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CHAPITRE XI

(Décembre 4793 et janvier 1794.)

SOMMAIRE

Conférence de Soulavie avec le baron de Staé!. — Impression produite en Europe par le culte de la Raison. — Le gouvernement du bourreau. — Conduite a tenir vis-Avis des prétres et de la population des campagnes, - Irritation de Robespierre contre les Hébertistes. — Portrait de Soulavie par Grenus. — Complots pour brouiller Ja France et la Suisse & propos de Genéve, — Le général Dumas. — Joie causée & Genéve par la prise de Toulon, — Manifestations au club des Montagnards. — Lettre de V'agent Payan. — M®@* de Staél. — Soulavie dénoncé par Darneville, — On le met sous la surveillance de Delhorme.

Au moment méme ov Ia destitution deSoulavie venait d’étre signée, le comité de Salut public recevait du délégué aux relations extérieures communication d'une dépéche dans laquelle le Résident de Genéve rendait compte d’une conférence qu'il venait d’avoir avec le baron de Staél. Voici lo texte complet de cette dépéche qui constitue certainement une des pidces les plus curieuses de notre correspondanco diplomatique pendant la période révolutionnaire (1).

Genéve, 16 frimaire (6 décembre),

Cet homme que Robespierre vous nommera et qui me donna, quand j’étais i Paris, une idée des complots girondins, relativement & nos affaires étran-

(1) Soulavie a publié la plus grande partie de cette dépéche dans ses Mémoires du réegne de Louis XVI, mais le texte integral, d’aprés l’original qui est aux archives des affaires étrangéres, est ici publié pour la premitre fois.

a4 HISTOIRE DE SOULAVIE

géres, complots que je fis connattre a Robespierre, A son secretaire, 4 Billaud de Varennes, 4 plusieurs autres bons patriotes, A Pache et & Chaumette, une carte Ala main; ce méme homme qui exige que son nom ne soit jamais écril dans mes correspondances, parce que, dit-il, !’Autriche sait tout, et qu’il ne veut pas étre assassiné; cet homme, dis-je, sort de cette Résidence od il a resté prés de trois heures... et parce qu’il voit les ambassadeurs anglais et autrichien envoyés au corps helvétique et les syndics aristocratiques, ses parents (1}; parce quejamaisil ne m’a trompé; parce que je n'ai alui reprocher de ne m/avoir pas tout dit, ce qui,de sa part, m’a paru étre l’effet de diverses considérations, jevais vous rendre le résultat d’une longue conversation dont le récit n’est pas trés consolant.

Tous les gouvernements, m’a-t-il dit, sont en fureur de nos fétes de la Raison. Nos ennemis vont, cet hiver et a l’avenir, entirer le parti convenable a leurs intéréts. Nous trouverions encore en Europe des alliés fidéles, des amis que notre résistance, notre courage attacheraient 4 notre cause, mais il a assisté, en dernier lieu, 4 des conversations de plusieurs hommes d’Etat qui ne croyent pas méme en Dieu, mais qui ont tous unanimement répondu :

Quelle confiance le peuple aurait-i] en nous, si nous favorisions ouvertement la cause des Francais qui viennent d’abjurer Dieu et qui, 4 la place des anciennes idoles révérées, élévent sur des brancards des femmes publiques parce qu’elles sont belles, et cela pour représenter la liberté qui est un étre idéal? Cette idée de substituer un étre de raison a un autre qui est vénéré en Europe a dv étre dictée par Pitt, pour soulever contre nous la religieuse Angleterre et tous les peuples qui cultivent les anciennes divinités, A la bonne heure que la France change son calendrier et son culte et ses prétres ; mais encore fallait-il altendre a la paix.

Le projet de corrompre les patriotes est toujours permanent, et le projet aussi d’en assassiner au moins une douzaine (ce mot d’assassinat m’a été répété au moins cing ou six fois). Pitt et l’Autriche sont les auteurs de ces projets et tant que l’Autriche sera ferme dans son inimitié, tant que notre gouvernement souffrira des mutations révolutionnaires, tant que le gouvernement en place reconnaitra lui-méme sa faiblesse et offrira les rénes au parti de l’opposition, nul ne traitera avec nous, nul ne reconnaitra notre gouvernement; notre. crédit restera nul, la guerre durera. Et d/ailleurs il n'y a pasde gouvernement lorsqu’il céde 4 un orage, lorsqu’il ignore l'art de contenter les mécontents, lorsqu’il déconcerte les meilleurs plans des amis secrets de la France, lorsqu’il laisse pénétrer ses propres secrets au point qu'il n’y a presque aucun plan d’exécution que Pitt et PAutriche ne connaissent, ni aucun département ou J’ennemi n’ait des créatures, ni aucun homme public un peu connu dont on ne connaisse aussi le caractére, la faiblesse et les moyens ou de le neutraliscr, ou de lannuler par la corruption, ou de le dégouter.

Derniérement, on a fait 4 un homme d’Etat bien intentionné pour nous la proposition de s’exécuter sur quelque pointen faveur de la France. La potre n'est pas mare, a-vil-dit, c'est encore le gouvernement du bourreau ; je ne

(1) Les mots soulignés sont en chiffres.

puis me déshonorer aux yeux du peuple que nous gouvernons; par le kalendrier et le culte nouveau, onvient de tout gater en France et pour longtemps,

Pitt, dans cette circonstance, a beau jou; i] est avoué pe TOUTE L’EUROPE que, nedétruisant pas la République, sa téte périra. C’est sa téte que Pitt déefend, Malheureusement la France n’a aucun négociateur qui ait du crédit en Europe par des moralités connues ou des talents, L’arrestation de Chauvelin (1) va nouspriver de ceux qui pourraient faire du bien et qui, pour bien faire leur métier, sont obligés de faire beaucoup de choses qui peuvent étre mises en mauvais sens et punies selon cette interprétation.

Le crédit de la France est donc nul encore cette année-cy dans l'esprit des puissances de !’Europe ; aucune n’est encore dans l’intention de nous reconnaitre. Nos derniéres campagnes, dont on attendait des succés, ont donné la plus grande défaveur 4 notre cause; lacorruptibilité de nos agents effraye, la mutabilité des places dte la confiance. Aussitét qu’un homme A talent est élevé, son éclat est celui de V’éclair, tant dans le ministére que dans le comité de Salut public, 4 armée, aux Jacobins et 4 ]’Assemblée nationale. Une éclipse acaché Danton dans un village (2).

L’ennemy 4 la vérité ne vaut pas davantage ; ses trahisons ont prouvé quelle était sa réelle puissance ; mais il va changer de théoric et de plan. Si cet hiver sa cavalerie n’est pas détruite, son étcrnel projet est toujours de tenter 4 Paris une descente. Paris est son but, il veut y régner ou le dissiper ct Ic détruire. En cas de défaite de sa cavalerie, il a tout prévu. Il y a des ordres pour augmenter cette redoutable cavalerie. Condé et Valenciennes sont ses deux points d’appuy pour ses projets du printemps prochain. Ce qui le désole le plus, c’est Pactivité et la justesse de notre artillerie. Ne Ja détériorons pas, perfectionnons-la. Faisons de cette partie encore une meilleure étude, Prenons garde 4 nos grandes villes frontiéres. La faiblesse de la France est la & cause des partis de l’intérieur qui les divisent. Le gouvernement compte trop sur la faiblesse des royalistes de l’intérieur. Leur force est considérable. Celle des Jacobins est, en beaucoup de parties, factice et faible, du moins l’ennemi le croit encore. Les royalistes sont forts de leurréserve. Ils ajournent leurs vengeances ; ils ont des signes pour se reconnaitre et, comme le signe serait un crime dignede mort, il est peu connu.

Pour renforcer le parti des royalistes, Monsieur va 4 Toulon et M. d’ Artois 4 Ia nouvelle Vendée. On ne compte plus sur la vie du fils de Louis XVI, mais les enfants de d’Artois sont 14. Quand méme les deux fréres et les enfants n’iraient pas, on veut faire croire qu’ils sont A Toulon ou d la Vendée nouvelle, pour relever le courage des royalistes qui sont dans ’abattement.

Voila, citoyen ministre, le discours que m’a tenu cethomme qui m’a répéte tout ce qu'il m’avait assuré avec vérité 4 Paris ;... homme de probité et pré-

(1) Le marquis de Chauvelin, aprés avoir été ambassadeur en Angleterre en 1792, sous la direction de Talleyrand, avait été ensuite envoyé & Florence. A son retour, en novembre 1793, il fut emprisonné comme suspect et ne recouvrasa liberté qu’aprés le g Thermidor.

(2) Danton s’était retiré & Arcis-sur-Aube, son pays natal, ot: il resta quelques seroaines, les uns disent par raison de santé, les autres par dégout de la politique du temps.

cieux que les personnes dénommées dans les chiffres de cette lettre travaillent de toute maniére pour l’avoir & eux; et il m’a dit que c’était la reponse qu'il fatsait au préjudice que lui a porté un dépaté gut doit lire sans doute ma lettre ou l’entendre, et qu’il ne faisait pas pour cela moins de veux pour le salut de la France qu’il serviraittoujours tant qu'il pourrait.

Je ne diray pas ici combien j'ay réfuté victorieusement la plupart des idées que j’ay rapportées cy-dessus; vous sentez, citoyen ministre, qu’on ne tiendra pas devant moy des discours qui affaiblissent les vertus et le courage du peuple frangais, sans que je ne parle sur ma patrie comme je sens; mais jay dd vous diretoutes les nuances de cette conversation etles erreurs commie les vérités relatives aux opinions que concoivent de nous les agents des puissances étrangéres. J’ay été plus loin, je lui ay demandé ses opinions sur le reméde & tant de maux. Voici ceux qu’il croit urgents et nécessaires.

10 Observer les prétres constitutionnels, surtout les évéques, faciliter les mariages, accorder a la femme qui épouse un prétre et qui n’aurait rien la moitié du traitement du prétre aprés sa mort. Ceprétre sera tenté par la servante et la maitresse ;

20 Eviter, avecles prétres sermentés, les fautes qu'on a commises avec les prétres non sermentés;

30 Ne pas inquiéter les campagnes a ce sujet;

4° Permettre tel culte que le peuple voudra ;

50 Laisser aux municipalités la puissance la plus absolue sur les objets du culte a détruire ou 4 conserver;

6° Substituer un vray culte au culte passé ; le substituer sur-le-champ. Le peuple en France a encore besoin d’une maniére d’opéra ou d’un amusement quelconque;

79 Quant aux puissances étrangéres, éviter d'offrir 4 l’opposition le gouvernement, récompenser par des emplois les chefs de cette opposition dignes d’un tel traitement; ne pas les chAtier ni les punir sans mettre en évidence le delit. Tous débats d’authorité avec l’authorité populaire annoncent a I’Europe Vinstabilité dans notre gouvernement. Chez l’étranger, on attend la chute ou le triomphe pour agir pour ou contre ;

8° Faire valoir partout aux yeux des puissances de l’Europe et dans |’interieur la bassesse et les trahisons de Pitt, démontrer chaque jour par des faits que la perfidie est leur force ;

9° Tout sacrifier pour la destruction de Ia Vendée et la prise de Toulon. La paix pect-fraez est la. J’ajoute quede Berne il m’est venu vingt fois cette phrase cy : Que font des troupes inutilement 4 nos portes? — A la Vendée! A la Vendée !

10° Ne pas se reposer cet hiver. Diriger toutes nos forces contrela cavalerie ennemie, La boue et la glace perdront leurs chevaux. Cette cavalerie est la derniére ressource de Pennemi. Si nous la détruisons, la paix est assuREMENT LA;

11° Détruire absolument la mauvaise impression que le culte nouveau a faite en Europe. Nous yavions encore des amis chez le peuple protestant ; nous les

avons perdus, Et cependant on croit que si la Convention déclarait que la nation ne vent privilégier aucan calte, mais que si elle voulait s'expliquer

ce serait celui des protestants, comme plus analogue a la simplicité dela vraie religion; cette déclaration ou un discours d’un notable député, ne fat-il suivi d’aucun décret, mais d’applaudissements, ferait beaucoup chez les Etats protestants cela m’a été dit et demandé pendant trois fois);

12° Accorder aux pasteurs protestants les mémes émoluments qu’aux prétres catholiques en place ou retirés.

Voila, citoyen ministre, une conversation dont j’ai dd étre Vhistorien fidéle ; homme qui I’a tenue avec moi m’a paru désirer qu'elle fat connue du comité de Salut public, et toutefois étre ignoré. Robespierre vous le nommera.

Souravie (7).

Pi

Pour qui connaft les idées qui prévalaient alors dans le comité de Salut public, et surtout dans l’esprit de Robespierre, le document ci-dessus,{malgré les préoccupations personnelles trop visibles du prétre marié, suffirait 4 indiquer pourquoi le décret de destitution de Soulavie resta nul et non avenu. Iisciple de Rousseau, Robespierre croyait 4 Dieu, et l’on connait ses démélés avec Guadet aux Jacobins 4 proposde la Providence. Les mascarades du culte de Ja Raison, qui nous rendaient la risée de |’Europe, la guerre faite au culte catholique, sous |’impulsion des Hébertistes, l’avaient profondément irrité contre Hébert, Chaumette, Anacharsis Clootz et leurs adhérents; il est possible qu’en les poussant peu aprés a !’échafaud il ait songé au débarras qui en résulterait pour ses desseins ambitieux, mais il est certain que leur action lui paraissait réellement funeste & la République, & cause des ennemis innombrables qu’elle lui faisait en province ; peut-étre méme était-il sincére en leur reprochant, ce qui était d’ailleurs le grief inévitable fait & tous les condamnés, d’étre des agents de Pitt, des traitres payés par le gouvernement anglais pour semer I'agitation et la discorde en France. Tout ce que disait Soulavie

(1) On peut rapprocher de cette dépéche le compte rendu d'une autre conférence avec le baron de Staél, qu’eut, peu aprés, A Zurich, un autre agent francais appelé Schweizer. La lettre de Schweizer, qui se trouve dans la correspondance diplomatique de Suéde, aux archives du ministére des Affaires étrangéres, est du8 nivdscan II (27 décembre 1793); elle constate, comme celle de Soulavie, le tort immense que les folies anti-religieuses des hébertistes avaient fait A la France au dehors ct le discrédit qui en était résulté pour ses agents auprées des diverses puissances,

sur l’attitude atenir & I’égard du clergé et des populations des campagnes, sur la désastreuse impression produile eo Europe par le culte de la Raison et sur la nécessité urgente de « substituer un vrai culte au culte passé » allait droit au cour de Robespierre qui puisa peut-étre dans la lettre de Soulavie les motifs déterminants pour |’établissement du culte de I’Etre Supréme. :

Quant a l’allusion au gouvernement du bourreau, elle ne pouvait rien avoir de personnel pour Robespierre qui, au dire de ses historiens, n’a jamais cessé de réagir contre le systéme de la Terreur, et dont la chute serait venue en grande partie de ce qu'il aurait voulu mettre un frein au courant réyolutionnaire (1). Soulavie s’était déja trouvé en communion d’idées avec Robespierre sur la question de la guerre, déclarée inconsidérément sous influence girondine. Dans sa dépécho du 46 frimaire, i] insistait sur la nécessité de tenir compto de l’opinion de l'Europe, et de former un gouvernement stable avec lequel celle-ci put traiter. Toute cette manidre do voir ne pouvait encore qu’étre agréable & homme qui était alors le véritable directeur du gouvernement frangais et rien ne se concoit mieux que l’appui persistant qu'il ne cessa dés lors de préter au Résident de France & Genéve. I! est bon d’observer ici que, si Soulavie avait été fortement battu en bréche par les Gomités de Gendve, il avait été vigoureusement soutenu par les autorités de la frontiére et principalement les municipalités frangaises de Versoix et Carouge.

Une lettre de Grenus & Desonnaz, en date du 4°" décembre, faisait déja pressentir ce qui devait arriver au sujet de Soulavie. « Ona voulu, écrivaitle député suppléant du Mont-Blanc, m’impliquer dans laffaire du Résident, que j'ai cru devoir justifier auprés des personnes en place, parce qu’on I’a calomnié jusqu’ici. Il est conservé, et il le sera, & ce que je crois, quoique la prévention soit grande contre les prétres; mais Il s’est marié,il a renoncé de bonne heure, etc. Il peut paraitre

(1) Voir I'Histoire de Robespierre, par M. Ernest Hamel.

utile et étre chargé de négociations importantes et dont il aurait le fil. Enfin, il pourraarriver que les persécutions des Comités, les dénonciations de ses agents, finissent par étre un brevet de plus de patriotisme (1) .» Grenus avait, du reste, la plus mauvaise opinion du caractére de Soulavie et, quelques jours aprds, le 29 frimaire (49 décembre), dans une nouvelle lettre & Desonnaz, il en faisait un portrait a l’emporte-pidce, aux traits évidemment grossis, mais dans lequel un cété au moins de la physionomie du Résident de Genéve est vivementdessiné.

Voici le caractére de Beausobre (c’est le nom sous lequel Grenus ct Desonnaz sont convenus de désigner Soulavie) : il n’est pas trés beau, mais ce n’est pas ma faute. Ll est d’aprés nature. Né avec des passions ardentes, un caractére bilieux, et un caractére concentré, son état et son éducation l’avant trouvé disposé al’hypocrisie, ils ’ont parfaitement secondé. Ambitieux et avare : c’est la la base de ses principes, ils tendent uniquement a scs succés, Il ne se fait des amis que pour réussir dans ses vues et est toujours pret a les sacrifier 4 son but. Il servira la Révolution parce qu'il dépend dela Révolution et que l'amour I’a mis dans le cas de n’avoir plus a balancer. On prétend qu'il a été brissotin, qu’il a changé d’habit et de couleur selon la circonstance (voila ce que j’ignore), mais cela se peut, ce genre d’étres se préte a tout. Il eut les faveurs de l’ancien régime par intrigues ; il veut la méme chose sous celui-ci. Son orgueil Je portait aux plus vastes prétentions. Je soupconne qu'il a échoué sous l’ancien. Mais ayant plus vécu dans la solitude qu’avec les hommes, il estde meeurs grossiéres ; il choisit mal ses agents, son imagination le séduit. Il a trop Pair fin pour l’étre, On yoit que tout ce qu'il dit est préparé, qu’il ne parle que dans un but qui lui est personnel ; d’ailleurs sa préoccupation le rend distrait. Quand il ne parle pas, on le voit s‘occuper de ce qu’il va vous dire, Il a dans ses méthodes celle des fausses confidences, qu’il fait précéder de protestations de franchise. .; ll ne réussira pas. I se confie a tort et a travers, et se méfic de méme ; il est soupconncux 4 l’excés ; il ne suppose jamais qu’on fasse ou qu’on dise quelque chose sans un but personnel... Il a été 2élé pour le Mont-Blanc, pour la République, mais quand ensuite je vois sa maniérede faire, il me survient des espéces de doutes, ou du moins je suspens mon jugement. Je lai soutenu ici parce qu on Vaccusait mal et méchamment; mais actuellement, je serais trés embarrassé de donner un jugement sur une téte aussi mauvaise et sur une ame aussi double et un caractére si faux,

Crest lo 2 nivése (22 décembre) que Deforgues communiquait officiellement au président du comité de Salut public la dépéche de Soulavie, en accompagnant du billet suivant :

(1) Correspondance de Grenus et Desonnag, 1, 71.

Je m'empresse, citoyen député, d’exposer sous les yeux du comité que vous présidez, la copie collationnée d'une dépéche qui m’est adressée de Genéve, en date du 16 frimaire, contenant le récit littéral d'une conversation secrete recueillie par notre agent sur les sentiments et les projets de nos ennermis, dans les circonstances présentes. Des mesures qui ne paraissent pas moins dignes d’étre méditées, sont proposées par cet agent. J’ai pensé qu’outre lenyoi que je fais aujourd’hui de cette dépéche, dans la correspondance pour le comité de Salut public, je devais lui en adresser un duplicata isolément, pour fixer plus particuliérement son attention et sa sollicitude.

Salut et fraternité, DEFORGUES.

En méme temps, le délégué aux relations extérieures cnvoyait a Soulavie l’arrété du 26 frimaire (46 décembre) qui séparait de nouveau les légations du Valais et de Genéve, sans souffler mot des deux autres arrétés de la méme date qui destituaient Soulavie et lui donnaient Rivalz pour successeur. Deforgues envoyait encore au Résident de Geneve, ainsi tacitement confirmé dans son poste, un arrété du 28 frimaire, destinéa faciliter les communications pour les Suisses et Jeurs propriétés, et un autre arrété du 29 frimaire, tendant 4 faire acheter en Suisse autant de poudre que possible.

Sachant la violence des attaques dontil était l’objet, Soulavie défendait auprés du ministre, le 47 décembre, sa conduite A Genéve.

Ouatre mois avant mon arrivée, on complotait de divers cdtés pour introduire les Frangais 4 Genéve, et y attirer ainsi les Suisses. Le coup a rate,

1° Pacifier les deux partis de Genéve : celui des Montagnards ou Marseillais, et celui du gouvernement actuel ;

2° Les empécher de venir aux mains ;

30 Donner de bons avis en secret au parti montagnard quand |’autre l'opprime ;

4o En donner & celui-ci, dans le cas contraire, pour les empécher d’avoir recours A la prise d’armes seulement, et pour tenir les Suisses chez eux :

Voila ce 4 quoi je me suis, nuit et jour, étudié depuis que je suis ici; voila ce qui a dépluen cette ville aux conspirateurs ct aux fédéralistes et ce qui me fern perdre ma place, si le ministre se laisse tromper et si le comité de Sa- Iut public est trompé. Je pourrais faire ici un supplément de révolution en faveur de la Montagne, mon inclination personnelle edt été satisfaite. Il est notoire quej’ai travaillé constamment au maintien des choses telles que je les ai trouvées & Genéve.

Le 3 nivése (23 décembre), Soulavie raconte des tentatives de corruption dont il aurait 6t6 objet. (Les faits cités ne paraissent pas bien graves.) On lui a dit que tous les Résidents avant lui s’étaient enrichis et qu’il lui serait facile d’en fairo autant. On Ini a dil cela la derniére fois qu’il a diné avec Simon (4), Dumas (2), les généraux, les autorités, etc. Ilraconte une entrevue avec lo général Carteaux, qui avait des projets d@’annexion de Gendve. « Depuis six mois que je suis ici,c’estle troisidme général queje prends surle faitd’avoir voulu s’emparer de Genéve. »Soulavie estcontre ce projet. Ilmentionne que Barére a dénoncé Carteaux a cette occasion. Cette affaire de Carteaux revient plusieurs fois dans la correspondance de Grenus et Desonnaz. D’aprés ce dernier, le général Carleaux aurait dit qu'il avait des ordres sur Genéve, mais qu’il ne voulait pas les suivre, parce qu’ils étaient contraires aux vues du comité de Salut public. Le méme jour, 22 décembre, Grenus écrivait de Paris : «On m/’a dit qu’un des sujets de Varrestationde Carteaux était pour avoir voulu, étant général de l’armée des Alpes, semerdes mésiatelligences entre la République frangaise, la Suisse et Geneve. Je n’ai vu cela dans aucun papier nirapport, que des mots vagues dans Perlet. On m’a dit plus, qu’il avait ou voulu assiéger Genéve ou menacer de J’assiéger. Comme personne ne m’a écrit un mot de cela, ni de Genéve, ni des départements de |’Ain etdu Mont-Blanc, cela me parait trés extraordinaire et, si cela était, trés extravagant.., »

Quelques jours aprés (le 5 janvier) 1794, Grenus écrivait encore : « Carteaux ne peut avoir eu des ordres sur Genéve ; cela est trop contraire aux vues du comité de Salut public... »

(1) L'ex-prétre Simon, député du Mont-Blanc 4 la Convention nationale.

(2) Le général Dumas (le ptre d’Alexandre Dumas) était né a Villers-Cotteret en 1762 et mourut & Paris en 1806. II fut nommé général de division le 13 septembre 1793. Appelé au commandement en chef de l’armée des Pyrénées-Orientales, il Ja quitta presque aussitét pour passer a l’armée des Alpes. II enleva les redoutes placées sur le mont Saint-Bernard et défendues par les Piémontais. Le Mont Cenis fut attaqué avec Ja méme vigueur et Dumas s’empara de tous les bagages de l’ennemi, de trente pidces de canon et de dix-sept cents prisonniers, 1! commanda ensuite, mais peu de temps, Varmee de l'Ouest.

La reprise de Toulon excita 4 Genéve un enthousiasme général. Les sans-culottes vont faire une ovation 4 la Résidence. « La foule, écrit Soulavie (le 23 décembre), se porte au grand club. Ce club, par jalousie, a ajouté a son nom de révolutionnaire celui de la montagne, parce que les Montagnards s’en sont retirés pour aller dans un club séparé o¥ ils ont obtenu I'affiliation avec les Jacobins de Paris. Il y avait 2.500 personnes au club. On demande les canons pour féter I’ éyénement. Le Résident consulté répond qu’il faut s’en rapporter a la sagesse desComités. Il sort aussilét apres. La foule réclame les canons. Des membres des Comités font observer que c’est rompre la neutralité. On persiste. — J’étais sorti du club avant ces mouvements et j’avais rencontré des groupes qui disaient tout haut : Que tardons-nous a nous dire Francais ? N'aurons-nous pas les canons ? — J'ai été tellement saisi de ce bruit étrange, sachant bien que ce n’était qu’un voeu particl, que j'ai demandé aux Comités une conférence pour écarter du Résident tout soupcgon s’il arrivait du désordre... » Il recoit un bon accueil des Comités qui reconnaissent la correction de son attitude. Il évite une députation des Montagnards. Il retourne au club et remercie |’assemblée de ses manifestations sympathiques. « Ainsi s’est écoulée une journée qui a donné bien des sollicitudes. Je ne sais encore ce qu’ont fait cing ou six meneurs montagnards dans uncomité secret ; mais je suis bien sar que le projet de nous brouiller avec les Suisses par Genéve dure encore, et que des membres des Comités sont du complot. Je suis bien sir qu’il y a a Gendve un parti qui veut la réunion a la France, quila veut absolumeat et fortement, et ce parti prend des forces chaque jour. » Soulavio craint un choc entre les deux partis. Il fera tout pour le prévenir « parce que la Suisse est & nos portes ».

Desonnaz raconte ainsi 4 Grenus la joie produite & Genédve par la nouvelle de la reddition de Toulon.

J’ai diné & la Résidence avec le général Verdelin, quelques officiers de Pétat-major et un commissaire du pouvoir exécutif. Sur la fio du repas, nous avons été surpris agréablement par !’arrivée de six cents patrioles en

bonnets rouges, qui sont venus danser a la cour de la Résidence. Soulavie leur aadressé 1a parole et leur a témoigné, au nom de la République francaise, qu’il étail trés sensible a cette démonstration d’amitié du peuple genevois. Le soir, la Résidence a été illuminée, et les processions de patriotes en bonnets rouges et le flambeau a la main se sont promenées toute la nuit... J’ai sondé Beausobre (Soulavie) sur Staél, et il m’a avoué qu'il le voyait trés souvent; il m’a dit que l’ambassadeur de Suéde était trés favorable a la République francaise. .. Il se fait des rassemblements d’aristocrates A Celigny ; c’est 14 od Gorani s'est réfugié... Pai changé d’avis sur Gorani. Je le crois, au contraire, un homme extrémement dangereux... J’apprends de Lyon que Carteaux est mandé par les représentants du peuple.

Tandis que Soulavie accusait bien des gens, et notamment les Comités de Genéve, de chercher 4 brouiller la France et la Suisse au moyen de Genévye, il était lui-méme a Paris |’objet de la méme accusation, émanée d’un agent nommé Payan, qui avait été chargé d’une mission en Suisse par Deforgucs. Cet agent expose, dans une dépéche fort curieuse, que si lon peut, si l’on doit méme étre révolutionnaire a Paris, il faut étre conservateur en Suisse. L’une des principales causes des maux de notre patrie, dit-il, a été cette rage de munici paliser ou de réunir, inspirée par des traitres ou des imbéciles. Il indique les causes de désaffection des Suisses. Grace a Barthélemy, ils sont restés neutres. « On peut étre exalté en France, il Je fallait ; en Suisse, il faut de la modération, de Ja persuasion, Qu’un modéré frangais soit guillotiné, c'est cette race maudite qui a entravé la marche révolutionnaire ; qu'un modéré suisse, qui n’a aucunement intérét a notre gouvernement, soit regardé comme un patriote, qu’il soit ménagé. »

Parmi les mesures que Payan conseille de prendre figure la suivante :

« Expulser Soulavie de Genéve ; il s’est rendu odieux et méprisable ; il suit toujours le systéine de révolutionner en Suisse; il y a des agents qui alarment les cantons. »

Payan attaque le général Vieusseux « qui menagait de bruler Bale ; c’était un parent de Claviére, il a émigré. Vous devez voir par 1a, ajoute-t-il, qu'il existait réellement un complot de nous brouiller avec la Suisse : Vieusseux a Huninguc,

Soulavie & Genéve, Rengguer a Porrentruy, Gobel a Paris ». La méme lettre fut adressée 4 Robespierre (4).

Le7 nivése (27 décembre), Soulavie raconte 4 Deforgues son refus d’aller au club des montagoards et son entretien avec la députation chargée de l’inviter. « Je n’iraiau club des Montagnards que lorsque les Montagnards auront la considéralion requise et assurée pour étre auprés d’eux sans incopvénient. Croiras-tu que tous les sans-culottes étant venus en armes & la Résidence, la musique de la République en téte, pour m’accompagner au grand club, m/’offrirent : 4° un bonnet rouge ; 2° un sabre nu pour commander la marche jusqu’au grand club. J’eus beaucoup de peine 4 me débarrasser de leursinstances. ».

Le 28 décembre, Soulavie écrit: « Gendve s'est toujours maintenue entre ses trois voisins (France, Suisse et Piémont) en sappuyant contre un sur les deux autres. La défaite des Piémontais dans le Mont-Blanc la privait d’un de ses moyens et ne lui alla pas. La prise de Toulon, au contraire, ne change rien & sa situation, et elle s’en réjouit. Le lendemain de ce jour, Genéve fut trés sombre sur la nouvelle de )’arrestation de Carteaux, prévenu d’avoir voulu attenter 4 V’indépendance de Genéve. Les Comités se déclarérent en permanence. Vainement avais-jo démontré que !’arrestation de Carteaux prouvait la bonne foi du comité de Salut public; des trames contre Genéve étaient présentes dans toutes les imaginations... »

ae L’année 1794 s’ouvre par de nouvelles dénonciations du jeune fanatique Desonnaz. II écrit le i janvier 4 Grenus : « Voici de nouvelles découvertes sur Staél. Ila loué une maison entre Coppet et Nyon. De 1a il se rend 4 Céligny, ot il a delongues conférences avec Gorani et Naville. Necker est a Lausanne depuis quelques jours. Coindet (le secrétaire de

(1) Paviers de Barthélemy, dépéche du 24 décembre 1793.

Staél) ne fait que voyager de la Suisse ici. Il a de secrétes conférences avec Soulavie. Staél vient moins rarement chez ce dernierdepuis quelques jours. Toutes ces manceuvres finiront, je l'espére, par conduire a Ja guillotine les principaux acteurs. »

Desonnaz recevuit, quelques jours apres, la réponse suivante du club des Jacobins de Paris au sujet de ses dénonciations contre Soulavie et le général Carteaux : « Tu nous communiques, par ta lettre datée de Genéve le 2 décembre 1793 (vieux style), des renseignements dont nous te remercions; tu parais flatté de l’estime que la Société t’accorde; tu dois, en effet, t’en faire honneur, car les francs Jacobins ne sont point prodigues de leurs sentiments, et ils ne les accordent qu’aux personnes quileur en semblent dignes; nousferons tel usage que de raison des diverses notes contenues dans ta missive. »

Le 46 nivése (8 janvier), Soulavie dénongait 4 Deforgues de prétendues menées de Mme de Staél.

La fille de Necker est de retour de Londres avecun vernis d’intrigue contre nous. Je viens de déjouer une intrigue atroce de cette derniére, Elle s’est dévoilée depuis le départ de son mari. C’est elle qui a remis 4 son secrétaire treize louis qu’il s'est fait saisir en transit; c’est clle qui a animé cet homme qui ne désire rien tant que de perdre son procés, pendant & Gex sur cette saisie, pouraller parcourir les cantons et leur montrer authentiquement que les décrets sur la neutralité sont illusoires, puisque nos tribunaux les annulent, Elle m’écrit toutefois que son mari est parti et que, l’ayant assurée que j'avais prédit tousles événements actuels, elle désire que j’aye avec elle les rapports que j’avais avec lui, Comme les devoirs de ma place me permettaient de voir l’ambassadeur, je ne crois pas pouvoir avoir avec clle aucun rapport sans ta permission expresse ; je te déclare néanmoins que j’ay A préscnt des indices qu’elle est 4 la téte desintrigues du pays et il serait bon de les connaitre,

Pour déjouer ses complots, j’ay demandé 4 la commune de Prégny qui a arrété les louis de me les remettre et que j’en répondais. J’ay mis ainsi les juges dans la perplexité, et dans le cas ob ils jugeraient contre Coindet, j’annule ses efforts en Suisse ; j’ai pris les moyens pour qu’on y sache que si nos juges condamnent les traités l’agent de Genéve les maintient, ,.

Soulavie énumére ensuite les causes de division ‘ avec la Suisse:

Arrestations arbitraires d’argent, I 15

Sévérite de nos tribunaux,

Ton insultant de nos militaires,

Violation des droits sur le lac,

Effronterie et imprudence des gardes,

Conduite de Genéve od !’on fait tout pour monter le peuple contre nous... La destruction 4 tout prix du parti des Montagnards genevois est résolue, parce qu’ils désirent, sinon la réunion actuelle, du moins une alliance avec nous, plutdt qu’avec les Suisses.

Soulavie avoue, dans cette dépéche, que les Montagnards a Geneve « ne parlent que de guillotine », ce quine fait que trop comprendre les défiances excitées par ses relations connues avec ce parti.

Il termine par l’exposé suivant de faits et observations qui, dit-il, seront longtemps des principes pour cette Résidence et des vérités & méditer :

1° Le gouvernement genevois déteste ici le parti francais ou montagnard, et c'est en général l’esprit des Genevois ;

2° Le gouvernement est dans une perpétuelle perplexité, craignant sans cesse la proclamation de I’Union;

3° Jamais le parti montagnard ne réunira le voeu libre du souverain pour les emplois ;

4° Le parti francais sera perpétuellement ‘ici le seul parti de opposition, le parti le moins nombreux, le parti le plus ardent pour la liberté, le parti le plus orageux;

50 Si un Résident de France est jacobin, le gouvernement se défiera sans cesse de lui, quelque homme de probité qu’il soit ;

60 Si un Résident a l’adresse de bien vivre avec les Montagnards et avec le gouvernement, il sera détesté dans les environs ;

79 Le gouvernement genevois, travaillé lui-méme par tous les partis de Vintérieur et du dehors, cherche naturellement & se débarrasser de la crainte que lui inspirent les partis;

80 Le gouvernement genevois a dit, en conséquence, a Berne : Donne-moi de la force contre les parlis, garantis ma constitution ‘et mon indépendance ;

9 Je tc donnerai, en échange, l’influence et le force de nos fortifications et Uassurerai le paysde Vaud;

10° Par la raison des contraires, Je pays de Vaud et les environs le détestent ;

109 Et d’abord le pays de Vaud le déteste parce qu’il est [instrument et moyen possible de subjection.

La prise de Lyon, l’évacuation du Mont-Blanc, la prise de Toulon et plus encore le rapport de Robespierre ont si bien animé tous les partis que les yérités ci-dessus sont sorties comme du sein de la terre.

Un Résident de France zélé pour sa patrie regardera les partis comme autantde machines a employer a Putilité de la République; ne se partialisera pas; mais il ne peut, il ne doit sacrifier le parti francais ; le parti de l’opposition fut toujours en Europe un moyen d’énergie, de force et d’influence contre tous nos ennemis. C’est une vérité que la nature ne désavoue pas; et comme dans tousles gouvernements, méme les plus despotiques, il y a toujours une opposition, la France, par l’opposition seule, pourra s’en aider avec fruit.

Le 7 janvier, Soulavie annonce que les Montagnards ont fait une nouvelle démarche auprés de lui. Il faut empécher l’alliance de Genéve avec la Suisse, mais en secret.

Le 8 janvier, Deforgues informe Soulavie quesa dépéche du 16 frimaire lui a paru assez intéressante pour qu'il ait cru devoir en envoyer copie au comité de Salut public. Les autres sont peu importantes. Il le blame des'étre arrogé un pouvoir qu’il n’avait pas, par l’espéce de proclamation qu’il fit 4 l’occasion d'une plainte du Directeur des postes de Suisse 4 Genéve, bien que l’objet de cette proclamation soit louable en soi. Il fui dit que ses dépéches au sujet de Darneville sont contradictoires. Il résulte des informations prises que Darneville ne mérite aucun reproche ; cependant, comme c’est un ci-devant noble, on lui donne l’ordre de cesser ses fonctions et de rentrer en France aussitét aprés l’arrivée de son successeur.

Le 9 janvier, Desonnaz écrit & Grenus : « La conspiration de Soulavie et de tousles scélérats, ses complices, est diablement déjouée par l’arrestation de Carteaux et autres. Nous n’avons pas médiocrement contribué a faire échouer leur projet... Staél est parti pour la Suéde, 4 ce qu'on assure. »

Le 43 janvier, le club de la Montagne de Genéve demanda le rappel de Reybaz. Les Comités de Genéve virent naturellement dans cette démarche un effet des conseils de Soulavio. Le lendemain, Darnevillerendait compte a Deforgues d’un entretien qu'il avait eu avec Desonnaz « qui a été longtemps le confident de Soulavie ». Desonnaz est convaincu que Soulavie est un contre-révolutionnaire payé par Pitt... Les citoyens Adam, Goéhringer, Genton, Nef, Marat, sont ses agents en Suisse. Le maire de Versoix est son intermédiaire. Soulavie a offert 12.000 fr. & Desonnaz pour une mission 4 Paris.

Soulavie a Pintention d’émigrer. I] a déja fait passer sa bibliothéque en Suisse ; elle est chez le baron de Staél. Desonnaz a dénoncé Soulavie aux Jacobins de Paris, qui l’ont engagé a surveiller ce personnage. Soulavie, qui n’est pas riche,a voulu acheter une propriété en Suisse, etc., etc.

Trois jours aprés, Darneville est obligé de revenir sur co quila écrit au sujet de la bibliothéque de Soulavie. Il a vérifié qu'elle n’avait pas quitté la Résidence.

Si Pon avait renoncé pour le moment a rappeler Soulavic, on voulait au moinsle mettre en surveillance, et.c’est Delhorme, l’ex-secrétaire de la légation de Genéve, que l’on choisit pour remplir ces délicates fonctions. Le 26 nivése(15 janvier), Deforgues écrivait 4 Delhorme d’aller reprendre son poste de secrétaire 4 Gendve.Il le priait de luiexposer l'état de Geneve. de dire franchement son opinion sur les hommes et sur les choses. Le ministre informait, en méme temps, Soulavie du retour de Delhorme.

(Janvier 1794)

SOMMAIRE

Une visite inattendue. — La dénonciation aprés le départ. — L’enquéte des autorités de Genéve. — Nouveau projet de révocation, — Projet de lettre de Deforgues au comité de Salut public, — Gamon a Vevey. — Delhorme dénonce Soulavie, — Celui-ci est défendu par Barére dans le comité de Salut public. — La vie et les ouvrages du conventionnel Gamon.

Un incident tragi-comique marqua, pour Soulavie, la seconde quinzaine de janvier 1794. On a vu que les prétres ct les émigrés étaient ses bétes noires, et qu'il ne manquait pas une occasion de so plaindre de la tolérance réelle ou supposée des autorités de Gendve a leur égard. Or, il arriva qu'un jour les sentiments intimes du Résident, de vieilles relations de pays et do famille, se trouvérent en opposition avec son fougueux patriotisme et ses devoirs officiels. Un proscrit girondin, le conventionnel Gamon, de passage a Genéve, vint lui demander asile, et Soulavie, donnant un démenti a ses déclamations habituelles, n’hésita pas 4 faciliter sa fuite, au risque de se compromettre gravement, ce qui, du reste, ne manqua pas d@’arriver.

Les détails de cette aventure vont faire l’objet de ce chapitre.

Le 28 nivéso (17 janvier), Soulavie envoie A Deforgues la dépéche suivante dont la forme et le fond indiquent assez le trouble de son esprit :

Je sors d’une terrible crise ou épreuve. Celle-ci est pour te dire que je vis encore, que je n’ai pas perdu la téte un moment, que le service va tobjours et que mon dernier soupir sera pour la République. Un homme, dont je ne dirai pas V’état en France dans cette lettre, et que tu ne peux connaltre que par le chiffre, conduit par deux Genevois en cette Résidence, & 8 heures du soir, m’a demandé un asile ; il a pris pour s’introduire le nom d’un de mes parents nommeé Filliat et m’a montré ses deux pistolets. Obligé de chiffrer, composer, copier mes lettres et excédé de travail, je renvoie au prochain ordinaire le détail de cette étrange affaire et la conduite des Comités 4 notre égard..,

On pourrait ‘croire que l’affaire avait eu lieu lo 17 janvier, jour de l’expédition de la lettre de Soulavie. Mais on voit par les documents ultérieurs qu’elle remontait 4 cing jours,

Le 13 janvier, Soulavie avait requis les autorités genevoises d’arréter unémigréde trente ans, descendu & l’auberge du Cheval-Blanc, ot il était inscrit sousle nom de « Francois Filliat, d’Aubenas, district de Valon ».

Le gouvernement de Genéve, voyant du louche dans Ja conduite de Soulavie, et heureux de trouver une occasion de le prendre en faute, se hata de faire une enquéte sur ce qui 3’était passé, et son rapport expose les faits suivants :

Soulavie I’a requis, le 43 au matin, d’expulser Filliat. Les autorités sont allées au Cheval-Blanc, ou elles ont appris que Filliat était arrivé la veille au soir, qu’il avait aussitét écrit au Résident, et que celui-ci l’avait mandé & son hotel, od il lui avait fait beaucoup d’accueil et /’avait emérassé. L’aubergiste continue ainsi sa déposition : « Filliat est parti ce matin a 9 heures: il a laissé un paquet et un sabre. Il m’a donnéun assignat de 400 livres, sur lequel je lui ai donné deux louis, et a dit qu’il allait 4 Carouge et reviendrait dans quelques jours. Il aremisa mon beau-frére un louis d’or, avant que je Jui eusse remis les deux dont il est question ci-dessus.» On fait déposer la cuisinitre. Gelle-ci dit que I’étranger ne fut pas content des draps qu’on lui donnait 4 ’hdtel; il se disait négociant. Filliat adcrit, le26 nivése (13 janvier), a l’'aubergiste qu’il ne reviendrait pas ct l’a prié de luirenvoyer son paquet contenant deux habils, ses bottes et du linge, ainsi que son sabre.

Le rapport des autorités souligne dans les piéces ci-dessus les circonstances prouvant quo Soulavie connaissait émigré. Tlen résulte que Soulavie a requis contre I’émigré quand il savait bien que celui-ci était déja parti. — Soulavie fit sa réquisition & 9 h. 3/4; les Comités ne la regurent qua 41 heures.

Le 29 nivése (48 janvier), Soulavie donne & Deforgues les explications suivantes :

Le fils de Vaubergiste du Cheval-Blanc vint, le 12 janvier, jour de dimanche a Genéve, vers 8 heures du soir, portant au Résident une lettre signée Filliat, qui demandait audience. Filliat est un papetier d’Antraigues, prés Aubenas, département de !’Ardéche, ma patric. Il est mon cousin, et je réponds qu’il peut entrer.

Conduit par le fils de l’aubergiste, ma femme croit, en le voyant, reconnattre Pampelonne, ex-constituant et notre compatriote ; moi je crois voir Filliat qui me saute au col; et en peu de temps je reconnais celui dont le nom est sous le chiffre ci-joint. Il se place entre moi ct la porte, ll conserve toujours cette position et debout. Ma vie est dans vos mains, me dit-il, si vous me refuses votre assistance, voild le parti qui me reste,et, se déboutonnant, il met les mains sur deux pistolets ; il demande un asile sir A Genéve dans celte situation, et il dit que s'il voyait Gouly (1) pour le saisir, il lui tirerait dessus,

Avec plus d’assurance que Filliat, j’observe que je suis bicn surpris qu’il s’adressat a un Jacobin bien connu pour tel. Filliat réplique qu’il attendait ce service de moy; que, du reste, il avait deux pistolets, l’un pour celui qui le nommerait, l’autre pour luy Filliat; or, cette jactance a été répctéc trois fois dans le discours, et il ne l’a ensuite modérée que lorsque je lui ai dit que Yheure de recevoir mes espions était arrivée.

A ces demandes ou sommations pour obtenir un asile, je réponds que s'il voulait quelque chose de moi, il fallait m’instruire au préalable de tous les secrets complots de la Gironde et m’apprendre d’ou il venait, ou il allait, qui lui avait remis des passeports, ses rapports avec Genéve, qui il y voyait et quels complots se tramaient contre la Convention et les autorités.

Filliat a dit qu’il venait d’arriver depuis un quart d’heure & |'auberge (tandis qu’é 8 heures les portes étaient fermées depuis 2 heures et demie de temps). Il sortait donc d’une autre maison pour venir momentanément dans celle du Cheval-Blanc pour fairé la scéne. Quant 4 ses réponses sur mes questions, il m’a dit que la masse des Girondins était ignorante des complots, trompée par quatre & cing menears, vrais criminels qui voulaient perdre le Roy avant le 1:0 aodt 1792, substituer une régence et la gouverner. Quant & la guerre civile, il soupgonne qu’on voulait détruire la République

(1) Représentant du peuple alors en mission dans !’Ain et le Mont-Blanc,

au profit d’un roi. par le parti royaliste, et il a parlé avec mépris de Brissot... Filliat a dit qu’il avait un passeport faux a son auberge et a déclaré avoir des amis 4 Genéve dont il ignore l’adresse, et notamment Vex-député Bonnet, d'un département dont j’ai oublié Je nom. Il a parcouru a Paris toutes les authorités nécessaires et les sections pour se faire viser des passeports, Il m’a renouvelé plusieurs fois que les députés l’avaient aidé a s’évader, que le comité de Salut public était environné d’écueils, qu’un parti puissant le perdrait, et que bient6t ses membres seraient ov sont les Girondins. Depuis deux mois, dit-il, Genéve contient dix & douze personnes de son parti qui profitaient en toute seureté de l’indépendance de Genéve. II me dit que, pour nous, nous l’avons échappé belle, mais que d'autres nous le rendront de la part des Girondins. Un homme annoncé par mon domestique entre. Filliat disparait avec frayeur en le voyant arriver, Je le fais suivre par mon domestique qui le reconduit au Cheval-Blanc, apres une demi-heure environ daadience, ses guides n’ayant pas reparu.

Le lendemain, & ouverture des portes, j’envoie 4 Carouge son signalement et le nom de Filliat avec la demande de garnir les voyes. Je veux assembler les Comités pour le faire arréter, Les piéces qui suivent diront comment ils ont accueilli ma requéte.

Note chiffrée.

Le nom dont il s’agit dans mon n* 66 est Gamond, mis hors la loi. Si je avais nommé 4 d’autres que dans mes notes officielles de son vrai nom, tant i (ionéve qu’A Versoix et 4 Carouge |’émotion qui régne A Genéve, la surveillance des Montagnards, leur jrascibilité, celle des habitants de Carouge pouvaient exciter des mouvements, Zurichois et Suisses sont la aussi. Je suis dans une terre étrangére. Dans le moment actuel, les ménagements sont prescrits impérieusement. Je ne pouvais prouver le vray nom. J’ay dd conserver partout celui que l’émigré s’est donné. Je suis persuadé que c’est parce que les fugitifs se sont nommés que l'on a dirigé l’attention vers Carouge en le disant en cette ville, lorsque trois barques étaient prétes pourl’y faire passer par le lac.

Le 5 pluvidse (24 janvier), Soulavie écrit sur le méme sujet & Deforgues.

Dans mon dernier numéro, tu as vudes Genevois conduire chez moi Filliat A8 h. du soir;tu as vu le lendemain le Résident demander au lever du soleil aux Comités l’arrestation de Filliat, ou au moins l’exécution des lois sur les émigrés. Tu les as vus amuser le Résident jusqu’a onze heures, lui supposer des défauts de forme dans la réponse & sa note, laisser impunément Filliat revenir 4 1 heure et demie 4 son auberge, reprendre ses effets que I’on avait respectés, indiquer par unc note officielle au Résident l’existence de Filliat a 5h, du soir a Carouge et le faire partir alors par le lac avec trois barques pleines sous la direction de Gando et de Dupin, ci-devant recruteurs A Paris des Girondins fuyards,,.

Soulavie s’indigne ensuite de l’enquéte faite par les Comités sur ce que Filliat a pu dire ou faire 4 la Résidence. Il est faux qu’il ait embrassé et caressé Filliat, c’est Filliat qui lui a sauté au col.

Ici so placent, dans la correspondance officielle de Genéve aux archives des affaires étrangéres, trois documents qui prouvent que l’incident Gamon faillit décider le comité de Salut public 4 rappeler Soulavie.

Le premier est un projet d’arrété (sans date) pour le rappel de Soulavie et son remplacement par Rivalz. Il est ainsi formulé :

Le comité de Salut public, sur le rapport qui lui a été fait par le ministre des Affaires étrangéres, arréte : que le citoyen Soulavie, Résident de la République francaise 4 Genéve, sera rappelé sans délai et que la mission dont il est chargé auprés de la République genevoise sera confiée au citoyen Rivalz. Le ministre des Affaires étrangéres demeure chargé de l’exécution du présent arrété, de laquelle il rendra compte au comité de Salut public. Signé au registre : Billaud de Varennes, Barére, Robespierre, Prieur, Robert Lindet, etc. (1).

La piéce suivante, qui suit le projet d’arrété, porte la date du 24 pluvidse (42 février) :

Le comité de Salut public & la Convention Nationale de Geneve.

Trés chers bons amis,

Des considérations particuliéres nous ayant déterminés a rappeler Ic citoyen Soulavie, nous le chargeons, en prenant congé de vous, de vous renouyeler les assurances des sentiments d’amitié dont nous sommes animés pour vous, Nous ne doutons pas que vous ne donniez une entiére confiance a ces témoignages et que vous ne les regardiez, trés chers bons amis, comme une nouvelle preuve de V’intérét que le peuple francais ne cessera de prendre a votre république.

Cette pidce avait été préparée ot avait déja regu la signature de Barére, qui fut ensuite effacée.

(1) Soulavie reproduit ce texte dans ses Mémoires du régnede Louis XVI. MW assure que dans une expédition de cet arrété, aprés les mots : sera rappelé sans délai, il y avait : ef conduit au tribunal révolutionnaire. I signale le fait « comme un titre honorable pour lui de la haine de Robespierre qui l’avait dévoué Al’échafaud ». Mais il écritcela en 1801 et il y a lieu de croire, au contraire, que Robespierre fut son constant protecteur dans le comité de Salut public,

Le troisitme document est la lettre suivante de Deforgues au comité de Salut public (sans date), qui fut également ajournée ;

Je vous fais passer ci-jointe, Citoyens, copie de deux lettres que m'a adressées le citoyen Soulavie, Résident de la République a Genéve, en date des 28 et 29 nivdse, et celle de deux piéces dont la seconde de ces lettres était accompagnée.

Je vous envoie, en méme temps, copie de plusieurs piéces qui me sont parvenues par une autre voie et qui contiennent des renseignements relatifs au citoyen Soulavie. ;

Vous verrez, Citoyens, que, dans la premiére, ce Résident, aprés un début qui semblait préparer 4 des détails plus étendus, se borne & m’annoncer qu’un homme qu’il ne désigne en aucune maniére propre a fixer les idées sur ce qu'il peut étre, conduit par deux Genevois, s'est présenté chez lui, vers 8 heures du soir, le jour méme de la date de sa lettre, sous le nom d’un de ses parents appelé Filliat, et lui a demandé un asile en lui montrant deux pistolets. C’est A quoi se réduit le compte qu’il me rendait le 28 nivdse de cet événement.

Dans sa lettre du lendemain 29, ce n’est plus le 28, ce n'est plus un moment avant celui od il m’écrivait, sortant, dit-il, d’une terrible crise; mais c’est le 23, c’est-i-dire cinq jours auparavant, que le nommé Filliat s’est présenté chez lui; ce n’est plus par deux Genevois qu’il y a été amené, mais par un seul, fils de Vaubergiste chez lequel ce Filliat s’était logé.

Il me raconte, dans cette seconde lettre, ce qui s’est passé entre lui et ce prétendu Filliat, dont i] m’envoie séparément et en chiffre le vrai nom qui est celui de Gamon. I] me fait part de la prétendue conversation qu’ils ont eue, des questions qu’il lui a faites, des répoases qu’il en a recues, de la maniere enfin dont il en a été quitté, de celle dont il s’est conduit aprés son départ, notammiment de ses démarches auprés des Comités du gouvernement genevois et de l’effet qu’elles ont produit.

Vous apercevrez sirement, Citoyens, dans Je narré du citoyen Soulavie une confusion, un désordre, un trouble et un embarras propres 4 inspirer la plus grande défiance, Telle est du moins l’impression que j'ai éprouvée a la lecture de la premiére lettre, et que celle de la deuxiéme n’a fait qu’accroltre et fortifier; l’inspection des piéces que j’ai recues d’une autre part et que je vous transmets achéve encore, par leur contrasle avec ses rapports, de me rendre en cette occasion sa sincérité tout a fait suspecte.

Selon ces piéces, le soi-disant Filliat lui a écrit avant de I’aller trouver et ne s’est rendu chez lui que sur sa réponse qui l’engageait 4 y venir. Pourquoi le citoyen Soulavie a-t-il omis cette circonstance ?

Mais pourquoi surtout a-t-il été cing jours entiers sans me donner avis de la scéne qu’il ne fait encore qu’cbaucher imparfaitement le sixiéme jour et qu'il m’annonce, ce sixiéme jour, comme venant a l’instant meme d’arriver? Les motifs d’un pareil retard ne sauraient étre que trés repréhensibles et sa conduite me parait mériter d’étre sévérement examinée. Je m’occupe, Citoyens,

du soin de Vapprofondir, mais j’ai cru de mon devoir de ne pas différer d’en mettre sous vos yeux ce premier rapport...

Pour que de parcilles accusations en ce temps-la restassent sans effet, pour que Barére se crit obligé de retirer sa signature et Deforgues d’ajourner son rapport, il fallait que Soulavie edt de puissants protecteurs au comité de Salut public. Mais ses ennemis ne se lassérent pas et |’écho de I’affaire Gamon revint souvent dans la suite.

Le 26 mai, Delaplanche, secrétaire du gouvernement genevois, signalant & Reybaz diverses vexations de Soulavie, |’informe que Filliat n’était autre que le conventionnel proscrit Gamon, « lequel a fait des vers contre Marat, dans lesquels il le représente arrivant aux enfers,et la famine,la guerre,etc. accourant au devant de lui (4).Ce Gamon réside actuellement, sous le nom de Filliat, 4 Vevey, oti il vit fort considéré par tous les émigrés qui s’y trouvent ». Delaplanche recommande a Reybaz d’insister sur la perfidie de Soulavie en cette circonstance. « Nous venons, ajoute-t-il, d’envoyer & Vevey un des magistrats de police, accompagné d’un jeune homme qui a vu ce Filliat ici, afin de nous assurer davantage de la vérité des faits et de lidentité du personnage (2). »

Le 28 juin, le nouveau délégué aux relations extérieures, Buchot, demandait & Delhorme des renseignements sur le passage de Gamon a Genave et sur ce qu’il était devenu.

Delhorme, dans sa réponse du 410 juillet, montre que Soulavic, par ses lenteurs calculées, n’a cherché qu’a faire évader Gamon. « Le Résident, dit-il, avait douze heures de recherches et de démarches A faire dans la ville avant que Gamon put s’échapper. Il pouvait, dés le soir. faire toutes les réquisitions nécessaires au Gouvernement; il pouvait demander aux magistrats de police des perquisitions pourrendre impossible P’évasion de Gamon; j’ai fait au citoyen Soulavie cette

(1) Ceci fait évidemment allusion a la tragédie en trois actes et en yers de Charlotte Corday, que Gamon fit imprimer A Vevey en 1799, mais dont il avait tu, des cette époque sans doute, des fragments & ses amis.

(2) Brau. pez Genive, Mss. Corréspondance de Reybat.

objection... Il connaissait la domeure de Gamon, il avait son signaloment, il était sir de le trouver a son auberge, od il demeura jusqu’a 9 heures du matin... Quoi! c’est de Gamon, d’un député fugitif, d'un membro du parti fédéraliste, d’un homme mis hors la loi qu’il s’agit, et Soulavie se contente de le dénoncer comme un jeune éntigré et demander son expulsion du territoire genevois! » Soulavie lui a dit, il y a environ deux mois, qu'il avaitregu une lettre de Gamon, ow |’on annongait que les ennemis de la Gironde ne tarderaient pas a etre punis. Soulavie répondit & Gamon afin d’avoir des renseignements a cet égard. Delhorme a appris, d’autre part, que « Vevey a été longtemps le lieu de la retraite de Gamon; il portait le nom de Filliat, mais son vrai nom y était connu ; il vivait avec les émigrés et avait acquis leur confiance en composant avec eux une piéce de vers contre Marat... Depuis, il s’est retiré 4 Zurich, ot je crois qu'il est encore. Ila été l’éléve du citoyen Soulavie. »

Le 15 juillet, Gasc, écrivant & Reybaz, lui dit: « Delhorme ainformé le comité de Salut public de I'affaire Filliat. Soulavie, en voulant nous perdre, s’est jnui a Jui-méme. II faut laisser agir Delhorme, tout en plagant son mot al’occasion (1). »

Mettant a profit tous ces renseignements, Buchot revint sur Yaffaire Gamon dans son rapport au comité de Salut public qui précéda, au mois d’aott suivant, la disgrace finale de Soulavie et fit ressortir la connivence de ce dernier avec Gamon.

En rapportant cet incident dans un de ses ouvrages (2), Soulavie insinue que les Genevois lui tendirent un traquenard en dirigeant vers la légation un Girondin proscrit qui s’y réfugia, mais cela ne ressort nullement des faits que nous venons d’exposer d’aprés la correspondance officielle des deux gouvernements. Il reconnait, d’ailleurs, sa participation & l’évasion de Gamon et nous apprend quel fut, A cette occasion, son défenseur dans le comité de Salut public. « Je fais eon-

(1) Brac. pe Genéve, tdem.

(2) Mémoires du régnede Louis XVI, V, 358.

duire Gamon en sdreté & minuit dans une auberge par mon fidéle Benoit; je dirige son émigration, et le gouvernement de Geneve, de concert avec plusieurs Francais, peu dignes de ce nom, dressent des enquétes et des rapports contre moi. Je veux dire, en facedela terre, que Barére, qui a sauvé Delille- Desalles dans une pareille rencontre, ayant signé l’arrété de Robespierre, en empécha |’exécution par quelques paroles remarquables : Je connaisle Résident de Genéve depuis tres longtemps. Si Chaumette nous met hors la loi, et si nous nous réfugions dans cette Résidence, Soulavie nous recevra comme ila recu Gamon et tl amusera les syndics avec des notes. C’est la dela bonne diplomatie. »

Le convenlionnel Gamon, qui fait l’objct de cet incident, était d’Antraigues-sur-Volane, dans l’Ardéche, ou Soulavie avait été vicaire de 1776 4 1778, et il est possible que celui-ci lui ait alors donné quelques legons de belles-lettres ou de sciences. Gamon avait été un des 73 signataires de la protestation contre les journées du 31 mai et du 2 juin 1793. Proscrit le 3 octobre avec Ja plupart de ses amis, il se réfugia dans le canton de Vaud, ov il fit la connaissance d’une jeune veuve, Louise Roulet, de Vevey, qu'il épousa plus tard a Puris (le 24 prairial an V). A sa rentrée en France, il fut membre du comilé de Salut public (du 5 juin au 6 octobre 1793). Sorti du conseil des Cing-Cents en maii797, il futnommé juge au tribunal de cassation et y resta jusqu’en 1799. — Plus tard, il fut président du tribunal criminel de l’Ardéche (4800), président de chambre 4 la cour de Nimes (1844) et membre de la chambre éphémére de 18415. Il est mort en 1832.

Gamon est l’auteur de plusieurs ouvrages de poésie devenus presque introuvables : une tragédie de C/éopdtre (Amsterdam, 1788), une tragédie de Charlotte Corday (1795), une tragédie de Beaurepaire (1806), une tragédie d’ Adonzas restée manuscrite, un Voyage en vers dans le département de l’Ardéche et d’autres poésies fugitives; enfin la traduction en vers frangais des six premiers livres de Télémaque.

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