LE DIRECTOIRE
Installation des deux Conseils. — Nomination des cinq directeurs. — Us cinq directeurs. — Portrait de Barras. — Rewbell. — Lar éveiller e- Lepeaux. — Letoumeur et Camot. — La société du Directoire. — Les mœurs. — Les modes. — La littérature. — Les cultes. — Les partis sous le Directoire, — U parti royaliste. — Le club de Clichy. — U parti révolutionnaire et ses clubs. — Le parti orléaniste. — Ses finances .
— Arrivée des Directeurs au palais du Luxembourg. — Formation du ministère. — Antagonisme du Directoire et du Conseil des Anciens. — Plan financier. — Liquidation des assignats. — 1796. — Anticipation.
— Mandats territoriaux. — Réorganisation des armées, — Pétition des habitants de Dreux et d'Orléans en faveur de Madame Royale, — Sa captivité^ ses malheurs. — Échange de Madame Royale contre les prisonniers français. — Anniversaire du 21 janvier, — Agitation des partis. — Babeuf et sa doctrine. — Conspiration de Babeuf. — Directoire secret, — Préparatifs d'insurrection. — Antécédents de. Babeuf.
— Poursuites exercées contre lui. — Ses contradictions. -^risel trahit les conspirateurs. — Lettre de Babeuf au Directoire. — Conspiration des pétards. — Conspiration du camp de Grenelle. ~~ Nouvelle tentative de débarquement sur les côtes de VOuest. — Charette rejeté dans le Marais, — Irrésolution du comte éf Artois. — Son départ de file Dieu. — Désarmement de la Vendée. — Hoche est nommé général en chef de Tarméedes côtes de l'Océan. — Prise et mort de Charette.
— Mort de Stoffiet. — Campagne de 4796. — Arrivée de Bonaparte à l'armée d'Italie. — Premières opérations de ï armée d'Italie. — Con-
quête du Piémont. — Projets de Bonaparte sur la haute Italie. — État des esprits en 4796 en Italie. — Situation de la Lombardie- Plan de Bonaparte. — Soumission des ducs de Parme et de Modem. - Combat du pont de IjkH. — Entrée de Bonaparte à Milan. — Jalousie du Directoire contre Bonaparte. — Bonaparte offre sa démission. - Proclamation de Bonaparte à l'armée d'Italie. — Soulèvement comprimé. ^Négociations de Venise avec Bonaparte. — Siège et défense de Mantoue. — Fondation des républiques Cispadane et Transpadane. - Nouveaux efforts de F Autriche. — Marclie d'Âlvinzy et de Davidowith. ^Bonaparte au pont d' Arcole.— Opérations de Moreau et de Jourdanen Allemagne. — Retraite du prince Charles sur le Danube- — IJarchidm reprend l'offensive. — Betraile de Moreau et de Jourdan. — Mort de Marceau. — Isolement de Bonaparte en Italie. — Négociations pré- .wmptueuses de lord Malmesbury au nom de V Angleterre. — Expéài' tion avortée de Hoche en Irlande. — Hoche remplace Jourdan au commandement de l'armée de Sambre-et-Meuse. — 1797. — Nouveaux efforts de V Autriche en Italie. — Défaite d'Alvinzy et de Provera.— IjC Directoire accepte les plans de Bonaparte, — Marche du prince Charles contre Bonaparte. — Bonaparte accorde un armistice aux généraux autrichiens. — Préliminaires du traité de paix de Ijéoben. — Ijettre de Bonaparte au Directoire. — Bonaparte explique au Directoire les motifs de sa conduite. — Dissentiments du Directoire au sujet de Mantoue. — Les Pâques vénitiennes. — Abolition du gouvernement oligarchique à Venise. — Situation du Directoire en 1797.
Installation
des
deux Conseils.
Nomination
des
cinq Directeurs.
Le lendemain de la dissolution de la Convention, les deux conseils s'assemblèrent. Le conseil des Anciens siégea dans la salle de la Convention sous la présidence de Lareveillère-Lepeaux, le conseil des Cinq-Cents au Manège, sous la présidence de Daunou. D'après la Constitution, les conseils devaient élire les cinq directeurs de la manière suivante : le conseil des Cinq-Cents proposait dix candidats par fauteuil directorial, soit cinquante noms. Le conseil des Anciens devait ensuite choisir dans ces listes les cinq
directeui's. Justement émus des conséquences pos- i79.i. sibles d'un acte qui allait livrer à i^inq individus les destinées individuelles et celles du pays, les conventionnels se groupèrent. Leur passé révolutionnaire leur créait des craintes communes. En majorité dans le conseil des Cinq-Cents, ils prirent la résolution de ne choisir aucun général et de n'élever au pouvoir que des hommes qui eussent comme eux voté la mort du roi. Leurs votes se portèrent sur Lareveillère-Lepeaux, Rewbell, Sieyès, Letourneur (de la Manche) et Barras. A ces noms ils ajoutèrent quarante-cinq candidats qui, à l'exception de Cambacérès, étaient d'une telle obscurité qu'il était impossible de songer à les élever au suprême pouvoir. Cette manœuvre causa un moment de surprise et d'irritation aux Anciens. Dupont (de Nemours), dans un discours aigre et railleur, demanda l'ajournement, se fondant sur la nécessité de faire des recherches pour apprécier le mérite des hommes modestes que les Cinq- Cents désignaient aux suffrages des Anciens. Mais celle protestation n'eut pas de suite. Les choix du conseil des Cinq-Cents furent confirmés par le conseil des Anciens. Lareveillère-Lepeaux obtint 216 voix; Letourneur, 189; Rewbell, 176; Sieyès, 156; Barras, 129. Ils acceptèrent leur nomination, Lareveillère et Letourneur avec humilité, Rewbell sans phrases, Barras avec forfanterie. Sieyès, plus profondément ambitieux, jugeant la situation mauvaise et le pouvoir trop faible, refusa, se retranchant dans
x-r*. son inaptitu de des affaires et se plaignant de la haine des partis. La majorité du conseil des Ginq-CenLs fixa son choix sur Carnot, et, usant du même moyen que la première, elle ajouta huit noms obscurs et celui de Cambacérès au nom du grand citoyen.
Carnot fut élu par le conseil des Anciens, par H7 voix sur 213.
Portrait [^g çjjjq personuagcs qui ne craignirent pas d'ac-
cepter la tâche de ramener le règne des lois et de pourvoir aux besoins de cette société troublée par l'agitation des partis, ruinée par la mauvaise administration, par la guerre et par la détresse des finances, n'étaient pas à la hauteur d'une pareille mission. Celui d'entre eux qui exerça la plus large part d'influence sur le gouvernement directorial, Barras, ne s'était pourtant réservé que la police, les lettres, les arts et tout ce qui, en apparence, ne représente que le côté secondaire et futile de la vie des nations. Mais dans un pays comme la France, où l'opinion a une importance si considérable, les instruments qui servent à la connaître et à la diriger sont le nerf essentiel de la politique. Barras était d'ailleurs l'homme de la situation. Ses antécédents l'évolutionnaires raffermissaient les espérances des patriotes. Ses ^lœurs dissolues étaient en harmonie avec celles de son temps. Il tenait à l'ancienne société par sa naissance et ses manières, à la nouvelle par les services rendus en thermidor et en vendémiaire. On n'approfondit jamais le succès, et nul ne songeait à
demander à Barras jusqu'à quel point il avail mérité 179: les siens. L'extérieur le sauvait des investigations de l'analyse. Haut de taille, beau, doué des apparences de la vigueur morale, quoiqu'il eût plus d'audace que de force, brave de fait et surtout de réputation, aimant les femmes et en étant aimé, au fond paresseux, sceptique, tolérant comme tous les corrompus, concussionnaire mais dissipateur, estimant peu les hommes, mais sachant les flatter, ne se souciant au fond que de lui-même, mais habile à dissimuler son égoïsme sous le vernis de la politesse dans les salons et de la véhémence à la tribune, il plaisait à tous les partis et ne portait ombrage à aucune ambition. L'on peut dire de Barras, plus que de qui que ce soit, que ses vices lui tinrent lieu de qualités. Ses collègues plus sérieux lui laissèrent donc sans peine les vanités
et les plaisirs de la représentation.
Bewbell était au contraire un homme laborieux, mais lourd, grossier, ivrogne. Avocat d'Alsace, il Qvait embrassé la cause de la Bévolution , siégé à la Constituante, occupé les fonctions de procureur général syndic du département du Haut-Rhin, Élu député à la Convention, Rewbell fît partie, avec Danton ^>t Robespierre, du Comité de salut public. Au 9 ther- ^inidor il garda la neutralité. Mais quand les Theimi- ^oriens se furent affermis, il attaqua les Jacobins «t contribua à la fermeture de leur club. Rewbell cîssaya ensuite une politique de juste milieu, se décihaînant contre les terroristes et contre les aristo-
1795. crates, contre les prêtres réfractaircs et contre les sectaires du culte de la Raison. Rewbell n'avait ni estime ni sympathie pour les hommes. Sans croyances religieuses, sans foi dans la liberté, il était républicain, mais despote et absolu. Grossier, cupide comme Barras, mais avare, il aimait passionnément les affaires, s'entourait de gens sans considération, de fournisseurs, de munitionnaires, de spéculateurs. Son beau-frère Rapinat, un secrétaire et un adjoint nommés Forfait et Grugeon, l'aidaient à la fois dans ses travaux. L'étrangeté de leur nom contribua peutêtre à augmenter le mépris qu'il inspirait. Peu d'hommes furent plus décriés que Rewbell. Il avait imaginé l'emploi de la loterie pour activer la vente des biens nationaux; lui seul était capable de suivre une idée. Ses collègues se déchargèrent sur lui de tout le soin des finances, et des affaires administratives et contentieuses.
Les cultes, la morale, les sciences furent le partage de Lareveillère-Lepeaux. C'était un idéologue, d'un esprit trouble, mais d'un caractère probe et de mœurs pures. Avocat philosophe, passionné pour la musique, l'italien, la botanique et les questions de dogme, Lareveillère-Lepeaux fut le type des philanthropes. Il avait épousé une demoiselle Boileau de Chandoiseau qui partageait ses goûts. On ne lui connut qu'une haine dans la vie : celle des prêtres. Il est vrai qu'un prêtre chargé de son éducation l'avait si fort maltraité dans son enfance, qu'il lui en était resté une
déviation de l'épine dorsale. Ces mauvais traitements i795. et la philosophie du siècle le rendirent pour sa vie chétif, valétudinaire et irréconciliable ennemi du catholicisme. A la Constituante où l'envoya le bailliage d'Angers, il parla peu. Député à la Convention, il s'illustra par un acte aussi noble que courageux. Quand la majorité vota la proscription des Girondins, il s'écria : « Soyez justes, ou je veux partager le sort de mes collègues que vous avez tlécrétés d'arrestation. » On l'épargna ; mais il donna sa démission, et cette fois le Comité de sûreté générale lança contre lui un mandat d'arrêt. 11 erra de refuge en refuge, séparé de sa famille, jusqu'au moment où le 9 thermidor mit fin au régime de la terreur. Libre, mais dans un état voisin de la misère, il fut enfin rappelé à la Convention, dont il fut le dernier président. Lareveillère-Lepeaux, comme Rewbell, qui exerçait sur lui beaucoup d'influence, avait attaqué avec une égale 'vigueur les royalistes et les anarchistes. Au pouvoir, il persécuta les prêtres et essaya la mise en pratique de ses utopies religieuses. Il avait imaginé avec Chemin-Dupontes une religion nouvelle, à laquelle il donna le nom de théophilanlhropie, et qui n'était <ju'une nouvelle forme du déisme. Il n'avait pas l'esjprit des affaires et n'exerça qu'une médiocre in-
:fluence dans le Directoire.
Letourneur, ancien officier du génie, estimé de
tous, mais de talent médiocre, fut plus effacé encore.
C'était un honnête homme, laborieux, appliqué, dont