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CHAPITRE XIX

La ville de William-Henry. — Les marchés. — L’administration de la justice au commencement du XIXième siècle. — La Cour. — Le Palais de Justice. — Le Bureau d’Enregistrement. — Un journal dans la ville : la Gazette de Sorel. — Le nom des rues. — Assemblées patriotiques. — État de la population. — La ville de Sorel. • — Les premiers maires: Jean-Baptiste Lamère, Jean-Georges Crebassa, Robert-Henry Ivittson. — Émeutes. — La Société de Construction. — L’aqueduc. — L’éclairage au gaz. — La fanfare.

Le 10 juin 1791, le gouverneur du Canada accorda à William-Henry une charte de ville et, à ses habitants, le pouvoir d’élire un membre pour les représenter à la Chambre d’Assemblée. Le premier fut John Barnes, capitaine de l’artillerie royale. Au témoignage d’Isaac Weld, cette ville naissante, malgré la proclamation royale, gardait l’aspect d’un gros village. Il se trouvait dans son enceinte une centaine de maisons, deux églises, l’une catholique, l’autre protestante, une place publique, le Parc-Royal, où les miliciens se livraient de temps en temps à l’exercice de leur art. Vers 1858, les officiers supérieurs de la garnison font construire une clôture autour de ce parc et commencent à y planter des arbres. Plus tard, des allées et des plates-bandes sont tracées avec soin, grâce au concours de quelques citoyens généreux qui veulent travailler à son embellissement. C’est seulement en 1868 qu’il est ouvert au public.

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Plan de la ville de William-Henry en 1815.

En 1815, Bouchette1 écrivait: “La ville couvre environ 120 âcres de terrain, quoiqu’à présent le nombre des maisons n’excède guère 150, outre les magasins, les casernes et les bâtiments du gouvernement. Elle est bâtie sur un plan régulier, les rues se coupent à angles droits, et il y a au centre une place de 85 toises carrées. Les habitations sont en bois, bâties solidement, mais les églises, Protestante et Catholique, sont l’une et l’autre en pierre; il y a huit rues principales, qui, comme la ville elle-même, portent le nom des différentes branches de la famille royale : la population de la ville est d’environ 1,500 âmes. Devant la ville, le rivage du Richelieu a de dix à douze pieds de hauteur, et il y a près de la pointe deux quais ou lieux de débarquement ; la rivière a, à cet endroit, 125 toises de largeur, et deux brasses et demie à cinq et demie de profondeur. Sur le rivage opposé, il y a des places commodes pour construire des vaisseaux, et où l’on en a construit d’un port considérable.... A peu de distance d’un petit ruisseau au sud de la ville, il y a une redoute et un hôpital, et un peu plus loin un beau bâtiment en bois, avec des appentis, des jardins, appelé la Maison du gouvernement. Il sert de résidence au commandant des troupes stationnées dans cette ville, et qui forment ordinairement une on deux compagnies d’infanterie. Au sud-est de la ville, il y a un terrain élevé, où l’on a eu autrefois intention d’élever quelques ouvrages militaires solides, mais jusqu’ici de légers ouvrages en terre sont les seules défenses qu’on y ait construites.... Il s’y fait quelque commerce, mais non pas autant que l’on croirait et que l’exigerait sa situation à la jonction de deux rivières navigables : le commerce du bois de construction, l’exportation du grain

1. Description topographique de la Province du Bas-Canada, p. 226.

1)E SES ORIGINES À NOS JOURS

de cette partie du pays, et le commerce d’échange entre les états Américains, pourraient être portés à une grande étendue, et à ce qu’il paraît, produire des avantages considérables. Depuis peu on y a établi une poste régulière de William- Henry à St-Jean, par laquelle les voyageurs qui vont de Québec aux nouveaux townships et dans les Etats-Unis, peuvent arriver promptement, et trouver toutes les commodités nécessaires, tant en chevaux qu’en voitures, à des prix fixés par le gouvernement de la province. Le Richelieu procurant une communication prompte et facile, du territoire Américain jusqu’au centre de la province, mérite l’attention sous plus d’un point de vue....”

William-Henry, au commencement du XIXème siècle, avait l’aspect d’un bourg prospère qui devait se développer en raison de la condition avantageuse de son site, et surtout grâce à la protection du gouvernement.

Dans le cours de 1818, quelques habitants entreprenants proposent à Robert Jones, juge de paix, de construire un marché. Ils s’engagent à aider de leurs deniers cette utile entreprise. Leurs noms nous ont été conservés : Christophe Carter offre un louis, Thomas Kimber dix chelins, ainsi que Marguerite Sewers, Jean Thibeau, Louis-Charles Paul Hus, J. Sutherland, John Wilmont, M. Coxwell, M. Kanty, D. Rochette, John Thom, William Nelson, Mme Dumont.

Le marché fut érigé sur un terrain cédé par le gouverneur et il servit durant un quart de siècle. Le 14 mai 1842, les officiers de police adoptent un règlement dans le but d’en faire bâtir un nouveau, plus spacieux. Un nommé Hugh O’Neil en trace le plan et le construit pour la somme de cent louis. Les juges de paix Robert Jones, Henry Crebassa, E.-W. Carter, Edmond Peel et Robert Harrower, ont

approuvé le projet. Ce deuxième marché, qui fut inauguré au mois de juin 1843, avait cent pieds de longueur, trentecinq de largeur ; il servit durant quinze ans. En 1858, vu l’augmentation croissante de la population, les membres du Conseil, MM. Jean-Georges Crebassa, alors maire, Jean- Baptiste Lanière, McNaughton, Labelle, Kittson, Buttery, Lavallée, font ériger un nouveau marché en brique, de centquatre-vingts pieds de longueur par trente-quatre de largeur, et cinquante pieds au centre, pour la somme de vingt mille piastres. En 1882, il fut remplacé par le marché actuel. C’est un édifice de deux cents pieds de longueur, de trente-cinq de largeur et de cinquante et un pieds au centre. Il s’y trouve une salle pour les représentations, une enceinte pour les réunions du Conseil et un local dans lequel la Cité a ses bureaux.

En quelques années, beaucoup d’améliorations pratiques s’accomplissent sous la poussée des hommes d’action qui dirigent les affaires publiques. Dans son édition du 6 juin 1858, le directeur de la Gazette de Sorel signale à ses lecteurs les perspectives fort encourageantes qu’il entrevoit pour la prospérité de la ville : la construction d’un marché à foin, l’installation d’une usine à gaz, l’établissement d’une voie ferrée et la création d’une Cour de Justice.

Dans les premières années du régime anglais, l’administration de la justice étant toute militaire, il fut besoin de créer des juges de paix; les premiers furent Christopher Carter, le capitaine Abbott, le Révérend John Doty et d’autres anciens soldats de l'armée anglaise, établis par les officiers de la garnison avec le consentement du gouverneur.

En 1818, les sieurs Jacob Dorge, Georges Branly, Henry Crebassa, William Nelson et David See font partie du corps de police. La charge d’inspecteur du Parc-Royal

Groupe de dignitaires au Conventum de 1922.

1. — S. G. Mgr Bernard, évêque de St-Hyacinthe. 2. — M. le chanoine Bernard, curé de St-Pierre-de-Sorel. 3. — Rév. M. Tétrault, curé de Notre-Dame-de-Sorel. 4. — Rév. Frère Ignace, supérieur. 5. — Rév. M. Maynard, chapelain depuis 1919. 6. — Rév. Frère Philémon, supérieur-provincial, 1905-1921. 7. — Rév. Frère Hilduard,

supérieur-provincial, 1892-1905. 8. — Rév. Père Amédée, supérieur fénéral, depuis 1876. 9. - — Rév. Frère Louis, premier supérieur en 1897.

DE SES ORIGINES À NOS JOURS

et du marché revient à Henry Crebassa. Le 13 septembre 1826, Robert Jones, Édouard Carter, William Nelson, nommés juges de paix, prêtent le serment d’office en présence de John Kent Welles, l’un des juges du district et l’agent de la seigneurie. Le même jour, Jean-Georges Crebassa devient clerc de la Cour que l’on a établie dans la ville. En 1836, les sieurs Edmond Peel et R. Harrower sont adjoints aux premiers que le gouverneur maintient en fonction.

Le 18 juillet 1840, les juges de paix écrivent à M. de Montizambert et lui apprennent qu’il y a souvent du désordre les jours de marché. Ils ont arrêté une femme pour l’envoyer à Montréal, mais en attendant le bateau, comme il n’y a pas de prison, elle s’est évadée. Us ajoutent qu’ils n’ont pas l’autorité pour établir des constables ni de fonds pour les payer. A plusieurs reprises, ils ont démontré qu’il serait urgent d’établir une police rurale mais on n’a pas voulu les entendre. Enfin, ils demandent qu’on leur accorde la permission d’ériger une prison, à l’exemple de la paroisse de St-Ours, qui en possède une ainsi qu’une Cour de Circuit. Jusqu’ici, les juges de paix, seuls, ont eu juridiction dans les affaires criminelles. Quand un accusé comparaît devant eux, s’il est passible d’emprisonnement, on le conduit à la prison de Montréal, en le livrant aux capitaines des paroisses qui se le confient, les uns aux autres, jusqu’à destination. En 1856, les Sorelois s’agitent pour faire transporter dans leur ville le siège de la Cour de Circuit et le Bureau d’Enregistrement établis à St-Ours. Le 17 août 1857, les maires du comté de Richelieu se réunissent à Sainte-Victoire. On y rencontre les sieurs Jean-Baptiste Lanière, maire de William-Henry, Alexis Antaya, maire de la paroisse de Sorel, Joseph Mathieu, maire de Sainte-Victoire, Joseph Bernier, maire de St-Robert, Jean-Baptiste

Houle, maire de St-Aimé, Godefroi Ouellet, maire de St- Marcel, et M. H. -P. Paré, notaire, que l’on nomme secrétaire de l’assemblée. Le préfet du comté met sous les yeux de ses collègues une lettre “demandant d’informer le gouvernement qu’on a choisi dans Sorel un logement pour y tenir la Cour Supérieure et la Cour de Circuit. Un bail a été consenti par M. D. McGie, à la corporation, d’un lopin de terre avec bâtisse pour servir temporairement de maison d’Audience et de bureaux, et le Conseil a voté 200 louis pour ériger un bureau d’Enregistrement. Il remercie le Procureur-Général Georges-Étienne Cartier qui a mené à bonne fin l’œuvre de la décentralisation judiciaire”.

A cette assemblée, le Conseil du comté choisit le sceau dont on se servira à l’avenir, ce sera un castor surmontant une feuille d’érable et portant cette inscription: The Corporation of the County of Richelieu.

M. Antoine Gouin, avocat, est choisi comme shérif du district et M. Pierre-Rémi Chevalier en est le greffier ou protonotaire. C’en est fait : St-Ours sera, dès lors, dépouillé de ces institutions publiques qui donnent tant de relief à une ville. Au reste, depuis de longues années, les citoyens caressent l’espoir de voir les édifices du Palais de Justice et du Bureau d’Enregistrement se bâtir au milieu d’eux. Robert Jones n’avait-il pas réservé six lots pour les y construire1 ?

Le contrat pour la construction du Palais de Justice fut adjugé en 1860 pour la somme de 5,500 louis. Bientôt Sorel devint le rendez-vous des avocats, des notaires, et une société d’élite se forma en peu de temps. Plusieurs procès se

1. Le 11 janvier 1834, le secrétaire J. Craig écrit à Jones pour lui demander par quelle autorité ces lots ont été choisis à cette fin.

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sont déroulés dans l’enceinte de ce Palais de Justice. Ici fut condamné Modeste Provencher pour le meurtre de F.- X. Jutras. L’exécution eut lieu le 3 mai 1867. Sophie Boisclair, accusée de complicité, reçut la même sentence de mort qui fut commuée en un emprisonnement à vie par le gouverneur Charles Stanley, vicomte de Monk. En cette enceinte fut entendue la cause de l’infortuné Roméo Bolduc, accusé d’avoir assassiné Z. Bourdon. L’honorable juge Arthur Bruneau prononça l’arrêt de mort. Il fut exécuté le 5 avril 1918. Les assises de cette cour de justice viennent d’être le théâtre d’un autre procès qui restera à jamais célèbre dans les annales judiciaires de Sorel. Puisse-t-il être le dernier!

Une ère de prospérité passe sur la jolie petite ville. A côté des édifices du gouvernement s’élèvent le collège du Sacré-Cœur, le couvent et l’hôpital. M. Georges-Isidore Barthe, l’un des hommes qui ont rendu d’éminents services aux Sorelois, fonde en 1857 la Gazette de Sorel, dans le but de travailler au développement de cette partie du pays. On le voit encore, dès lors, lancer dans le public l’idée de la construction d’un chemin de fer destiné à relier la vallée du Richelieu aux régions nouvellement ouvertes des Cantons de l’Est. Plusieurs Canadiens influents travaillent à la réalisation de ce projet depuis quatre ans. Le 16 janvier 1854, le sieur Jean Chamard, secrétaire de la compagnie Richelieu-Drwnmond-Arthabaska, a convoqué une assemblée à St-Charles-sur-Richelieu, afin de prendre les meilleurs moyens d’en assurer l’exécution. Le 23 janvier de la même année, les principaux citoyens se sont adressés à l’honorable Narcisse-Fortunat Belleau, lieutenant-gouverneur de la Province de Québec, pour obtenir l'autorisation de voter un bonus de 40,000 piastres en faveur de la compagnie. M.

Barthe fait de cette œuvre l’article programme de son journal. Quoiqu’il en soit, plusieurs années doivent s’écouler avant la réalisation complète de ce projet si utile. Entretemps, il publie de nombreux articles dans la Gazette de Sorel, sur l’importance de cette voie, désignée sous le nom bizarre de Chemin de fer à lisses de bois. Le lecteur ne peut s’empêcher de sourire, en lisant cette prose pourtant si éloquente et parfois combative; il se demande quelle devait être alors l’apathie de nos gens qui semblaient s’obstiner à ne pas voir l’utilité de cette voie! Les temps ont bien changé depuis l’établissement du chemin à lisses de bois, car plusieurs voies ferrées ont été construites depuis! Autres temps, autres mœurs!

Le 11 janvier 1869, sous la présidence de M. Barthe, une nouvelle assemblée des citoyens a lieu afin d’approuver un règlement destiné à encourager la construction du chemin de fer devant relier Sorel à Drummondville. Le 5 mars 1870, la somme de 40,000 piastres est votée et l’on décide que le terminus de cette voie ainsi que son siège d’opération seront placés en cette ville. Que d’espoirs les Sorelois n’ont-ils pas fondés sur ce projet qui devait leur apporter la prospérité ! Les travaux de construction marchèrent lentement mais sûrement. M. Louis-Adélard Sénécal, ancien capitaine de vaisseau, en obtint la direction. Cet homme entreprenant, devenu plus tard député et sénateur, fut encore le promoteur du chemin de fer sur la glace, inauguré le 1er février 1880 entre Montréal et Longueuil1. Après trois ans, il entre en pourparlers avec les directeurs de la compagnie du Chemin de Fer Sud-Est, et, pour la somme de 100,000 piastres, il leur abandonne tous les con-

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