IV. ib
i7i»:i le rôle se bornait à suppléer Carnot dans une partie
de ses travaux. Il s'occupait surtout de Torganisatioi) et des besoins des armées. La vertu de Lareveillère- Lepeaux, les vices de Barras et la grande considération dont jouissait Camol formaient l'âme du Direc toire. Carnot surtout lui communiquait Téclat de S£ renommée. Il était alors à l'apogée de sa gloire, ei comme il arrive en pareille situation, tout contribuai! à en augmenter le rayonnement. Les succès de nos armées lui étaient attribués, et l'opinion prévenu grandissait à la fois son caractère et son génie.
Tels étaient les hommes que les débris de la Convention venaient de porter au pouvoir directorial. On vient d'esquisser leur physionomie politique et de donner une idée de leurs talents, de leurs vices et de 1 eurs vertus; il importe de jeter un coupd'œil surla société qu'ils étaient appelés à gouverner, sursesmœurs, son esprit, ses idées, sur la situation des partis» qu'elle renfermait dans son sein et sur les ressources dont elle disposait. L'étendue de la tâche est le plus sûi contrôle du mérite de ceux qui Tacceptenl. Cette société offre d'ailleurs un aspect si différent de celui des années précédentes, qu'il est indispensable à la clarté des faits qui vont suivre d'y arrêter un moment les regards.
** dT*° Au sortir des luttes de la Révolution, la France,
qui cherchait la mise en pratique de son nouvel état social et politique, s'essayait aussi à des mœurs nouvelles. U n'existe pas de mœurs réelles en temps de
1 irectoire.
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crise. La société vit comme elle peut, en proie aux i^us. passions de la haine et de la terreur. Une ville assiégée, un navire en détresse, peuvent offrir le spectacle des plus abominables lâchetés et du plus sublime héroïsme, de Tégoïsme le plus hideux et du dévouement le plus admirable, mais les habitudes de la vie ordinaire sont entièrement bouleversées dans un pareil milieu. Les clubs, les insurrections, les massacres, la guillotine, enfantèrent un langage, une manière d'être et de se vêtir dans lesquels il entra plus d^affectation que de sincérité. Sous le Directoire, la France redevint elle-même, et chercha, pour ainsi parler, à se reconnaître. La Révolution, en mêlant violemment toutes les classes, avait bien changé Taspect de la société. Son premier instinct la poussa vers le goût des plaisirs, et c'est là un trait de caractère tout à fait national, comme Test en Angleterre Tamour des affaires. Sous le Directoire, le jeu, les femmes, les repas, les spectacles, le luxe des habits et des équipages devinrent une fureur. On a pu dire depuis : les mœurs du Directoire^ comme on dit encore et à peu près dans le même sens : les mœurs de la Régence. Mais les mœurs de la Régence et du règne de Louis XV ne fuient que le résultat progressif des abus de la monarchie absolue., Elles offrirent rimage d'une société en décrépitude. La société du Directoire, malgré son scepticisme politique et religieux, fut au contraire et jusque dans sa corruption, une société originale et forte. Au lieu d'incliner vers
1795. la tombe elle aspirait à toutes les manifestations de la vie. Elle ne se composait pas d'une aristocratie vicieuse, usée et blasée. Ce fut, au contraire ,une société de parvenus. Chacun y était fils de ses œuvres. On y voyait dans l'armée des généraux comme Hoche, sortis des derniers rangs du peuple, des jeunes hommes ayant, en quelques années, réalisé commeOuvrard une énorme fortune. Les grands seigneurs de la Terreur, comme Barras, qui avait été l'ami et l'admirateur de Marat, coudoyaient les émigrés de l'ancienne aristocratie, qui, trempés au feu du malheur, violemment déclassés et rejetés dans ce vaste pêle-mêle, y apportaient un complément de singularité. L'égalité était d'ailleurs favorable à la beauté, et jamais on n'a vu, dit-on, plus de belles femmes que sous le Directoire. C'est qu'il suffisait alors d'être belle pour se produire et que, dans ce monde d'aventuriers, le mérite personnel, de quelque nature qu'il fût, fortune ou beauté, esprit ou bravoure, audace ou génie, formait le seul titre dont on s'enquît. La famille ressemblait à la société, elle était mobile, individuelle, et livrée à l'aventure par le divorce, dont on usait avec une légèreté prodigieuse. Les modes étaient excessives, outrées, et offraient un assemblage de couleurs violentes, sans aucun souci de l'art des nuances. On y retrouvait des imitations grecques dont Chaumette avait donné le goût, des costumes imaginés par David; mais, en passant par les mains des modistes du temps, ces inspirations de l'antique pre-
naient un aspect étonnant et invraisemblable; c'était itô». un mélange d'impudeur et de grotesque qui excitait à la luxure. Quelques femmes adoptèrent des costumes qui comportaient la jambe nue, la robe retroussée à l'antique, et des bagues aux doigts de pieds. On chassa du jardin des Tuileries deux créatures qui eurent l'audace de s'y promener vêtues de gaze, et Ton vit au Palais-Royal des prostituées portant au bras un écriteau indiquant leur profession. La littérature se ressentait de ce scepticisme et de ce matérialisme. Dans toute société où la sensation domine le sentiment, on peut rencontrer de l'esprit, mais les facultés créatrices, celles qui émanent de l'imagination, ne tardent pas à se tayir. M. de la Harpe, Fontanes, ChénedoUé, Marmonlel, Baour-Lormian furent les grands écrivains de cette époque. Bernardin de Saint-Pierre fut peut-être le seul d'entre eux qui échappa à la sécheresse de son temps et qui, s'il ne fut exempt ni d'utopie ni d'affectation, conserva au moins un sentiment de la nature qui sauva son œuvre et fut l 'avant-coureur d'un nouvel ordred'idées. Le souffle religieux manquait à cette société, qui songeait avant tout à jouir des dépouilles de l'ancien monde, et dont toutes les idées étaient tournées vers la spéculation et ce qu'on nomme les choses positives. Au culte de la raison de Chaumette, au déisme philosophique de Robespierre avait succédé la religion de théophilanthropie, dont Lareveillère-Lepeaux était le thaumaturge. Celte invention, qui prétendait à la
1795. synthèse des cultes, ne mérite pas une analyse : elle devait périr comme ses aînées, par le ridicule et rindifférence. Son action sur la société du Directoire fut donc absolument nulle. Les théophilanthropes célébrèrent leurs cérémonies dans les églises concurremment avec les catholiques; mais cette mascarade n'eut pas de durée. Le génie militaire, celui de la spéculation et Tesprit des salons régnaient seuls. Madame Tallien, madame de Staël, madame Récamier, furent lesÉgéries de cette époque de transition . Mais de belles femmes, des femmes d'esprit, des spéculateurs habiles et de brillants généraux ne suffisent pas pour constituer une société. Le Directoire ne devait rien fonder. Le« artis ^^ ^" triomphc dcs Thcrmidorieus et de Talliance
«o«» de ceux-ci avec les débris de la Gironde et les
le Directoire. -, ....
royalistes, le Directoire subit d'ailleurs les conséquences de son origine. Pour abattre la Terreur et le rude système de la révolution organisée, les républicains modérés avaient dû réclamer la liberté de la presse. Elle était non moins nécessaire aux royalistes pour désorganiser la République; aussi chercherait-on vainement, dans l'histoire de nos soixante dernières années, une époque où les mœurs, la parole et les écrits aient été plus libres que sous le Directoire. Mais si la liberté a des charmes pour l'individu, elle n'est pas toujours sans péril pour l'État. Les partis étaient encore trop redoutables pour que la liberté ne menaçât point l'existence du nouveau gouvernement. Outre les partisans du ré-
gime établi, il existait alors en France trois partis : 1795. les républicains exaltés, les royalistes et les Orléanistes. C'est une remarque à faire qu*en France, depuis 1792, le gouvernement, quel qu'il soit, se trouve toujours dans la situation de un contre quatre , sinon par le nombre, au moins par les unités politiques; de là rimmense difficulté d'asseoir la société sur des bases véritablement larges et libérales ; de là cette fâcheuse nécessité de recourir à des moyens de compression déguisés sous des mesures fiscales, sous des conditions de cens, sous des garanties de cautionnement, sous des interprétations de textes de lois, lorsqu'on n'a pas la franchise ou la force de recourir ouvertement aux mesures administratives.
La liberté d'écrire, de parler, de s'assembler fut un écueil pour le Directoire, qui pour assurer l'existence de la République et la rendre impérissable, avait besoin d'une confiance absolue, d'une paix profonde à l'intérieur et à l'extérieur, et de toutes les conditions sans lesquelles il n'est point de gouvernement durable. Or, quoique le Directoire fût alors le seul gouvernement possible, et qu'après la sanglante* moisson d'hommes de génie et de talent que venait de faire la Révolution, il eût été difficile de le mieux composer, ce gouvernement était insuffisant. Il manquait d'autorité par lui-même et par l'insuffisance des lois. Les partis avaient conscience des embarras du Directoire et ne devaient pas se faire faute d'en abuser. Les royalistes sentaient bien que
1795. le règne de la Terreur ne renaîtrait plus. Les élections leur avaient confirmé leur puissance. Plus fiers qu^atterrés de leur échec de vendémiaire, forts de leurs appuis dans la presse et dans les conseils, ils conspiraient à peu près ouvertement. Un général éminent, Pichegru, était acquis à leur cause, et les plus intelligents d'entre eux eurent bientôt sondé l'âme de Barras. Ils voyaient en lui un homme voué aux circonstances, dont l'orgueil fléchij:ait en temps et heure, pourvu qu'on l'attaquât de haut et qu'on lui offrît une transaction dans laquelle son amour-propre et son faste pussent trouver leur compte. L'agence royaliste recrutait des partisans, recevait des subsides de la Russie, correspondait avec le conseil du régent, alors à Vérone, avec le prince de Condé et les agents de Londres. Trois cents royalistes se réunissaient trois fois la semaine rue Moncey, chez Gérard des Rivières, membre du conseil des Anciens, dans un petit palais élevé au milieu d'un beau jardin, et qu'on nommait le pavillon la Bouexière, autrefois pavillon Richelieu. L'élite du parti royaliste fréquentait cette réunion, fondée après thermidor et connue sous le nom de club de Clichy.
Le parti révolutionnaire n'offrait pas l'unité de vues et de doctrines qui avait distingué les Jacobins, mais il n'en était pas moins redoutable. Après tant d'échecs successifs, les hommes violents des jours sanglants de la Révolution, les fanatiques, les exaltés, les terroristes, oubliant chacun leur utopie par-
ticulière, s'étaient groupés dans un but commun et 1795. méditaient une insurrection. Comme les royalistes, ils fondaient quelque espérance dans Barras; cet espoir ne fut pas de longue durée. Ils disposaient de cinq clubs : la Société des fondateurs de la liberté^ les Conservateurs de la Constitution^ le Club des Patriotes ^ celui de V église Saint- André des Arts et le Club des PanthéonisteSj où se réunissaient Babeuf, Buonarotti, Darthé, et le groupe des sectaires qui donna naissance au communisme. Us tenaient leurs séances dans le réfectoire de l'ancien couvent des Génovéfains, où jadis la Ligue avait concentré le foyer de ses intrigues. Quant au Club de Salm^ ou Cercle constitutionnel y que dirigeaient Talleyrand, Montesquiou, Eiouffe, Ginguené, c'était une réunion démocratique d'un caractère modéré, fréquenté par des hommes d'une classe élevée, formant opposition au club de Glichy, et bien vu à ce titre par les révolutionnaires et par le Directoire.
Le parti orléaniste, lui, n'avait pas de club, et n'existait, comme au début de la Révolution, qu'à l'état latent. Il comptait des adhérents qui, sans formuler leur pensée par des actes trop ostensibles, étaient néanmoins liés par des espérances communes. Ces adhérents étaient disséminés; ils sentaient que leur jour n'était pas venu. Jamais parti ne mit plus de lenteur et de circonspection à se former. C'était un parti de fait plutôt qu'un parti de principes. Les événements le constituaient lente-
iTîtô. ment, par la marche historique plutôt que par Tinitiative de ses adliérents. Placé entre la République et Tancienne monarchie, il devait servir de refuge aux hommes qui avaient à la fois trahi la République et la royauté, et dont le caractère trouvait dans un système mixte un milieu convenable pour leurs moyennes vertus, pour leurs croyances chancelantes et leurs aspirations plus individuelles que sociales. Placé comme un en cas au milieu de la conflagration des événements politiques, ce parti sourd et indéterminé n*en était pas moins un danger pour le Directoire et pour tous les gouvernements qui devaient lui succéder, danger croissant que nous verrons éclater un jour avec la force irrésistible d'une idée longtemps mûrie, d'une espérance nourrie dans le silence de la pensée, d'un projet fortement enraciné dans la tête d'un groupe d'hemmes déterminés à en faire l'instniment de leur fortune et d'une classe préposée pour s'associer à sa réussite et en tirer profit. Son avènement marquera le triomphe momentané du tiers état et des constitutionnels, quand, riche des dépouilles de l'ancienne société, la classe bourgeoise se sera formée, élevée, éclairée, et aura reconnu sa puissance et cherché dans une monarchie de son choix la sanction de ses conquêtes .
Les Finances. Qutre Tcmbarras de la guerre à Textérieur et des partis à l'intérieur, le Directoire avait encore celui de la détresse en laquelle étaient plongées les finances. La masse du papier en circulation était si consi-
dérable, qu'elle ne représentait pliis que le cinquantième de sa valeur nominale. L'État ne se soutenait plus que par la moitié des impôts qu'il percevait en nature. La seule alimentation de Paris était une cause de ruine, puisque le pain se payait en assignats, qui ne représentaient pas la centième partie du prix de revient; pour compenser ces pertes énormes, l'État était obligé d'en émettre de nouveaux. En peu de mois la circulation s'éleva de douze à vingt-neuf milliards. La rente cinq pour cent était tombée à dix francs. Les fonctionnaires et les rentiers ne pouvaient plus subsister. Les coffres de l'État étaient vides. On tirait la nuit des presses les assignats qui devaient servir dans la journée. Le service de l'État dans les administrations et les armées devenait impossible. Et comme, pour combler la mesure de ces embarras, les hostilités recommençaient en Vendée, Une nouvelle escadre anglaise s'approchait des côtes, et nous perdions d'un autre côté nos lignes de Mayence par la trahison de Pichegru, qui avait livré secrètement à l'ennemi le plan de la campagne, ets'élait fait repousser jusqu'à Landau.
Le tableau de ces misères et de ces difficultés était sans doute présent à l'esprit des cinq directeurs lorsqu'ils se rendirent, le matin du 4 novembre, au Petit-Luxembourg. Le désordre et le délabrement (ju'ils y trouvèrent offraient d'ailleurs une image trop réelle de la situation pour que ce mémento ne frappât }oint leur esprit. Le palais qui avait servi de prison
AniYée
des Directeurs
au palais
du Luxembeurg.
Formation du ministère.
1795. SOUS la Terreur semblait encore peuplé de funestes souvenirs. Le concierge conduisit les cinq rois de la République dans une salle vaste et nue où se trouvaient quelques chaises et une table. Le froid, la poussière et le silence régnaient dans ces appartements. Les directeurs empruntèrent au concierge quelques bûches, une plume, un encrier de pïomb et un cahier de papier à lettres, ils écrivirent un message aux deux conseils pour leur annoncer que le Directoire était constitué. Ils demandèrent ensuite trois milliards en assignats qui devaient être convertis en numéraire et former environ trente millions. Cette somme fut répartie entre les divers ministères, qu'il s'agissait de constituer immédiatement. Ils en fixèrent le nombre à cinq.
Le gouvernement directorial fut complété par cinq ministres que choisirent les directeurs. Le principal fut Merlin (de Douai), qui fut mis à la justice; Aubert-Dubayet administra le département de la guerre, . Lacroix celui des relations extérieures, Faypoulteut les finances et Benezeck l'intérieur. Ces divisions, insuffisantes en temps ordinaire, devaient l'être bien davantage à une époque de désorganisation intérieure, de guerre et d'agrandissements territoriaux. Le zèle suppléa au nombre. Les fonctions publiques furent ensuite distribuées; mais il y avait alors, en même temps qu'une grande ardeur à se créer des carrières, trop peu d'expérience et d'impartialité pour les bien remplir.
Dès son début, ce premier essai de monarchie con- 1795. stitulionnelle qui se faisait sous le nom de la République révéla les infirmités du système. Pendant une dizaine de jours, une lutte s'établit entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Chacun des deux,
, ^ ^ Antagonisme'
jaloux de ses prérogatives, entendait les conserver, du Directoire et Les royalistes, profitant de ce conflit, ne laissèrent des Anciens. pas échapper Toccasion d'affaiblir le pouvoir. Nombreux au conseil des Anciens, ils s'effor(j\iient, par l'abus du veto^ d'embarrasser la marche du gouvernement. Portails, Tronson-Ducoudray et Dupont (de Nemours) furent les plus ardents opposants à tout ce qui pouvait contribuer à l'affermissement du nouveau pouvoir. La première demande du Directoire relative aux trois milliards d'assignats fut repoussée par les Anciens, parce que les Conseils, et non le Directoire, devaient en fixer la répartition entre les divers ministères. Il est vrai que le cabinet n'était pas formé, et qu'il fallait nonobstant pourvoir aux besoins immédiats. Le Directoire dut tourner la difficulté en renouvelant sa demande avec l'indication du budget de chaque ministère, ce qui apaisa les Anciens.
La même hostilité se produisit à propos des élections pour les tribunaux et les administrations locales. Ces élections n'étaient point terminées. Les délais accordés par la constitution étaient expirés. La nomination des administrateurs et des magistrats Semblait donc revenir naturellement au Directoire.
Plan financier.
Liquidation des assignats.
Le conseil des Cinq-Cents fut saisi de la question le 21 brumaire an IV (12 novembre 1795). Il vota l'urgence et la nomination par le Directoire. Au conseil des Anciens, les royalistes firent une vive résistance. Par une de ces élranges et misérables contradictions devant lesquelles ne recule pas la tactique des partis, les royalistes soutinrent les droits du peuple, des assemblées primaires et des corps électoraux. Le bon sens de la majorité fit justice de ce défi porté au sens commun et à la loyauté. Le Directoire resta en possession des nominations, à la condition de porter ses choix sur des hommes antérieurement connus. Ce fait eut une importance considérable, il mit le Directoire en position de gouverner.
Dans ces premiers jours de leur élévation au pouvoir, les directeurs travaillaient avec une grande énergie. Il s'agissait avant tout de trouver un plan financier. Rien n'est à la fois plus simple et plus difficile. Le Directoire ne fit pas d'abord preuve de beaucoup d'imagination; il eut recours à un vieux moyen révolutionnaire, l'emprunt forcé* Cet emprunt fut décrété par 1^ Conseils; mais il ne suffit pas de décréter un emprunt pour le réaliser. On s'aperçut bientôt de cette vérité. Les méditations des directeurs se tournèrent alors vers le papier-monnaie et vers un système mixte qui ferait entrer le numéraire et les produits en nature dans une proportion des deux tiers. Ainsi l'emprunt forcé étant de six cents millions, quatre cents millions devaient être
perçus en numéraire, les deux cents millions restants en assignats au centième de leur valeur, ce qui permettrait de détruire vingt milliards de ce papier ruineux et de le rajeunir. On accorda en outre que Tarriéré des impôts itérait reçu en assignats au taux nominal, et Ton espéra par ce moyen faire encore rentrer treize milliards d'assignats. Il fut décidé qu'on porterait l'émission des assignats jusqu'à trente milliards. La planche devait être ensuite brisée, et le papier liquidé au trentième au moyen d'un milliard en numéraire obtenu par l'aliénation d'une partie des biens nationaux. 11 en restait pour six milliards entre les mains de l'État. Un milliard fut consacré à récompenser les services militaires ; et, pour réaliser les cinq milliards restants, le Directoire résolut d'émettre des cédules portant hypothèques; on en émit pour soixante millions. Les forêts de l'État ne furent point hypothéquées, mais on engagea leurs produits futurs par un système d'anticipation. 11 fallut nonobstant recourir de nouveau à la planche aux assignats. Les émissions atteignaient, au commencement de Tannée 1796, le chiffre fabuleux de quarantecinq milliards. Leur discrédit fut alors à soa comble. La planche fut décidément brisée le 30 pluviôse an rV (19 février 1796). Les rentrées réduisirent bientôt les assignats à vingt-quatre milliards qui, liquidés au trentième de leur valeur, représentaient huit cents millions. Ils furent remplacés par des mandats territoriaux^ Le cours forcé de ces billets,
Anticipation.
Mandats territoriaux.
Réorgaoibutioi des armées.
i79G. Tinterdiction de la vente du numéraire et la fermeture de la Bourse complétèrent cette révolution financière, qui n'eut aucun succès. Les mandats, répandus au chiffre de deux milliards quatre cents millions, tombèrent presque aussitôt dans- le discrédit, et la banqueroute devint, pour les moins clairvoyants, le terme évident de cette longue crise.
Le Directoire fut plus heureux dans la réorganisation des armées. Des pénalités rigoureuses mirent fin à la désertion à l'extérieur et à l'embauchage. Les déserteurs de l'extérieur et les embaucheurs furent punis de mort. La détention et les fers, en cas de récidive, furent appliqués aux déserteurs à l'intérieur. Mais il fut moins facile de ramener la subordination parmi les généraux.
Carnot résolut de porter la guerre en Italie au lieu de se tenir sur la défensive. 11 nomma au commandement de l'armée d'Italie Bonaparte, qui avait remplacé Barras dans le commandement de l'intérieur. Moreau prit la place de Pichegru, soupçonné par le Directoire, et commanda l'armée du Bhin ; Jourdan resta à la tête de l'armée de Sambre-et-Meuse. Vienne était le point de ralliement vers lequel devaient marcher les trois armées. Jamais l'Autriche n'avait été aussi gravement menacée.
On essaya aussi d'intimider la presse royaliste. Lemaître fut condamné à mort, mais Brottier fut acquitté. Le corps électoral de Paris réélut Saladin, Lhomond etRovère, incarcérés en vendémiaire, et il
Pétition des habitants
fallut leur rendre leur siège de député. On se borna 1790. à déporter Cormatin et quelques chefs de chouans. Les royalistes se sentaient d'ailleurs si puissants, qu'ils daignaient à peine dissimuler leurs espérances de restaurer la monarchie.
Une satisfaction leur fut donnée par le Directoire, qui, tout en combattant les partis, ne demandait pas mieux que de leur offrir des moyens de conciliation. Cette satisfaction ne fut d'ailleurs qu'un acte de justice et d'humanité, une réparation tardive que souhaitaient depuis longtemps les honnêtes gens de de Dreux toutes les opinions. Des habitants de Dreux et d'Or- en faveur deMa^ léans avaient adressé à la Convention une supplique '^^'^^^^y**®en faveur de Madame Royale, fille de Louis XVI, res- ^ captivité. ses
•" malheurs.
tée seule dans la prison du Temple après la mort de son père, de sa mère et de son frère. Cette demande fut favorablement accueillie. Des négociations à ce sujet eurent lieu entre le Comité de Salut public et le cabinet autrichien (1). La République s*engageaità rendre la jeune princesse à l'Autriche, à condition que les députés'Quinette, Camus, Bancal et Lamarque, pris et livrés par Dumouriez, que les ambassadeurs français Maret et Sémon ville, et le député Drouet, seraient ramenés aux frontières de France . L'empereur d'Autriche accepta; les négociations traînèrent pourtant en longueur. Le Directoire eut l'honneur d'y mettre fin en décembre 1795.
(I) Décret de la Convention du 30 juin 1795.