‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800Chapitre 81 sur 119 · LIVRE XXY · texte numérisé non relu

LIVRE XXY

Bonaparte n'enlevait rien sans doute à l'ensemble mi. des idées émanées de la Révolution française, mais il est certain qu'il entraînait ce grand fleuve de notions civilisatrices dans le lit que lui creusait la puissance de sa volonté. La Révolution se faisait homme^ si Ton peut ainsi s'exprimer. Elle s'incarnait et se résumait en un individu colossal^ qui, pendant quinze ans, allait la personniGer, comme César personnifia le monde romain au siècle de son plus vaste épanouissement.

Condamnation et mort de Babeuf. — Conspirations royalistes, — èlanœuvres de Pichegru. — Élections de Van V. — La majorité du Directoire recherche V appui d'un chef militaire. — Opposition des Conseils contre le Directoire. — Remaniement ministériel. — Réorganisation de la garde nationale. — Adresses des armées au Directoire. — Préparatifs de coup d'État. — Coup d'État du 18 fructidor. — Mesures révolutionnaires du Conseil des Cinq-Cents. — Transportation de ministres, de députés et de journalistes. — Les exilés de Sinnamari. — Déceptions d'Augereau. — Nomination de deux nouveaux directeurs. — Mort du général Hoche. — Conseils inutiles de Bonaparte au Directoire. — Alnts des mesures prévôtales. — Le tiers consolidé. — Loi contre les nobles. — Rupture des conférences de Lille. — traité de Campo-Formio. — Bonaparte quitte l'Italie. — Passage de Bonaparte à Rastadt. — Arrivée de Bonaparte à Paris. — Fête triomphale offerte à Bonaparte par le Directoire. — Attitude de Bonaparte pendant la fête du ÏMXembourg. —Discours de M. de Talleyrand. — Réplique de Bonaparte. — Flatteries insidieuses de Barras. — Ovations de la société parisienne à Bonaparte. — Bonaparte visite les côtes de F Océan. — Bonaparte conçoit le projet de l'expédition d'Egypte. — Us rapports du Directoire avec Bonaparte s'aigrissent. — Affaires de Suisse et de Rome.— Départ du Pape. — République romaine. — Violentes altercatious entre Bonaparte et le Directoire. — Fête anniversaire Ou 21 janvier.

Préparalipi de V expédition d'Egypte. — Nouveaux dissentiments avec

V Autriche. — Grandeur politique de V expédition d'Egypte. — Boua- ^'^^"^

parte quitte Paris. — Son arrivée à Toulon. — La flotte lève l'ancre.

fiC Directoire n'avait plus rien à craindre du parti révolutionnaire. La conspiration de Babeuf et les deux tentatives avortées qui la suivirent marquèrent le dernier effort de cette faction chargée à la fois de crimes et de gloire, qui avait sauvé la patrie, mais qui Teût perdue en survivant à ses périls. Babeuf ot ses complices furent envoyés, aux termes de la Constitution de Tan III, devant la haute cour réunie à Vendôme. Les débats s'ouvrirent le 20 février 1797 (2 ventôse an V). Soixante-cinq prévenus comparurent devant ce tribunal exceptionnel. Babeuf refusa de nommer ses complices. Il montra, ainsi que ses compagnons, le fanatisme et la fermelé d'âme dont ils avaient déjà donné des preuves. Les femmes des accusés assistaient aux débats, qui se prolongèrent jus- condamnation qu'au 5 prairial. Au début et à la fin de chaqueséance de Babeur. les accusés entonnaient des chants patriotiques, notamment la complainte de Goujon. Tous nièrent la conspiration. Le jury inclinait en leur faveur ; il déclara qu'il n'y avait pas de complot, mais il ajouta que postérieurement au 21 germinal an IV, il y avait eu provocation au rétablissement de la Constitution de 1793. Babeuf et Darthé, reconnus coupables sur cette seconde question, furent condamnés à la peine de mort; six autres accusés profitèrent du bénéfice des circonstan-

Conspirations royalistes; manœuvres

de Pichegru.

ces atténuantes. On les condamna à la déportation. Babeuf et Darthé se frappèrent tous deux d'un stylet; ces armes trop faibles se brisèrent. On les emporta sanglants, et on les exécuta le lendemain. Babeuf écrivit, avant de se frapper, ses adieux à sa famille. c< Une telle mort est glorieuse, loin d*être déshonorée, » disait-il. Il terminait sa lettre par cette phrase, tout à fait conforme au langage des conspirateurs du temps : «Je m'enveloppe dans le sein d'un sommeil vertueux. » Quand le parti révolutionnaire exalté succomba, le parti royaliste, ne trouvant plus de contre-poids, n'en devint que plus audacieux. Les princes entretinrent, dans l'hiver de 1797, plusieurs centaines d'agents à Paris. L'abbé Broltier, Lavilleheumoy et Duverne de Presles dirigeaient ces agents. Le club de Clichy cachait à peine ses projets de rétablissement de la monarchie. La conspiration faisait chaque jour de nouveaux progrès. Elle avait des ramiGcations dans les Conseils. Constitué en comité secret à l'instar de la conspiration des Égaux, elle entretenait une agence à Paris, une autre à Lyon sous les ordres de Précy. Puisaye était caché en Bretagne. Pichegru, retiré à Ârbois, avait refusé l'ambassade de Suède et continuait de correspondre avec le prince de Condé et avec les Autrichiens, recevant leur argent ainsi que celui de l'Angleterre. Le gouvernement n'ignorait point les crimes de cet homme, qui avait, à prix d'or et moyennant des promesses débattues par l'entremise de M, Fauche Borel, fait battre ses troupes

et cherché tous les moyens possibles d'ouvrir l'Ai- i"97. sace à Teniiemi. Moreau s'était enfin décidé à remet- Ire au Directoire la correspondance du prétendant avec ses agents, trouvée dans les fourgons du général Klinglin. Sous le Comité de salut public, Pichegru eût expié son forfait sur Téchafaud ; le Directoire se borna à lui faire comprendre qu'il connaissait sa trahison et à le surveiller.

Dans cette situation, Pichegru se gardait bien d'agir; mais il entretenait les espérances des princes et de l'étranger, correspondant directement avec le prétendant, recevant de toutes mains, promettant d'entrer au Conseil des Cinq-Cents et d'organiser la contre-révolution. Les royalistes comptaient en effet sur les élections de Tan V pour faire renouveler entièi^ment le Corps législatif et y envoyer des députés qui mettraient aux voix le rétablissement de la monarchie. Des associations formées dans ce but s'établirent. M. de Wickam, l'agent britannique, et le régent, retiré dans le Brunswick, à Blakenbourg, approuvaient et dirigeaient ces plans et se flattaient de conduire les élections. Fauche Borel vint à Arbois et vit Pichegru, qui lui parla dans le même sens. Le Directoire se montrait d'une faiblesse telle que l'abbé Brottier, Duverne de Presles et Berthelot de la Villeheurnoy ayant été pris en flagrant délit de conspiration par le ministre de la police Cochon de l'Apparent, et envoyés le 8 avril 1797 devant une commission militaire, en furent quittes, les deux

1797. premiers pour dix années de réclusion, et le dernier pour une année, en récompense de ses révélations. Les papiers saisis établirent la complicité morale d'un certain nombre de membres des Conseils, parmi lesquels figuraient Porlalis, Siméon, Barbé-Marbois, Boissy-d*Ânglas.

Les élections pour le renouvellement du second

klCCtiOOS • r» j I Ê r\

de l'anv. ticrs dcs Couscils se nrent du 21 mars au 19 avril. Elles eurent pour résultat de donner la majorité aux royalistes. Parmi les nouveaux élus on distinguait Qualremère de Quincy, Maine deBiran, Camille Jordan, Royer-CoUard et Pichegru. Les révolutionnaires nommèrent Barrère, qui s'était évadé des prisons de Saintes, mais son élection fut brisée. Les Cinq- Cenls portèrent Pichegru à la présidence. La composition du bureau fut entièrement royaliste. Barbé- Marbois fut nommé président du Conseil des Anciens. Le renouvellement d*un des cinq directeurs amena un résultat analogue. Les Conseils nommèrent, en remplacement de Letourneur, qu'une convenlion secrète déguisée sous l'apparence d'une décision du sort désigna, le royaliste modéré Barthélémy, neveu de l'auteur du Voyage du jeune Anacharsis.

La division se mit aussitôt dans le sein du Directoire. Carnot inclina du côté de Barthélémy ; Barras, Rewbellet Lareveillèrc-Lepeaux formèrent un groupe déterminé à lutter contre les envahissements du parti royaliste. Ils comptaient s'appuyer sur les débris du parti révolutionnaire; mais après la condamnation

railitairc.

Opposition des Conseils

contre le l'irectoirc.

de Babeuf ce parti n'était pas dans des dispositions 1797. conciliantes. Presque détruit d'ailleurs, dissénainé, il" eut fallu d'abord l'aider à se reconstituer. Dans celte détresse du pouvoir, Barras conçut l'idée, repoussée jusqu'alors, de rechercher l'appui d'un chef militaire. Trois noms s'offraient à l'esprit de Barras ju^'uTr^'oirc et de ses deux collègues : Moreau, Hoche et Bonaparte. »echerchc l'appui

. , . , d'un chef

Le premier était suspect d attachement au royalisme et d'une certaine connivence avec Pichegru . Hoche, auquel on fit des ouvertures, promit son appui à la République contre la conspiration royaliste. Il offrit de délacher vingt mille hommes de son armée du Rhin; et, sous prétexte de renforcer l'armée des côtes de rOcéan pour une nouvelle expédition en Irlande, ces troupes devaient marcher sur Paris. Le Directoire envoya également un émissaire auprès de Bonaparte. L'envoyé s'expliqua sans détour. Il exposa que le Directoire, tout en redoutant la présence du vainqueur de ritalie, avait besoin de son assentiment et de son nom et était prêt à accepter toutes ses conditions. Le général n'en dicta aucune et promit d'envoyer Âugereau avec trois millions et des papiers saisis sur M. d'Entraigues, constatant la trahison de Pichegru. Barras ne négligea rien non plus pour se ménager des appuis dans les salons. Madame de Staël, qui était rentrée en France et s'efforçait pour 1^ seconde fois d'y jouer un rôle important, donna au Directoire deux de ses amis, Talleyrand de Périgord, qui venait d'être rayé de la liste des émigrés, et

1797. un publiciste remarquable, le jeune Benjamin Constant de Rebecque, Genevois d'origine^ qui se fit naturaliser Français,

Les Conseils, pendant ce temps, continuaient d'accabler le Directoire de tous les coups que peut porter à un gouvernement une majorité parlementaire hostile. Les malheurs de la guerre, la détresse des finances lui étaient chaque jour reprochés. L'opposition avait, en outre, soin de maintenir à Tordre du jour le principe de la liberté absolue de la presse.

Les journaux en usaient sans réserve. Stipendiés presque tous par les comités royalistes, ils attaquaient avec fureur le Directoire et le parti conventionnel. Une personnalité cynique, odieuse, se mêlait à cette polémique. Les Conseils ne s'arrêtaient pas un instant, graciant les émigrés et les prêtres réfractaires. Les plus exaltés parmi les partisans du clergé demandaient l'abolition du serment civique. Camille Jordan , jeune député lyonnais, réclama , entre autres pratiques extérieures du culte, le rétablissement de l'usage des cloches. Ces deux propositions étaient prématurées; elles échouèrent. Le club de Clichy secondait la presse et les Conseils. Le Directoire lui opposa le club de Salm, qui s'ouvrit sous la présidence du Girondin Riouffe. Les deux partis s'y exprimaient fort librement et manifestaient le désir de se déporter réciproquement, L'idée^de la déportation, préconisée par M. de Talleyrand, fit de grands progrès . Depuis le Directoire elle a été mise en pratique

en France par les partis victorieux, et leur a permis 1:97. de décimer leurs ennemis vaincus par un moyen moins odieux que la guillotine.

La crise approchait. Le Directoire étant en mesure de se. défendre, les Conseils s'alarmèrent et cherchèrent un moyen de désorganiser le gouvernement en s'emparant du ministère. Ils proposèrent un moyen de rapprochement qui consistait à éliminer du ministère Merlin de Douai, Lacroix et Ramel, et de maintenir Petiet, Benezech et Cochon. Le Directoire vit le piège qu'on lui tendait et fit exactement le contraire de ce qui lui était demandé. Il conserva les trois ministres dont on lui demandait le renvoi et* remplaça les trois derniers par François de Neufchâteau, Hoche et Lenoir-Laroche. Les Conseils, alarmés, voulurent alors se créer l'appui d'une force armée en réorganisant la garde nationale. CiCtte dernière mesure pouvait être motivée par les bruits qui circulaient sur la prochaine arrivée d'un corps de troupes à Paris. Delahaye, député de Seine-et- Marne, dénonça le fait et demanda la réorganisation de la garde nationale. Camille Jordan l'appuya et ut remarquer que cette marche inconstitutionnelle des troupes coïncidait avec le renvoi des trois ministres qui avaient la confiance du Corps législatif. Les principaux agitateurs des Conseils, Dumolard, Villot, Aubry, Desmplières et les commissions des inspecteurs de salle, formèrent avec Pichegru une sorte de gouvernement en expectative. Les attributions des

Adresses

des armées

au Direcloirc.

IhréparaliTs de coup d'Éiat.

inspecteurs de salle furent étendues de manière à leur permettre au besoin de commander la garde. Les Conseils décrétèrent, en outre, la fermeture de toutes les réunions politiques. C'était anéantir le club de Clichy; mais il importait surtout aux conspirateurs de fermer les cercles constitutionnels. Hoche, pendant ce temps, arrivait à Paris. Son âge ne lui permettant pas d-exercer les fonctions de ministre, il fut remplacé par Scherer. Carnot, qui, par respect de la légalité ou par une fausse appréciation de la situation, se séparait de ses collègues relativement aux projets de coups d'État, réprimanda le général Hoche, qui repartit pour son quartier aussi mécontent que surpris des divisions du gouvernement.

Barras, Rewbell et Lareveillère-Lepeaux n'avaient donc plus d'espoir que dans Bonaparte. Le vainqueur de l'Italie saisit l'occasion de la fête anniversaire du 14 juillet pour préparer ses troupes à soutenir la République contre les conspirateurs royalistes. «Soldats, s'écriait-il dans sa proclamation, je sais que vous êtes profondément affectés des malheurs qui menacent la patrie... Jurons par les mânes des héros qui sont morts à côté de nous pour la liberté; jurons sur nos drapeaux guerre implacable aux ennemis de la République et de la Constitution de l'an HI. » Les armées n'avaient point participé aux crimes de la Révolution; par contre, elles n'avaient pas suivi le mouvement d'opinion qui entraînait déjà une partie de la nation vers la monarchie. Restées républicaines.

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