CHAPITRE IX
Quelques familles importantes de William-Henry. — Les Jones. Jessup. — Walker. — Nelson. — Un arpenteur bizarre: Théodore de Pincier, l’ermite de Sorel. — Il rend de bons services aux agents de la seigneurie. — Il arpente les rangs de Bellevue, Prescott, Hunterville, les deux Pot-au-Beurre. — Sa triste fin. — Les Crebassa.
Parmi les familles importantes qui ont joué un rôle plus ou moins considérable dans l’histoire de Sorel, à son origine, il convient de mentionner celles de Jones, Jessup, Walker, Nelson, de Pincier, Crebassa.
La famille Jones eut pour fondateur au Canada John Jones, ancien soldat de l’armée anglaise, né en Angleterre et émigré en Amérique vers 1755. Il servit dans le 44e régiment. En 1763, le Général Gage lui donne le grade de capitaine et l’établit gardien des casernes (Barrack Master) au fort Georges et ses dépendances jusqu’à Albany. Passé au Canada après la guerre, il obtient le même emploi au fort de Sorel. Le 28 octobre 1787, il prend un lot sur la rue Georges.
En 1793, il prie le gouverneur de lui donner comme successeur dans ses fonctions de gardien des casernes, son propre fils, Robert Jones, qui a rendu d’éminents services pendant la guerre américaine. Cette faveur lui est accordée. Robert Jones devient l’homme de confiance des autorités anglaises, qui lui remettent en mains l’administration
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des affaires de la seigneurie. Le nouvel agent déploie beaucoup de zèle dans ses fonctions. De 1798 à 1806, il accorde plus de cinquante concessions de terre tant à d’anciens habitants de la seigneurie qu’aux loyalistes. Il fait bâtir des forges dans la ville, et il se charge des trois moulins banaux en payant une rente annuelle de 40 livres. Il protège l’arpenteur de Pincier dont nous raconterons la triste histoire plus loin.
Le 1er avril 1799, il achète la terre de la Fabrique, concédée jadis par M. de Ramezay, et il s’engage à payer une rente de six livres. La Fabrique se réserve toutefois le droit de conserver la quantité de six arpents de terre en superficie pour y ériger une église et une sacristie au cas où l’on voudrait plus tard changer le site de l’ancienne.
En 1806, il abandonne l’administration des affaires de la seigneurie. Comme il est en dette avec le roi, le 24 septembre 1824, il vend la terre de la Fabrique à John Kent Welles; ce dernier l’accepte au nom du gouverneur Sir Pergrive Maitland. Jones est encore redevable d’une somme de 296 livres de rente qu’il a perçues depuis longtemps1. Robert Jones rend de bons services comme juge de paix, notamment en 1837. Son nom se rencontre dans la plupart des événements importants qui se passent à cette époque. A sa mort, il était colonel des milices et âgé de 74 ans. Il fut inhumé le 27 septembre 1844. Il laissait plusieurs enfants. Ses frères Isaac et John Jones ont acquis une triste renommée dans l’affaire du meurtre de Marcoux, en 1834.
La famille Jessup, représentée au Canada par trois de
ses membres: Edouard, Joseph et Ebenezer Jessup, eut
1 Greffe des notaires Mondelet et Daveluy, Archives du Palais de Justice, Sorel.
pour chef Édouard Jessup, originaire de Yorkshire, Angleterre, qui s’établit à New-York et épousa Élisabeth Hyde. Celle-ci mourut en 1747, à Fairfield, Connecticut.
Joseph Jessup, né à Fairfield, épousa Abigail James, originaire du pays de Galles; il meurt à Montréal en 1778, à l’âge de 79 ans. Ébenezer Jessup, qui fut lieutenant du roi dans le Royal American Régiment , épousa Élisabeth, fille de Jonathan Dibbel1. Édouard Jessup, qui s’établit à Sorel, est né dans la paroisse de Stanford, comté de Fairfield, en décembre 1735. Il devint major des troupes loyalistes. Il épousa Abigaïl Dibbel, fille de Jonathan Dibbel et sœur d’Élisabeth. Il eut deux enfants : Édouard et Abigaïl. Édouard Jessup fut lieutenant dans le régiment Loyal Rangers. Il naquit à Albany, état de New-York, le 26 mai 1766. Il épousa Suzanne, fille de Simon Covell. Abigaïl, sa sœur, née dans le comté de Duchess, état de New-York, épousa, en 1781, le Dr James Walker, chirurgien major de l’armée anglaise, dans le Royal Canadian.
Le major Jessup acheta de sieur Jean Drouet, écuyer, de Richardville, une terre de six arpents dans l’île Madame, et la troisième partie des îles formant la Batture-aux- Carpes, de Messire Pierre Martel, curé de la paroisse, exécuteur testamentaire de Dame Thérèse Douchouquet. A sa mort, il était juge de la Cour des Plaidoyers Communs. C’est lui qui, de concert avec son gendre le Dr Walker, le 29 octobre, prend possession, à titre de locataire, des édifices du gouvernement situés sur la pointe de Sorel en face de la ville, comprenant la maison du médecin, la cuisine, l’hô-
1 II eut de ce mariage Henry- James Jessup, avocat, qui épousa, le 28 janvier 1788, Anna-Maria, fille de Jean Bowes, comte de Strathmore, Écosse, et S filles: Leale, Sarah, Élisabeth, Débora, Mary-Ann, Clarendon.
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pital, les deux moulins. John Craigie, marchand, agit au nom du gouverneur. Les bâtiments sont en mauvais état et il faut dépenser une somme de 200 louis pour les rendre logeables. Le gouverneur s’engage à rembourser cette somme lorsque les édifices lui seront rendus. Le contrat porte en plus la cession des jardins. En 1818, Joseph Jollief obtient ces domaines du gouvernment et y ouvre des chantiers pour la construction des navires.
Le Dr Walker célébra son mariage avec Abigaïl Jessup, le 15 novembre 1781. Il mourut vers 1812. Sa veuve se retira dans le Haut-Canada et mourut en 1838. Quatre enfants sont issus de cette union: Hamilton, né le 15 juillet 1782, Édouard, né en juillet 1784, Phébée, au mois d’octobre 1786, et le Dr James Walker, capitaine de milice, né le 3 décembre 1788. Il épousa, en 1832, Suzanne Hus-Lemoine, et mourut subitement à Coteau Landing, le 24 juin 1841. L’inhumation eut lieu à Sorel; il laissait quatre filles: Élisabeth, qui épousa Robert Nelson1; Marie, Jean- Georges Crebassa; Caroline, Walker Nelson; Jeanne-Sophie, le sieur Frédéric-Walker Long Penton.
Le chef de la famille Nelson fut William Nelson, né à Nesham, Yorkshire, Angleterre. Il s’établit de bonne heure avec d’autres loyalistes. Il était, paraît-il, cousin du héros de Trafalgar. Il fut instituteur et syndic de la paroisse anglicane. Il mourut le 10 juin 1834, à l’âge de 84 ans. Son épouse, Jane Dies, était née en Angleterre.
Cette famille a donné entre autres hommes remarquables les Dr Wolfred et Robert Nelson, qui se sont distin-
1 Fils du docteur Wolfred Nelson et de Dame Charlotte Noyelle de Fleurimont ; ils eurent plusieurs enfants : Julia Nelson, devenue l’épouse de l’honorable Juge Wurtele, Charles Nelson, Mme S. Brosnan, Walter Nelson.
gués par la part si importante qu’ils prirent dans le mouvement révolutionnaire de 1837-1838.
Le premier, en 1827, fut le représentant de la Chambre pour la division de Sorel, mais il demeurait à Saint- Denis-sur-Richelieu en 1837. Député de Richelieu en 1844, il fut maire de Montréal de 1854 à 1855, président du Collège des médecins et chirurgiens du Bas-Canada en 1851, et président du bureau des inspecteurs des prisons et des asiles de la province. Il mourut à Montréal le 17 juin 1863, à l’âge de 71 ans. Son frère, le Dr Robert Nelson, n’est pas moins célèbre. Il leva bien haut l’étendard de la révolte et voulut établir une république sur les bords du Saint-Laurent. Dans deux proclamations désormais mémorables, il se déclare le président du gouvernement provisoire1 et commandant en chef de l’armée des patriotes2.
Après la défaite de ses partisans, il se • réfugie aux États-Unis, et il meurt à l’âge de 80 ans, le 1er mars 1783, à.Staten Island, dans l’état de New- York.
Les corps des membres de la famille Nelson furent d’abord inhumés au cimetière anglais qui se voyait il y a quelque vingt ans sur la rue Charlotte. Ce champ des morts ayant été désaffecté, on les transporta dans le nouveau, situé à quelques pas seulement du collège Mont-Saint-Bernard. C’est là, sous le gazon, à l’ombre des grands pins, que dorment ces hommes distingués qui ont joué un rôle considérable dans l’histoire du pays. Deux monuments, en marbre blanc, marquent le lieu de leur dernier sommeil. Le premier est une modeste pierre qui porte l’inscription suivante :
1 Le Canadien, édition du 5 mars 1838.
2 Le même, édition du 12 mars 1838.
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in memorp of
Üolfreb i&elsïon, eôq., J$ï. ü.
©ieïi al Jîlontreal,
3Jutie 17, 1863. 9geî> 71 pcarô.
<2^f Sterling integritp anb unsurpasseb bigbmtnbebncss in cbcrp relation of life,
Ije bieb belobeb anb lamenteb bp ail to tobom bis exalteb birtues bab enbeareb bim.
Üe tuas jf$T. p. for â>orel in 1827, anb Ikicbelteu in 1844. &lso Jïlapor of Jïlontreal in 1854 anb 55 anb prestbent of tlje IL. C. College of pbpstcians anb Purgeons for seberal pearë Jfrom 1851 to bis beatb \)t boas Cljairman of tbe Poarb of Opiums etc.
^ere lietb “fêob’s noblest toorfc, an bonest man.”
Le second monument, aussi de marbre blanc, est une pyramide, sous laquelle repose Robert Nelson :
in metnorp of
Robert ifteteon Jfl. B.
Bteb at &taten isrtanb, J®. j9.
JWarcb l, 1873, ageb 80.
IHnberstanbtng is a toell spring of life unto
bim tbat batb tt. fîrob. ~¥. 23.
Sur le monument se voient les épitaphes des membres suivants de la famille Nelson : Rebecca Nelson, veuve de Valentine Hall, du 99e régiment, décédée le 27 février 1874 à 86 ans; Alpherey Nelson, décédé le 26 octobre 1876, à l’âge de 86 ans; Georges Nelson, inhumé en 1839, à 73 ans, et Marie-Anne Boon, son épouse; William Nelson, décédé en 1834 à 84 ans; Jane Dies, sa femme, née à Catthill, état de New-York, décédée le 3 septembre 1846, à 79 ans.
Théodore de Pincier, surnommé l'ermite de William- Henry, dont l’existence s’est écoulée au milieu de déboires de toute sorte, était le fils naturel du duc de Brunswick. Il est né en Saxe le 8 juillet 1750. Sa mère, femme du capitaine de Martigny qui, dans un accès de jalousie, se suicida, convola en secondes noces, deux ans plus tard, avec Georges- Henri de Pincier, français d’origine, et Capitaine des Grenadiers dans les troupes germaniques. Celui-ci adopta le fils du duc, lui donna son nom et l’introduisit dans sa famille. Le futur arpenteur de Sorel dut à ce protecteur son éducation et son avancement. Il étudia l’histoire, la géographie, les mathématiques, la philosophie, le génie-civil, le Talmud, le sanscrit, l’anglais et le français. Ses études terminées, il entra dans l’armée en qualité de cadet dans le premier Bataillon du Régiment du Prince Frédéric. Il fut créé enseigne le 26 mars 1767. Un jour, dans un moment d’épanchement inconsidéré, sa mère lui révéla le secret de sa naissance. Cet aveu le blessa au cœur. Il prit la résolution delà quitter et s’engagea dans les troupes qui faisaient voile vers l’Amérique. Non seulement il ne voulut plus revoir celle qui lui avait donné le jour, mais, ainsi qu’il le déclare dans ses mémoires, il ne lui écrivit jamais. Il servit dans l’armée anglaise durant la guerre de l’Indépendance amé-
Vue de Sorel en 1808.
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ricaine. La paix conclue, il se livra à l’exercice de son art. Le Colonel McDonnell le recommanda à Sir John Johnston, “le seul américain vraiment riche, dit-il, qui prît fait et cause pour le roi dans la guerre de la révolution.”
Fort de cette protection, il se met au service du gouvernement et arpente plusieurs cantons sur les bords du lac Ontario. En 1796, on le rencontre à Sorel. Robert Jones lui confie la tâche, et c’en est une, d’arpenter la seigneurie. Les terres boisées de Bellevue, de Hunterville, de Prescott, du Pot-au-Beurre, reçoivent tour à tour sa visite. Il vérifie les lignes tracées par Marcouillé, en date du 12 juin 1772, et celles de l’arpenteur Daly, du 4 septembre 1798. Dans les mémoires qu’il a laissés se trouvent des détails importants qui font connaître les difficultés du métier. On y voit encore les noms de ses assistants et leur manière d’opérer. Dans son procès-verbal de l’arpentage des terres du rang du Pot-au-Beurre, en date du 12 novembre 1803, il dit que son parti comprend “le père Michel Gotreau dit Larochelle, premier chaîneur, Jean-Baptiste Dufaulx, deuxième chaîneur, Antoine St-Martin, Emmanuel St-Martin, François Félix, Louis Caplet, Antoine Saloué et Pierre Poirier.”
Ces hommes partent de grand matin ; ils emportent leur nourriture consistant en lard, pain et biscuits. Dans la journée du cinq novembre, ils n’arpentent que cinq arpents, car il leur faut abattre de gros arbres qui ferment la route. Le lendemain, au petit jour, ils prennent leur repas frugai et se mettent en besogne. “Il n’y a que trois haches, écrit de Pincier; nous traversons une savane remplie de fcrdoches, d’épinettes rouges, malaisés à couper par leur petitesse, obéissant aux coups. Notre messager vint nous rejoindre dans l’après-midi ayant délivré cinq pains....” Il
raconte ensuite comment il a découvert un lac d’environ deux arpents de largeur sur six de longueur. “C’est une eau libre, claire et transparente, sans jonc. Les bords de notre côté sont bas, garnis d’aulnages et d’une petite grève à gros foin, de l’autre côté, il y a un coteau propice pour se bâtir. Les lots 38 et 39, que nous venons de borner, deviendront les deux terres les plus plaisantes des concessions de cette seigneurie.” Il mentionne ensuite les difficultés de transport du camp, de la pluie, de la neige qui, tour à tour, les forcent à interrompre leurs travaux. Ils se rendent ainsi jusqu’au rang de Prescott et reviennent le 20 novembre. Robert Jones le charge, plus tard, de l’ouverture d’une route de communication entre la rivière Cibouette et le canton d’Acton.
Cet homme avait reçu une éducation soignée. Il pousse jusqu’à l’excès l’observance des règles de l’étiquette. Il trouve, avec raison, que les notaires en général n’apportent pas assez de soin dans la rédaction des contrats. La lettre suivante adressée à Robert Jones, le 12 septembre 1805, en fait foi.
“La présente est pour vous tout seul.
"Je trouve que votre notaire ne vous porte pas assez “d’égards dans les titres qui doivent vous survivre. Vous représentez la Personne du Seigneur de Sorel qui est notre “Roi. J’ai eu dans ma possession le titre du Général Pres- “cott fait par le notaire Planté, dans lequel il concède à M. “Crevier de St-François un allongement de sa seigneurie. “La signature du général fut exprimée à la place d’honneur, “à gauche du titre, dans un caractère plus grand et plus “marqué que tout le reste, nul autre ne doit signer sur cette “même ligne. Les témoins du contrat mettent leurs noms “plus bas vers la main droite de la feuille.
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“M. Badeau les mêle cavalièrement, mais quoique les “hommes sont égaux, on doit toujours être capable de distinguer, au premier regard, le maître d’avec les valets, si “les affaires publiques sont bien organisées. Il n’est pas “assez de gagner son salaire, il faut le gagner scrupuleusement et avec décence.
“Défunt Isidore agissait de même, mais notre Jos “semble être un de ces hommes qu’il faut mener la bride un “peu courte pour qu’ils ne se familiarisent pas trop. Je “m’en vais lui donner un peu de l’éperon au premier envoi, “en attendant, Monsieur, quoique vous n’aimez guère à dé- “sobliger, donnez-lui quelques remarques muettes sur sa “conduite peu mesurée en signant vous-même quelques-uns “de ses contrats et prenez la peine de montrer aux témoins “l’endroit où ils doivent signer. Cette petite correction silencieuse réitérée quelques fois apprendra peut-être au “pauvre Jos l’art de savoir-vivre qu’il ignore joliment et la “déférence qu’on doit aux cérémonies établies dans le “monde, car quoique les cérémonies ne soient au fond que “des fadaises, elles contribuent merveilleusement à entretenir le respect des hommes. Pourquoi fait-on tant d’hon- “neur autour des drapeaux militaires, si ce n’est pour les ren- “dre plus respectables? Et pourquoi ne pas employer tous “les moyens possibles pour augmenter la révérence envers “des titres faits pour l’Éternité....? Le notaire se replie sur “moi.... sur M. Depincière qui n’est pas seulement mon “nom. D’ailleurs on ne saura pas dans peu d’années, quel “sorte d’animal c’était que ce Depincière1.
1 Quand on étudie les documents, les actes de l’état civil ou les actes des notaires, il est pénible de remarquer que les hommes instruits de cette époque ont contribué, par leur négligence, à dénaturer les plus beaux noms de nos grandes familles canadiennes.
“Enfin, prenez tout ceci, je vous en supplie, pour un “intérêt sincère de votre renommée. Je me battrai, s’il le “faut, à coups de pistolet, en témoignage de mon affection “et de l’attachement avec lequel..
“Je suis....
De Pincier.”
Malgré la protection dont l’entoure M. Jones, De Pincier vit dans la pauvreté. Le billet suivant, écrit le 20 décembre 1806, montre sa détresse.
“Monsieur,
“Plus de pain ! plus de hardes ! plus de papier ! plus “d’argent! Je ris de ma situation et je m’en moque! Si “vous voulez me conserver utile à la seigneurie, il deviendra “nécessaire d’augmenter encore, s’il est possible, le nombre “des obligations que je vous ai déjà.... P. S. Songez à la “grande filée des procès-verbaux qui manque encore à vos “Cordons, et considérez que le peu d’encouragement que “j’ai eu à leur égard est la cause principale d’un retarde- “ment sans cela impardonnable. Il faut que chacun vive “de son industrie ; la mienne est fort petite....
De Pincier.”
Le 24 décembre 1806, dans une longue lettre, il conseille à Robert Jones de s’attacher M. Henry Crebassa, notaire provincial, qui vient de s’établir à William-Henry. “Vous pouvez, dit-il, l’avoir à toute heure; sa capacité et “son habileté égalent au moins celles de l’autre (Badeaux). “Il ne demande qu’à se rendre utile. L’intérêt personnel, “ce grand motif de nos démarches, l’animera à travailler “avec exactitude.... et aussitôt qu’on pourra persuader M. “Crebassa de se servir constamment de la meilleure encre,
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“d’écrire lentement et lisiblement, vous ne perdrez rien à “l’échange pour le certain. En outre, Crebassa a beaucoup “de sagacité et une langue très déliée. Il connaît si bien la “faculté des gens et la manière de les prendre qu’il vous “trouvera des postulants pour vos terres, n’en doutez pas.... “D’ailleurs, Monsieur, le grand degré de philanthropie qu’on “remarque en votre personne donne lieu de croire que rien “ne vous fait plus plaisir que d’obliger de rendre service “et de protéger les citoyens de l’endroit où vous êtes le pre- “mier, et quand vous voudriez le nier, vos actions vous dé- “mentent....”
Dans cette même lettre, il trace tout un programme de colonisation. Il propose de demander aux curés de Sorel et de Berthier de faire de la propagande parmi les Canadiens afin d’en attirer sur les terres non concédées. Il y glisse fort adroitement une pointe de malice, ainsi qu’on va le voir. “Afin de stimuler le zèle des curés, dites-leur qu’on attend “une bande d’Américains des États-Unis aussitôt que les “chemins seront propices, mais qu’on préfère donner ces “terres à des Canadiens.... Soyez sûr que le curé d’ici senti- “ra aussitôt le préjudice que cela lui causera et à ses successeurs de voir passer une partie de ces biens à des héré- “tiques.... Adieu! la belle dîme! Ces terres neuves ne “manqueront pas de pousser en quelques années d’abon- “dantes récoltes en proportions incalculables dans la suite. “MM. les Curés seront frustrés de leur quote-part si le “Huguenot les possède.... Notre curé d’ici deviendra en “ cachet votre enrôleur, vous aurez des recrues par son entremise. Il prêchera le peuple dans son presbytère silencieux, il dira la sagesse d’un Lavallée et la négligence des “autres Paul, s’ils souffrent les gens de fausse religion de “s’introduire dans leur barbe, d’occuper des terres que leurs
“arrières-neveux regarderont d’un œil d’envie en maudissant peut-être l’avarice sordide de leurs aïeux qui, pour “épargner quelques viles piastres, ont mieux aimé laisser “échapper l’occasion de procurer le bien-être à leurs descendants dans l’endroit même ouvert par des Paul, arrosé de “leurs sueurs, et maintenu contre des barbares et mille dan- “gers par une persévérance héroïque, obligés de tenir dans “leurs vaillantes mains la charrue et les armes. Que diront “les mânes des Héros? il ne manquera pas de le représenter, “s’il voit un jour, errer de paroisse en paroisse les rejetons “des Paul pour tâcher de trouver un asile qu’ils pourront “appeler le leur quand tout Sorel serait capable de contenir “leur nombre.... Il exhortera ses ouailles de concentrer au “moins autour de leurs foyers aussi longtemps que possi- “ble une race notable, dans les annales du Canada, par sa “bravoure et sa loyauté....
“Je ferais publier dans la Gazette de Québec et de “Montréal, qu’on attend des Américains.... Et quand nos “curés seront initiés à leur besogne, qui sait s’ils n’ont pas “quelques amis d’Ecole dans les côtes du grand fleuve avec “lesquels ils sont en correspondance. Tous les ans, il monte “de ces gens d’en bas, à la pure aventure, chercher des “'terres. Ils pourront venir désormais avec la certitude d’en “trouver ici. Gagnon et Bérubé sont des sujets qu’il faut “employer pour persuader leurs parents, amis, connaissances, de venir s’établir à côté d’eux. C’est de tels hommes qu il vous faut ; un mouton sur nos terres vaut “mieux que plusieurs loups. Ces gens d’en bas sont en général plus travaillants que les natifs de ces contrées d’ici.... J ai connaissance de la famille des Caron, seize personnes, “qui vinrent d'un même bloc il y a nombre d’années ouvrir “des terres en bois debout sur le domaine de M. Gugy; c’est
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“à présent une famille des plus florissantes de ces endroits... “C’est à des maquignons de terres qu’il faut s’adresser.... “Vous en avez un dans le bonhomme Benoit.... Il a pratiqué ce métier. Le bonhomme La Rochelle ne sera pas maladroit pour cette entreprise.”
De Pincier, on le voit, reconnaît les qualités des Canadiens comme défricheurs et colons de choix. De nos jours encore les fils des pionniers du Canada ont conservé plus que tous les autres ces vertus de patience, de courage, de persévérance, qui distinguaient nos pères.
En terminant cette longue missive, De Pincier prie M. Jones d'engager son frère qui demeure auprès de la /frontière américaine “à inviter les Américains à venir s’établir “à Sorel pourvu qu’ils aient des Aigles (de l’argent) et que “ces républicains veuillent s’assujétir à nos lois féodales...”
De Pincier témoigne dans ses lettres un respect qui va jusqu’à la flatterie. Le 6 novembre 1808, écrivant de nouveau à son protecteur, il ajoute : “ J’ai le cœur si plein “d’admiration que je ne puis que vous l’exprimer. Deux “citoyens de ce Bourg ont fait récemment un acte de générosité peu commune. Ils ne sont pas riches tous deux, ce “qui augmente la noblesse de leur action. Taxateurs chez “la Dame du défunt Commissaire du lieu, au lieu de tirer “profit de l’occasion, ils ont rempli une charge si pénible et “si délicate sans exiger un seul sol. O ! fiers Anglais ! vous “avez droit de l’être, à juste titre, on trouve parmi vous, “des âmes magnanimes, plus qu’en toute autre nation ! vous “restez leurs modèles. La veuve et l’orphelin touchent vos “cœurs sensibles, on ne peut cpie vous admirer! Quel con- “traste avec un homme qui charge trente louis pour deux “jours d’occupation dans cette même affaire! Mais vous
“aussi, Monsieur, vous êtes un vrai Anglais, je ne cesserai “de vous estimer, de vous chérir qu’au terme de votre existence et je reste avec respect,
“Votre tout obligé....
De Pincier.”
Son affection pour Robert Jones fut vraiment sincère. Lorsque ce dernier dut abandonner ses fonctions d'agent de la seigneurie, il l’appelait “his fallen friend”, son ami tombé.
De Pincier paraît avoir été unitaire, et il assure qu’il croit en un Dieu mais non à la résurrection des morts. Dans une de ses lettres il dit que “les esprits, après la mort, voyagent d’astres en astres.” Ce sera le sort de mon âme, ajoute-t-il, “si j’en ai une....” Il n’était pas révolutionnaire. “Si mon étoile, écrit-il ailleurs, m’eût conduit en France en 1797, et c’était mon désir de m’y rendre, étant citoyen français par ma mère, si j’en avais eu les moyens, je suis certain que mon cou eût reçu la grâce de la guillotine avec tant d’autres, car les Robespierriens ne m’auraient pas compté parmi leurs partisans....”
Le successeur de Robert Jones, M. John Kent Welles, le protégea et lui fournit de l’emploi. Mais il ne paraît pas apprécier tout le verbiage de l’arpenteur. Dans une lettre en date du 13 juin 1812, ce dernier s’excuse et lui déclare que le volumineux rapport qu’il lui a fait tenir contient des renseignement écrits uniquement dans le but de rendre service, afin de mettre l’agent au courant des affaires de la seigneurie et pour le plus grand bien des intérêts du roi. Eutil à se plaindre des procédés de M. Henry Crebassa? On le dirait puisqu’il ajoute “qu’il n’a pas de rancune contre Cre-
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bassa, bon compagnon et bien brillant aussi ! Il traite, ditil, toute chose d’une manière adroite : il est le charme de la société et non des affaires. Je ne le prendrais pas pour mon aviseur ou conseiller....” De Pincier précise encore ses déclarations, d’où l’on voit cpie Crebassa a dû le desservir auprès de son maître.
De Pincier recommande à l’agent de donner, en mémoire du roi, le nom de St-Georges au rang situé en arrière de celui appelé Hunterville. “Le gouverneur, ajoute-t-il, porte le même nom, et les Canadiens préfèrent toujours vivre sous le patronage d’un saint. J’offrirai le cordon des Quatre-vingts à son Excellence le gouverneur Prescott et l’appellerai Prescottville....”
Les Anglais sur la fin de ses jours n’ont plus son admiration. Comme le gouvernement d’alors reste sourd à ses suppliques, il s’adresse au seigneur Cuthbert, de Berthier, et le prie d’intercéder pour lui en raison des services qu’il a rendus. Les secours ne viennent pas assez vite et, dans une autre lettre, il annonce qu’il a l’intention de mettre fin à sa misérable existence.
M. Cuthbert lui écrit : “Le vrai courage consiste dans le “support des souffrances et non dans l’effort pour s’en dé- “tacher. J’espère que vous n’appuyez pas votre foi sur le “vague système de Voltaire, qui, à l’heure de la mort, a été “obligé de croire. Il en est ainsi de Hobbes, Gibbons, Frank- “lin, d’Alembert, Condorcet, Talon, Volney et du fameux “Leibneitz, et de cent autres, qui, effrayés à cet horrible “moment de la mort, ont pensé à Dieu et à l'Éternité....”
Le secours promis par M. Cuthbert n’arrivant pas, le 12 mars 1824, De Pincier fait ses adieux à Sir Georges Graves et lui déclare comment il mettra fin à ses jours....
“Il trouvera chez lui un spectacle sanglant. Il le verra couvert de haillons, portant une blessure à la tête et tenant son pistolet dans ses mains. Je n’ai jamais commis de mauvaise action, dit-il, au milieu d’une vie pleine de besoins et de tentations, soufferte et endurée sous l’égide du roi de la Grande-Bretagne, que j’ai servi avec fidélité pendant de nombreuses années, endurant bien des misères, sacrifiant ma santé, ma vigueur à son service, comptant sur la magnanimité britannique qui est la cause de ma misère et le signal de ma mort. Serait-il méritoire de prolonger mon existence au milieu des créatures? Je sais que je suis Prince et mendiant ! L’arrogance coutumière du premier et la bassesse de l’autre n’a jamais influencé mes actes. Ayant pris pour modèle Diogène, autant que la vertu peut montrer quelque similitude, du jour où la faiblesse maternelle eût déclaré son origine à la face du fils surpris et étonné, ma résolution de devenir un être singulier a été prise.... Que de fois ne s’est-elle pas repentie, depuis cette confession imprudente, qui a diminué en moi l’estime que j’avais pour elle! Mais, qu’est-ce que le regret? Qu’est-ce que le repentir sinon une vaine tentative d’oublier, de déraciner si possible la faute commise?” Il dit ensuite comment, en partant pour l’Amérique, sa mère l’embrassa une dernière fois, persuadée qu’elle ne le reverrait plus. “Est-elle morte, se demande-t-il? Quand est-elle morte? Je l’ignore, jamais je ne lui ai écrit un seul mot. Elle recevait une pension comme veuve d’un major général.”
Cette lettre fut, pour ainsi dire, le testament de celui qu on a appelé l’ermite de Sorel. Sa dernière pensée fut pour sa mère. Cet homme n’avait pas la foi, car autrement il eût supporté jusqu’à la fin le poids de ses épreuves. Il y avait en lui de nobles sentiments, une fierté qui le faisait
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rougir d’avoir à mendier son pain. Au reste, accablé d’infirmités, en dépit des bons conseils de ses amis, dans un moment de découragement, il mit fin à ses jours. Il était âgé de 74 ans.
Le major Thomas Huxley écrivit l’ordre suivant : “Le commandant de la garnison de William Henry est humblement prié de permettre que son détachement conduise au cimetière, avec les honneurs militaires, le cercueil d’un ancien lieutenant qui a servi l’Angleterre durant sept ans dans les troupes de Brunswick, pendant la guerre de la Révolution de 1783. En accordant cette requête, si alors le plus jeune des officiers se donne la peine de prendre dans ses mains l’épée nue, déposée sur la tombe, cette épée lui restera en souvenir de la catastrophe qui a terminé la triste vie de Théodore de Pincier, l’ermite de Sorel....”
L’inhumation eut lieu le 19 avril 1824 dans le cimetière anglican. L’acte de sépulture se lit comme suit :
“Buried on this nineteenth day of April 1824, Théodore de Pincier, Esq. formerly of the German troops in the British service and later sworn surueyor of this Province .
Jack Jackson, Rector,
J os. Wilmont,
J os. Webster,
William Bcntly
De Pincier avait épousé Delle Charlotte de Bellefeuille. Le 8 juillet 1811, il lui abandonne le lot no 18 qu’il avait obtenu du gouverneur Haldimand pour ses services militaires, comme lieutenant de Son Altesse Sénérissime le duc
1 Archives de la paroisse anglicane de Sorel.
de Brunswick Wolfenbuttel. “J’appose, ajoute-t-il, la signature de nia main et le sceau de mes armes, le jour de la soixante-unième année de mon âge.” Deux filles lui survécurent: Marie qui, le 28 avril 1823, épousa André Lavallée, fils d’Amable Lavallée et de Josephte Péloquin. Sa sœur, Delle Hortense de Pincier, épousa Louis Quay ou Guay dit Dragon, marchand, et eut trois fils. Damien, en 1861, demeurait à Whiting, Vermont; François, à St-Ours ; Georges. Le 18 décembre 1861, ils vendent, pour la somme de un dollar, à Jean-Georges Crebassa, tous les droits qu’ils ont dans le Haut-Canada, provenant de la succession de leur aïeul. En secondes noces, Hortense de Pincier épousa James Sheppard.
Disons en passant un mot de la famille Crebassa, dont l'origine, paraît-il, fut espagnole. Nous avons vu comment Théodore de Pincier recommandait à Robert Jones le notaire Henry Crebassa. Son père, Henry Crebassa, que l’on croit être natif de Hollande, était marchand à Québec. Il épousa, le 10 novembre 1770, Dame Angélique Tannery, veuve de Pierre Lukin1.
Nous connaissons deux fils issus de ce mariage: Jean- Baptiste Crebassa et Henry. Celui-ci, le 1er août 1795, obtint du capitaine Adhémar un certificat prouvant qu'il a fait du service militaire “comme et tel qu’un bon et fidèle sujet doit faire.” Il étudia le notariat chez le notaire Pierre Lukin dont il reçut l’attestation “qu’il était digne d’être admis à la pratique.” Sur ces recommandations Lord Dorchester, le 2 août 1795, lui fit tenir une commission de notaire.
1 Pierre Lukin était marchand. Il épousa, le 11 septembre 1762, Delle Angélique Tannery. Il eut trois enfants: Marie-Angélique, mariée à Louis-Prisque Ferland, Pierre, qui devint notaire à Montréal, et David, qui exerça la même profession à Chambly.
DE SES ORIGINES À NOS JOURS
Muni de ces documents et grâce à l’appui généreux que Théodore de Pincier lui donna à son arrivée à Sorel, Henry Crebassa ne put que réussir dans la carrière qu’il s'était choisie. Il épousa le 18 juillet, dans l’église de Saint- Joseph de Maskinongé, Delle Louise Duchesny, fille du seigneur Louis-André Duchesny et de Dame Charlotte Dupuis.
A Sorel, Henry Crebassa exerça sa profession et devint magistrat du district; il fut membre de la Chambre d’Assemblée durant plusieurs années. Comme homme public, il rendit d’éminents services. Il fut inhumé dans l’église le 12 juin 1843, par M. l’abbé J. Gravel.
Plusieurs de ses enfants occupèrent des positions importantes; nous les retrouverons plus loin.