LIVRE XXI
demain 8, Robespierre, pâli par le travail et la ma- 1794. ladie, et plus encore par le poids de ses résolutions, plus fortes que lui-même, parut à la Convention. Depuis quarante jours, on ne Tavail pas vu dans le sein de rassemblée. Il revenait plus redoutable qu'il n'était jamais apparu. La mort d'un groupe de députés assis sur les bancs de la Montagne, parmi les rangs décimés des anciennes factions, était suspendue à ses lèvres. On attendait impatiemment qu'il prît la parôle. Mais Barrère annonça d'abord à l'assemblée la. prise et l'occupation d'Anvers. Celle nouvelle était, à elle seule, une éloquenle réplique aux récentes attaques de Robespierre contre Carnot. Un autre député, Pooltier, dit quelque» mois relatifs aux soldats dépouillés de leur équipement par l'ennemi. On vit ensuite à la tribune cette figure pâle et ce mince profil, qui inspiraient plus de terreur que n'en inspirait jadis la face volcanisée de Danton. Un profond silence régna aussitôt dans la Convention, et Robespierre prononça son dernier discours, celui qui devait
1, .j j . 1 . ,.1 •*/•.*' V Dernier discours
décider de son sort, celui qu il avait écrit et récrit de Robespierre. plusieurs fois, celui qu'il aiguisa comme on aiguise un glaive et auquel il attribuait, non sans raison, la puissance du glaive, mais qui se retourna contre lui. Nos devanciers, emportés par le mouvement des faits décisifs et graves qui s'accumulent à cette date, ont dit peu de chose de ce discours, digne pourtant d'être examiné. Il est, en effet, la dernière parole d'un parti qui envisagea la Révolution d'une manière spé-
i794. ciale, et qui représente, parmi les diverses familles d'esprits qui composent notre unité nationale, un groupe qui s'est perpétué, par cette raison que les idées sont impérissables. « La Révolution française, articula Robespierre, est la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l'humanité et sur les principes de la justice. » Cette formule placée au début du discours suffirait à caractériser cette école de politiques moralistes qui voulait fonder un ordre social sur les principes de la vertu publique et privée, dût-elle, comme moyen transitoire, recourir à la dictature et à réchafaud. L'utopie et le sang ont laissé sur ces hommes une tache indélébile, onais quelque odieux que soient ces souvenirs, il s'en dégage pourtant une si haute aspiration à la justice, que la Révolution française en restera éternellement marquée française. d'uuc empreinte sublime qui la distingue des autres révolutions. Or, on est obligé d'en convenir, ce ne sont ni les Feuillants, ni la Gironde, ni Danton, ni Camille Desmoulins, qui eussent marqué la Révolution d'un pareil sceau.
Robespierre ne fut pas exempt d'hypocrisie. Mais la sincérité éclate à chaque page dans ce long discours; elle éclate jusque dans les préoccupations personnelles, jusque dans la naïveté de celui qui le prononçait : « Ici j'ai besoin d'épancher mon cœur, » disait-il à cette assemblée à laquelle il devait demander la vie de quelques-uns de ses membres. Et, dans son épanchement terrible, cet homme qui lui-même
Caractère de h RévolulioD