‹ Histoire de soixante ans: la Révolution, 1789-1800Chapitre 91 sur 119 · LIVRE XXVII · texte numérisé non relu

LIVRE XXVII

entre eux. » Il flétrissait ensuite le despotisme égoïste l'os. des mameluks, qui s'appropriaient les plus belles esclaves, les plus beaux chevaux, les plus belles maisons, et qui traitaient l'Egypte comme une ferme. c< Dieu est juste et miséricordieux, ajouta-t-il, il a ordonné que Tempire des mameluks finît. » Et, poussant aux dernières limites l'insinuation et la menace, il dit en terminant : « Kadhys, sheiks, imans, dites au peuple que nous sommes aussi de vrais musulmans. N'est-ce pas nous qui avons détruit le pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux musulmans? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux musulmans? Trois fois heureux ceux qui seront avec nous! ils prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront neutres! ils auront le temps de nous connaître et ils se rangerontavec nous. Mais malheur ! trois fois malheur à ceux qui s'armeront pour les mameluks et combattront contre nous ! 11 n'y aura pas d'espérance pour eux ; ils périront. » Dans une proclamation à ses soldats, il leur montra la grandeur de l'œuvre qu'ils allaient accomplir, leur en donna le sens politique en leur désignant l'Angleterre et son commerce. Leur parlant ensuite du peuple conquis, il les adjura de respecter leurs croyances, leurs mœui*s, leurs prêtres, leurs femmes. Il avait promis que chacun d'eux rapporterait de quoi acheter un champ de six

1798. arpents, de sorte qu'il les entraînait en même temps

par l'intérêt, par Torgueil, par la foi dans leur

chef.

Dépari de rarmée Bonaparte s'occupa aussitôt d'organiser la police

pour le Caire. ^^ Tadministratiou d'Alexandrie, forma un divan, et

laissant la ville à la garde de trois mille hommes, sous les ordres de Kléber blessé, la fît fortifier, mit la flolte à l'abri dans la rade d'Aboukir et partit pour le Caire avec une armée de trente mille hommes. Une flottille chargée de vivres et de munitions remontait le Nil et devait l'attendre à Ramanieh. Bonaparte s'engagea aussitôt dans le désert. Le cœur de ces soldats de l'Occident faiblit sous ce ciel de feu, au milieu de cet océan de sable. La colère s'empara d'eux. Bonaparte, comme Christophe Colomb en face de son équipage mutiné, restait stoïque et impassible. La gaieté française reprit le dessus. On était parti le 18 messidor (6 juillet), le 22, après quatre jours de marche et de souffrances, l'armée ravie aperçut le Nil ; mais en même temps les mameluks se montrèrent. Desaix, qui marchait à l'avant-garde, les dispersa. L'armée put se reposer trois jours en attendant la flottille. Elle arriva, mais une flottille ennemie la poursuivait. Entraînée par le vent, elle dut soutenir un combat acharné. Perée, qui la commandait, triompha, malgré le feu de quatre mille mameluks, Arabes et fellahs, ayant à leur tête le vaillant Mourad-Bey. Bonaparte arriva au bruit du canon; la bataille eut lieu devant 1^

Le Désert. Le Nil.

village de Chcbrciss. Les soldais français oublièrent "^s. leurs fatigues et furent admirables. On se remit en marche après la victoire, en longeant la rive du Nil. Le Caire n'apparaissait pas et les soldats, s'en prenant aux savants qui accompagnaient l'expédition, les accusaient de tromper le général. Le 3 thermidor (22 juillet), l'armée, qui s'était mise en marche la nuit, aperçut au jour, de l'autre côté du Nil, les minarets du Caire, et dans le désert inondé de soleil le sommet des pyramides. Le prestige de l'inconnu, le charme de la nouveauté soutenaient ces soldats du Nord que le soleil d'Afrique dévorait de ses rayons. Ils se sentaient en quelque sorte les héros d'un poëme immortel, et, dans ces contrées lointaines, l'orgueil national Qt militaire soutenait leur courage. Après une si longue marche, un peu de repos leur eût été nécessaire. Le repos fut sacrifié. Mourad-Bey et ses dix mille mameluks, couverts d'armes étincelantes, se déployaient dans la plaine. Vingt-quatre mille hommes défendaient le village d'Embabé. Des Arabes pillards, montés sur des chevaux rapides, erraient en tourbillons comme des oiseaux de proie qui tournoient au-dessus d'un champ de bataille.

Bonaparte se hâta de former son plan de combat. ^^^^.^^^ Il disposa son armée en cinq carrés, recommandant ^" PyramiJos. le sang-froid à ces soldats français toujours prêts à l'attaque. Parcourant le front de ses troupes, et leur montrant les pyramides. «Soldats, s'écria-t-il, songez que du haut de ces monuments quarante siècles IV. 22

rm. vous conlemplenl. » Il était impossible d'exalter ^)liiis haut la puissance morale de Thomme* Jamais avanl lui capitaine n'associa ainsi ses soldats à la grandeur de rhistoire dans laquelle il leur traçait par avance une page impérissable. L'armée fut à la hauteur d'un tel langage, et les mameluks se brisèrent comme de folles vagues contre ces rochers humain Foudroyés, dispersés, ils prirent la fuite, bi'ûlant leurs bateaux de transports. Ils s'enfoncerait dans les solitudes de la haute Egypte, laissant trois mille cadavres sur le terrain. Le pacha du Caire, qui assistait à ce désastre, s'enfuit vers la Syrie. Lfarmée française fit un butin considérable de chevaux, de chameaux, d'or et de vivres. Elle avait à peine perdu une centaine d'hommes. Des négociants français du Caire vinrent à Giseh remettre le sort de la capitale entre les mains du vainqueur. L'armée entra joyeuse • au Caire, et y prit position. - •

Ënircc Bonaparte déploya aussitôt le génie politiq^ie et ci-

ra rmée française vilisateur dont il fit toujours preuve dans ses con-

au Caire. , «» x . i »

quêtes. A l'instar des grands voyageurs qui ont decouvert des mondes et fondé des sociétés nouvelles, il savait, avec une admirable souplesse, plier sa haute et forte intelligence aux croyanœs et aux mœurs de.* peuples qu'il prétendait soumettre; La religion et la pudeur, les deux choses les plus profondes et les plus délicates de la vie sociale, le préoccùpèi^eiita^iant tout. Il fit respecter les femmes et obtint une sorte de sanction religieuse de ses projets par «ne 'proclamation

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