‹ Histoire de SorelChapitre 3 sur 64 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Le voyageur qui s’ embarque à Montréal sur l’un ou l’autre des somptueux vaisseaux des compagnies de navigation, en destination de Québec, rencontre sur la rive droite du fleuve Saint-Laurent, à environ quarante milles de la Métropole, la ville de Sorcl, agréablement située au confluent du grand fleuve et de la rivière Richelieu.

Au point de vue topographique , elle n’a rien à envier aux villes-sœurs. La nature l’a certes favorisée. Vue de loin elle offre le panorama le plus enchanteur. Elle apparaît toute pimpante avec ses maisons bien bâties, la plupart en briques, ses bosquets, scs jardins, ses clochers qui se mirent à l’envie dans les eaux limpides du roi des fleuves ou dans les ondes verdoyantes du Richelieu. Ici, il n’y a ni montagnes, ni rochers escarpés, à peine se rencontre-t-il ça et là quelques accidents de terrain; mais le Saint-Laurent majestueux, tout parsemé d’îles et d’ilots aux formes les plus capricieuses et les plus variées, présente un nombre infini de gracieux paysages. “Il semble que la Nature ait voulu rassembler ici une grande partie des beautés de la terre pour les étaler aux yeux émerveillés des visiteurs. Les rivages apparaissent au loin comme autant de jardins de plaisance1”.

1 Les Relations des Jésuites, 1663, Éd. de Québec, pp. 26, 27, 28.

Le site de la ville de Sorel tient une place importante dans l’histoire. En 1609 et en 1610, M. de Champlain se rendant porter la guerre aux Iroquois traverse ce pays dont il décrit les beautés. Les îles nombreuses et variées du grand fleuve, toutes couvertes de noyers, de vignes sauvages et de riantes prairies, attirent son attention. A la pointe de Sorel, il remarque une rivière “ fort belle de quatre à cinq cents pas de large à son embouchure” et qui prend sa source dans le pays ennemi. C’est la voie naturelle que suivent les barbares pour envahir la colonie, et, pour cette raison, il lui donne le nom de rivière des Iroquois, qu’elle portera dans la suite jusqu’au temps où on le changera en celui plus poétique de rivière Richelieu. Il y a trois siècles, ses bords étaient garnis de pins majestueux dont les têtes altières se balançaient silencieusement au-dessus des flots, et seul le cri de la bête fauve ou celui de l’indien venait parfois interrompre le silence de mort qui régnait dans ces parages. De nos jours, de nombreux et gais hameaux — témoins de l’œuvre accomplie par nos pères — ont remplacé la forêt primitive, et s’échelonnent le long du Richelieu depuis le lac Champlain jusqu’à la ville de Sorel.

Bien des événements se sont passés dans cette partie du pays. ' Sur l’ emplacement même de la ville, en 1642, le Père J ogues est pris par les Iroquois avec ses compagnons Guillaume Couture, René Goupil et le capitaine Ahatsistari. Ici commence leur long et fécond martyre. Quelques jours plus tard, M. de Montmagny vient planter une croix aux armes de la France, et sur ce sol béni, empourpré du sang de nos missionnaires et de nos héros, un père jésuite célèbre la sainte messe. Le gouverneur, avec l’aide de ses soldats, fait bâtir un fort de pieux dans le but d’arrêter les incursions des barbares. Sa durée' lut éphémère, mais en 1665, M. de I racy,

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vice-roi de la Nouvelle-France, le relève de ses ruines et lui donne de plus imposantes proportions. .Le capitaine Pierre de Saurcl en devient le gardien et il fonde la seigneurie d’où sont sorties la paroisse et la cité qui portent son nom1.

De tout temps, Sorcl a été le témoin de combats, d’attaques, de surprises. Tantôt les hordes iroquoises viennent y répandre la terreur, tantôt les Anglais se jettent sur cette place pour s’en emparer. Sorel a vu dans ses murs les braves soldats français, les courageux défenseurs de la colonie, les célèbres soldats des régiments de Carignan, du Royal-Rous sillon, du Languedoc2, et d’autres encore. Après les jours sombres qui suivirent la conquête, les troupes anglaises viennent se caserner au fort qui tombe aux mains des soldats révolutionnaires durant la guerre de l’indépendance américaine 3. A la conclusion de la paix, le gouverneur Haldimand achète la seigneurie pour le roi d’ Angleterre et tente d’y établir une colonie de loyalistes. Il jette les bases d’une ville qui portera le nom de William-Henry durant plus d’un demi-siècle .

De cette ville, en 1837, sur l’ordre du vieux brûlot, John Colborne, de triste mémoire, sont dépêchées les troupes anglaises vers les paroisses de Saint-Ours, de Saint-Denis et de Saint-Charles. Elles Tiennent réprimer le mouvement de rébellion qui a éclaté dans le Haut-Canada, aux environs de M ontréal et sur les bords du Richelieu. Tels sont les faits les

1 L’usage et le temps ont modifié l’orthographe de ce nom. Durant la oériode française on écrivait Saurel. De nos jours, l’on écrit: Sorel Nous suivons cette dernière orthographe pour tout ce qui concerne la ville de Sorel.

2 Archives de la paroisse de Saint-Ours.

3 François-Xavier Garneau, Histoire du Canada, 5ième Ed. TT, p. 373.

plus saillants qui se sont passés sur ce coin de terre. Ils appartiennent à la grande histoire. Sorel possède , de plus, son histoire particulière ; elle commence avec P établissement de la seigneurie vers 1668, quoique le titre de concession remonte au 29 octobre 1672. Le roi de France, en livrant au sieur de Saurel le précieux parchemin lui garantissait un domaine de deux lieues et demie de terre de front, sur le fleuve, et deux lieues de profondeur dans les terres. L’ile Saint- Ignace, l’ile Ronde, l’île de Grâce et d’autres moins importantes se trouvent comprises dans ses limites.

Raconter l’histoire de la paroisse et de la seigneurie de Sorel, c’est mettre en lumière les figures si nobles et si belles des hommes courageux qui ont travaillé à ces fondations et en ont assuré les progrès et le développement. Seigneurs, missionnaires, prêtres, soldats et colons, tous ont un droit égal à la reconnaissance des générations présentes et à venir. Honneur aux fondateurs de notre belle patrie! Dans les pages qui suivent nous disons encore en quelles circonstances la ville fut fondée par les Loyalistes, et comment cette entreprise destinée à noyer l’élément canadien-français n’a pas réussi. L’ancien William-Henry est devenu la ville de Sorel. C’est, de nos jours, l’une des plus importantes de la Province. Sa population est d’environ 8,000 âmes. Ses rues sont larges, taillées en angles droits. La plupart portent les noms des principaux personnages de la maison royale qui vivaient au temps de sa fondation. Ce sont: les rues Georges, Augusta, de la Reine, du Roi, du Prince. Le Parc-Royal, situé au centre de la ville, orné comme ces rues, d’ormes majestueux, offre durant la saison d’été l’aspect d un véritable jardin. Parmi les édifices remarquables

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nommons : l église Saint-Pierre, vieille de trois-quarts de siècle, l église Notre-Dame, que l’on rebâtira bientôt, le courz'ent des Dames de la Congrégation, le collège Mont-Saint- Bernard, l'Hôpital , l’Orphelinat, l' Académie du Sacré-Cœur, le Palais de Justice, l'Hôtel des Postes et des Douanes, I église anglicane , le marché et le vieux manoir où séjourna le duc de Kent.

Du- vieux fort, témoin de la vaillance de nos pères et dont on voyait encore les ruines en 1879, il ne reste plus rien. Tout est disparu sous le pic des démolisseurs. A cette époque les directeurs de la compagnie Richelieu projetaient de bâtir des quais et de créer un jardin public dont les avenues et les allées devaient être bordées d’arbres de diverses espèces et ornées de verdure et de fleurs. Les premiers ont été construits pour l’utilité de la puissante compagnie , mais le fameux parc, destiné à faire un jour l’orgueil de Sorel, reste encore dans le domaine des projets. La démolition des murs du fort suscita, dans le temps, des récriminations de la part de quelques rares patriotes. Ils s'émurent en voyant porter une main sacrilège, au nom du Progrès, sur ces reliques consacrées par les ans. Ces protestations isolées n’ arrêtèrent pas l’œuvre de destruction. Les ruines du vieux fort furent rasées, hélas! et la tour de pierre de l'antique moulin banal que les Anglais avaient transformée en poudrière est tombée, elle aussi, sous les coups des vandales! De toutes ces vieilles ruines, témoins de l’héroïsme de nos pères, il ne reste que le souvenir! N’estce pas le lieu de dire avec le poète pleurant sur la disparition de tant de reliques que l’on aurait dû respecter :

Deux siècles de gloire, ô ma vieille Poudrière ! Brillaient sur ton fronton ,

Quand du progrès la main impie et meurtrière Vint te frapper au front.

Pourtant, jamais débris, plus que toi, ne fut digne De demeurer. Le temps

Avait marqué ta tête altière de son signe,

Royal tribut des ans!

Ce grand sculpteur avait creusé ses larges rides Sur ton front glorieux,

Mis la rouille à ton flanc, le nid dans tes trous vides, La mousse à ton pied creux.

Tu vis souvent l’Iroquois au regard farouche, Silencieux, tremblant,

Passer devant toi, sous l’œil vigilant et louche De ton bronze tonnant.

Et lorsque l’Anglais, ennemi de notre race,

A son ambition

Voulant nous sacrifier , tu mis sous ta cuirasse Notre munition.

Mais, hélas! tu n’es plus, ô monument antique!

Et le bleu Saint-Laurent Ne jettera plus sa vague mélancolique A tes pieds, en passant.

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Mais, pour nous , ce souvenir de la Poudrière Vivra dans notre cœur ;

Et nous irons souvent baiser la place chère Oit dort la vieille sœur1.

L’histoire de Sorel nous a coûté bien des recherches et de patientes études. Que de documents n’ avons-nous pas consultés pour en reconstituer la trame! Toutes et chacune des notes qui la composent nous ont paru, ainsi qu’au poète, comme autant de perles ignorées ; c’est pourquoi les avonsnous recueillies avec soin et amour. Nous croyons que pour avoir une idée juste de notre glorieux passé, pour connaître le courage que ces Français hardis, nos vaillants ancêtres, ont déployé pour gagner sur la forêt primitive ces beaux et vastes domaines qui font notre richesse et notre orgueil, pour comprendre jusqu’à quel point eux et leurs fils immédiats ont poussé l’héroïsme , l’historien ne doit pas seulement planer sur la cime des grands événements ; non! il lui faut encore scruter les incidents multiples qui ont marqué l’établissement de chacune de nos colonies paroissiales à leurs débuts. L’étude des vieux parchemins nous révèle les difficultés de tous genres qu’ils ont rencontrées, les sacrifices qu’ils se sont imposés pour rester fidèles à leur noble tâche. Tel est le but de la petite histoire! Sans elle que de souvenirs seraient pour toujours voués à l’oubli! “Ah! si le fort de Sorel avait pu raconter tout ce qui s’est passé près de ses murs et dans ses environs, que de récits merveilleux, que d’actions héroïques, que de drames émouvants auraient eu

leurs échos sur les bords historiques du Richelieu , car de

1 Le Sorelois illustré, 1889.

l'histoire, nous ne retenons que les grandes lignes , et les faits particuliers, isolés , cachés, nous échappent presque toujours....1”

L’étude de l’histoire locale n’a pas le don de passionner le grand public. A peine lui accorde-t-on une attention distraite. Elle est pourtant indispensable aux historiens futurs. Cehù qui y consacre sa vie a-t-il moins de mérite que l’ouvrier de la grande histoire ? Comme les hardis défricheurs d’autrefois , le premier trace le chemin. Il va partout à travers la forêt inextricable de documents conservés dans les archives poussiéreuses puiser les renseignements — menus détails parfois — dont il a besoin pour faire mieux connaître les colons de la terre canadienne. Que de recherches ne faut-il pas s’imposer pour vérifier une date, expliquer un simple incident! Mais aussi quelle joie pour le fouilleur d’archives de pouvoir trouver le document si longtemps cherché qui jettera quelques rayons de lumière sur un fait moins bien connu! Les histoires locales sont, à vrai dire, les pierres fondamentales du monument que les ouvriers de la grande histoire érigeront un jour, d’une main alerte, à l’honneur des fondateurs de la nation, et dont ils recueilleront y m reflet de gloire. Et, nous l’avouons sans détour, ce nous est une satisfaction bien vive que d’apporter quelques modestes pierres dans l’ édification de cette œuvre nationale. A rous serons heureux si /'Histoire de Sorel, malgré ses imperfections, peut être utile aux historiens futurs. Nous les prions seulement de nous accorder la part de mérite qui nous revient. Nous demandons aux Sorelois de ne pas la juger trop sévèrement. C’est au milieu d’un minis -

1 Napoléon Legendre.

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tère chargé que nous l’avons entreprise il y a plusieurs années et que nous l’avons terminée. Malgré notre vigilance, quelques faits importants ont pu nous échapper. On nous pardonnera ces lacunes, vu la somme de travail que nous avons dû dépenser pour la compléter \ Avant nous, plusieurs patriotes, écrivains de talent, charmés par la beauté du sujet, auraient désiré chanter les origines du peuple sorelois, mais pour des raisons diverses, ils ont dû déposer la plume sans voir la fin de leur œuvre. De ceux que nous connaissons, nommons le Révérend Père Jean-Baptiste Brousseau , de l’Ordre des Frères Prêcheurs, Son Honneur le Juge Arthur Bruneau, de la Cour Supérieure, ancien élève au collège de Sorel, et M. le Dr Philippe Sainte -Marie1 2. Ils ont mis à notre disposition les matériaux qu’ils avaient recueillis. Nous les prions de recevoir ici l’ expression de notre vive , gratitude. Que M. Jean-Baptiste Lafrenière, ex-maire de la cité de Sorel, et représentant du comté de Richelieu au Parlement de Québec, M. J.-A. Cartier, greffier, M. J. -O. Duhamel, et M. Jean-Baptiste Bérard, régistrateur, veuillent bien accepter le témoignage de notre reconnaissance pour l’ encouragement qu’ils nous ont donné durant le cours de nos travaux.

Avec le temps, si Dieu le veut, nous publierons des notes très intéressantes, qui ne sauraient trouver leur place ici , sur les anciennes familles canadiennes-françaises de Sorel; nommons la faKmille Cardin, qui a fourni plusieurs prêtres distingués, un membre au Parlement provincial, un

1 Nous recevrons avec reconnaissance toutes les observations que l’on voudra bien nous faire sur ce travail important.

2 Feu M. l’abbé Isidore Desnoyers a recueilli des notes nombreuses sur l’histoire des paroisses du diocèse de Saint-Hyacinthe. Nous avons puisé largement à cette source pour ce qui concerne l’histoire religieuse de Sorel, à son origine.

autre au fédéral, dans la personne de M. Arthur Cardin, ministre de la Marine, dont les talents oratoires sont si bien appréciés de tous; les familles Cartier, Chapdelaine, Chevalier, Dauphinois, Guévremont, Gouin, Gaultron de La Rochelle, Lavallée, Letendre, Labelle, Paul-Hus Cournoyer, Latraverse, Péloquin, Salvaye de Trémont, dont M. l’abbé Narcisse Salvaye; curé de Richelieu, est l’un des descendants....

Puissent les Sorelois, dans la lecture de ces pages, trouver des leçons d’ attachement à leurs nobles traditions! Que la Cité de S or cl continue à grandir et à se développer sous l’égide éclairée de ses prêtres dévoués et de ses principaux citoyens, sous le regard de Dieu.

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