusage de la poudre, n*aimail pas ces signes extérieurs ; ses partisans les méprisaient également. L'agent national Payan, dans une séance du Conseil général de la Commune, condamna les repas civiques. «J'ai aperçu des personnes, dit-il, commander impérieusement à leurs domestiques dans Tescalier, et, un moment après, se plaçant à table à leurs côtés, s'écrier avec une affectation risible, si elle n'était coupable: A ta santé^ Pirard! (1). » Dès lors les repas civiques devinrent suspects. Cet incident contribue à caractériser la politique de juste milieu que Robespierre et son parti cherchèrent à fonder dans la Révolution.
L'achèvement du grand-livre de la dette publique Achèvement eut lieu au commencement du même mois. Cambon de
l'annonça à la Convention. La dette consolidée ne '« ^«"^ P^^ique. s'élevait pas à plus de cent millions, et le nombre des créanciers à quatre-vingt-dix mille, sur lesquels il y avait à déduire les émigrés et les condamnés (2). Quelques jours après, sur la proposition de Cambon, la Convention déclara nationaux l'actif et le passif des hôpitaux et de tous les établissements de bienfaisance (3). Mais ces actes d'une si haute importance passaient presque inaperçus. Les exécutions en
(1) Séance du conseil général de la Commune du 15 juillet (27 messidpr) 1794.
(2) Séance delà Convention du 2 juillet (14 messidor) 1794.
(3) Séance de la Convention du 12 juillet (24 messidor 1794).
1T94. masse continuaient, et chacun pressentait la lutte terrible qui allait éclater entre le parti de Robespierre et les débris des anciennes factions girondine, dantoniste et bébertiste, groupés à la Montagne et dans les deux Comités. ;
En messidor, Robespierre écrivit beaucoup. Après le dîner, il allait aux Jacobins et parlait souvent. Le club était sourdement travaillé par les ennemis de Robespierre. De prétendus amis de Châlier, des Lyonnais, partisans de Fauché, s'étaient introduits aux Jacobins et avaient fait nommer Fouché président. Robespierre s'inquiéta de <5e mouvement et Tarrêta en faisant rayer Duboiè-Crancé, sous prétexte qu'il avait sauvé les Lyonnais révoltés. Les Jacobins obéirent; mais pendant tout le temps que Robespierre parla, ils restèrent froids et muets. Après avoir flétri les modérés, l'orateur exprima la volonté d'arrêter Teffusion du sang humain. Ce préambule fut suivi d'une motion en vertu de laquelle la société Violentes attaques invita Fouché à vcuir sc disculpcT. Les Jacobins sem-
de Robespierre , i / i i r» i •
contre Fouché. biaieut plougcs dans la torpeur. Robespierre jeune
crut y voir un système et fit une vive harangue. Couthon répliqua et dit : « Tous les patriotes sont frères et amis; pour moi, je veux partager les poignards dirigés contre Robespierre. » A ce mot le club se retrouva tout entier, tel qu'il était jadis. La salle vibra d'un seul crï : « Et moi aussi ! » qui s'échappait de toutes les poitrines. La guerre contre les scélérats qui, selon l'expression de Couthon, « voulaient affamer
le peuple par la disette et Taibéisme, » continua dans ri>i. la séance du 14. Fouché ne parut pas. 11 écrivit, pour prier ta société de suspendre son jugement jusqu^à ce que les Comités de salut public et de surveillance gé* nérale eussent examiné sa conduite; Robespierre fut accablant contre lui. ce Je commence par faire la déclaration, dit-il, que Tindividu Fouché ne m'intéresse nullement* J'ai pu être lié avec lui, parce que je Tai cru patriote; quand je Tai dénoncé ici, c'était moins à cause de ses crimes passés, que parce qu'il se cachait pour en commettre d'autres, et parce que je le regarde comme le chef de la conspiration que nous avons à déjouer. » 11 tira ensuite parti de Tabsence de Fouché, l'accusant deconj uration ,cherchant à extraire un système de ses actes, le flétrissant, le qualiûant de vil et de méprisable, rappelant qu'il avait fait partie de cette faction hébertiste qui déshonorait la Révolution. Chose étrange et curieuse, il ajouta : « La terreur était le moyen dont ils se servaient pour forcer les patriotes au silence. » Il trouva l'éloquence de la haine et du mépris. S'étonnant de l'absence de Fouché : c< Craint-il les yeux et les oreilles du peuple, dit-il, craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime; que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme tout entière, et, qu'en dépit de la nature qui les a cachés, on y lise ses pensées (1) ? » Fouché fut exclu du club des Jaco-
(1) Séance du club des Jacobins du 14 juillet 1794.
Plan d'attaque
iU Robespierre
contre
les comité.^.
bins, mais la société éleva à la présidence Élie Lacoste, qui avait rempli les fonctions de rapporteur dans Tafifaire des Saint-Amaranthe. Le hasard seul fut-il cause de cette nomination d'un ennemi de Robespierre? Il y a lieu d'en douter. Les Jacobins obéissaient en protestant, ne comprenant peut-être pas bien la conduite de leur chef.
Il fallait que Robespierre eût d'ailleurs dans sa puissance et dans la réussite de ses plans d'épuration une confiance bien grande pour tenir un pareil langage. Il pensait que le pouvoir venait à lui par la force des choses et qu'un discours suffirait pour renverser les comités, ou du moins pour obtenir leur renouvellement. Ancien juge d'église, ennemi naturel de la force, dénué d'instincts militaires, patient comme tous les gens formés à la politique spéculative, il aimait mieux tourner la loi que la violer et obtenir du temps, de l'agitation morale, ce que les hommes de parti demandent presque toujours à l'insurrection. C'est donc à l'aide de pétitions, de rapports et de discours, que Robespierre comptait entamer la lutte contre les comités. Il disposait de la Commune, des Jacobins, c'est-à-dire de la force politique et de la force armée. En réalité, sa puissance était considérable; entre les mains d'un homme d'action, elle se fût changée instantanément en dictature.
La lenteur de Robespierre, qui se souvenait trop de la manière dont s'élait accompli le 31 mai, devait lui être fatale. Elle lui laissa le temps de désespérer
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ses ennemis et de les pousser aux résolutions extrêmes. 1794. Une tentative de réconciliation fut pourtant essayée, dans les derniers jours de messidor, par quelques membres du Comité de salut public. Barrère, revenant un soir des Jacobins, où Robespierre Tavait attaqué, dit au juré Vilate : c< Je suis soûl des hommes. Si j'avais un pistolet... Je ne reconnais plus que Dieu et la nature. » Et, s'abandonnant au cours de ses pensées, il ajouta: « Ce Robespierre est insatiable. Parce qu'on ne fait pas tout ce qu'il voudrait, il faut qu'il rompe la glace avec nous. S'il nous parlait de Thuriot, Guffroy, Rovère, Lecointre, Panis, Gambon, de ce Monestier qui a vexé toute ma famille, et de touto la séquelle dantoniste, nous nous entendrions ; qu'il demande encore Tallien, Bourdon de l'Oise, Legendre, Fréron, à la bonne heure;... mais Duval, mais Audoin, mais Léonard Bourdon, Vadier, Vouland, il est impossible d'y consentir. » Barrère paraissait accablé. De part et d'autre on redoutait le moment de la lutte. La faction, qui depuis le 5 prairial (24 mai) avait formé un complot contre Robespierre, espérait Iç pousser à l'attaque. Mais rien ne pouvait ébranler les résolutions de cet homme immuable et systématique. Ses partisans, au contraire, contenaient mal leur impatience; Hanriot et son état -major excitaient les canonniers, Lebas exaltait les jeunes têtes de l'école de Mars, Payan essaya de convoquer à la Commune les comités révolutionnaires.
Le Comité de salut public se mil sur la défensive; IV. ' 3
Manœuvres «Ic5 deux comités.
Affaire Magentbies.
Retour de Saint-Just.
Robespierre
rmtre au Comité
•In salut public.
il empêcha la convocation, éloigna de Paris la moitié des canonniers, confia leurs canons à Técole de Mars dont il s'assura ainsi les sympathies, et suhordonna le bureau de police d'Hermann au Comilé de sûreté générale. Parmi les moyens employés pour perdre Robespiepre, il faut encore citer la pétition dun certain Magenthies, qui demandait qu'on punit de mort quiconque manquerait de respect à TÊtre suprême, en mêlant le nom de Dieu aux jurements. On arrêta en même temps comme suspects des artisans qui s'étaient enivrés; c'était un moyen d'effrayer le peuple sur les conséquences du triomphe de Robespierre et de rétablissement du régime de la vertu. Quelques mesures terroristes et l'exécution de cent trente-huit prisonniers titrés, une nouvelle liste de trois cent dix-huit personnes à envoyer au tribunal, mirent les deux comités à l'abri du reproche d'indulgence. Dans cette attitude ils attendirent l'ennemi. La première décade de thermidor, qui dans Talmanach républicain est dédiée au Malheur, s'ouvrit au milieu de ces funestes conjonctures.
Robespierre avait rappelé auprès de lui son jeune et terrible disciple. Saint-Just revenait du champ de bataille de Fleurus avec ce sentiment de l'action et cette croyance dans la force, dont Pascal avait jadis révélé la loi, mais dont Robespierre, élève de l'école sentimentale de Jean-Jacques Rousseau, n'entrevoyait qu'à regret et malgré lui l'inévitable nécessité. Tandis que Saint-Just, songeant à sauver la Révolution par