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CHAPITRE I

M. de Champlain et ses alliés passent sur l’emplacement de la ville de Sorel. — Combats de 1609 et de 1610. — Prise du Père Isaac Jogues, de Guillaume Couture et de leurs compagnons. — Le fort Richelieu. — Incursions des Iroquois. — Le Père Anne de Nouë. — Les Pères Georges D’Endemarre et François Dupéron. — Mort du Père Anne de Nouë. — Destruction du fort Richelieu.

L’histoire de l’emplacement sur lequel est bâtie la ville de Sorel remonte au temps même de M. de Champlain. Lorsque l’illustre fondateur arriva au pays, il y trouva plusieurs peuplades sauvages : les Montagnais habitaient la vallée du Saint-Laurent, les Algonquins les environs des Trois-Rivières, les Outaouais l’île Manitoulin. Au nord du lac Huron se trouvaient les Hurons; les Micmacs ou Souriquois vivaient dans la péninsule acadienne et la Gaspésie; les Abénaquis entre le territoire des Etchemins, le fleuve Saint- Laurent et la Nouvelle-Angleterre. D’autres nations sauvages se rencontraient au sud des lacs Érié, Ontario, depuis le fleuve Saint-Laurent jusqu’à la rivière Richelieu. Ces dernières formaient une confédération connue sous le nom d’Iroquois. Très puissante, cette nation faisait une guerre acharnée aux autres peuples du Canada qui, eux-mêmes, pour se mieux protéger contre leurs attaques, avaient fait une alliance offensive et défensive.

Au printemps de l’année 1609, M. de Champlain étant à Tadoussac reçoit des Montagnais une invitation de se joindre à eux dans une campagne guerrière qu’ils projettent d’entreprendre dans le pays ennemi. L’intrépide explorateur accepte avec joie une telle proposition; il revient à Québec et fait accommoder “une chaloupe de tout ce qui est nécessaire pour faire les découvertes du pays des Iroquois....”

Le départ des alliés s’opère le 2 juillet 1609. Quelques jours plus tard, la flottille arrive à l’embouchure d’une belle rivière qui prend sa source dans le pays des ennemis : c’est le Richelieu, que M. de Champlain désigne sous le nom de rivière des Iroquois. Durant deux jours, les sauvages s’arrêtent sur l’emplacement de la ville de Sorel, puis remontent la rivière jusqu’au bassin de Chambly. Le gendre de Pont-Gravé, nommé Desmarais, et un pilote du nom de Larouette sont de l’expédition, mais ils refusent de pousser plus loin tandis que M. de Champlain se laisse guider jusqu’au lac auquel il a donné son nom. C’est là qu’a lieu le combat. Les alliés remportent une victoire facile et reprennent en triomphe le chemin de leur pays. Dès ce jour, l’Iroquois devient l’ennemi acharné des Français et jure de les expulser du continent américain.

En 1610, l’état de guerre subsiste encore. Le 14 juin, M. de Champlain part de nouveau avec les confédérés au nombre d’environ quatre cents. Quatre jours plus tard, l’année aborde à une grande et belle île sise en face de la rivière des Iroquois. En 1637, le gouverneur de Montmagny la nommera St-Ignace1. Les sauvages ont l’habitude de s’y réunir pour trafiquer des fourrures, ce qui donne lieu à de

1 Les Relations des Jésuites, 1637, p. 74.

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grandes réjouissances. Au moment où les danses vont commencer on vient, en toute hâte, avertir les chefs que l’ennemi a été vu dans un petit fort situé sur la rive sud à une faible distance de l’île. Cette nouvelle met fin aux divertissements. Les alliés se jettent précipitamment dans les canots. M. de Champlain et ses quatre compagnons, parmi lesquels se trouve le capitaine Thibault, tentent vainement de les suivre. Ils remontent le fleuve sur une distance d’une demi-lieue et abordent du côté sud. Ils ne tardent pas à perdre de vue les sauvages qui courent en désordre. Les Français s’en vont sous le bois épais, enfonçant dans un sol marécageux, tandis qu’une armée de moustiques les empêche de respirer.

Ayant parcouru une bonne demi-lieue, ils voient deux indiens venir vers eux et les prient de les guider. Un peu plus loin, un sauvage accourt à leur rencontre et leur apprend que les affaires vont mal du côté des alliés : ils ont été repoussés avec pertes. M. de Champlain se hâte. De loin, il entend les hurlements et les cris des combattants. On se dit des injures de part et d’autre. Sa présence rend le courage à ses amis ; ils se prennent à hurler à pleins poumons “si fort, dit M. de Champlain, qu’on n’eût pas entendu tonner.” En arrivant auprès de la barricade il l’examine minutieusement et voit qu’elle est faite de gros arbres renversés, placés les uns sur les autres, en forme de cercle. Il tire un coup de fusil; au même moment, il reçoit une flèche qui lui déchire l’oreille et lui entre dans le cou. Il l’arrache et continue le combat. Les flèches volent de partout; les coups de fusils font un grand ravage parmi les ennemis qui, peu à peu, se découragent et perdent du terrain. Enfin, M. de Champlain donne l’ordre d’attaquer le fort, il monte à l’assaut avec ses gens, pénètre dans l’en-

ceinte et assomme à coups de crosse ceux qui veulent lui résister. Sur ces entrefaites, les Français restés sur l’île St-Ignace arrivent. Desprairies est avec eux. La plupart des Iroquois sont massacrés ou faits prisonniers, le fort est renversé. Les alliés comptent trois morts et trente blessés, dont un Français. Après ce combat, tous retournent sur l’île en poussant des cris de triomphe. Le 20 juin, le sieur Dupont y arrive avec une chaloupe chargée de marchandises, le sieur Chauvin le suit. Le lendemain a lieu la traite. Quatre-vingts Hurons et Algonquins se joignent aux trafiquants et l’on compte plus de deux cents sauvages réunis en cet endroit. Il y a des danses, des festins, durant lesquels les prisonniers sont victimes des plus horribles cruautés. Le tout se termine par un échange assez bizarre : Étienne Brûlé, écrit M. Benjamin Suite, demande la faveur de demeurer chez les Hurons pour y apprendre leur langue, tandis qu’un sauvage, nommé Savignon, consent, de son côté, à se rendre à Paris, afin de s’initier aux coutumes françaises. Le 24 juin la traite est terminée, et M. de Champlain retourne à Québec pour y continuer son œuvre.

Durant trente-deux ans le calme règne sur ce coin du pays. Si d’autres combats empourprent de sang les rives du Richelieu, l’histoire ne les a pas enregistrés ; au reste les nations sauvages n’ont pas d 'archives, et nul ne saura jamais le nombre de tragédies qui se sont déroulées durant ce laps de temps. La paix n’existe pas encore entre les Iroquois et les autres peuples du Canada. Les premiers continuent leurs courses et leurs déprédations; sans cesse à l’affût, ils cherchent de nouvelles victimes. A la faveur des ténèbres, ils s’approchent des bourgades indiennes, en massacrent les habitants ou les traînent dans une captivité

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plus affreuse que la mort. Que de fois l’écho des forêts vierges répercute au loin les appels désespérés des victimes de la cruauté iroquoise ! Mais ni le ciel ni la terre ne semblent les entendre et elles meurent, sans secours humain, dans une affreuse agonie.

Au commencement de 1642, nos annales nous rapportent une tragédie non moins horrible. Le Père Isaac Jogues, jésuite, Guillaume Couture et René Goupil, étant partis des Trois-Rivières le 2 août, en compagnie d’un groupe de trente-cinq Hurons, sous la conduite de leur chef Ahatsistari, tombent dans une embuscade. A deux milles de la pointe de Sorel, ils remarquent, le matin, sur le rivage, des traces d’hommes toutes récentes. Les uns disent que ce sont des ennemis, d’autres des amis.... “Ennemis ou non, je crois, dit Ahatsistari, qu’ils ne sont que trois canots; notre nombre ne nous permet pas de craindre cette poignée d’hommes.” La petite troupe de nos Français continue sa route, mais parvenue aux environs de la pointe de Sorel, ils sont attaqués par les Iroquois, au nombre de soixante-dix, qui les attendent cachés dans les herbes et les roseaux. A la vue des Français et des Hurons, ces barbares ouvrent le feu sans faire pourtant grand dommage. Les Hurons se mettent à fuir. Quatre Français et quelques catéchumènes commencent à se défendre. Mais que faire contre tant d’ennemis? De nouveaux canots viennent renforcer ces derniers. Cette vue fait perdre le courage aux autres. Cependant, Ahatsistari et quelquesuns de ses compagnons donnent l’exeriiple d’une vaillance héroïque. René Goupil tombe avec eux aux mains des barbares. Le Père Jogues aurait pu se sauver, mais il ne veut pas quitter ses chers amis. Ahatsistari est capturé avec lui. Guillaume Couture, qui a fui dans les bois, voyant que

le bon père ne l’a pas suivi, rougit d’un acte qu’il considère une lâcheté et vient se livrer. Le Père Jogues lui reproche doucement ce sacrifice inutile. Comme au commencement du combat il a blessé plusieurs Iroquois, c’est sur lui que les ennemis tentent, tout d’abord, d’assouvir leur cruauté. Ils lui broient les mains avec leurs dents et lui passent une épée à travers la main droite. Le Père Jogues le voyant ainsi torturé ne peut retenir ses larmes et court se jeter à son cou. Il l’embrasse en l’exhortant à endurer ses souffrances pour l’amour de Dieu et le salut des sauvages. Les bourreaux tombent alors sur le jésuite; ils lui mutilent les doigts affreusement et le frappent à coups de bâtons avec tant de furie qu’ils le laissent à demi-mort. René Goupil et les Hurons prisonniers sont traités avec une égale cruauté. Pendant que les Iroquois partagent le maigre butin des pauvres victimes, le Père Jogues a le bonheur de donner le baptême à un vieil Huron que les bourreaux tuent aussitôt. Ils poussent les vingt-deux captifs dans leurs canots en leur renouvelant les plus mauvais traitements. Avant de quitter ce lieu, ils tracent sur les arbres, en caractères hiéroglyfiques, l’histoire de leur triomphe en y ajoutant le portrait du Père Jogues. Quelques prisonniers, conduits jusque dans le pays ennemi, sont mis à mort; René Goupil est assommé pour avoir fait le signe de la croix sur la tête d’un petit enfant Iroquois. Le chef Ahatsistari a le même sort. Guillaume Couture languit dans une rude captivité. Quant au Père Jogues, délivré par l’entremise d’un Hollandais, il se rend à Rennes en Bretagne, et se présente en habits de matelot au collège des Jésuites pour voir le Père Recteur “afin, dit-il, de lui donner des nouvelles du Père Jogues.’’ Le Recteur le reçoit avec bonté et lui demande s’il connaît l’intrépide missionnaire. A cette question, le Père

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Jogues ne peut dissimuler un sourire. Le Recteur le reconnaît alors, se jette à son cou et l’embrasse. Le Père Jogues ne fit qu’un court séjour à Rennes. Avant son départ pour le Canada, il obtint du Souverain Pontife la permission de célébrer la messe avec ses mains mutilées. Il reçut en même temps cette belle réponse : Indignum esset martyrum Christi, Christi non bibere sanguinem: Il serait indigne qu’un martyr du Christ ne bût le sang du Christ. Le Père Jogues reçut la couronne du martyre le 17 octobre 16461.

Quelques jours après la prise du Père Jogues et de ses compagnons, une flottille aborde à la pointe de Sorel sous la direction de M. de Montmagny. Il y conduit des soldats et des ouvriers dont la mission consiste à bâtir un fort destiné à fermer la grande voie par laquelle les Iroquois pénètrent dans la colonie pour y semer la mort et la ruine. Le gouverneur en personne a choisi le site sur lequel doit être érigé le fort. Le 13 août 1642, soldats et ouvriers commencent les premiers abatis : “on fait jouer les haches, dit la Relation , on renverse les arbres, on les met en pièces, on arrache les souches....” Un père jésuite, que l’on croit être le Père Anne de Noue, célèbre le saint sacrifice de la messe. Le canon tonne, les coups de mousquets éclatent, et l’écho porte au loin dans les mystérieuses profondeurs de la forêt l’heureuse nouvelle de la prise de possession de ce coin de terre qui a bu déjà le sang de nos héros et de nos martyrs. Durant sept jours, les ouvriers continuent leur travail. Le fort est construit en pieux, on y aménage une chapelle, des chambres et une résidence pour les soldats de

1 Le 21 juin 1925, le Père Jogues fut béatifié en même temps que cinq autres Pères Jésuites: Jean de Brébceuf, Gabriel Lalemant, Charles Garnier, Antoine Daniel, Noël Chabanel, et deux frères: Jean de la Lande et René Goupil.

la garnison et le missionnaire. Les Iroquois sont dans l'inquiétude et tentent de décourager les Français, qui doivent employer toutes leurs forces pour repousser leurs attaques. Les barbares se sont retranchés dans un fort situé à une lieue environ plus haut que le fort Richelieu. Le septième jour, ils viennent se jeter avec fureur contre les ouvriers occupés à ériger une palissade. Un caporal, nommé Du Rocher, les voyant mettre le pied dans les retranchements, s’avance tête baissée avec les soldats et les repousse. Le gouverneur, surpris dans son brigantin, se réfugie au fort inachevé. Néanmoins, les Français causent tant de mal aux ennemis que ceux-ci sont obligés de fuir, abandonnant plusieurs morts et blessés. Afin de perpétuer le souvenir de cette victoire, M. de Montmagny fait ériger une grande croix à l’endroit même où, quelques jours auparavant, les Iroquois ont tracé, sur les arbres, l’histoire de leur précédent triomphe, ainsi que le portrait du Père Jogues.

Le 20 août 1642, en la fête de saint Bernard, le Père Anne de Noué bénit le fort et y célèbre la sainte messe. Il confère ensuite le baptême à un néophyte, appelé Atieronhonk, qui a échappé aux Iroquois lors de la prise du Père Jogues. Le nom de Bernard lui est décerné par M. de Montmagny en souvenir du saint dont on fait la fête en ce jour-là.

Le fort Richelieu attire bientôt les familles sauvages; elles viennent y chercher un refuge contre les Iroquois. Le Père Le Jeune, tout en desservant la mission des Trois- Rivières, encourage plusieurs autres à aller s’y fixer. Le sieur de Champflour commande et reçoit avec “une affection toute particulière” le religieux qui partage les travaux du Père Anne de Noué, préposé à la desserte de la garnison. La Relation de 1643 fait voir que la ferveur

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règne dans la petite colonie, tant parmi les sauvages convertis que parmi les néophytes1. De grand matin, le Père de Noué dit la sainte messe que les Français, les sauvages chrétiens et les néophytes, entendent dévotement. Le sieur Thomas Godefroy de Normanville se rend utile au missionnaire ; il fait réciter des prières ; comme il parle la langue des indigènes, il va, le soir, dans les cabanes, expliquer les vérités de la foi2.

La petite chrétienté n’est pas, cependant, à l’abri des coups. Souvent les Iroquois rôdent autour du fort et cherchent à surprendre les colons aussi bien que les Hurons et les Algonquins. Le 29 avril 1644, ils prennent le Père Bressani, jésuite, et le conduisent en captivité dans leur pays. Au mois de juillet, une armée de trois cents Iroquois est vue dans les environs ; comme l'alarme a été donnée par deux Hurons, les barbares n’osent s’approcher de trop près. Tout le monde vit dans de continuelles inquiétudes. Bien que le danger devienne plus imminent, et qu’il serait urgent d’augmenter le nombre des défenseurs, le gouverneur, vu le manque de soldats, est obligé d’en rappeler quelquesuns, de sorte qu’à la date du 12 octobre 1644, il n’en reste plus que huit ou dix sous le commandement de M. de Senneterre, et ce dernier repasse en France la même année3. Tel est le sombre tableau que nous offre l’époque qui nous occupe. Le Révérend Père Georges D’Endemarre, dans une lettre que nous avons relevée à la Bibliothèque Na tionale , de Paris, raconte les incidents les plus remarquables qui se sont déroulés presque sous ses yeux4.

1 Les Relations des Jésuites, 1643, p. 46.

2 Interprète chez les sauvages, il avait déjà subi une rude captivité au milieu des Iroquois.

3 II avait succédé à M. de Champflour, nommé gouverneur des Trois-Rivières.

4 Collection Moreau, no. 841, pp. 251, 252 et sq.

“Mon Révérend Père,

“Nonobstant la disgrâce arrivée à votre paquet “d’avoir été mouillé il m’a esté rendu à Montréal et l’ai “reçu avec beaucoup de joie et de contentement. La part “du Père Chaumenot ne passera point cette année aux Hu- “rons pour n’estre venue entre mes mains qu’à la fin de “juillet après le départ de la dernière bande des Hurons. “En cette dite dernière bande sont montés trois de nos “Pères sçavoir le Révérend Père Jean de Brébeuf, le Père “Gareau, et le Père Chabanel. Une troupe de 22 soldats “leur fait escorte jusques au pays où ils hyverneront par “l’ordre de Mon. le Gouverneur. Ils doivent revenir au “printemps prochain et ramener avec une autre bande de “Hurons, le Père Jérôme Lalemant, qui est déclaré supérieur de la mission en la place du Père de Vimont. Les “Hyroquois continuent toujours de nous faire la guerre, le “29 d’avril dernier, ils ont pris le Révérend Père Bressani, “italien et romain de nation, avec six Hurons et un petit “français; un mois auparavant ils avaient donné une ba- “taille proche le fort de Montréal contre 29 français qui “estaient sortis du fort pour faire la descouverte où ils “avaient tué trois hommes et pris 2 prisonniers. Au mois “de juin ils ont encore défait une troupe de 16 ou 18 “hommes qui retournaient en leur pays après la traite. Une “bande de 60 Hurons, assez bien armés, défendaient en “même temps qu’ils recueillaient les fuyards de la susdite “deffaite et firent prisonniers trois Hyroquois. Ils ont “laissé aux Trois-Rivières leurs prisonniers dont ils firent “présents à nos Algonquins. Mons. le Gouverneur les a rachetés de leurs mains à demi rosty, pour leur sauver la vie “et s’en servir de Messagers vers les Hyroquois. On n’a pu

“apprendre de ces prisonniers ce qu’estait devenu le P. “Bressani, ils ont bien dit que les deux français de Montréal ont été bruslé, mais du Père ils n’ont parlé, ce qui “fait croire qu’il est mort. Vostre Révérence aura sçeu “depuis sa lettre escrite le retour du Père Jogues en France “par le moyen des Hollandais. Je luy apprends maintenant son retour au Canada et le voicy en cette maison de “Montréal d’où je pars dans 4 ou 5 jours pour aller hy- “verner en la garnison de Richelieu en la place du Révérend Père de Noué qui doit aller aux 3 Rivières. Le Ré- “vérend P. Lejeune est aussi retourné de son 2ième voyage “en France où il a gagné une aumône de 190 livres pour “faire la guerre aux Hyroquois, mais il est quasi impossible “de faire faire ni la paix ni la guerre avec ces barbares ; “point de paix, car la guerre est leur vie, leur plaisir et “leur profit tout ensemble; point de guerre, car ils se ren- “dent invisibles à ceux qui les cherchent, et ne se rendent visibles que dans leur grand avantage; allez les chercher “dans leurs villages ils se retirent dans les bois, à moins “que d’abattre toutes les forêts du pays, il est impossible de “prendre ny arrêter les courses de ces voleurs. Cela est “cause que nos habitations maintenant ne sont plus que “des prisons, les rivières ne sont plus navigables qu’avec “des armes, et dans les barques équipées de canons et de “soldats. La pesche et la chasse (sont) interdites aux “français. Les poissons ont trêve avec les pêcheurs et les “chasseurs. Les beautés du pays ne sont plus que pour les “yeux qui voient de loin, à peine peut-on cueillir une salade “en assurance dans un jardin, et pour aller faire quelque “provision de bois, il faut mettre tout le monde en bataille “et en garde. Ce n’est pas que ces voleurs soient toujours “autour de nous, mais c’est qu’on ne sçay ni leur absence

“ni leur présence et nous sommes obligés de les craindre “toujours. Si cette persécution dure, il faudra abandonner “le pays, mais nous espérons que Dieu y mettra la main “quand nous aurons assez reconnu que toute la force et la “sagesse humaine ne nous peuvent délivrer. Facit etiam cum “tentations proventum, car nonobstant toutes ces difficultés “on ne laisse pas de convertir force sauvages des autres na- “tions qui viennent du côté du Nord comme l’on verra par “la Relation. Le Père Pierre Pijart qui est descendu des “Plurons à cause de maladie et pour prendre la place du “Père de Brébeuf, nous a dit de belles choses de ce pays- “là, et de la multitude des peuples qui demandent la lumière “de la foy. Nos pères ont besoin de secours en fait d’où- “vriers spirituels et temporels. Le Révérend P. Richard, “que j’ai laissé à Miscou commence à faire du fruit, il a “baptisé des familles entières, il s’est habitué dans la Baie “des Chaleurs et les sauvages se bastissent autour de luy. “Le Père Le Jeune y fait merveille, mais il est tombé ma- “lade en ce printemps. Au reste, je prie V. R. de se donner “la garde de son année climatérique sans crainte néanmoins “d’estre contraire à la charité et à la confiance, je m’en vay “redoubler mes petites et indignes prières pour V. Révérence, à laquelle j’ai tant d’obligations afin que Dieu la “continue à son service encore 12 ou 15 années et qu’elle “puisse prier Dieu pour nostre Nouvelle-France et nous consoler tous les ans de ses belles lettres et de ses bonnes nouvelles. J'avais dessein de mettre au net ce brouillon et de “le coppier en plus grand volume, mais la barque qui est à “60 lieues de Kébec où les navires attendent pour partir en “la fin de septembre ne me donne pas le loisir.

“J’achève cette lettre à Richelieu, en présence du R.

1 eie de Noue qui a reçu le présent de Votre Révérence

Le Parc-Royal

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“avec joie et satisfaction. Il la salue et remercie et moy “aussi qui suis et seray à jamais,

Son très humble et très obligé disciple et serviteur,

George D'Endemarre,

Du 2 septembre 1644

Au Révérend Père François, de la Cie de Jésus, à Dijon.”

Le Père D’Endemarre ne séjourne pas longtemps au fort Richelieu; il en est ainsi du Père François Dupéron, son successeur; il ne fait qu’y passer. Les soldats et les sauvages du fort reçoivent les secours spirituels des Pères Jésuites qui ont des maisons aux Trois-Rivières, à Québec et à Montréal.

Au mois de décembre 1645, le Père Anne de Noué se rend au fort pour faire gagner aux soldats qui y résident les indulgences du Jubilé. A son retour à Québec, il conseille à ses supérieurs d’y envoyer des religieux de son Ordre afin, dit-il, “de faire cesser les brouilleries qui y régnent....1”

De tous les jésuites qui se sont occupés de la desserte du fort Richelieu, il est, semble-t-il, celui qui y fait de plus fréquentes visites. Cet homme intrépide, vrai apôtre du Christ, paraît doué d’une énergie à toute épreuve. La mort glorieuse qu’il rencontre dans une de ses courses apostoliques le rend digne de nos respects et de notre vénération. Son nom mérite d’être inscrit en lettres d’or dans les annales de Sorel. Né en 1583, d’une noble famille de Villiers, en Prairie, Province de Champagne, le Père Anne de Noué passe sa jeunesse à la cour de Henri IV. A trente ans, en

1 Le Journal des Jésuites, p. 23.

1613, il entre dans la Compagnie de Jésus, c’est à l’époque où déjà quelques jésuites ont ouvert des missions en Acadie. S’étant lui-même consacré à l’évangélisation des sauvages de la Nouvelle-France, il fait ses adieux aux siens et s’embarque en destination de Québec, où il arrive le 4 juillet

Cette année même, il fait sa première mission au pays des Hurons; trois ans plus tard, il retourne en France. Il revient bientôt dans la colonie en compagnie du Père Le Jeune, il étudie la langue montagnaise et se voue à la mission de Notre-Dame des Anges, près de Québec. Le fort Richelieu étant construit, il est chargé d’en desservir la garnison tout en faisant sa résidence aux Trois-Rivières dans la maison de son Ordre. Il passe tout l’hiver de 1643 au fort Richelieu. Pendant trois ans, il visite ces deux postes, l’été en canot et l’hiver monté sur des raquettes. C’est dans l’une de ces courses pénibles qu’il tombe au champ d’honneur, victime du devoir. Comme la fête de la Purification approchait, le 30 janvier 1646 il part des Trois- Rivières pour se rendre au fort Richelieu accompagné de deux soldats et d’un sauvage huron, afin de préparer la garnison à gagner les indulgences attachées à la solennité. Le premier jour, les voyageurs parcourent six bonnes lieues. Les Français, peu habitués à marcher sur des raquettes, se plaignent des fatigues qu’ils ont à endurer. Le soir, on se bâtit une cabane dans la neige et l’on y passe la nuit sous la voûte du ciel. Le lendemain, de grand matin, le Père Anne de Noué se lève sans éveiller ses compagnons qui dorment d’un profond sommeil et part dans l’espoir d’arriver au fort assez tôt pour obtenir quelques secours. Tl prend du pain, cinq ou six pruneaux, et s'avance résolument; dit la Relation “sans autre guide que son bon ange.” Mal-

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heureusement, une tempête ne tarde pas à s’élever et lui fait perdre sa route. Il marche beaucoup mais avance peu. A leur tour, les soldats s’éveillent et se mettent à sa recherche. Ils passent la seconde nuit sur l’île St-Ignace. Rendus au fort, ils s’enquièrent si le Père de Noué n’est pas arrivé. On fleur répond négativement. Tout le monde entretient des craintes sur son sort. Les soldats du fort, guidés par le huron, cherchent tout le jour sans le retrouver. Enfin, le 2 février, à une lieue en amont du fort, au Cap au Massacre1, ils voient l’endroit où s’est reposé le missionnaire, et ils le retrouvent à trois lieues plus haut vis-à-vis l'île Plate. Il est gelé à mort, à genoux, ses yeux sont ouverts, fixés vers le ciel, et il a les bras croisés sur la poitrine2. En présence de cette dépouille vénérable, les soldats s’agenouillent; ils se découvrent avec un religieux respect. Ils enveloppent le corps de ce glorieux martyr du devoir et le transportent au fort et, de là, aux Trois- Rivières, où l’inhumation a lieu. Telle fut la mort édifiante du grand serviteur de Dieu Anne de Noué, premier missionnaire du fort Richelieu.

A quelque temps de là, vu le manque de soldats, le fort est abandonné. Le dernier commandant paraît avoir été le sieur Jacques Babelin de la Crapaudière. Au mois de février 1647, les Iroquois, dans une de leurs courses, n’y trouvant plus personne pour le défendre, le livrent aux flammes. Au mois de juin, M. Jean Bourdon, ingénieur de la Nouvelle-France, fait transporter à Québec les canons qui s’y trouvent. Le fort Richelieu devient, dès lors, une chose du passé.

1 Situé sur les bords du fleuve et aujourd’hui dans la paroisse de Contrecœur.

2 Où trouver un modèle plus digne du pinceau d’un artiste ou du ciseau d’un sculpteur?

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