LIVRE XXY
Fyon, Javogues et les anciens conventionnels qui, à i796. l'exception de Drouet, n'avaient pas été compris dans' l'accusation, continuèrent de nouer des rapports avec le camp de Grenelle. Ils exploitaient les sujets de mécontentement des soldats, les comblaient de promesses. Le 21* régiment de dragons, cantonné au camp de Grenelle, était surtout Tobjet des espérances des conjurés. Ce régiment, composé en majeure partie des soldats de cavalerie de la légion de police recrutée après vendémiaire parmi les volontaires de 89, semblait devoir être encore attaché aux principes révolutionnaires. Les conjurés comptaient sur lui pour entraîner les douze mille hommes de l'armée de l'intérieur, réunis au camp de Grenelle. A vec le concours de cette armée, les chefs de l'insurrection eussent aisément renversé le Directoire, conspiration Un conciliabule eut lieu le soir du 23 fructidor du camp (9 septembre), au cabaret du Soleil d!or^ rue de Vau- ■girard. Quatre ou cinq cents hommes armés partirent de ce rendez-vous pour le camp de Grenelle au cri de Yive la République! et essayèrent d'entraîner le 21* dragons. Mais la discipline militaire avait déjà ramené ces hommes au sentiment de Tordre. Ils répondirent à coups de fusil aux sommations des insurgés. La troupe prit les armes. La lutte fut courte. Un petit nombre de patriotes, tués ou blessés, restèrent sur le terrain. La troupe fit environ cent vingt prisonniers. Trente furent fusillés, le reste déporté, et amnistié en 1797.
de Grenellle.
IllSTOIRE DE SOIXANTE ANS
lî'JG.
Nouvelle lenUtive
de
débarquement
sur les côtes
de rOuest.
Gharette
e$t rejeté
dans le Marais.
En Bretagne et en Vendée, Tinsurrection n'avait pas été plus heureuse que les conspirations des révolutionnaires à Paris. Pitt, désavoué, n'en continuait pas moins celte lutte sourde, dans laquelle le sang britannique n'était pas répandu, mais, selon une réplique célèbre, ou « Thonneur anglais coulait par tous les pores. » Pitt déployait dans cette lutte le génie de la haine, de l'obstination et de la ruse. Malgré l'échec de Puisaye et la réprobation soulevée dans une partie du Parlement par cette déloyale immixtion dans les querelles intestines des Français, il avait envoyé une nouvelle escadre, et le comte d'Artois, signalé aux chefs vendéens et bretons, recevait à bord de son navire leurs protestations de dévouement. Charette prenait ses dispositions pour le débarquement du prince. Nommé par Monsieur commandant en chef des pays catholiques, il avait ouvertement rompu avec la République, reçu des mains du commodore Warren ce qui restait de poudre, de fusils, d'hommes et de chevaux destinés à l'expédition de Puisaye. Les familles de chouans recueillies à Quiberon avaient été entassées dans l'île d*Ouat et débarquées ensuite dans le Morbihan ; elles grossirent le nombre des insurgés royalistes. Gharette, à la tête d'une dizaine de mille hommes, et se sentant surveillé par le général Hoche, ût une diversion au sud, vers Saint-Cyr. Mais Hoche lança trois colonnes et la division de Luçon contre lui, et le rejeta dans le Marais.
Cependant le comte d'Artois perdait un temps précieux. Chaque jour qui s'écoulait rendait le débarquement plus difficile. Hoche eut le temps d'échelonner ses troupes sur la côte. Un officier distingué que Catherine avait attaché à In personne du comte d'Artois, en même temps qu'elle lui offrait une épée pour relever sa maison, M. deVauban, rapporte que ieprince écrivit en Angleterre pour se faire rappeler. Quoi qu'il en soit, le prince, après six semaines de séjour à l'île Dieu, fit ses préparatifs de départ. Il rédigea des instructions, promit de revenir dès que Charette et Stofflet auraient réuni un corps de cinquante mille hommes, et leva l'ancre le 15 novembre (1795). Charette, compromis sans qu'il en résultât le moindre avanlage pour sa cause, ne put dissimuler sa fureur. « La lâcheté de votre frère a tout perdu, » écrivit-il au régent. Avec la résolution du désespoir, cet homme, dont rien ne pouvait dompter l'énergie, essaya de forcer les ligues de Hoche du côté de la Sèvre nantaise, mais il fut encore une fois repoussé dans le marais. Stofflet et Sccpeaux, Ceidoudal et Puisaye, divisés, mécontents et tenus d'ailleurs immobiles par les troupes républicaines, n'essayèrent pas de se grouper. Hoche jpgea le moment venu d'en finir en opérant le désarmement des pays insurgés. Outre les camps retranchés, il fornia une vaste ligne de postes et de patrouilles qui, s'avançanl graduellement vers la mer, passait en quelque sorte au crible tout le pays insurgé. Les soldats de
Iirésolution
du comte d*Artois.
Son départ de nie Dieu.
Désarmement de la Vendée.
1790. Hoche commençaient par enlever les grains et les bestiaux, prenaient des otages, et ne les rendaient que contre la remise des armes. L'armée ne prélevait sur ces prises que la quantité nécessaire à sa subsistance. Les curés étaient traités avec égard, les conventions scrupuleusement exécutées, les indigents soulagés. Le désarmement se fit avec ensemble. Sapinaud demanda quartier. Gharette se jeta dans les bois avec une petite bande de cent cinquante hommes déterminés. Stofflei, autour duquel se groupaient, dans TAnjou, les débris des bandes de Sapinaud et de Gharette, essaya de rassurer le général Hoche sur ses intentions. Celui-ci, appelé à Paris par le Directoire, fut investi du commandement supérieur de V armée des côtes de r Océan ^ ce qui plaçait sous ses ordres une immense étendue de pays et plus de cent mille soldats. A son retour. Hoche reprit activement ses opérations, que son absence avait un moment compromises. H lança sur les traces de Gharette le général Travot. Gelui-ci se livra à une poursuite acharnée, traquant Gharette nuit et jour, comme il eût fait d'une bête fauve. Les paysans lui livraient la piste de Tennemi. Quelquefois Travot parvenait à l'atteindre, on échangeait quelques coups de feu, Gharette laissait quelques-uns des siens sur le terrain et disparaissait dans les bois. Pour gagner du temps, il fit demander à Hoche qu'on le laissât passer en Angleterre, déclara ensuite le motif de cette feinte, et gagna les bois de la Ghabotière. Travot lui dressa
IJVHE XXY 259
une embuscade et le surprit, entouré d^une poignée ^'n^de ses plus vaillants hommes et de quelques femmes. Ce chef sauvage et indomptable se défendit avec fureur. Blessé à la tête et sur diverses parties du corps, il disparut encore; mais, en fouillant le bois, on le trouva baigné dans son sang. Il remit son épée à Travot, fut conduit à Nantes, subit son interrogatoire, et fut condamné à être fusillé. Le 26 février, on le mena tout sanglant au supplice. 11 refusa de s'agenouiller et de se laisser bander les yeux. Intrépide jusqu^à la dernière heure, il regarda la mort en face et commanda lui-môme le feu. Stofflet, qui avait soulevé le haut Anjou, périt un jour avant lui. Ses rassemblements furent dispersés et il dut, comme Charette, courir les bois. Le curé Bernier livra, dit-on, le secret de sa retraite. On le prit dans une ferme avec son aide de camp Lichtenstein, et son domestique, Moreau. Tous trois furent conduits à Angers et condamnés à être fusillés. Le garde-chasse de Maulevrier périt avec ses deux compagnons, le 25 février 1796, en criant : a Vive le roi ! »
La pacification de la Bretagne et de la Vendée s*acheva, tandis que les armées de Sambre-et-Meuse, du Rhin etdltalie, commençaient la mémorable cam- *»c 1796. pagne de 1796. Bonaparte avait été nommé en rempla- Arrivée cernent du vieux Schérerau commandement en chef à la^rmée XaTù' de Tarméedltalie. Longtemps il avait souhaité d'aller combattre l'Autriche dans la Péninsule. Il quitta Paris le 1" germinal an IV (21 mars 1796). Il partait
1796. pour ces vastes théâtres militaires que la fortune lui ouvrait, ])lein de jeunesse et de génie, résolu à vaincre ou à périr. En passant à Marseille, il dit à l'un des membres de la commission du Midi : « Avant un mois vous apprendrez que je suis mort ou que l'armée autrichienne est en déroute. » Le quartier général de Tarmée d'Italie était à Nice; Bonaparte y arriva le 6 germinal. Il y trouva les généraux illustres qui devaient dès lors partager ses périls et sa gloire : Masséna, Berthier, Nissard, Serrurier, Laharpe, Augereau, Gervoni, Kellermann; des officiers encore obscurs mais qui depuis s'illustrèrent, tels que Joubert, Lannes, etc. Tous étaient surpris, quelques-uns mécontents et jaloux du jeune chef que leur envoyait le Directoire. Bonaparte n'avait pas encore vingt-sept ans; mais on retrouvait dans son regard el dans les reliefs vigoureux de son pâle et beau visage quelque chose de cette volonté de fer dont l'expression domine dans les médailles romaines à l'effigie de César. Tandis que Moreau et Jourdan commandaient sur le Rhin à deux magnifiques armées de plus de soixante-dix mille hommes chacune, Bonaparte n'avait que trente mille soldats sans munitions, sans argent, sans artillerie, sans vêtements ni chaussures, vivant de maraude. Mais ces soldats patriotes s'étaient endurcis et aguerris dans cette vie de misères, et leurs chefs, formés comme eux à cette rude école, presque tous jeunes, ambitieux, intelligents, doues de génie naturel ou de science acquise, semblaient
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n'attendre qu un chef digne d'eux pour conquérir noe. le monde. Aux premières paroles qu'il prononça, Bonaparte se fît comprendre de cette armée indisciplinée qu'on laissait depuis plusieurs années dans une position détestable, entre la mer et les montagnes abruptes de la Ligurie. a Camarades, leur dit-il, vous manquez de tout au milieu de ces rochers; jetez les yeux sur les riches contrées qui sont à vos pieds; elles nous appartiennent ; allons en prendre possession. » Comme un général romain, il faisait appel à la passion de la gloire et de la richesse, et montrait à ses compagnons une terre promise. Dans ce langage énergique et simple, le jeune commandant en chef de l'armée d'Italie révélait ce profond sentiment de la tradition et cetle connaissance des hommes qui font les grands capitaines et les grands politiques.
L'action suivit de près la parole. Bonaparte distri- premières bua aux généraux et aux soldais le faible pécule que dei'arm^ed'iteUe. le Directoire avait mis à sa disposition, se porta sur Âlbenga et arrêta un plan à la fois audacieux et logique. Les armées autrichienne et piémontaise, commandées, la première par Beaulieu et Argenteau, la seconde par CoUi et Provera, formaient plus de soixante mille hommes. Il s'agissait de séparer ces deux armées, de les battre l'une après l'autre, de s'emparer de la route du Piémont et de marcher sur Milan. Vingt-deux mille Piémontais étaient retranchés dans le camp de Ceva, trente-huit mille Autrichiens occupaient la route de la Lombardie. Bona-
tm ' HISTOIRE DE SOIXANTE ANS
W' ». parU; fit menacer Gênes par Cervoni, afin que le sénat livrât la forteresse de Gavi et consentît un emprunt en ri^paration de la capture de la Modeste faite au mëpris de la paix. Beaulieu marcha aussitôt au se- (jourH de Gênes, portant son aile droite à Dego, tandin qu'Argenteau fermait le col de Montenotte et le bord de la mer dans la direction de Voltri. La division Ltdmrpe fut rencontrée le 12 (22 germinal) à Voltri cl repoussée; mais le régiment du colonel lUinpon, maître delà redoute de Montelegino, résista lu^mïquement aux Autrichiens et garda la route de Montonotle. lionaparte s'était porté à Savone. Il envoya Augi'nviu au secours de Laharpe, et tous deux iiuu'du^rt>u( voi^ Montenotte, tandis qu'a la faveur do U nuit Mn.^na tournait les derrières de d*Argenlt^M% Lo> \ulriohioii$^ pris entre deux feux, rallieiviil «>ii dt>!iai>rdr>> Tiiirmee massée à Dego et laissèrent sMr )o <i^>^i))p «le Kntaille un grand nombre de morts ^ d^\ mUlo i^ri^iiMUiHX^. Le$ monts éuîeni frandiis 01 lo %>^lr\^ ^)oc!^ AulrîdiieK^ culbale.
Maï^ Hi^«M)>»ni^^ ^pii ^le^l affiorler dans la guerre <iiW^ ii^w^|<«^ni^lo iM^Mi^iN' jjiftsiqn^akrs^ ne donna pas lo V'^wnf*^ i :î*ftj^ ivvmi|^^ ^^ wf««r, Far ses ordres, )U!«^)>^Mi ^ l^^^^w^ won MtifMr Arg«ateaa a Dc^, V^^'^ivxit^ J>4W )<^ 4!^a^ èa JESi^sàmo et attaque (htVAV'i^. ^N'^miiK^ 4hiiiit VjinM^ pJMiinlhiDr dans le ^(^MM^N^ 4^ t>«^!^mnii. ^iscmiK'jai ^^ Inan d Prospéra âi>4 ^H^^t>t»«i«r 9^MMiUi«iiii ioi ^ams A«q«i. Le knde-
jour Dego fut repris par un corps de six mille grenadiers autrichiens; mais les troupes françaises, malgré leurs fatigues, recommencèrent le combat et rentrèrent victorieux dans Dego. Maître de toutes les roules, multipliant les attaques, Bonaparte tourna les Alpes, chassa Colli de Ceva, le surprit à Mondovi, s'empara de la redoute de la Bicoque et de Cherasco, et s'arrêta à dix lieues de Turin. En six jours il avait séparé les deux armées, fait prisonniers douze mille Autrichiens, tué ou blessé dix mille hommes, pris quarante pièces de canon. Le roi de Piémont demanda la paix. Bonaparte accorda un armistice en attendant que le gouvernement français prît une décision. Les forteresses de Ceva, de Coni, de Tortone et d'Alexandrie restèrent entre nos mains, et l'armée occupa le Piémont, presque totalement évacué par les troupes autrichiennes. Murât, aide de camp de Bonaparte, porta à Paris vingt et un drapeaux, et, tandis que la capitale s'enivrait de ce triomphe et déclarait en séance solennelle des Conseils que l'armée d'Italie avait bien mérité de la patrie, le jeune général en chef, dont le nom était dans toutes les bouches, félicitait ses soldats dans ce grand langage que lui seul sut parler.
Désormais Bonaparte avait conquis l'admiration de son armée et raffermi le Directoire. Il prit aussitôt ses dispositions pour ouvrir une nouvelle campagne dans la haute Italie et poursuivre l'armée autrichienne. Après la signature de Parmistice, le 9 flo-
Conquête du Piémont.
Projets de Bonaparte
sur la haute Italie.
me. réal (28 avril) il écrivit au Directoire : c< Je marche demain sur Beaulieu, je Toblige à repasser le Pô; jV le passe immédiatement après, je m'empare de toute la Lombardie, et, avant un mois, j'espère être sur les / montagnes du Tyrol, trouver Tarmée du Rhin et porter, de concert, la guerre dans la Bavière. » Sûr de ses communications avec la France et des bonnes dispositions du Piémont, qui comprenait enfin Tavantage d'une alliance avec la France, Bonaparte se porte sur Plaisance et force le passage du Pô. L'armée française était alors révolutionnaire et répubhcaine. Elle s'étonnait que Bonaparte poursuivit sa marche avant d'avoir révolutionné Gênes et le Piémont. L'idée de l'indépendance et de l'unité italienne, qui commençait à germer dans les divers États de la péninsule, semblait favoriser une telle tentative; mais Bonaparte était trop habile politique |H)ur se créer des embarras au début d'une seconde oampagne. La situation de l'Italie pouvait sans doute (enter un génie moins pratique. Le succès de la campagne avait rendu au parti français à Gênes sa jm^pondénince. Un mouvement analogue s'était produit en Toscane; Léopold, qui la gouvernait, avait un amk\$$adour à Paris. Mal^ la iirossière ignorance des £lat$ de rÉglise, malgré la haine du pape contre U Révolution > haine qui avait permise la populace do massacivr Tagont français, M. Basseville, Tesprit ilt^s iusiilulions noo^^ks commençait à pénétrer Uaus IW4i^^\ ilaiv^ Ferraiv et justjue dans Rome. À
Naples, où régnait un Bourbon, époux de la sœur it96. de Marie-Anloinelle, il existait sans doute une armée de soixante mille hommes; mais ils étaient si mal commandés, que leur couardise passait en proverbe. Le roi était inerte et inintelligent, la reine Caroline, ambitieuse, haineuse, livrée entre Tacteur Acton, dont elle avait fait un ministre, et la courtisane Emma 9 à des débauches qui rappelaient à la fois Lcsbos et les spinthries. Emma était Anglaise, et TAngleterre, pour qui tout moyen était bon jusqu'au poignard et la fausse monnaie, soufflait par cette bouche impure ses inspirations contre la France à Caroline et à son stupide époux.
Une armée jeune et terrible comme celle à laquelle commandait Bonaparte eût passé comme un ouragan parmi ces faibles États; mais tel n'était pas le but de la campagne : c'était T Au triche qu'il s'agissait d'at-
Situation
teindre. Si l'armée l'oubliait, son chef devait s'en de la Lombardie. souvenir. En marchant sur Plaisance, Parme, Guas- pian de Bonaparte. talla, Modène, il allait rencontrer des peuples courbés sous le jougdes moines, gouvernés par des princes frappés de terreur, il allait trouver en Lombardie une population excédée de la domination autrichienne; à Venise, une république neutre, livrée aux plaisirs, dominée par une aristocratie insupportable aux classes moyennes et divisée par les prérogatives que s'adjugeaient les nobles des lagunes; Venise était d'ailleurs représentée à Paris par un ambassadeur et avait, à la demande du Directoire, renvoyé Louis XVIII
i7i6. parte fit menacer Gènes par Cervoni, afin que le sénat livrât la forteresse de Gayi et consentît un emprunt en réparation de la capture de la Modeste faite au mépris de la paix. Beaulieu marcha aussitôt au secours de Gênes, portant son aile droite à Dego, tandis qu'Argenteau fermait le col de Montenotte et le bord de la mer dans la direction de Voltri. La division Laharpe fut rencontrée le 12 (22 germinal) à Voltri et repoussée; mais le régiment du colonel Rampon, maître delà redoute de Montelegino, résista héroïquement aux Autrichiens et garda la route de Montenotte. Bonaparte s'était porté à Savone. Il envoya Augereau au secours de Laharpe, et tous deux marchèrent vers Montenotttî, tandis qu'à la faveur de la nuit Masséna tournait les derrières de d'Argenteau. Les Autrichiens, pris entre deux feux, rallièrent en désordre Tarmée massée à Dego et laissèrent sur le champ de bataille un grand nombre de morts et deux mille prisonniers. Les monts étaient franchis et le centre des Autrichiens culbuté.
Mais Bonaparte, qui devait apporter dans la guerre une impétuosité inconnue jusqu'alors, ne donna pas le temps à ses troupes de se reposer. Par ses ordres, Masséna et Laharpe vont attaquer Argenteau à Dego, Augereau force les gorges du Millesîmo et attaque Provera, retranché avec l'armée piémontaise dans le château de Cossaria. Argenteau est battu et Provera fait prisonnier. Beaulieu a fui vers Acqui. Le lendemain compléta celle double victoire. Le cinquième
LÏVRE XXV
jour Dego fui repris par un corps de six mille grenadiers autrichiens; mais les troupes françaises, malgré leurs fatigues, recommencèrent le combat et rentrèrent victorieux dans Dego. Maître de toutes les roules, multipliant les attaques, Bonaparte tourna les Alpes, chassa Colli de Ceva, le surprit à Mondovi, s'empara de la redoute de la Bicoque et de Cherasco, et s'arrêta à dix lieues de Turin. En six jours il avait séparé les deux armées, fait prisonniers douze mille Autrichiens, tué ou blessé dix mille hommes, pris quarante pièces de canon. Le roi de Piémont demanda la paix. Bonaparte accorda un armistice en attendant que le gouvernement français prît une décision. Les forteresses de Ceva, de Coni, de Tortone et d'Alexandrie restèrent entre nos mains, et Tarmée occupa le Piémont, presque totalement évacué par les troupes autrichiennes. Murât, aide de camp de Bonaparte, porta à Paris vingt et un drapeaux, et, tandis que la capitale' s'enivrait de ce triomphe et déclarait en séance solennelle des Conseils que Tarmée d'Ilalie avait bien mérité de la patrie, le jeune général en chef, dont le nom était dans toutes les bouches, félicitait ses soldats dans ce grand langage que lui seul sut parler.
Désormais Bonaparte avait conquis l'admiration de son armée et raffermi le Directoire. Il prit aussitôt ses dispositions pour ouvrir une nouvelle campagne dans la haute Italie et poursuivre l'armée autrichienne* Après la signature de l'armistice, le 9 flo-
Conquête du Piémont.
Projets de Bonaparte
sur la haute Italie.
264 HISTOIRE DE SOIXAiNTE ANS
1796. réal (28 avril) il écrivit au Directoire : « Je marche demain sur Beaulieu, je l'oblige à repasser le Pô; je' le passe immédiatement après, je m'empare de toute la Lombardie, et, avant un mois, j'espère être sur les / montagnes du Tyrol, trouver l'armée du Rhin et porter, de concert, la guerre dans la Bavière. » Sûr de ses communications avec la France et des bonnes dispositions du Piémont, qui comprenait enûn l'avantage d'une alliance avec la France, Bonaparte se porte sur Plaisance et force le passage du Pô. L'armée française était alors révolutionnaire et républicaine. Elle s'étonnait que Bonaparte poursuivît sa marche avant d'avoir révolutionné Gênes et le Piémont. L'idée de l'indépendance et de l'unité italienne, qui commençait à germer dans les divers États de la péninsule, semblait favoriser une telle tentative; mais Bonaparte était trop habile politique pour se créer des embarras au début d'une seconde campagne. La situation de l'Italie pouvait sans doute tenter un génie moins pratique. Le succès de la campagne avait rendu au parti français à Gênes sa prépondérance. Un mouvement analogue s'était produit en Toscane; Léopold, qui la gouvernait, avait un ambassadeur à Paris. Malgré la grossière ignorance des États de l'Église, malgré la haine du pape contre la Révolution, haine qui avait permis à la populace de massacrer l'agent français, M. Basseville, l'esprit des institutions nouvelles commençait à pénétrer dans Bologne, dans Ferrare et jusque dans Rome. A
Naples, où régnait un Bourbon, époux de la sœur it96. de Marie-Anloinetle, il existait sans doute une armée de soixante mille hommes; mais ils étaient si mal commandés, que leur couardise passait en proverbe. Le roi était inerte et inintelligent, la reine Caroline, ambitieuse, haineuse, livrée entre Tacteur Acton, dont elle avait fait un ministre, et la courtisane Emma, à des débauches qui rappelaient à la fois Lesbos et les spinthries. Emma était Anglaise, et r Angleterre, pour qui tout moyen était bon jusqu'au poignard et la fausse monnaie, soufflait par cette bouche impure ses inspirations contre la France à Caroline et à son stupide époux.
Une armée jeune et terrible comme celle à laquelle commandait Bonaparte eût passé comme un ouragan parmi ces faibles États; mais tel n'était pas le but de la campafifne : c'était TAutriche qu'il s'adssait d'at-
.1.1, , , , . . . Situation
teindre. Si 1 armée Toubliait, son chef devait s'en de la Lombardie. souvenir. En marchant sur Plaisance, Parme, Guas- pian de Bonaparte. talla, Modène, il allait rencontrer des peuples courbés sous le jougdes moines, gouvernés par des princes frappés de terreur, il allait trouver en Lombardie une population excédée de la domination autrichienne; à Venise, une république neutre, livrée aux plaisirs, dominée par une aristocratie insupportable aux classes moyennes et divisée par les prérogatives que s'adjugeaient les nobles des lagunes; Venise était d'ailleurs représentée à Paris par un ambassadeur et avait, à la demande du Directoire, renvoyé Louis XVIII
noo. de Vérone. Mais Venise, qui, au besoin, eût pu mettre en ligne cinquante mille excellents soldats, pouvait, en se décidant contre nous, donner la victoire à TAutriche.
Mystérieux comme le Destin, Bonaparte n'exprima aucune pensée politique sur les affaires intérieures de ritalie. Il marchait avec une seule et forte pensée : battre les Autrichiens, prendre Mantoue, imposera rilalie entière par ses victoires et apparaître aux bords du Danube comme Tange du jugement dernier pour la dynastie des Hapsbourg, La campagne se présentait dans son imagination, pleine de rêves gigantesques, comme une épopée dont il était le héros. Mais il est rare que la Providence réalise ces conceptions éblouissantes. Elle retient à la terre les idées ailées du jeune âge et contient leur vol dans des sphères plus modestes. Dès le passage de la Trebbia, le duc de Parme envoya demander la paix. Un armistice lui fut accordé moyennant deux millions, seize cents chevaux, des vivres, des fourrages et vingt tableaux, parmi lesquels figurait le Saint Jérôme, que le duc offrit inutilement de racheter au prix d'un million. « Un chef-d'œuvre est éternel, » répliqua Bonaparte. Et dans ce seul mot on entrevoit la hauteur de cette pensée qui plane sans cesse dans la contemplation du passé et de Tavenir. Quand, peu de jours après, le duc de Modène fit sa soumission, Bonaparte exigea aussi des tableaux. Nous le verrons poursuivre àBome celte noble sollicitude pour la patrie, qu'il voulait
parer en même temps qu'il la couvrait de gloire, al- 17%. liant la grâce à la grandeur el à la force. Il prouvai*' aussi, en attachant un prix inestimable aux chefsd'œuvre de Tart, en faisant respecter la personne et la demeure des savants, que Tarmée française, qui apportait dans les plis de son drapeau la liberté des peuples, était bien réellement Tarmée de la civilisation.
Par une feinte habile, il trompa les Autrichiens qui Tatlendaient devant Valence; il passa le Pô à Plaisance. Lannes, fait colonel à Millesimo, était à Pavant-garde et dispersa les détachements autrichiens. Une division autrichienne, commandée par Liptai, laissa deux mille prisonniers sur la route de Pizzighitone. Beaulieu accourut au secours de Liptai, et fut repoussé. Nous perdîmes malheureusement, à cette affaire, le général Laharpe. Bonaparte voulut franchir l'Adda à Pizzighitone; mais, la division Liptai s'étant jetée dans celte place, il remonta jusqu'à Lodi, où se trouvait un pont étroit et long sur l'Adda. ^°°^'
* " ^ du pont de Ladi.
C'était le chemin que Bonaparte voulait ouvrir à l'armée française pour entrer en Lombardie. Douze mille hommes, dont quatre mille cavaliers, gardaient ce passage. Bonaparte sempara aisément de Lodi; mais les Autrichiens, rangés sur la rive du fleuve, défendaient le pont avec vingt pièces de canon. Bonaparte ne recula pas. 11 étudia le terrain au milieu de la fusillade, envoya sa cavalerie chercher un gué, etordonna à une colonne de ses plus intrépides
i"î»t;. soldats de sortir de Lodi et de s'élancer en couranf sur le pont. C*était marcher à une mort certaine, et il fallait que le jeune général en chef de l'armée d'Italie exerçât un empire bien absolu sur ses troupes pour les déterminer à se jeter ainsi à la gueule des canons. Les premiers rangs tombèrent comme une gerbe d'épis sous la faux. Ceux qui suivaient continuèrent de courir jusqu'au milieu du pont. Là , ridée de la mort est plus forte, mais les généraux se jettent en avant; ils y entraînent leurs soldats. Le pont est franchi, les canonniers sont tués, l'infanterie abordée à la baïonnette et serrée par notre cavalerie, qui a trouvé un gué, surprise, dispersée, perd deux mille hommes faits prisonniers. C'est à Lodi que les soldats français donnèrent à leur général en chef de vingt-six ans le surnom de petit caporal^ lui conférant ainsi, par humeur joviale et républicaine, le plus modeste grade de la hiérarchie militaire. Bonaparte chassa ensuite Liptai de Pizzighitone,
â Milan. q^^ taudis quc Masséna le précédait à Milan, il fit occuper Lodi, Crémone, Cassano et Pavie. Le 26 floréal (15 mai), il entra dans Milan acclamé par le peuple, qu'il délivrait du joug autrichien. L'archiduc était parti, laissant deux mille hommes dans le château, dont Bonaparte fit commencer le siège. La pensée du général en chef était de s'emparer de Mantoue et d'appuyer son armée sur les lignes de l'Âdige. De là il entendait entrer dans le Tyrol et franchir les Alpes. Il écrivit à Carnot : « Je m'imagine qu'on se
Entrée de Bonaparte
bat sur le Rhin. Si rarmîslice continuait, Tarmée d'Italie serait écrasée; il serait digne de la République d'aller signer le traité de paix avec les trois arnaées réunies dans le cœur de la Ravière ou de TAutriche étonnée. » Il ravitailla ensuite son armée, encouragea les Milanais dans leurs sentiments d'indépendance nationale, et les frappa seulement d*un impôt de vingt millions. Il imposa également de dix millions les Etats du duc de Modène, qui avait pris la fuite en laissant une régence et en emportant ses trésors. Ronaparle préleva un million sur ces sommes et renvoya à Moreau. C'était agir en prince et en bon camarade.
Cependant des succès aussi éclatants embarrassaient le Directoire. Quoique Ronaparte eût mis une certaine réserve dans ses actes en n'accordant que des armistices et en laissant au gouvernement le soin de décider de la paix, il avait montré une telle hauteur de vue et un génie politique si frappant, que * les directeurs s'en émurent. La pensée d'arrêter l'essor, de cette vaste destinée germa dans leur esprit. Ils exprimèrent le désir de diviser le commandement de Tarmée d'Italie et de le partager enire Ronaparte et le vieux Kellermann. Ce projet causa une profonde amertume au vainqueur de Lodi. « Je crois, écrivit-il à Carnot, que réunir Kellermann et moi en Italie, c'est vouloir tout perdre. Je ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le premier général de l'Europe, et d'ailleurs je crois qu'il faut
Julouâie
ilu Directoire
contre
Ronaparle.
270 HISTOIRE DE SOIXANTE AiVS
1796. plutôt un mauvais général que deux bons. La guerre est comme le gouvernement ; c*est une alTaire de tact. » 11 écrivit au Directoire dans des termes plus formels. « J'ai fait la campagne sans consulter personne, dit-il, je n'eusse rien fait de bon s'il eût fallu me concilier avec la manière de voir d'un autre. Si vous m'imposez des entraves de toute espèce; s'il faut que je réfère de tous mes pas aux commissaires du gouvernement, s'ils ont le droit de changer mes mouvements, de m'ôter ou de m'envoyer des troupes, n'attendez plus rien de bon. Si vous affaiblissez vos moyens en partageant vos forces ; si vous rompez en Italie l'unité de la pensée militaire, je vous le dis avec douleur, vous aurez perdu la plus belle occasion d'imposer des lois à l'Italie. » L'offre de sa démission accompagnait cette lettre hardie, mais pleine de sens. A Lodi il avait joué sa vie, il joua noblement sa carrière, aimant mieux la briser que de la mal fournir. Le Directoire n'osa pas accepter.
Bonaparte passa quelques jours à Milan, poursuivit l'investissement du château, prépara le siège de Mantoue, prit des dispositions contre Rome et Naples. Avant de se porler sur l'Adige, il adressa à ses soldats une proclamation qui commençait par ces paroles, dignes d'un grand poêle autant que d'un grand
Proclamalion , . n i i f • •
de Bonapaiie à capitamc : a Soldals, VOUS VOUS êtes précipités comme
un torrent du haut de l'Apennin ; vous avez culbuté, dispersé tout ce qui s'opposait à votre marche. U Piémont, délivré de la tyrannie autrichienne, s'est
livré à ses sentiments naturels de paix et d'amitié '^J^*» pour la France. Milan est à vous, et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie. » Il leur rappelait ensuite la patrie absente, parlait des joies et de Torgueil de la famille, des fêtes publiques en l'honneur des héros. A ces paysans, à ces prolétaires enrôlés par la conscription, il parlait des anciens qu'il fallait imiter, et de la postérité qui juge les grandes actions. Annibal, Brutus, lesScipions, passaient comme des évocations lumineuses dans ses discours enflammés. Il promettait de rétablir au Capitole les statues des héros, menaçant ainsi le pape en même temps qu'il électrisait ses soldats. La France, triomphante et vénérée du monde entier, donnant la paix à TEurope, formait le couronnement de l'édifice. « Vous rentrerez alors dans vos foyers, » ajoutait-il, « et vos concitoyens diront en vous montrant : // était de P armée dltaliel»
Le Directoire signait, pendant ce temps, un traité qui laissait à la France la Savoie, Nice et Tende. Salicetti avait négocié ce traité avec la cour (le Turin. Le commandement en chef de l'armée d'Italie resta entre les mains de Bonaparte. Kellermann fut uniquement chargé de l'occupation des pays annexés à la France. Des négociations entamées avec Rome et Naples permettaient à Bonaparte d'espérer qu'il pourrait, sans déranger son plan, répondre aux vœux du Directoire qui, selon l'éternelle faute de la France, inclinait à s'enfoncer en
Négociations
(le Venise
avec Bonaparte.
Italie au lieu d'en conserver la clef en faisant face aux Autrichiens. L'Autriche, de son côté, ne négligeait aucun moyen de troubler les opérations de Bonaparte. Des agents secrets parcouraient les campagnes. Ils sunissaient aux moines et aux prêtres pour exciter les paysans contre les Français, annonçant Tarrivée prochaine de Beaulieu à la tête de soixante mille hommes. Les paysans se soulevèrent. Pavie ferma ses portes et se fit livrer le fort. Bonaparte revint sur ses pas, brûla le bourg de Binasco, fusilla et sabra une partie des révoltés, livra Pavie au pillage pendant trois heures, et laissa de telles traces de sa colère, que tout rentra dans Tordre et la soumission. Cette terrible répression contint Gênes et Venise, dont les dispositions étaient malveillantes. L'insurrection avait un moment détourné les regards de Bonaparte de Mantoue, qu'il considérait à juste titre comme la porte de TAllemagne. Mais il était indispensable d'assurer sa conquête et de tenir Venise en respect. Cette république, malgré ses prétentions de neutralité, avait livré Peschiera aux Autrichiens. Elle s'excusa sur la nécessité et dut, en compensation, ouvrir Vérone aux Français et alimenter secrètement l'armée. Les envoyés vénitiens, les sénateurs Errijo et Battaglia, furent frappés du génie de Bonaparte et prédirent qu'il exercerait une grande influence sur sa patrie. Dans cette entrevue, qui eut lieu le 5 juin 1796, Bonaparte exprima un plan trèsnet. Il dit que le Franco ne faisait la guerre à aucun
gouvernement et qu'elle était l'amie de tous ceux i796. qui l'aidaient à contenir l'Autriche dans ses véritables frontières. Le château de Milan, qui livrait à Bonaparte cent cinquante pièces de canon, lui permit en outre de pousser les opérations du siège de Manifiue et de disposer d'une excellente division, qu'il dirigea sur Rome. A l'exemple de Parme et de Modène, Naples avait demandé la paix. Le pape, dès qu'Augereau eut passé le Pô, signa un armistice avec le général Yaubois. Masséna, dans le Tyrol, chassait devant lui les Impériaux. Beaulieu dut quitter l'Italie. Il laissait, nonobstant, treize mille hommes qui purent entrer dans Mantoue et fortifier la garnison. L'Autriche, qui, par une politique malheureuse, a toujours cherché hors de chez elle la raison de son sié<;e et défeD»e existence, concentrait toute son attention sur cette place. Elle fît avancer Wurmser à la tête de soixante mille hommes au secours de Mantoue. Si cette armée s'était trouvée en face de Bonaparte, dont les troupes ne s'élevaient pas à plus de quarante mille soldats, le nombre l'eût peut-être emporté sur le génie et sur la valeur. Mais le général autrichien commit la faute de diviser son armée. Il marcha vers Mantoue avec trente-cinq mille hommes et en laissa vingt-cinq mille à Quasdanovitch, avec ordre de se porter sur Brescia. L'armée autrichienne se dédoublait d'ellemême. Bonaparte leva aussitôt le siège de Mantoue^ rassembla ses forces, courut à la rencontre de Quasdanovitch , le battit à Solo et à Lonato^ et le rejeta IV. 18
1796. dans les montagnes du Tyrol. Avec la promptitude qui caractérise ses mouvements, il rebrousse chemin et poursuit Wurmser, contre lequel il remporte la mémorable bataille de Castiglione, dont Augereau fut le héros. Il passa ensuite le Mincio, et Wurmser dut fuir du côté de Trente (5 août). Vingt mille prisonniers ou tués, cinquante pièces de canon, furent le prix de cette campagne admirable, accomplie en cinq jours.
L'ennemi essuya de nouvelles défaites à Serravalle,
à San Marco, à Roveredo et à Calliano. Wurmser
s'efforçait, pendant ce temps, de regagner Mantoue.
Bonaparte le suit et le bat encore à Bassano, à Primo-
lano et au fort de Cevolo. Séparé pour la seconde
fois de Quasdanowitch, Wurmser parvint néanmoins
à entrer dans Mantoue. Le siège de cette place n'en
devenait que plus important pour Bonaparte. Mais,
tout en poursuivant ses opérations militaires, il ne
Fondation négligeait point la politique. Il favorisa la fondation
'''cîd'ïnr' ^^s républiques Cispadane et Ti-anspadane, fît chasser
et Transpadane. les Anglais dc la Corse, contint Gêne3, Venise et le
Saint-Siège, traîtres à leurs promesses.
Après lant de victoires^ il lui restait encore trentetrois mille hommes; mais l'armée du Rhin essuyait des défaites qui permettaient à l'Autriche de tenter de nouveaux efforts en Italie et de poursuivre la délivrance de Mantoue. Quarante-cinq mille Autrichiens
s'avancent de nouveau contre la petite armée française, excédée par tant de glorieuses fatigues. L'Au-
MVIIE XXV 275
triche, que la mauvaise fortune aurait dû éclairer, nac. commit une seconde fois la faute de diviser ses forces. Âlvinzi prit avec trente mille hommes la route Nouveaux efforts de Mantoue par le Véronais, et Davidovilch suivit, JeiAuiriche. avec le reste de Tarmée, la vallée de TAdige. Bonaparte fut encore une fois obligé de disposer de ses troupes de blocus. 11 conduit son armée à Arcole, et là, après trois jours de combat (1), il remporte une de ses plus éclatantes victoires. Bonaparte fut admirablement secondé par Masséna, Lannes, Augereau, Hurat, Belliard. Mais lui-même donna Texemple du mépris de la mort, et entraîna ses soldats. Au moment où la colonne de ses grenadiei's essayait de forcer le passage du pont d'Arcole, la mitraille, foudroyant ces braves, les fit un moment hésiter... Bo- Bonaparte naparte met pied à terre, saisit un drapeau, et s'écrie : *" p®"*^ dArcoie. « Soldats, n'êtes-vous plus les braves de Lodi? Suivezmoi! »Le feu était épouvantable. Muiron, qui déjà avait sauvé Bonaparte à «Toulon, le couvre de sa poitrine et est tué dans ses bras ; Lannes est frappé d'une balle. Bonaparte se trouve entraîné dans un marais et va tomber aux mains de l'ennemi. Belliard et ses grenadiers enveloppent leur général, l'enlèvent sur leurs épaules, et l'emportent. De ce jour date la pensée de la création du corps des guides. Sans prendre de repos, Bonaparte retourne à Ronco, surprend Alvinzi, lui tue cinq mille hommes, s'empare de
(\) 15, 16 et 17 novembre 1796.
Opérations de Moreau et
de Jourdan en Allemagne.
Hetraite
du
prince Charles
sur le Danube.
trente pièces de canon et fait huit mille prisonniers. Il rejette le lendemain Davidovitch dans le Tyrol, et poursuit Wurmser, qui rentre dans Mantoue.
C'en était fait de TAutriche si les armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse avaient obtenu sur le Danube des succès analogues à ceux que Bonaparte remportait sur les lignes de TAdigc et du Pô. Il n'en fut pas ainsi. Jourdan commandait Tarmée de Sambre-et- Meuse, Moreau celle du Rhin. Tous deux agissaient isolément sous Timpulsion du Directoire. Jourdan couvrait le pays compris entre Mayenceet Dusseldorf, Moreau celui de Mayence à Bâle. L'effectif des deux armées réunies s'élevait à environ cent cinquante mille hommes. C'était également le chiffre des forces échelonnées sous les ordres de l'archiduc Charles de Bâle à Dusseldorf. Le 4 juin, Jourdan passa le Rhin et remporta la victoire d'Altenkirchen, qui coûta quatre mille hommes et la moitié de leur artillerie. Vingt jours après, Desaix, l'un des lieutenants de Jourdan, passait à son tour le Rhin de vive force à Kehl, et Moreau, battant l'archiduc à Rastadt, le rejetait dans les montagnes Noires et le déterminait à battre en retraite jusqu'au Danube. Jourdan passa aussitôt le Rhin à Dusseldorf et à Newied. Les deux armées suivirent alors les armées impériales en descendant le Rhin et le Necker, se rapprochant ainsi des sources du Danube. Jourdan bloqua Mayence, Cassel et Ehren-Breitenstein, poursuivit sa marche avec quarante-cinq mille hommes, battit
Tennemi à Friedberg et arriva devant Francfort-surle-Mein. Il accorda une suspension d'armes de deux jours, leva une contribution sur la ville, prit Wurtzbourg le 29 et se trouva en plein pays d'Allemagne. Au bout d'un mois, Moreau, après un heureux combat à Constadt, franchit le Necker et se trouva également sur le Danube.
L'archiduc se sentait fort. Le M août, il reprit l'offensive et attaqua Tarmée du Rhin sur toute la ligne. Moreau se défendit avec autant de talent que d'énergie, mais le gain de la bataille demeura incertain. Le lendemain l'archiduc, laissant irente-six mille hommes devant Moreau, repassa le Danube, détruisit les ponts et partit pour se réunir au corps d'armée de Wartensleben, afin de tomber sur Tarmée de Jourdan. Il rencontra vers Nemvark la division de Bemadotte, qui, devant ces forces supérieures dut se borner à résister en battant en retraite. Jourdan, prévenu par Bernadette, fut presque aussitôt attaqué, et lui-même se vit dans la nécessité de rétrograder jusqu'à Wurtzbourg. Moreau opérait également sa retraite, et se dirigeait sur Munich. Entre Wurtzbourg et Schweinfurth, sur les rives du Mein, Jourdan livra bataille à l'ennemi. Il avait devant lui un ennemi supérieur en nombre, et la division du général Lefebvre était restée à Schweinfurth pour pj^otéger la retraite; Jourdan dut se replier jusqu'à Âmstein, et gagner la Lahn. Le 10 septembre, les divisions de l'armée de Sambre-et-Meuse entrèrent
llctrailc
de Moreau
et de Jourdan.
Mon de Marceau.
iiiio. dans le défilé d'Altenkirchen. Marceau, rappelé de Mayenct} par Jourdan, était placé à larrière-garde et protégeait ce mouvement. Ce jeune général manœuvra si habilement, que l'ennemi n'osa pas l'entamer. Au moment de se replier lui-même dans le défilé, il s'avança pour reconnaître les mouvements de Tennemi. Un chasseur tyrolien, embusqué derrière un buisson, le frappa d'une balle. Marceau fut emporté mourant à Altenkirchen. Les généraux ennemis eux-mêmes furent affligés de sa mort et lui témoignèrent leur estime. Les deux armées devaient saluer sa tombe. Avant d'expirer, cet héroïque jeune homme put apprécier les sentiments qu'il inspirait: « Je suis trop regretté, disait-il avec sa modestie habituelle. Pourquoi me plaindre? Je suis bien heureux, puisque je meurs pour la patrie. » Marceau mourut, selon une expression célèbre, jeune d'âge et vieux de gloire ; il avait vingt-sept ans. Les Autrichiens rendirent ses restes à l'armée française. Ils furent déposés au fort de Petersberg, qui prit le nom tiefort Marceau. Marceau fit partie de cette pléiade (le jeunes divisionnaires de 1795 que l'amour de la patrie fit hommes de génie à vingt-quatre ans, et qui révélèrent, au milieu des périls qui environnaient alors la France, un courage et des vertus antiques. Jourdan rentra dans ses cantonnements. Dégoûté de Tissue de celte campagne, il donna peu après sa démission et fut provisoirement remplacé par Beurnonville dans le commandement de l'armée de Sam-
bre-et-Meuse, destiné au général Hoche. Moreau prit i796. alors une marche plus assurée. Il livra bataille, le 2 octobre, à Biberach, à Tarmée autrichienne, et lui fit quatre cenis prisonniers. Moreau s'enfonça ensuite dans le val d'Enfer, dont le général Gouvion Saint-Cyr força le passage. L'armée laissa derrière ellcNcustadl et Fribourg, et descendit dans la vallée du Rhin. Avant de
rentrer en France, Moreau livra encore deux combats à l'ennemi. Le premier au bord de l'Elz, le 19 octobre, le second àSchliengen, le 24 du même mois. Ni l'un ni l'autre de ces combats ne furent décisifs. La campagne d'Allemagne fut bien loin d'égaler celle d'Italie. La faute en fut peut-être au Directoire, qui régla la marche des généraux. Cependant Moreau avait fait preuve de grandes qualités militaires dans sa retraite de quarante jours.
La conséquence de cette retraite fut d'anéantir le plan gigantesque de Bonaparte. N'étant plus soutenu par l'espérance de se réunir aux armées du Rhin, boiement il sentit son isolement et réclama énergiquement du **• Bonaparte Directoire de l'argent, des soldais et la paix avec celles des puissances italiennes avec lesquelles des négociations étaient ouvertes. Les ennemis de la France compiaient les soldats de Bonaparte, et leur petit nombre commençait à dissiper la terreur qu'ils avaient inspirée. La paix avec Naples fut signée le 10 octobre. La France traita ensuite avec Gêne$, et Bonaparte fut chargé d'en finir avec Rome. Mais le pape, les regards fixés sur l'Autriche, attendait l'ar-
1796. rivée d'une nouvelle armée en Italie. Venise conservait également en faveur de rAutriche une partialité • qui devait lui coûter bien cher, puisqu'elle Texpie encore aujourd'hui. L'Espagne resta fidèle. Mais l'altitude de Venise et les hésitations traditionnelles de la Porte ne permirent pas au Directoire de réaliser le plan d'une quadruple alliance. L'Angleterre, en voyant les armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse battre en retraite, et comptant en outre sur le mauvais état de nos finances, proposa la paix à des conditions qui prouvaient combien M. Pitt se rendait un compte peu exact de l'état moral de la France et de son génie militaire. Devançant l'Autriche et parlant au nom des alliés de la Grande-Bretagne, il envoya lord Malmesburyen ambassade solennelle à Paris (1) proposer Né ociaiions '^ P^^^ générale et stipulant, sans les désigner, des présomptueuses rcstitutious réciproqucs. Lord Malmosbury, ne poulord Maimcsbury vaut produirc Ics pouvoirs des alliés de l'Angleterre, de rAngieterre. ^^^ écouduit. Lc Dircctoirc publia les pièces de cette
courte négociation. On s'expliqua plus clairement. Le cabinet anglais demandait à la France d'évacuer l'Italie et la rive gauche du Rhin, de rendre à l'Autriche la Belgique et le Luxembourg, à la Hollande la Flandre maritime, de restaurer le sthathouder. L'Angleterre n'en gardait pas moins le Cap, et promettait seulement en retour de rendre à la France la Martinique, Sainte-Lucie, Tabago et la partie firan-
(i) 23 octobre 1796.
çaise de Saint-Domingue. Le négociateur, sommé de i796. revêtir des formes légales ces insolentes propositions, se récria contre cet ultimatum. Le Directoire lui fit une réponse haute et ferme, et lui ordonna de quitter la France dans les quarante-huit heures.
Cet incident eut pour conséquence de précipiter Expédition avonée une expédition projetée contre TAngleterre. Hoche en Irlande. lit voile pour Tlrlande avec une flotte de trente-cinq vaisseaux et cinquante bâtimens de transport. Il emmenait vingt mille hommes de troupe. L'escadre mit à la voile le 16 décembre (26 frimaire); malheureusement cette expédition, qui pouvait changer la face du monde, fut contrariée par une tempête qui dispersa les navires dans la nuit du 24 décembre (4 nivôse), au moment où elle approchait de la baie de Bautry. L'amiral Bouvet dut regagner la France. Une partie de Tescadre put arriver en Irlande ; mais Hoche, voyant l'expédition impossible, leva Tancre et parvint à échapper aux croiseurs andais. Il fut ,"^**® ,
A * * o remplace Jourdan
aussitôt nommé au commandement en chef de Tar- ^"
commandement
mée de Sambre-et-Meuse, et partit avec vingt mille deiarmée
de
hommes de son ancienne armée des côtes de TOcéan. sambre-ei-Mcuse,
L'exposé de la campagne de 1796 ne serait pas complet sans le récit des derniers événements qui en furent la conclusion. Moreau avait dû rendre Kehl le 9 janvier 1797 (20 nivôse anV), mais les lignes du Rhiii n'étaient pas afTaiblies. L'armée du Rhin était excellente; celle de Sambre-et-Meuse, avec un général tel que Hoche, nedemandait que de nouveaux
17CJ7. combats. L'Autriche attaquait Huningue, mais lltalie surtout attirait son attention. Elle employait toutes ses ressources dans un dernier effort en Italie. Elle prit Télite de ses troupes du Rhin, fit des levées de volontaires, auxquels Timpératrice donna un drapeau brodé de ses mains, et porta à soixante mille hommes Tarmée d'Alvinzi. Elle aidait le pape à organiser ses moyens de défense, promettait des secours à Wurmser ; et, quoique privée de vivres, Maûtoue était déterminée à la résistance. Bonaparte, épuisé, amaigri, malade de la gale, se soutenait à force de génie et de volonté. Sa volonté de fer, son courage surhumain, sa passion pour la gloire, dominaient une situation sous le poids de laquelle tout autre eût succombé. Il avait l'œil à tout, permettait à son armée les plaisirs de la vie, faisait la guerre aux dilapidateiirs, demeurait sobre, chaste et laborieux au milieu de Tabondance, fondait des républiques, rançonnait les rois et les princes, menaçait le pape et remaniait la carte dltalîe.
Noureaux efforts Lcs dispositious de TAutriche furent prises avec \n lui'ie! ^ ^^^^ d® hâte, qu'Alvinzi etProvera purent descendre duTyrol dans le mois de janvier. Les deux généraux commandaient à quatre-vingt-cinq mille hommes. L'armée de Bonaparte, malgré les renforts qu'on lui avait envoyés, ne s'élevait qu'à quarante-cinq mille. Provera partit avec douze mille hommes pour Mantoue, afin de dégager Wurmser. Alvinzi se porta contre Joubert à Bivoli. Il se croyait si supérieur en
LIVUE XXV 283
nombre,qu'il détacha une partiedesonarméeet la con- 1797. fia àLusignan, avec ordre d'attaquer Tarrière-garde de Tarmée française. Mais Bonaparte était derrière Joubert, et Masséna veillait sur la gauche. L'armée d'Alvinzi fut coupée de toutes parts : elle laissa deux mille prisonniers sur le plateau de Rivoli. Et quand Lusignan parut, Bonaparte et son armée s'écrièrent : (i Ceux-là sont encore à nous! » Masséna prit en effet la colonne de Lusignan. Comment de tels prodiges purent-ils s'accomplir? On se l'explique à peine lorsqu'on songe que seize mille Français luttaient en ce moment contre plus de quarante mille Autrichiens. Joubert continua de poursuivre Alvinzi, qu'il battit à la Favorite, et auquel il fit sept mille prisonniers. Masséna, en une nuit, franchit les neuf lieues qui le séparent de Mantoue. Provera, enveloppé par Augereau, Victor, Masséna et Miollis, fut obligé de mettre bas les armes et de livrer le drapeau brodé par l'impératrice. Six mille prisonniers restèrent aux mains des Français. Serrurier, pendant ce temps, rejetait Wurmser dans Mantoue. Cette ville formidable capitula enfin. Le vieux maréchal Wurmser envoya Klenau en parlementaire auprès de Serrurier. Bonaparte assistait à l'entrevue. « Puisqu'il vous envoie, dit-il à Klenau, c'est qu'il est réduit à l'extrémité. Je respecte son âme, sa bravoure et ses malheurs. » Wurmser sortit librement de Mantoue le i 4 pluviôse (2 février) avec son état-major, cinq cents . hommes, deux cents cavaliers et six pièces de canon.
1797. Avec cet orgueil immense qui donnait un si puissant relief à son apparente simplicité, Bonaparte s'était dérobé à son triomphe, et ne se trouva point sur le passage de Wurmser. L'Autriche avait perdu en trois jours quarante-cinq mille hommes, dont trois mille tués, et six cents canons.
Le Directoire Bouapartc apparut alors au Directoire dans toute
accepte les plans .
deBonaparte. la graudeur dc son génie. Ses plans furent compris. Les secours qu'il demandait lui furent accordés. Il lui envoya Bernadotte avec une partie de l'armée du Rhin, etDelmas. Il donna ordre à Hoche et à Moreau de reprendre Toffensive. Bonaparte n'alla pas jusqu'à Rome: il se contenta d'imposer au pape le traité de Tolentino, en vertu duquel le Saint-Siège renonçait à toute prétention sur le comtat Venaissin et abandonnait la Romagne, le Bolonais et le Ferrarais. L'État de Gênes devint la république Ligurienne une et indivisible. Un traité d'alliance offensive et défensive annula le Piémont.
En arrivant en Italie, Bernadotte avait dit à ses soldats : « Soldats de l'armée du Rhin, songez que l'armée d'Italie vous regarde. » Cette noble émulation promettait de nouvelles victoires à ceux qui s'intitulaient les sans-culottes de l'armée d'Italie. L'Autriche avait perdu quatre armées en Italie; elle détacha la meilleure partie de son armée du Rhin et l'envoya sous le commandement du prince Charles, dernier et impuissant effort qui marquait plus d'obstination que de prudence de la part de la maison d'Autriche.
LIVHK XXV t>85
Déjà Delmas et Bernadotte, franchissant le Taglia- 1797. mento(l) s'emparaient de Venise, de Trieste(2), de Tarvis, Gradisca, Willach, Palma-Novo, et occupèrent toutes les routes de Vienne dans le Tyrol, le Frioul et la Garinthie. Le H germinal (31 mars), Bonaparte entra à Klagenfurth. Il y avait un an à pareille date qu'il partait de Nice pour prendre le commandement de Tarmée dltalie. Il sentit que sa fortune était si haute, qu'il ne pouvait alors la porter plus loin qu'en se constituant Tarbilre de la paix. L'orgueil de l'Autriche refusa de se courber sous le joug de la nécessité ; mais déjà Masséna forçait le défilé de Newmarck et d'Hemdowarck. Les généraux autrichiens comprirent qu'un moment de retard pouvait entraîner une dernière et décisive bataille. Ils se rendirent au quartier général français et obtinrent un armistice, qui fut conclu à Judenburg, le 7 avril. Les préliminaires de la paix s'ouvrirent le 15 à Léoben, et furent signés le 18. Bonaparte dominait ici, non- du^^iST^x seulement l'Autriche, mais encore le Directoire. Il ^^ iMten. parla en maître, n'oubliant pas d'ailleurs d'y joindre la grâce souveraine et de sauver ainsi Tamour-propre du prince Charles. «Votre gouvernement, dit-il, a envoyé contre moi quatre armées sans généraux, et cette fois un général sans armée. »
Pendant les négociations, Bonaparte, indigné de
(1) 10 mars 1797 (20 ventôse an V).
(2) 25 mars 1797 (3 germinal an V).
1797. rimmobilité de Tarmée d'Allemagne, avait écrit au Directoire une lettre fameuse qui fut Torigine de la haine et de la jalousie que voua au vainqueur de l'Italie le général Moreau, « Quand on a bonne envie
Lettre c< d'cutrcr en campagne, il n'y a rien qui arrête, et
de Bonaparte . . , . in • « • i
auDirectoire. « jamais, depuis quc 1 histoire nous retrace des c< opérations militaires, une rivière n'a pu être un c< obstacle réel; si Moreau veut passer le Rhin^ il le c< passera^ et s'il l'avait déjà passé, nous serions dans a un état à pouvoir dicter les conditions de la paix c< d'une manière impérieuse et sans courir aucune c< chance; mais qui craint de perdre sa gloire est sûr c< de la perdre. J'ai passé les Alpes Juliennes et les <i Alpes Noriques sur trois pieds de glace; j'ai fait c< passer mon artillerie par des chemins où jamais « chariot n'a passé, et tout le monde croyait la chose « impossible. Si je n'eusse vu que la tranquillité de c< l'armée et son intérêt particulier ^ je me serais c< arrêté au delà d'Isonzo ; je me suis précipité dans « l'Allemagne pour dégager les armées du Rhin el c< empêcher l'ennemi d'y prendre l'offensive ; je suis a aux portes de Vienne, et cette cour insolente et or- « gueilleuse a ses plénipotentiaires à mon quartier c< général. Il faut que les armées du Rhin n'aient point c< de sang dans les veines si elles me laissent seul : c( alors je m'en retournerai en Italie ; l'Europe ence tière jugera la différence de conduite des deux a armées. »
Le 30 germinal, après la signature des prélimi-
naires de Léoben, Bonaparte envoya au Directoire nr. Masséna, qu'il avait surnommé V Invincible. Des courriers portaient en même temps des dépêches à l'armée d'Allemagne; mais, lorsqu'ils arrivèrent, Hoche avait passé le Rhin à Newied, Desaix le franchissait au-dessous de Strasbourg et Ghampionnet àDusseldorf. Les Autrichiens, repoussés, avaient déjà essuyé des pertes assez grandes. Dans sa dépêche du 18 avril, Bonaparte expliquait au Directoire les motifs de sa conduite et l'initiative qu'il avait cru devoir prendre. « Dans la position des choses, disait-il, les a préliminaires de la paix, même avec l'empereur, « sont devenus une opération militaire. Gela sera un « monument de la gloire de la République française « et un présage infaillible qu'elle peut, en deux c( campagnes, soumettre le continent de l'Europe. Je « n'ai pas en Allemagne levé une seule contribution, « il n'y a pas eu une seule plainte contre nous. « J'agirai de même en évacuant, et, sans être pro- « phète, je sens que le temps viendra où nous tirece rons parti de cette sage conduite; quant à moi, je « vous demande du repos ; j'ai justifié la confiance « dont vous m'avez investi; je ne me suis jamais cona sidéré pour rien dans toutes les opérations et je « me suis lancé aujourd'hui sur Vienne, ayant aca quis plm de gloire qu'il n'en faut pour être heua r&vux^ et ayant derrière moi les superbes plaines « d'Italie, comme j'avais fait au commencement de c( la campagne dernière, en cherchant du pain pour
iT97 c( V armée que la République ne pouvait plus nrmr-
« rir. »
Le Directoire dissimula la profondeur du ressentiment que lui inspirait ce langage. Il se borna à faire observer au vainqueur de Tltalie que l'exercice du pouvoir suprême est Tapanage des premiers magistrats. Une contestation s'éleva au sujet de la reddition de Mantoue. Les avis furent partagés. Rewbell, Barras et Lareveillère-Lepeaux n'admettaient pas que Pizzighitone fût une compensation suffisante. Carnot proposa de donner Venise à rAulriche.
Un événement, aussi odieux qu'épouvantable, mil fin à ces dissidences. Tandis que Bonaparte franchissait les défilés de la Carinthie, TÉtat de Venise, à rinstigation de l'aristocratie du Livre d'or et du clergé, organisa une conspiration contre la France. Tandis qu'on levait des troupes pour fermer à Bonaparte le chemin de Tllalie, les prêtres, du haut de la chaire, prêchaient l'assassinat des Français. Un égorgement en masse eut lieu le jour de la seconde fête de Pâques. Le tocsin en donna le signal. Vérone, Padoue, Vicence, devinrent le théâtre de ces massacres. On tua les blessés eux-mêmes et les maies pâqucs lades des hôpitaux. Le nom de Pâques vénitiennes - signalera ce forfait à la postérité, et, comme celui
gouver^meni ^^^ Vépves sicUienues^ vivra tant que l'humanité oligarchique ^ura UHC légende. Bonaparte accourt; les nobles fuient ; le doge abdique et le gouvernement démocratique est rétabli après cinq siècles d'oppression.
LlVllE XXV 289
Le nom de Libérateur de Htalie est donné à ce jeune 1797. conquérant sous les pas duquel s'écroulenl les trônes et naissent les républiques. Chiaramonte lui-même, pris d'un tardif enthousiasme, s'écrie : c< Mes frères, soyez bons chrétiens, vous serez bons démocrates. » Les factions, pendant ce temps, continuaient de diviser le gouvernement et le pays. Le Directoire allait perdre la majorité dans les conseils. Né d'un mouvement militaire, il devait chercher un appui dans le principe de son origine. On tombe toujours par où l'on penche, dit un axiome vulgaire. Et, quoique l'instinct de sa propre conservation l'eût jusqu'alors poussé à éloigner du gouvernement les hommes de guerre, la nécessité allait bientôt obliger le Directoire à rechercher leur concours.
La société vit d'ailleurs en vertu de lois supérieures aux calculs mesquins des ambitions individuelles. La force est la loi des sociétés comme elle est dans la nature la loi des éléments et des êtres. Le gouvernement, quelles que soient les entraves légales, appartient toujours au plus fort, parce que la
Situation
force est souvent la meilleure garantie de l'ordre, de <^" Directoire
^ ' en 1797.
la conservation et du progrès lui-même. Quand le pouvoir civil, par le génie de ceux qui le représentent, domine la situation, il règne sans que nul ne songe à le déposséder, cet état de choses étant le plus désirable et le plus conforme aux besoins de la société. Mais lorsque ce pouvoir n'est plus à la hauteur de sa mission, la société cherche son salut dans la force IV. 19
1797. militaire, quelque répugnance qu'elle éprouve à chercher ses destinées en dehors des voies que lui indique le génie de la liberté. L'anarchie, née de la révolution, les longues guerres qui en furent la conséquence, devaient engendrer à la fois un grave afTaiblissement du pouvoir civil et une supériorité notable de Télément militaire. Le seul génie de Bonaparte, qui venait de montrer autant d'habileté dans les négociations que dans les armes, déplaçait le pouvoir. L'opinion se tournait vers lui et la gloire de nos armées absorbait les imaginations. Le Directoire ne pouvait échapper aux conséquences de son infériorité et de l'enchaînement historique qui entraînait la Révolution dans une phase nouvelle, sans laquelle il lui eût été impossible d'assurer ses conquêtes, d'anéantir à jamais le vieux monde et d'imposer à l'Europe des principes en harmonie avec ceux de sa propre existence. Cette période guerrière de' la Révolution devait la sauver. Elle n'eût été, sans cela, qu'une passagère anarchie, une crise éphémère vouée à l'exécration de l'humanité par tant de crimes restés sans compensation, et elle n'eût laissé qu'une page sanglante de plus dans Thistoire de la société française.
Une doctrine devenue vulgaire dans la démocratie française, doctrine qui consiste à sacrifier l'indivi- • dualité des grands hommes à un senlimetit d'égalité jalouse qui annihile le génie individuel au profit des principes, recevait alors un éclatant démenti.