CHAPITRE XV
M. Léon-Lévi Dupré. — Débuts de son ministère. — Il devient curé de Sorel. — Fondation des paroisses de Sainte-Anne et de Saint- Joseph de Sorel. — La question de la dîme. — Nouveau démembrement de la paroisse. — Restauration de l’église. — Le cimetière des Saints-Anges. — Le collège. — Départ de M. le curé Dupré. — Sa mort.
M. Léon-Lévi Dupré, qui fut appelé à recueillir la succession de M. le Grand-Vicaire Millier, est né à Saint-Ourssur-Richelieu, le 25 septembre 1841, du mariage de M. Edouard Dupré, cultivateur, et de Dame Marie-Paule Larue. Ses études terminées au collège classique de St-Hyacinthe, il fit sa théologie au Grand-Séminaire de Montréal, et le 30 août 1868, il reçut Fonction sacerdotale des mains de Mgr Charles La Rocque. Il fut successivement vicaire à Notre-Dame de St-Hyacinthe, à la cathédrale de la même ville et à Sorel. Il occupait le poste de curé d’office quand, le 3 octobre 1875, il devint curé en titre.
Le nouveau pasteur était un homme distingué, aux manières nobles et engageantes. Prédicateur onctueux autant que fin littérateur, et poète à ses heures, il plaisait aux foules. Les fidèles l’écoutaient avec bonheur. Aussi bien sa nomination fut-elle accueillie avec une joie universelle. Tout faisait espérer qu’il aurait au milieu du peuple sorelois un séjour long autant que fructueux. Mais il n’en fut
pas ainsi. Lorsqu’il prit possession de la cure, les affaires paroissiales étaient loin d’être brillantes. M. le Grand-Vicaire Millier se sentant malade et ne se croyant pas de taille à pouvoir régler ces difficultés avait pris sa retraite. C’était l’époque vraiment critique de la division de la paroisse St- Pierre. Au moment où M. le curé Dupré entre en fonction, il est question non plus de créer d'église succursale mais de diviser la paroisse. Le 14 janvier 1875, M. le chanoine Louis- Zéphirin Moreau, Grand-Vicaire de Saint-Hyacinthe, se rend à Sorel vérifier les raisons qu’on apporte pour demander l'établissement d’une nouvelle église. M. Moreau s’acquitte de sa mission sans cependant marquer l’endroit où le nouveau temple sera érigé. Le 25 janvier 1876, M. J.-D. Michon, curé de Saint-Ours, délégué à son tour, fixe le site de la future église à l’angle des rues du Prince et Adélaïde. Ce projet n’est pas réalisé, car un mouvement se manifeste parmi les habitants du Chenal-du-Moine et une partie de ceux de la rive nord du Richelieu demandant l’établissement d’une paroisse en ces deux endroits. En présence de ce désir si légitime, l’évêque de Saint-Hyacinthe consent à fonder deux paroisses, l’une sous le vocable de Sainte-Anne, l’autre sous celui de Saint-Joseph.
Le 24 février 1878, au prône de la messe paroissiale, lecture est faite du mandement de Mgr Moreau fixant le site de l’église de Sainte-Anne sur la terre de Pierre Latraverse. Le 17 août, maître L.-P. Cardin, notaire, rédiee les clauses du contrat de construction de l’église avec l’entrepreneur, M. Pierre-Thibus Cantara. Deux jours après, ce dernier, accompagné de M. le curé Dupré, se rend à Sainte-Anne. Ensemble, ils fixent l’endroit où sera érigé le nouveau temple. Les travaux commencent le jour suivant.
Le marché.
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Le 25 septembre, M. l’abbé F.-X. Variasse arrive à Sorel avec le titre de curé de la nouvelle paroisse. Il se retire à l’Hôpital. Quatre jours plus tard, Mgr Moreau va à Sainte-Anne et bénit la première pierre. Le 9 mars 1879, le curé célèbre la première messe basse dans la sacristie.
Pendant ce temps-là, Mgr Moreau poursuit avec activité l’établissement de la paroisse de Saint- Joseph-de- Sorel. Le décret d’érection est lu au mois d’avril 1875, mais l’élection des marguilliers est retardée jusqu’au mois de décembre 1881. Ce sont: MM. Raphaël Chevrier, marguillier en charge, François Gauthier et Louis Cartier. M. l’abbé Elphège Filiatrault, curé de la nouvelle paroisse, forma d’abord le projet de construire près de la traverse une chapelle temporaire dans laquelle se tiendrait un bazar, mais nous ne savons si ce plan fut exécuté. La première messe fut célébrée dans la maison de M. Paulet-Cournoyer et une chapelle érigée sur le site du couvent actuel. Pendant l’administration de M. l’abbé F.-X. Bouvier, de regrettée mémoire. Mgr Moreau fait publier l’ordonnance pour la construction de l’église. La bénédiction de la pierre angulaire a lieu le 24 juillet 1884. Pour venir en aide à ses deux filles, l’églisemère de Saint-Pierre-de-Sorel, bien que chargée d’une lourde dette, verse 3,000 piastres à la première et 2,000 à la seconde.
La municipalité de Saint-Joseph-de-Sorel fut organisée en 1876 et incorporée en 1907. En 1878, les habitants de la première rivière du Pot-au-Beurre sont attachés définitivement à la paroisse de Sainte-Victoire et ceux de la grande rivière et de la rivière Richelieu, qui ne font pas déjà partie de la paroisse de Saint-Joseph, à cette dernière.
Tant de démembrements ne sont pas sans causer au curé de Sorel des embarras financiers. Sous le rapport de la
dîme surtout il faut des réformes. Jusqu’ici les citadins n’ont versé que ce qu’ils ont voulu, seuls les cultivateurs étant tenus de payer la dîme. Durant l’administration de M. le Grand-Vicaire Millier on a fait de temps en temps des collectes spontanées, mais il n’y eut jamais rien de fixé. Au mois de décembre 1877, M. le curé Dupré explique à ses ouailles la position embarrassante dans laquelle il se trouve. Il faut songer à créer de nouveaux revenus. La dette de la Fabrique, par les dons qu’elle a faits, a été portée à la somme de 21,000 piastres, ce qui est considérable. Dans sa visite, le 29 septembre 1878, Mgr Moreau exige le paiement d’une somme de 2,000 piastres annuellement, soit une piastre par communiant. Si, à ces difficultés, nous ajoutons la crise qui passe sur le collège, on peut voir que la position de M. le curé de Sorel est loin d’être enviable. Ce prêtre zélé porte allègrement le fardeau dont on l’a chargé. Il met toute sa confiance en Dieu et il s’applique à mettre l’ordre en toute chose. Mgr Moreau dans sa dernière visite a ordonné de faire subir au temple de grandes réparations. M. le curé Dupré entreprend des travaux qui se prolongent durant trois ans. Par une nouvelle disposition des bancs, on peut en installer vingt-deux dans la grande nef, mais douze sont enlevés du jubé de l’orgue afin de donner plus de logement dans le rond-point.
La consécration de l’église après sa restauration couronne ces travaux. Le 19 octobre 1882, Mgr Fabre, évêque de Montréal, ancien vicaire de Sorel, Mgr L.-Z. Moreau, évêque de Saint-Hyacinthe, Mgr Langevin, évêque de Rimouski, procèdent à cette cérémonie toujours si imposante. Nous laissons la plume au chroniqueur du C onmcr de Sorel: “C’était grande fête hier en notre bonne petite ville. Notre église réparée à neuf allait être consacrée et
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l’annonce de cette bonne nouvelle avait attiré ici un nombreux clergé et un grand concours de fidèles. Tous les magasins étaient fermés comme en un jour de fête d’obligation et le peuple avait cet air recueilli et grave qui témoigne tant en faveur de sa foi et de sa piété. Quand, à la voix de son pasteur, la population fut appelée à voter une somme relativement considérable pour consolider la dette de la Fabrique, et faire des améliorations nécessitées par la vétusté du temple, pas une voix ne s’éleva à l’encontre. Aussi, en quelques mois, l’église est-elle devenue méconnaissable, mais à son avantage. On dirait qu’une bonne fée l’a touchée de sa baguette magique. La voûte avec ses nombreux tableaux qui se détachent en relief, offre, surtout le soir, à la lumière du gaz, un coup d’œil féérique. Ces saints, qui semblent vivants, nous disent, par leurs attitudes inspirées ou contemplatives, ce qu’ils ont fait pour conquérir le ciel.... Les trois autels sont de toute beauté, ils ont été faits par M. Paul Lefebvre, un Sorelois. La balustrade en noyer noir et en frêne avec riches draperies soie et or fait l’admiration de tous les étrangers. La chaire a aussi subi une transformation complète.
“L’espace manquait; en rétrécissant les allées, on est parvenu à mettre deux rangées de bancs en plus. Nos vieux bénitiers eux-mêmes sont disparus : deux belles statues, enfermées dans une niche, vous présentent l’eau bénite dans de magnifiques vases.... La cérémonie de la consécration commença à 7 heures et demie. Mgr L.-Z. Moreau, évêque de St-Hyacinthe, Mgr Fabre, archevêque de Montréal, et Mgr Langevin, évêque de Rimouski, ont tenu à la présider. Mgr Fabre officia à la grand’messe pontificale et fit la consécration de l’église et de l’autel majeur. Mgr Moreau consacra l'autel de la Sainte Vierge, Mgr de Rimous-
ki l’autel de Saint Joseph. M. l'abbé Aubry, curé de St-Jean, remplissait la fonction de diacre d’honneur ; M. l’abbé St- Georges, curé de St-Athanase, sous-diacre d’honneur; M. le chanoine O’Donnell, curé de St-Denis, agissait comme prêtre assistant; M. l’abbé Leduc, curé de Sweetsburg, faisait les fonctions de diacre, M. l’abbé Duhamel, celles de sous-diacre. M. l’abbé Beauchamp, vicaire à Saint-Joseph, était le maître des cérémonies.
“Le chœur de l’orgue s'est surpassé. La messe de Saint Joseph, œuvre des Frères des Écoles Chrétiennes, a été rendue d’une manière parfaite. M. L.-O. Gariépy tenait l’orgue. Les solis étaient partagés entre le Dr Régis Latraverse et les Frères. MM. C. Mathieu, R. Stedworthy, A. Lord et M. Moreau, avocat, ont chanté avec précision.
“A l’Offertoire, Mlle Anna Charbonneau se fit entendre dans le O Cor amoris victima. Disons tout de suite que n’eût été le respect dû au lieu saint, les applaudissements auraient éclaté....
“A midi eut lieu le banquet. Les Sœurs de la Congrégation avaient invité le clergé à prendre le dîner dans leur magnifique couvent. Admirablement secondées par les dames de charité, elles ont reçu leurs hôtes d’une manière princière. La salle était richement décorée. Soixante-quatorze membres du clergé étaient présents. Outre les évêques Moreau, Fabre, Langevin, on voyait le Révérend Père Mathieu, MM. Plinguet, O’Donnell, Aubry, Archambault, Godard, Gauthier, Duhamel, J.-B. Michon, Laflamme, A. Archambault, Audet, Sicard, L. Duhamel, P. Mathieu, O. Desrosiers, Leduc, Filiatrault, Fl. Jeannotte, R. Beauchamp, Bernard, Angers, H. Dupuis, L. Beauregard, Dignan, Paquin, Lebrun, Moreau, Sirois, Richard, Huot, Carbonneau,
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Hébert, Soly.... A l’issue du banquet, il y eut présentation d’adresse et un gracieux concert.”
La fête se termina le soir. Mgr l’évêque de Montréal fit le sermon et Mgr Langevin chanta le salut solennel.... “'En terminant, ajoutait le chroniqueur, rendons hommage à M. le curé pour le zèle qu'il a déployé en cette circonstance. Puisse le Ciel le conserver longtemps à notre affection!”
Le zèle du curé de Sorel ne s'arrête pas en si beau chemin. Au mois d’avril 1883, la Fabrique achète un vaste terrain en arrière de la ville pour y établir un cimetière. Ce nouveau champ des morts, encore en usage de nos jours, porte le nom des Saints- Anges. Vers le même temps, l’église est enrichie d'un orgue nouveau. L’inauguration donne lieu à une fête splendide, le 7 mai 1884. Sa Grandeur Mgr Fabre, archevêque de Montréal, chante une messe pontificale, assisté de M. Ludger Gravel, Vicaire-Général du diocèse, de M. le chanoine O’Donnell, curé de St-Denis, et de M. Désorcy, curé de St-Ours. Plusieurs membres du clergé et une foule nombreuse assistent à cette fête.
Le 11 avril 1883 étant la fête patronale de M. le curé Dupré, il y a réception au couvent, au collège, et une démonstration sympathique de la part des citoyens. Son Honneur le maire A. Germain, l’honorable Juge Gill, un nombreux clergé, participent à cette joyeuse célébration. Ils souhaitent au curé de Sorel de vivre heureux et longtemps au milieu d’eux.
Ce souhait devait se réaliser durant six ans. M. le curé Dupré, on peut le dire sans crainte d’errer, fut l’homme de la Providence. Il accomplit des œuvres que bien d’autres n’auraient pu mener à bonne fin. La fondation de paroisses, l’établissement des dîmes, le redressement des abus, amènent toujours des récriminations de la part de ceux qui
se croient lésés. M. Dupré, avec son tact, ses bonnes manières de parfait gentilhomme, sa délicatesse, sut triompher de tous les obstacles. Il s’imposa de grands sacrifices pour sauver de la ruine le collège classique dont il était le supérieur. Il dut cependant, à son grand regret, en voir fermer les portes. Quoiqu’il en soit, à l’automne de 1889, après un labeur de quatorze ans, il fut obligé de laisser la cure. D’aucuns ont prétendu que s’il fut toujours pauvre c’est qu’il était trop prodigue, donnant sans compter. Il avait le cœur sur la main, ce qui l’empêcha d’être un réel administrateur. Quoiqu’il en soit, M. le curé Dupré a fait de grandes choses dans Sorel. Les citoyens le virent partir avec peine. Une requête, en date du 28 août 1889, portant plus de cent signatures, fut adressée à Mgr Moreau, le priant de laisser au milieu d’eux “un prêtre distingué, un curé respecté et aimé, qui a su s’attirer l’estime et la vénération de toute la population....”1
Cette requête, toute à la louange de M. le curé Dupré, porte les signatures de son Honneur le maire A. Taillon, son Honneur J. -A. Ouimet, juge de la Cour Supérieure, celles des avocats A.-M. Gouin, Doyon, A.-A. Bruneau, François Lefebvre, des sieurs Charles Dorion, magistrat du district, P. Guévremont, shérif, Jules Chevalier, registrateur, F. Lacroix, A.-D. de Grandpré, L.-P. Cardin.
M. le curé Dupré abandonna sa cure. Sans bruit, sans murmure, il prit une retraite temporaire à l’hôpital de Sorel. Il devint successivement curé de Bedford, vicaire à Saint-Marc, curé de Milton, assistant a Belœil, et aumônier chez les Frères Maristes de Saint-Hyacinthe, où il est décédé en 1914. Son corps repose au cimetière de cette ville, dans la partie réservée aux membres du clergé.
1 Archives de l’Évêché de Si-Hyacinthe.