LIVRE XXIII
extrême partialité envers les thermidoriens. Ilsdélî- 1795. vraient de la crainte tous les gens que ne soutenait pas dans ces temps d'épreuve l'indomptable amour de la patrie. Ils écartaient le fantôme de cette austère morale républicaine, entrevue par le triumvirat de Robespierre, Saint-Just et Couthon. A. cette nation folle de plaisir ils rendaient, après cinq ans de privation, la faculté de jouir. Tout leur fut pardonné.
Le rôle, dans la Révolution, de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse finit avec les journées Avènement
* ^ , du principe
de prairial, et de la môme époque date Tavénement individualiste. de la classe moyenne, qui échoua en 1789. Ces journées ne marquèrent pas seulement, en effet, le succès passager d'uji parti, mais le triomphe beaucoup plus durable d'un principe. L'individualisme, dont il a été si souvent question dans ces dernières années, l'individualisme qui devait avoir son règne, sa philosophie, son plan politique, date des journées de prairial. Il sera aisé de nous en convaincre quand nous aurons à parler de la Constitution de l'an III. Nous jugerons ces principes nouveaux avec la modération dont nous nous sommes fait une loi en retraçant ces annales ; car, si notre conscience les repousse, nous ne devons pourtant pas oublier qu'ils sont une des phases nécessaires que devait traverser la formation de la démocratie française. L'individualisme fut le père de l'industrie, sans laquelle le citoyen, quels que devinssent ses droits politiques, n'en resterait pas moins le serf de la matière.
Mort du jeune louis XVII. — U régent prend le titre de roi. — Négc dations secrètes de Pichegru avec les royalistes. — Le parti royaliste " dans la Convention. — Situation de la Vendée et de la Bretagne. — Plans et projets de M. de Puisaye. — Départ de M. de Puisaye pour ÎAmdres. — Cormatin. — Tentatives de pacification. —Portrait du général Hoche.^ Système militaire et politique de Hoche en Vendée, — Conférences de la Jausnaye. — Traité de paix des Vendéens avec la Bépublique. — Fuite de Stofflet. — Entrée de Cliarette à Nantes. — Pitt seconde les projets de Puisaye. — Conférences de la Prévalaye. — Traité de paix des Chouans avec la République. — Soumission de Stofflet. — Vigilance et prèssentiments de Hoche. — Expédition de Puisaye, — Débarquement desémigrés et des Anglais h Carnac. — Désaccord entre d'Hervilly e^ Puisaye. — Intrigues et maladresses du Comité royaliste de Paris. — Premier échec des émigrés. — Ils se réfugient dans la presqu'île d^
Quiberon. — Prise du fort de Penthièvre et défaite, des émigrés,
— Fuite de Puisaye. — Jugement des royalistes sur sa conduite.
Sombreuil se rend et est fusillé. — Situation des armées de la hé — publique. — Invasion de la Hollande par Pichegru. — Traité 10 mai Vl^^. ^ Ouvertures pacifiques de V Espagne. ^^ Négociations Bûle entre la Prusse et la République française. — Médiation de h Prusse. — Jour dan franchit le Rhin. — Constitution de Van ///. Us deux chambres : Conseil des Anciens et Conseil des Cinq-Cents. Système électoral à deux degrés. — Caractère transitoire de la com — • stitution de l'an 111. —Attributions directoriales. — Mécontentemem ^ des partis. — Agitation des royalistes dans Paris. — La Conventii^'^^
avance Vépoque des élections. — Décrets des 5 et 13 fructidor. — Les aections de Paris essayent d'intimider la Convention, — Arrêté de la section Lepelletier. — Im France accepte la Constitution et les deux décrets, — Les sections se répandent dans Paris et se disposent à la révolte. — /.es sections prennent les armes. — 1m Convention ordonne m gén&al Menou de désarmer les factieux. — Faiblesse et irrésolution du général Menou. — Arrestation de Menou. — Nomination de Barras au commandement en chef de l armée de Paris. — Bonaparte eti 1795. — Nomination du général Bonaparte au commandement en second. — Journée dw 13 vendémiaire. — Combat à V église Saint- Bach et au pont Boy al. — Défaite des sections rebelles. — Mansuétude de la Convention après la victoire. — Insolence des vaincus, — Tallien dénonce ses collègues royalistes. — Attaque de Thibaudeau contre Tallien. — Dernier jour de la Convention. — Appréciation du caractère et du génie de la Convention.
Pendant que les derniers croyants de la Révolution ^''^^ expiraient par le suicide et Téchafaud, le fils de
Louis XVI mourait dans la prison du Temple. Mon du jeune
Le 9 juin 1 795, Sevestre, au nom du Comité de su- ^'"1™'
reté générale, fit à la Convention un rapport com- ^® régem prend
o y rr le titre de roi.
mençant par ces mois : <c Depuis quelque temps le fils de Capet était incommodé par une enflure au genou droit et au poignet gauche; le V" floréal, les douleurs augmentèrent, le malade perdit Tappétit, et la fièvre survint. » Cette fièvre ne le quitta plus. Comme une plante privée d*air, le jeune prince avait dépéri dans cette sombre tour du Temple. Prisonnier à un âge où le soleil et la liberté sont les premières conditions de la vie, accablé d'infortunes qui épouvantent rimagination, il avait successivement vu son père, sa mère et sa tante s'arracher de ses bras pour
1795. marchera réchafaud. Dn geôlier brutal, railleur et farouche comme les monstres des fabliaux et des légendes, avait torturé ses nuits et ses jours, et ajouté à tant de misères cette trivialité basse qui, pour les âmes délicates, est à elle seule un malheur plus cruel que la privation des choses nécessaires à la vie. Dumangin, médecin de l'hospice de TUnité, Pelletan, chirurgien de F hospice de Tllumanité, Jeanroy et Lassus, professeurs, ouvrirent le corps frêle de Tenfant royal et constatèrent que sa mort était le résultat d'un vice scrofuleux. Mais ils ne dirent pas si ce mal, quel qu'il fût, était le résultat de tant de souffances accumulées en si peu de temps. Ce que la science médicale n'avait pas à constater, l'histoire, qui de plus haut envisage les misères humaines et leurs causes, le dira. Le jeune Louis XVII mourut de captivité, de chagrins et d'humiliation.
Les royalistes dépassèrent les chirurgiens dans l'aridité de leur définition de la mort de Louis XVII. Les premiers parlèrent selon leur science, les derniers selon leur art. Ils déclarèrent que le jeune prince était mort empoisonné. Son oncle se hâta de prendre le titre de roi. Depuis Fa vras jusqu'à Louis XVII, depuis les soldats rebelles de l'armée deCondé jusqu'aux^ soldats fidèles de l'armée de Waterloo, que de victimes illustres et obscures devaient tomber, pour qu^ sur le tard de la vie la destinée permît cinq ans der règne à ce froid et sceptique ambitieux. Au quartier général de l'armée de Gondé, une messe fut celé —
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brée, et, selon le vieil usage monarchique, on arlicula iTJb. ces paroles : « Louis XVII esl mort ; vive Louis XVIII ! )i la coalition, plus circonspecte, ne se hâta point de donner son adhésion à cet acte. Le conseil aulique continua de désigner Monsieur sous le nom de Comte de Lille. Mais, aiguillonné par Tespérance de porter cette couronne que la mort lui tendait, il déploya, dans Tintrigue, une grande activité. Le secret des rigueurs du régime de la Terreur se révèle dans ces intrigues aujourd'hui démasquées. Les royalistes du dehors entretenaient avec ceux de Tintérieur un échange de lettres et de messages. Un imprimeur de Genève, issu d'une famille noble de Franche-Comté, ' Fauche Borel, fut lagent le plus intrépide et le plus infatigable de ces dangereuses négociations. Il ne craignit pas de se rendre au quartier général de Pichegru, à Altkirch, et, sous prétexte de lui offrir un ouvrage inédit de Jean-Jacques Rousseau, il lui déclara courageusement qu'il venait au nom du prince du Condé pour l'engager à passer avec son armée au service des Bourbons. On avait pensé que Pichegru ne serait pas insensible à l'appât d'une grande fortune. Pichegru promit en effet de seconder la cause royaliste.
Louis XVIIIavait en outre, à Paris, d'autres agents, notamment Brotliier, Lemaître, Lavilleheurnoy (Ber- Ihelot), Duverne-Depresle, dit Dunan, et Ton découvrit plus tard que plusieurs conventionnels étaient gagnés à la cause royaliste, les uns à prix d'or, les
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1793. autres par des convictions antérieures à la Révolution
française et qu*ils avaient su dissimuler. Ces soupçons
se portèrent à divers titres sur Lanjuinais, Tallicn,
Le parti royaliste Frérou, Boissy-d'Anglas, Gambacérès, Henri Lari-
dans vière, Doulcet-Pontécoulant, BentaboUc, Levasseur,
la Convention. ' '
Isnard, Defermont, Lhomont, Taveaux, Dubois, Dubay et Bornel. Dans cette nomenclature, il y a des hommes qui pouvaient, parattachement à la royauté, trahir la Révolution, mais qui étaient incapables d'attacher l'idée d'un salaire à un pareil acte. D'autres, au contraire, et, parmi eux, divers documents désigent Tallien et Fréron, dont Timmoralité prêtait le flanc à la corruption, passèrent pour avoir été gagnés à prix d'or. 11 résulte de ces documents que l'opinion de Louis XVUl était fixée sur les secrets sentiments (les royalistes de la Convention. Or, en rapprochant cette circonstance d'un parti royaliste jusque dans le sein de la Convention, de Tindifférenee de cette même Convention à Tégard des compagnies de Jésus et du Soleil, en voyant rentrer les émigrés et en rassemblant dans sa pensée les actes de la réaction thermidorienne, Monsieur put, en effet, se tromper sur la situation. 11 put croire que, dans un bref délai, il rentrerait à Paris pour y restaurer ce qu'il nommait la Royauté véritable ; qu'une fois maître, il aurait raison des constitutionnels, que les rêves féodaux de sa jeunesse deviendraient une réalité, et que la Révolution française figurerait à peine dans nos quatorze siècles de monarchie comme une de ces taches de
sang qui sont les jalons de rhisloire. L'aride inlelli- \m. gence de ce prince ne pouvait s'élever plus haut dans la compréhension des événements. L'homme de génie qui devait donner aux conquêtes de la Révolution française la consécration suprême, en neuanl dans sa forle main l'ancien monde au monde moderne, n'était pas encore sorti de son obscurité. Le régent put donc penser que la Révolution n'aurait pas de rédempteur; qu'elle s'abîmerait à jamais comme une vile révolte de scribes décorés du nom de philosophes et de truands déguisés en soldats et en gardes nationaux. 11 put, en un mot, tomber dans la commune erreur qui consiste à prendre nos espérances pour des décrets de la destinée.
En même temps que le régent s'efforçait de cor- siiuauon • rompre les généraux et les conventionnels douteux, euJ m^Tâ^ne il stimulait le zèle du duc d'Harcourt, son chargé -
Plans cl projets
d'affaires à Londres, et correspondait avec Charette, de m. de Puisaye. celui des chefs vendéens qu'il préférait. On a vu qu'a • près la mort de la Rochejacquelein et les expéditions des colonnes infernales^ la Vendée parul tombée dans un épuisement qui ne permettait plus au parti royaliste de songer à rallumer la guerre civile. Des chefs vendéens il ne restait plus que Sapiiiaud, Charette étStofflet. Ils étaient désunis et réduits à un petit nombre de soldats. Dans un conciliabule qui eut lieu à Jalais, ils se partagèrent la Vendée après s'être réciproquement fait la reconnaissance de leur commandement. Mais la guerre ne fut plus qu^une lutte de
1795. surprises, d'embuscades et d'escarmouches. En Bretagne, les chouans reconnaissaient pour chef M. de Puisaye, ancien constituant, caché dans le pays depuis Tavortement du mouvement fédéraliste de Normandie. Les chouans ne formaient point d'armées et parcouraientle pays par petites bandes, ils se livraient à des brigandages qui troublaient profondément le pays.
M. de Puisaye essaya d'organiser ses forces éparses. Les divisions administratives lui offraient un cadre tout tracé. La Commune forma compagnie, les départements devinrent des divisions. II organisa un comité central et se proposa d'aller ensuite à Londres pour y solliciter le concours du cabinet britannique. L'Angleterre avait d'ailleurs envoyé, dans une précédente campagne, l'escadre de lord Moira et M. de Tinleniac pour porter secours aux Vendéens. L'expédition tentée sur Granville avait échoué, mais M. de Puisaye était fondé à croire que la Bretagne était plus propice que la Vendée à une guerre de partisans, et que ses plans seraient secondés par lesprinces au moins autant que par le cabinet de Londres. Le régent était à Vérone, le prince de Condé sur le Rhin avec la portion belliqueuse de l'émigration, et le comte d'Artois, avec la jeune noblesse, parcourait TEurope. Il n'existait point d'harmonie entre eux, mais tous trois avaient acquis en exil l'expérience du peu de confiance qu'ils devaient accorder à la coalition. L'Espagne et la Russie restaient fidèles et cour-
toises, mais les autres puissances, notamment TAn- 1793. leterre, traitaient avec tant de dédain et de hauteur les agents non accrédités des princes, qu'il était facile de deviner le véritable mobile de la guerre qu'elles soutenaient contre la France. Les princes commençaient donc à tourner leurs espérances du côté de la Vendée, et ils étaient encouragés dans ces projets chimériques par les rapports mensongers des agents secrets qu'ils entretenaient à Paris.
Depuis le conciliabule de Jalais, Stofflet et Gharette s'étaient de nouveau désunis. Les agents de Paris, soit négligence, soit impossibilité, ne transmettaient point à Gharette les ordres du Régent. M. de Puisaye pensa qu'il était nécessaire de hâter son départ pour Londres. II délégua ses pouvoirs près du Gomité central à un aventurier se disant baron de Gormatin et dont le véritable nom était Désoteux. Gormatin s'était introduit auprès de Puisaye avec une recommandation des princes. Il avait figuré, déguisé en femme, . dans rémeute de Versailles, et, changeant brusquement de parti, était devenu officier de Bouille, avait émigré après le 10 août et cherché fortune à Goblentz. La Bretagne lui paru t un théâtre plus facile. Sa fausse énergie et sa faconde trompèrent Puisaye. En partant il le nomma major général de l'insurrection bretonne ; mais il lui était recommandé de ne rien conclure sans l'autorisation de son chef. Gormatin ne s'en préoccupa point et commença aussitôt à parler et agir comme s'il eût reçu des pouvoirs absolus.
Tentatives de pacification.
ils HISTOIRE DE SOIXANTE ANS
i79î>. Les circonstances étaient fort délicates pour les
révoltés. Un décret du 12 frimaire an III avait accordé l'amnistie à tous les rebelles qui, dans Fespacc d'un mois, déposeraient les armes. Un tel acte, précédé du jugement et de Texécution de Carrier, était de nature à rendre la confiance. Il fut, en outre, enjoint aux commissaires de la Convention d'employer, pour ramener les chefs vendéens, séductions, promesses, repas et argent. En même temps, le général Hoche avait été placé à la tète des armées de TOuest, de sorte que la République se montrait à la fois terrible et conciliante. Hoche prit aussitôt, malgré la. faiblesse d'une armée jieu nombreuse et désorganisée, une attitude redoutable. Il ne disposait que d^ quarante-six mille hommes. Le tiers était aux hôpitaux, un autre tiers gardait les places. Vingt milles hommes furent envoyés de Brest et de Cherbourjj ^ Mais Hoche n'avait pas moins de trois cent cinquante^ lieues de côtes à garder. Le jeune général républicaii était heureusement doué du génie qui supplée quel quefois au nombre des soldats, il jugea la situatioi en homme d'État autant qu'en capitaine. Il respecl^^^ les croyances des habitants, fit protéger les églises -, rendre au culte la liberté, relâcher les suspects e5=^ '' les condamnés non exécutés, et propager par tout-^--^ la Bretagne et la Vendée le décret d'amnistie.
^ortlait Hoche comptait alors vingt-sept ans, et déjà i^'
du "cnéral Uoclic ^^^
avait la maturité du génie comme il en avait ^^^ gloire. Ces grandes et naïves figures des jeunes gén