CHAPITRE XIII
LE DESACCORD PERSISTE ET S’AGGRAVE ENTRE SOULAVIE ET LE GOUVERNEMENT VE GENEVE
(Pévrier & juin 1784)
SOMMAIRE
La Bourse frangaise A Gendve, — La main de l’Angleterre en Suisse. — Rapport de Buchot. — La nouvelle constitution genevoise. — Arrivée de Delhorme. — Darneville dénonve Soulavie & Paris. — Lettre de Delhorme sur la constitution de Geneve. ~~ Dépéche de Reybaz sur la difficulté d’obtenir le rappel de Soulavie. —La saisie -des papiers de Desonnaz. — Le gouvernement de Genéve proteste de son amitié pour la France. —- Encore l’affaire des passeports. — Tentative pour arréeter Gorani, — Buchot. -- Delhorme déclare qu'il ne peut plus rester avec Soulavie, — incident Réal. -—- Buchot insiste pour le rappel de Soulavie. — Les procédes irritants du Résidea t ont pour effet de rapprocher Gentve des Suisses. —Réception officielle de Soulavie par les autorités de Genéve. — Nouvelles plaintes du Résident contre le gouvernement genevois, — Note de celui-ci contre Soulavie.
Comme il était dans la destinée de Soulavie de soulever constamment des questions au moins inopportunes, voici ce quil écrivait 4 Deforgues le 9 pluvidse (28 janvier 1794) :
Citoyen ministre, tu crois que la République francaise m’a envoyé a Geneve; cettre lettre apprendra que je t’écris de Vienne et de Londres; ces deux villes sont dans Genéve, et autant le peuple nous chérit et nous le iémoigne, autant le gouvernement en a de dépit et nous déteste. Je vais te montrer dans Genéve VInstrument de la cour de Londres depuis un siécle, et spécialement a l’époque de chaque guerre que nous avons soutenue contre les Anglais. La révocation de P’édit de Nantes ayant jeté dans un état de désespoir les protestants de France, tu sais qu’ils portérent leurs richesses dans tous les Etats protestants ct qu’ils y établirent des colonies riches et industrieuses, Une partie considérable se jeta dans Genéve, s’y forma en communauté sous la dénomination de Bourse frangaise avec un fonds de 16 a 20 millions de ce temps-la, Cet arrivage de tant de richesses et de tant de Francais effraya le gouvernement genevois qui craignait que, sila persécution francaise et sacer-
dotale durait longtemps, la colonie n’envahit toutes les propriétés de la République. On continuait alors a rebatir la ville de Londres incendiée ; Gen¢éve négocia et obtint au profit de la Bourse frangaise acquisition du terrain de deux ou trois rues, Le reste fut placé 4 Livourne et & Génes, etc. Genéve, depuis cet établissement, eut des intelligences nécessaires avec le gouverncment d’Angleterre et fut comme dans sa dépendance.
Soulavie montre la main de |’Angleterre 4 Genéve en 1707, en 1733, en 1762 et en 1766, En 1792, une occupation suisse de Genéve fut empéchée par attitude ferme de la Conyention. Soulavie propose de mettre la Bourse frangaise sous Ja surveillance du Résident pour la soustraire &Tinfluence anglaise. Le reste de Ja lettre est destiné 4 faire ressortir l’hostilité des Comités genevois.
Quelques jours aprés, 2 février, le Résident écrivait aux Comités, les priant de donner les ordres nécessaires pour qu'il put visiter la Bourse frangaise et fraterniser avec ses fréres et amis. Les Comités répondaient, le 4 février, que la Bourse francaise était un établissement public, conséquemment ouvert 4 tout le monde.
Le 6 février, Soulavie alléguait qu’on avait tenu des propos faisant pressentir qu’il y serait assez mal regu. Les Comités répliquaient, le 43, en priant le Résident de leur signaler les propos tenus et ceux qui les avaient tenus. —IIs faisaient observer gue la Bourse frangaise n’avait jamais été sous l’inspection ou méme la protection de la France. Cet établissement doit son origine 4 des Genevois et ceux-ci I’ont constamment entretenue et administrée. Il en est de méme de la Bourse allemande ct de la Bourse italienne, sur lesquelles ]’Allemagne et I’Italie n’ont jamais prétendu exercer aucun droit.
A la suite de cet échange de correspondances, Soulavie lut & Voullaire, un des membres des Comités, une note dans laquelle il s’attachait a prouver que la Bourse francaise était un établissement frangais, puisqueles fonds avaient été apportés par des réfugiés frangais. Il n’admettait donc pas sa réunion projetée & l’hépital.
Signalons ici, pour en finir avec cette question de laBourse
frangaise, les diverses dépéches qui s’y rapportent dans la correspondance des deux gouvernements :
Le 13 mars, Soulavie informe Deforgues que Goehringer, le président du club des Montagnards, « ce Genevois connu par son patriotisme, » a été poursuivi. Le jugement rendu n’ayant pas satisfait quelques individus qui voulaient s’emparer de lui, Goehringer se réfugia a la Résidence. Soulavie, d’accord avec Delhorme, ne crut pas devoir lui refuser asile. On ’a prié, du reste, de faire cesser cette situation et iln’y est resté que fort peu.
On lit, en marge de cette piéce, la note suivante du ministre :« Cit. Le Marchand, Soulavie a eu tort. Il y aurait peut-étre du danger a le lui marquer. Rien a répondre. 8 germinal. »
Le 24, Soulavie écrit que Goehringer a été arrété surtout parce qu’il avait élaboré une motion ayant pour but de faire rendre 4 la Bourse francaise de Genéve son véritable caractére. Il y a des Bourses frangaises 4 Nyon, Lausanne, Berne et ailleurs ; partout on les respecte ; elles sont administrées par des Frangais. Genéve, seule, a envahi les biens et 1’administration. Sur les observations de Soulavie, le gouvernement genevois a suspendu son projet de réunion de la Bourse francaise 4 ’hdpital. Il se contentera de l’appeler second hépital de Genéve.
Le ministre avait demandé un rapport sur la Bourse francaise de Genéve. L’auteur du rapport croit que, par suite de la Révolution, les Frangais réfugiés ont repris leurs droits et ont droit a la protection frangaise. Il en est de méme des établissements fondés par eux. Toutefois, il faudrait voir, avant tout, l’acte de fondation. « Le commissaire des relations extérieures a, derniérement, transmis au comité de Salut public, un mémoire du ministre de Genéve concernant !’objet traité dans ce rapport, 1] lui observe que, d’aprés la maniére dont cette affaire a été entamée par Soulavie, et l’aigreur qui en est résultée entre le gouvernement genevois et lui, il parait convenable de l’ajourner jusqu’au moment ov le successeur désigné par le comité de Salut public 4 ce Résident sera rendu ason poste. »
Ce rapport est suivid’un projet de lettre a Rivalz, daté de ventése, par laquelle on charge ce successeur projeté de Soulavie de prendre des renseignements sur la Bourse francaise.
En avril, Soulavie envoie & Deforgues la déposition d’un ex-portier de la Bourse francaise de Genéve, déclarant qu’il a aidé a porter, ily a trois ans Apeu prés, aucomte d’Artois 1.800 mille livres, provenant de la caisse de la Bourse, et 600 mille au régiment de Chateauvieux.
En mai, Soulavie signale au gouvernement de Genéve la présence ala Bourse frangaise d'un prétre émigré de Lyou, qui lit le bréviaire romain et porte la cocarde genevoise. Il réclame son expulsion.
Le 4 juin, il demande qu’on maintienne a cette Bourse un vieil employé, nommé Dominique, qu’on vient d’expulser avec une mince retraite.
Le 3 juin, Delhorme réfute, au sujet de la Bourse frangaise, les vues do Soulavie. Il dit que les fugitifs qui la fondérent se mirent entiérement, eux et leurs biens, sous la protection du gouvernement de Genéve. Cette Bourse n’a pris d’importance que par les dotations genevoises et n’a jamais cessé d’étre dirigée par des Genevois. La France n’a rien a y voir, sauf peutétre le retour do la donation primitive, si cette clause de retour existe ; mais c’est l4 une négociation qui est impossible tant que Soulavie est la. Delhorme revient sur cette question quelques jours aprés (9 juin) pour réprouver encore « la malheureuse intervention de Soulavie qui envenime tout », et il insiste sur l’urgence de nommer un nouveau Résident.
On trouve, a la date du 6 juin, un projet de note pour le maintien d’un nommé Baron, qui a été expulsé dela Bourse francaise pour avoir révélé la présence du prétre rétractaire ; mais cette note ne fut pas présentée, Gendve ayant déclaré laisser au jugement du comité de Salut public ce qui concerne la Bourse.
Le 15 juin, Buchot, répondant a la note de Delhorme sur la Bourse frangaise, lui dit qu’ilest absolument de son avis.
Le 25 juin, Reybaz remet une note réfutant les vues de Sou-
lavic sur la Bourse francaise et protestant contre son intervention dans les affaires decette Bourse, qui est une fondation genevoise,
Le 27 juin, Buchot communique au comité de Salut public la note de Reyhbaz et conclut dans le sens de Delhorme en blamaant Soulavie.
Le 5 juillet, Delhorme réfute les idées de Soulavie sur la Bourse frangaise. Il a fait une enquéte de concert avec les Comités de Genéve el a reconnu la fausseté des dénonciations de Soulavie sur de prétendus envois d’argent 4 d’Artois et au régiment de Chateauvieux. Il n’y a de vrai qu’un prét de 100.000 francs fait au colonel de Chateauvieux (genevois). Delhormetermine ainsi: « Il est bien étonnant qu’un représentant francais ose inculper sans examen un gouvernement étranger sur des dénonciations vagues, absurdes et évidemment controuvées ; il n’y a plus alors aucune possibilité de travailler au bien de la République. »
Le document final sur |’affaire de la Bourse francaise cst un rapport de Buchot qui ne fut présenté au comité de Salut public qu’aprés les événements du 9 Thermidor, c’est-a-dire le {2aoat, Le rapport expose les raisons de Soulavie et les réponses de Reybaz. ll propose de demander au gouvernement de Geneve communication de l’acte de fondation et des statuts de la Bourse frangaise, ainsi quo les titres et conditions des placements de fonds faits par des Francais en faveur de cet établissement. Mais cette démarche ne devra tre faile que par le successour de Soulavic.
Pa
lteprenons la suite des événements.
La nouvelle Constitution genevoise fut sanctionnée par le peuple, le 5 février, a la majorité de 4.210 voix contre 200.
Peu aprés, Delhorme arrivait 4 Genéye, et Soulavie écrivait 4a Deforgues, le 18 février, qu'il ferait tout, d’accord avec le nouveau secrétaire.
Le deuxiéme secrétaire, Darneville, resta encore longtemps A Genéve quoique rappelé en principe. Comme son collégue, il correspondait directement avec le ministre, & insu de Soulavie, et bien que, dans les derniers temps, Soulavie se fut réconcilié avec lui, il ne manquait pas une occasion de desservir son chef a Paris.
Le 24 février, Darneville envoie 4 Deforgues une copie remise par Delhorme, de la conversation de Soulavie avec Carteaux, que Soulavie avait envoyée tronquée. Darneville souligne les passages omis. Il envoie aussi une lettre de Monachon, juge de paix de Carouge, sur une conversation tenue a la Résidence lors de invasion des Piémontais. Darneville avait émis Pavis que la France n’abandonnerait pas le Mont-Blanc. Soulavie, au contraire, aurait manifesté des appréhensions 4 cet égard et il aurait dit 4 Monachon: « Vousdevriez vous faire un parti, chercher a vous allier avec les Suisses et vous pourriez encore résister aux Piémontais! » Monachon trouva ce propos si absurde et si ridicule qu'il se retira.
Le 2 mars, Delhorme, faisant son rapport & Deforgues sur Vétat de Geneve, dit quela nouvelle Constitution est un vrai progrés. Toutefois elle n’est pas assez démocratique. Elle contient ceci: « Ne seront réputés citoyens que ceux qui professent la religion protestante ou réformée. » Le gouvernement provisoire a assez bien maintenu l’ordre. La lutte n’est pas entre lui et l’aristocratie ; celle-ci attend son triomphe d’une contrerévolution extérieure et non & Genéve. La lutte est entre lui et le club des Marseillais, aujourd’hui club des Montagnards. Celui-ci prétend étre seul dans les vrais principes de la Révolution frangaise. Les Comités ont profité de la circonstance pour dire que les Montagnards voulaient la réunion a la France. « Ce reproche, s’il en est un, n’était peut-étre pas sans vraisemblance; quoi qu’il en soit, les Comités en ont fait usage pour faire perdre aux Montagnards l’influence qu’ils avaient droit d’espérer et pour les réduire & un nombre peu considérable. Delhorme mentionne deux incidents récents : 4° un projet de plantation de l’arbre de la liberté sur la frontiére et dans la
cour de la Résidence par les Montagnards, qui a été empéché par les Comités; 2° des violences exercées contre Micheli (1), un membre notable de l’aristocratie genevoise. « Nous aurions dd, ajoute-t-il, travailler au bonheur des Genevois en les éclairant doucement et sans aigreur sur leurs véritables intéréts, ct en leur faisant sentir amicalement, niais toujours extraofficiellement, le danger de se donner des lvis en opposition avec les principes. Cette conduite, si conforme & tes vues, n’a pas été suivieles maximes contraires ont méme été adoptées avec ardeur et soutenues avec violence. C’est sur quoi je ne tarderai pas a fixer incessamment ton altention... »
Delhorme ne croit pas que le gouvernement genevois soit vendu 4!’Angleterre; toutefois il a cru voir, dans un grand nombre de Genevois, le désir secret de rétablir yuelques liaisons avec le corps helvétique, ou plutét avec les cantons de Berne et Zurich ; mais ce désir est une suite do l'état facheux de Genive par rapport aux subsistances. Il constate que le parti des Comités est actuellement en grande majorité...
Par suite de la mise en vigueur de la nouvelle Constitution penevoise, les pouvoirs de Reybaz, le ministre de la République de Genéve a Paris, avaient besoin d’étre confirmés. Gasc et Constantin, deux membres du gouvernement genevois, lui avaient écrit, le 8 février, qu’on voulait le conserver, maisqu’on lui demandait quelques explications ; on voudrait savoir aussi s'il n’est pas trop l’ami des aristocrates.
Dans une longue réponse datée du 24 ventése (14 mars), Reybaz donne des explications qui réduisent a néant les projets attribués 41a France d’une attaque contre Genéve (projet attribué a Brissot) en février et mars 1792. Il déclare qu’il recut alors les meilleures assurances du ministre, assurances conformes a celles que Kellermann avait donnéos 4 Genéve. Il o’y
(1) Le 23 janvier, les révolutionnaires de Genéve partirent, au nombre de trois cents, pour arréter les Micheli qui habitaient leur chateau de Jussy. Le gouvernement gencvois, ne pouvant empécher l’expédition, voulut au moins la diriger, et Gasc, un de ses membres, se mit a la téte. Il put ainsi sauver les Micheli, qu'on se contenta d’arréter, et qui, amenés a Genéve, furent, bientdt apres, acquittés et indemnisés, mais il y ent un homme assassine, et le chateau des Micheli fut mis au pillage.
croit donc pas et se moque de ceux qui se disent stirs de la
chose.
« Il ya dit-il, des gens qui sont stirs de tout, pourvu qu’on ne lenr demande Ia preuve de rien. »
Au sujet de Soulavie, Reybaz répond d'une maniére trés significative 4 ceux qui lui reprochaient de u’avoir pas encore fait rappeler cet agont :
Citoyens, tout ce qui était de mon devoir A cet égard je l’ai fait, et je n'ai jamais perdu cet objet de vue, quelque désagréable qu’il fut. Mais il est un point par dela lequel il est difficile de pousser les affaires, et i] est souvent dangereux de les forcer, Ceci est un objet personnel, c’est-d-dire du genre le plus pointilleux, ov les intéréts particuliers et Jes passions s’agacent le plus aisément. Je suis convaincu que cette affaire ne tient ni au ministre ni a ses bureaux. Je sais de plus que bien des membres du comité de Salut public pensent comme eux de Soulavie, Cependant il est encore en place, malgré les fréquents détails de sa conduite venus de Genéve et mis sous les yeux de ce comité, Il est donc clair qu'il y a des protecteurs et des soutiens et qu’ cdté de ses défauts on lui trouve quelque qualité de circonstance jugée utile dans le poste qu’il occupe. Alors, que reste-t-il 4 faire? Ou d’aborder ces protecteurs de Soulavie et leur persuader qu’ils ne doivent plus le soutenir, ou de demander son rappel avec assez d’éclat pour qu’ils soient forcés de l’abandonner.
Or, tous ceux qui ont quelque connaissance des hommes sentiront combien ce parti est difficile et scabreux. Car si les patrons du Resident étaient des citoyens de la premiére dextérité, du premier crédit, ils auraient mille moyens d’éviter nos instances, de déguiser leur intérét; ou, si on leur forgait [a main, ils pourraient s’en ressentir dans les occasions les plus importantes. Vous voyez a quelle délicatesse de détails tout cela nous méne. On peut trop parler sur telle matiére et ne pas tout dire.
Je ne connais Soulavie que par la conduite qu'il tient 4 Genéve et les divers rapports des Comités. C’est 4 nos compatriotes A se conduire de telle sorte qu’un tel homme y soit inutile. Mais l’opinion qu’on s’est formée a notre égard, soit de ]’aristocratie des uns, soit de l'industrie commerciale des autres, peut faire donner quelque prix Aun surveillant de cette nature. Une conduite, en toutes choses franche, loyale et républicaine appellerait un homme de ce caractére. Enfin, des députés ont été envoyés ici pour cette affaire. Le citoyen Bousquet n’a pas cessé de s’en occuper. C’est &euxd’en rendre compte plus encore qu’d moi. J’avais lieu d’espérer de jour enjour que votre désir serait satisfait; je l’espére encore. En attendant, si lecoup n’a pu I’abattre, le contrecoup ne m’a pas manqué..,
Suivent quelques pages remarquables sur la politique qui convient & Genéve. Elle doit aimer la France, mais ne pas se détacher de la Suisse qui est neutre. Les Genevois par leur
révolution ont couvert Ja Suisse du bouclier de leur Liberté. Sans cela ils pouvaient étre annexés. Cette lettre de Reybaz satisfit complétement ses correspondants (4).
ae
Un grave incident surgit au commencement d’avril, par suite de la saisie des papiers de Desonnaz, ot l’on découvrit un questionnaire sur la situation de Genéve, attribué & Grenus. Celui-ci ’aurait communiqué a Soulavie qui, pour éviter toute contradiction entre eux, lui aurait dicté les réponses, Les Comités de Genéve, en communiquant ces piéces a Reybaz, le iavril, le chargérent de demander auministre s’il était vrai que Soulavie eit envoyé des informations pareilles.
Le 2 avril, nouvelle dénonciation de Darneville contre Soufavie. Darneville a ludans le n°4 du journal du tribunal révolutionnaire, qu’une des dépositions sur lesquelles le Prussien Clootz a été jugé et condamné, porte en substance qu’il a cherché a préserver des atteintes de la loi une émigrée nommée Cheminot. I rappelle au ministre que Soulavie a voulu faire venir cette femme & Genéve ou a Versoix. II signale le fait et doute que les intentions de Soulavie aient été pures.
Le 6 avril, Soulavie revient sur l’abus des passeports ou cerlificats de civisme avec lesquels les Genevois voyagent en France et y font les affaires de la coalition. Il insiste sur la nécessité d’y mettre un terme.
Le 17 avril, Reybaz, qui a été provisoirement remplacé daos son poste a Paris, expose & son successeur l’affaire de la saisic des papiers Desonnaz. On a trouvé deux feuilles dont l’une contient des questions sur de prétendues intrigues genevoises, ct l’autre, les réponses & ces questions. Desonnaz a déclaré que les questions lui avaient été envoyées l’automne dernier par Grenus et que Soulavie aurait dicté les réponses afin de les faire concorder avec sa correspondance, Le gouvernement de Genéve proteste hautement contre les accusations ca-
(1) Bisuiotukgus pz GeNkve. Correspondance de Reybas.
lomnicuses dont il est l’objet dans ces réponses. II reléve la fausseté W’un des faits signalés. Il proteste de son amilié pour la France. « Quelquo répugnance qu’aient les Comilés a se persuader quo le citoyen Soulavio ait pu dictor un tel écrit, qu'il ait pu conspirer par ces réponses avec |’autcur de ces questions insidieuses pour en imposer sur notre conduite; cependant, vu la déposition faite Ace sujet pac le citoyen Desonnaz, les Comités n’ont pas cru pouvoir se dispenser d’oxposer les faits ci-dessus et de détruire l’effet qui aurait pu résulter, auprés du gouvernement frangais, de rapports si contraires a la vérilé. Hs déclarent donc, Citoyen, quo si la correspondance officielle du citoyen Soulavie, ou des lettres de Jacques Grenus, cet ennemi acharné de sa patrie, contenaient des faits i la charge de la république de Genéve, de son gouvernement, et notamment des inculpations semblables & celle qui est relevée dans laprésente note ; si cesciloyens avaient fuit passer au gouvernement frangais des informations qui tendissent a fairo croire que le gouvernement de notre République n’est pas animé des sentiments les plus sincéres d’attachement et de fidélité pour la nation frangaise, ces Comités, dis-je, déclarent formellement que ces informations no méritent aucune créance. »
L’affaire des passeports parait avoir repris, pendant co mois d’avril, une certaine acuité. Le 48, Soulavie écrit 4 Paris que, sur cing cents passeports enregistrés a la Résidence depuis trois ou quatre mois, un tiers élait pour de bons ouvriers, un autre tiers pour des agioteurs, et le reste pour des contre-révolutionnaires. Les Genevois désirent do plus en plus le retour des Piémontais dans le Mont-Blanc. L’avantveille, le Résident avait adressé une note aux syndies ct conscils de Genéve sur l’abus des passeports. Soulavie rappelle, pour Je blamer d’ailleurs, un arrété du représentant du peuple, Gouly, en date du 24 nivése, portant que, vu l’abus des passeports genevois, ces passeports, quoique visés par lo Résidentde France, ne seront pas admis a la frontiére, si les voyageurs genevois ne sont pas munis d’un eértitient iin civisme du club fraternel de la ville,
Le 18 avril, Soulavie donne la note de ses voyages et dépenses extraordinaires. Il a été a Celigny, ot « il adiné dans. la chambre du tartuffe Gorani, citoyen francais, de création hbrissotine ». Il s’agit sans doute de la tentative faite par Soulavie, vers le 14 janvier, pour arréter Gorani. Voici ce qu’endit Marc Monnier dans l’ouvrage que nous avons déja cité:
Gorani eut 4 Genéve un ennemi particulier, Soulavie, Résident de France, qui, Jom de le consulter et de lui déférer en tout comme il aurait do le faire, le dénongait 4 Paris comme un agent de |’Angleterre et de la maison d’Autriche, et comme un intrigant stipendié par les aristocrates genevois, Robespierre, qui ne demandait pas mieux que de croire au rapport de Soulavie, mit Gorani hors la loi et ordonna qu’il fit arrété, méme a Genéve. C’est alors qu’il alla se cachera Céligny.Or, l’aventurier italien raconte dans ses mémoires qu'il venait de s’endormir, dans la nuitdu 14 au 15 janvier, quand deux hommes, entrant a l’improviste, le tircrent brusquement du lit. C’étaient deux membres du petit Conseil de Genéve qui lui dirent en résumé ; « Levez-vous et partez vite. Nos magistrats viennent de recevoir une violente missive du comité de Salut public, demandant qu’on vous livre 4 Soulavie, et qu’on vous extrade en France. Soulavie lui-méme, avec des gendarmes, s'est mis en marche pour vous arréter. » Il n’y avait pas un moment a perdre. Parti de Céligny 4 11 heures 3/4, Gorani put arriver a Vic, dans le bailliage de Nyon, vers 8 h. du matin, trempé jusqu’aux os et ses habits collés sur la peau, mais sain et sauf, Un quart d’heure aprés son départ, Soulavie arrivait A Celigny avec ses gendarmes (1),
L’histoire est-elle exacte? On peut en douter, au moins a la date indiquée par Marc Monnier, car Soulavie était alors si occupé par l’incident Gamon qu’on doit supposer qu’il avait & ce moment oublié Gorani. Dans tous les cas, le fait n’est pas mentionné autrement dans sa correspondance.
Un nouveau commissaire aux relations extérieures venait W’étre nommé a Paris. Danton avait été guilloting Jo 5 avril. Trois jours apres, Deforgues, son ancien clerc et son protégé, était remplacé par Buchot, un protégé de Robespierre. Miot de Mélito, qui était alors secrétaire général du ministére des Affaires étrangéres, fait du nouveau venu un portrait peuflatteur.
(1) Un Aventurier tlalien, p. 234.
« Il arrivait du département du Jura ov il avait été maitre d’école dans une petite ville. Son ignorance, ses maniéres ignobles, sa stupidité surpassaient tout ce quon peut imaginer. Pendant les cing mois qu’il fut ala téte de ce département, il ne s’en occupa nullement et élait incapable de s’en occuper. Les ‘chefs de division avaient renoncé a venir travailler avec lui ; il ne les voyait ni ne les demandait. On ne le trouvait jamais dans son cabinet, et quand il était indispensable de lui faire donner sasignature pour quelque légalisation, il fallait aller la lui arracher aubillard du café Hardy, oil passait habituellement sesjournées. » Lorsqu’au moisde novembre suivant Miot fut chargé des relations extérieures, Buchot le pria de lui donner une place dans les bureaux du ministére, soit comme commis, soit méme comme garcon de bureau. Miot rougit pour lui de tant d’avilissement et, aprés quelques mots vagues d’excuse, il le quitta. « J’ignoro, ajouta-t-il, ce qu'il est devenu par la suite: mais c'était un caractiro rare et le plus singulier mélange de bassesse, d’ignorance ct de férocité qu’on puisse imaginer (4). »
Quoi qu’il en soit de l’inintelligence du nouveau ministre, quia été peut-étre exagérée par Miot, il est certain que son arrivée n’apporta aucun changement aux dispositions et au langage des bureaux de son ministére a l’égard du Résident de Genave. Peut-étre méme en accentua-t-elle Vhostilité.
Le 22 avril, Delhorme, donnant son avis 4 Buchot sur le nouveau gouvernement genevois, constate que ce gouvernement cherche & se rapprocher de Berne, qu’il ménage les aristocrates et veut se défendre des altaques du club des Montagnards, « dont les efforts tendent essentiellement a mettre a la téte des hommes plus prononcés en faveur de la République francaise et, s'il faut en croire le bruit public, moins disposés & conserver Genéve A sa premidro indépendance ».
A la méme époque (25 avril), Soulavie se plaint de l’expor-
(1) Mémoires de Miot de Mélito, I, 50.
Sous l'Empire, Buchot était descendu A étre commis de l'octroi. Recenseur des ports
en 1808, il demanda et obtint une pension de 6.000 fr. comme ancien ministre, et en jouit jusqu’é sa, mort en 1813.
tation en grand du numéraire francais qui se fait par Genave. «Genéve a corrompu les pays environnants. » Tout ce qu'il dit du numeéraire s’applique aux comestibles. « Genéve, malgré nos bataillons en surveillance, malgré les difficultés des transports, n’a manqué derien. Quand on renouvelle les militaires, elle se permet quelquefois alors une contrebande A main armée, Genéve est faible et audacieuse, vertueuseet vicieuse ; c'est la réunion de la vérité et de l’erreur ; c’est une montre détraquée qui nous cottera beaucoup. »
Buchot communiqua, le 28 avril, au comité de Salut public, les papiers saisis chez Desonnaz qui lui avaient été remis par Reybaz. Aprés avoir exposé les faits d’une fagon favorable au gouvernement de Genéve, il ajoute : « Je ne pense pas qu'il suit nécessaire de demander & Soulavie dos explications 4 ce sujet. Depuis longtemps déja sa conduite nous a paru assez inconvenante pour vous déterminer 4 le rappeler. L’arrété par lequel vous avez ordonné son rappel et son remplacement par Mare Rivalz est du 26 frimaire. Ses lettres de rappel, celles de créance pour le citoyen Rivalz et les instructions destinées a ce nouvel agent, aprés avoir été modifiées par le comité, ont élé présentées a sa signature, il y a deux ou trois mois, par l'ex-ministre Deforgues. Je vous serais obligé de vouloir vous les faire représenter et de me les renvoyer pour étre remises a leur destination. »
Le 1* mai, Reybaz écrit a Buchot au sujet de la question des passeports. Soulavie voudrait qu’ils fussent signés, non par un secrétaire, mais par un des chefs de!’Etat de Genéve. Il n’a consenti a les viser que provisoirement. Reybaz défend son gouvernement. Il dit que tous les actes du gouvernement ne sont signés quo par un secrétaire. Cetle signature, avec le sceau de I’Etat, est le mode légal pour constater leur authenlicité.
Le choix de Reybaz comme représentant de la République de Genéve a Paris ayant été confirmé le 3 mai, a la presque unanimité des suffrages, Soulavie, en signalant le fait & Buchot, pria ce dernier de différer la réception officielle de Rey-
baz jusqu’aé co qu'il fut regu lui-méme par le nouveau gouvernement de Genéve.
Le 10 mai, Delhorme fait savoir & Buchot qu’il lui est impossible de rester plus longtemps sous les ordres de Soulavic. « Ni mes principes, ni ma conscience, ni ma probité ne peuvent s’'accommoder de ce chef; trois mois passés auprés de lui me l’ont trop fait connaitre pour ne pas te demander de ne pas exiger de moi que je sois plus longtemps le témoin fatigué de sa conduite irréguliére et de ses méprisables intrigues. » Il demande un autre poste. Il préférerait la Turquie ou les Echelles du Levant, parce qu’il a voyagé dans ce pays dont il connait la langue et les mceurs, Si on ne le nomme pasailleurs, il donnera sa démission. II prie alors de lui envoyer son certificat de civisme; il entrera dans un bataillon. On peut lui répondre a Saint-Claude (Jura).
Buchot mit en marge dela lettre de Delhorme la note suivante : « Citoyen Lemarchand, informer Delhorme que trés incessamment il sera pris unc détermination qui ne permet pas de le faire changer de poste; que le commissaire aux relations extérieures a lu avec intérét les deux dépéches ow il présente la situation de Genéve; qu’il a confiance dans son zéle, son patriotisme et que l’expérience qu'il a des affaires de Genéve lui fait penser qu’il ne peut étre employé plus utilement qu’au poste qu'il occupe (3 prairial). »
Le 43 mai, Barthélemy écrit de Bade & Buchot. Il expose tout ce qu’il sait au sujet d’un nommé Réal, qui lui avait été recommandé par Noil, l’ambassadeur & Venise, et que Soulavie, sur sa recommandation, avait donné comme agent secret a Dumas. Sa letire se termine ainsi : « Je reconnais l’extréme malice du Résident dans le trait qu’il glisse contre moi dans la lettre qu’il t’a écrite (4). Ce procédé est digne del’homme qui
(1) Voici le passage auquel il est fait allusion : « Je répondis au membre du Comité révolutionnaire (de Carouge) que Réal était un homme recommandé a la Résidence par nos ambassadeurs & Venise et en Suisse, et qui, au peril de sa vie, avait fait arriver nos lettres & notre agent A Venise et je lui lus les lettres de l’ambassadcur pour le tranquilliser. Mais le Comité révolutionnaire ne se contenta pas de ces rai-
sons, quelques-uns de ses ‘membres trouvant que nos agents a Venise et en Suisse Ctaient des Feuillants et qu’il fallait savoir si le Resident de Geneve repondait de Réal.»
fait le déshonneur de Ja République dans Je poste qu'elle luia confié. Frangais, Genevois, Suisses, tous s’accordent a avoir de lui cette opinion (4). »
Colchen, le futur ministre, écrivait en méme temps a Barthélemy : « Rien ne m’étonne de la part de Soulavie. H ya déja plus de quatre mois qu’il est apprécié & sa valour, et depuis lors, il ne doit la prolongation deson existence qu’a |’incertitude des formes 4 adopter pour la faire cesser et la transporter a un autre (2).»
En communiquant au comité de Salut public la lettre de Reybaz sur le refus de Soulaviede viser les passeports, Buchotne manqua pas de donner tort a Soulavie. « Cette exigence de sa part, dit-il, est entigrement déplacée et ne tend qu’a faire naitre des difficultés désagréables pour le gouvernement de Genéve, sans qu'il puisse en résulter aucune utilité réelle pour la République. Je présume, citoyens représentants, que vous en jugerez ainsi que moi. Et vous penserez sans doute, si vous voulez bien vous rappeler tous les autres sujets de reproches auxquels l’inconvenance de Ja conduite de cet agent a jusqu’a présent donné lieu, qu’on ne peut que désirer que son rappel, arrété déja par vous depuis longtemps, s’effectue enfin. »
Quelque temps avant, Janot, un des syndics de Genéve, écrivait 4 Barthélemy (16 avril) :
« Le terrible Soulavie vient de nous faire une nouvelle chicane. Il refuse de légaliser la signature du secrétaire du conseil et le sceau de la République au bas des passeports. I] veut, malgré nos formes, qu’un syndic les signe. ce qui n’a jamais eulieu. Et, malgré nos instances, il persiste dans son refus et coupe par 1a toutes communications de nos conciloyens qu'il emprisonne dans notre territoire. Comment la grande, laloyale nation francaise peut-elle confier une place & un homme qui vexe ses voisins et alliés (3)? »
Le 48 mai, Delaplanche, un des administrateurs de Genéve,
(:) Kauvex, les Papiers de Barthélemy.
(2) Idem.
(3) Iden.
écrit 4 Reybaz que Genéve ne peut plus supporter Jes humiliations que lui inflige Soulavie. Il invite Reybaz a demander formellement le rappel de cet agent. Il Jui transmet en méme temps une lettre des syndics qui accusent Soulavie de se mettre ala téte des factieux genevois. La lettre a soin de rappeler Paffaire Gamon (1).
Delhorme envoic peu aprés a Buchot une nouvelle dépéche sur la situation de Geneve. Il fait ressorlir avec beaucoup de justesse le résultat facheux des procédés irritants de Soulavie al’égard du gouvernement genevois. Ce gouvernement, dit-il, cherche surtout a se rattacher ala Suisse pour échapper 4 Vinfluence territoriale de la France. On fait des cultures jusques sur les glacis des murs de la ville pour vivre sans nous. Delhorme regrette que la légation ne se soit pas occupée de maintenir le crédit de la République frangaise dans un degré de faveur capable de retarder le succés des tentatives de ceux qui désirent l’alliance helvétique.
C’est ce quine s’est point fait, et je crois que nous auronsa le regretter... Obligés de ménager le corps helvétique, nous ne pouvons agir 4 Genéve que par la persuasion... C’est par une analyse raisonnée des véritables intéréts des Genevois, constamment mise sous les yeux de leur administration, que nous devons les amener a faire, en notre faveur, tout ce qu’il leur est possible de faire. Si ce systéme, j’ose dire le seul convenable, edt été suivi, conformé. ment aux instructions générales de tous les agents diplomatiques, nous n’aurions peut-étre pas a élever contre Genéve de véritables griefs, lesquels, il est vrai, doivent étre moins reprochés au gouvernement qu’au parti aristocratique... Aujourd’hui, le parti de la douceur est encorele seul parti 4 prendre. Froisser trop fortement ce petit Etat ne fera que V’obliger A se jeter plus promptement, plus entiérement dans les bras de la Suisse... Mais il est urgent de changer Soulavie. Ici, le bien de la République ne se fait pas. Une guerre personnelle entrele représentant francais et les autorités genevoises est l’objet unique de toutes les négociations, et cetle lutte inconcevable, produite par des torts réciproques, coupe dans sa racine tout le bien qui pourrait s’opérer, Tu trouveras les preuves de cette vérité consignées dans la correspondance officielle du citoyen Soulavie. Le systéme adopté par ce Résident ne me paralt pas reposer sur des bases justes et raisonnées. Si les intéréts de la République doivent étre défendus avec énergie et courage, je doute fort qu’ils exigent que Vaffaire la plus médiocre soit l'occasion d’une querelle interminable, car alors l’animosité prend la place de la discussion réfléchie, l’aigreur celle des
(1) Brstaotazgue pg Genive. Correspondance de Reybas.
Zit HISTOIRE DE SOULAVIE
communications fraternelles, et ce zéle inconsidéré devient aussi nuisible que incurie méme au succés des négociations. Le ministére d’un représentant francais dans Vétranger est un ministére de paix, et cependant il n’est aucune des notes du citoyen Soulavie qui ne suppose une guerre ouverte entre les deux Républiques. C’est 4 cette conduite inexplicable que nous devons, je ne crains pas de le dire, attribuer le changement survenu dans le systéme politique des Genevois.
Reybaz, ayant regu ses nouvelles lettres de créance, en informa Buchot le 24 mai. Soulavie avait été déja regu par le gouvernement de Genéve, mais il n’avait pas été content de certaines circonstances de cette réception, comme on peut en juger par le passage suivant de sa dépéche du 25 mai :
Il est désagréable que le gouvernementde Genéve veuille attacher un grand prix aux formes de cérémonial de ses conférences avec le Résident, parce qu'il devient essentiel alors de tenir ferme de notre cété, pour que le Résident, au commencement du gouvernement constitutionnel, d’o dépend la suite des temps, ne traite ici qu’avec le corps le plus distingué de l’Etat, et ne siége qu’a cdété et non au-dessous ni au-dessus de lui, dans la salle du conseil.
Pour éviterde me donner une place dans la table de l’égalité, A cdté des syndics, ils ont imaginé de sortir du garde-meuble de la nation un vieux fauteuil du siécle passé, garnide damas vert, qu’ils ont élevé de niveau et a cété du 1° syndic, mais toujours hors de la table syndicale qu’ils disent étre trop courte, La simplicité républicaine et l'amour de J’égalité ont souffert de cette distinction singuliére qui ne pouvait étre agréable qu’aux marquis et barons, mes prédécesseurs résidents de France. J’espére que je réussirai peut-ttre a avoir une place dans cette table du collége syndical, mais une place d’égalite, non de présidence,et a l’instar de la place accordée sans doute a la table ronde du comité de Salut public, aux ministres étrangers, semblable aussi 4 la place que j’avaisici pendant le gouvernement provisoire. Je te préviens encore, citoyen, que le conseil m’a beaucoup écouté; il s’agissait de passeports et d’émigrés. Mais la séance a été terminée par ces paroles du 1** syndic sans cntretien ni discussion ; Cit. Résident, nous prendrons en grande considération les objets dont vous vener de nous entretenir, le Conseil en délibérera et vous fera connattre sa décision par écrit. Deux conseillers m’ont conduit jusqu’d la porte avec beaucoupde salutations, le conseil étant debout. Mais ils ne veulent plus des conférences contradictoires, comme sous le gouvernement provisoire. Je te préviens de tous cas faits, afin que les Genevois soient recus et traités de la méme maniére; mais je suis sir que l’embarras du fauteuil antique estimaginé pour ¢viter l’égalité de la table ronde.
Note marginale de Buchot.
Cit. Lemarchand, observer & Soulavie que s’il est traité avec les égards convenables & son caractére, il n’a rien a objecter ; que ses observations sur le fauteuil paraissent bien minutieuses ; que, quant 4 sa prétention d’assister aux délibérations du conseil et d’avoir sa place a la table ot siégent les syndics, rien n'est moins fondé, et que l’égalité ne consiste pas a confondre toutes les idées et tous les principes ; que l’agent de la République francaise prés d’un gouvernement étranger n’est, sous aucun rapport, ]’égal des membres de ce gouvernement. Les cas ot il se présente 4 lui en personnedoivent étre trés rares, Les communications avec lui doivent se faire par écrit. I] serait assez étrange qu'un agent étranger vouldt qu’on lui assignat, au comité de Salut public, une place et qu’on délibérat devant lui sur quel objet que ce fat, Il faudra envoyer au comité de Salut public copie de la lettre et de la réponse. 25 prairial (10 juin).
Dés le 26 mai, Buchot demanda au comité do Salut public de recevoir Reybaz pour la présentation de ses lettres de créance. « Le cit. Reybaz désire d’autant plus d’obtenir de vous un entrelien qu'il est expressément chargé de vous présenter des observations importantes sur les relations du gouvernement de Genéve avec le citoyen Soulavie. »
A cette époque, Berne et Zurich reconnurent le nouveau gouvernement genevois, « et cela en des termes montrant que l’intention de ces deux Etats est de traitor Genéve comme par le passé, c’ost-a-dire de regarder les traités de 1579 et do 1384 comme toujours subsistants et comme n’ayant rien perdu de leur activité par leur suspension. Depuis longtemps, ajoute Delhorme dans une dépéche du 29 mai, j’ai prévu et annoncé cet événement... Nos liens avec Gendve se relacheront a inesure gue ceux avec Berne et Zurich scront resserrés.., >
Note marginale de Buchot.
Rappeler 4 Delhorme que quand Berne et Zurich paraissaient refuser de reconnaitre le nouveau gouvernement, nous en tirions l'induction que ces deux Etats y étaient contraires, et étaient dans des principes peu favorables au notre. Aujourd’hui que ces Etats viennent de reconnattre ce gouvernement, quel motif fondé aurions-nous de nous en alarmer 2? Nous ne pourrions en concevoir de l’inqui¢tude qu’en supposant qu'il nous convint de réunir Genéve ou que nous eussions a craindre que cette ville ne demandat d se réunir A
Pun des cantons, ou bien 4 en former un particulier. Aucune de ces hypothéses n’est vraisemblable. La République frangaise respectera l’indépendance de Genéve. L’intérét des Suisses n’est nullement d’y porter atteinte et de s‘attacher cette ville par des liens autres que ceux qui subsistent. Le caraclére genevois est trop turbulent pour qu’on ne tienne pas toujours Genéve 4 une distance convenable. D’ailleurs, que pourrait-on entreprendre de solide dans ce genre si on était sir de l’opposition de la République frangaise 4 une innovation ? 22 prairial (10 juin).
Les rapports de Soulavie avec ses deux secrétaires devenaient de plus en plus tendus. Dans une dépéche du 5 juin, le Résident accuse les Genevois d’avoir envoyé de !’or pour Vinsurrection de Lyon et d’avoirfourni des armes aux Piémonlais pendant le premier semestre de 1793, alors que Darncville et Delhorme étaient secrétaires & Gendve. Buchot ordonne d’envoyer les piéces 4 Delhorme pour qu'il se justifie ainsi que Darneville.
Le lendemain, Soulavie se plaint au gouvernement de Genéve gue ses commis de chancellerie acceptent des assignats de 30 sols pour un payement de 45 sols, et qu’ils observent aux voyageurs frangais gu'tls perdent encore @ ce compte-la. Il trouve l’action et la remarque injurieuses a notre institution
d’assignats .
Note marginale de Buchot.
Cit. Le Marchand, rappeler & Soulavie ce qu’on lui a déja observé que c’est avilir son caractére que de faire porter des notes officielles sur des faits particuliers qui peuvent étre démentis ; qu’en supposant qu’il edt de forts soupcons sur le fait en question, il devait informer le secrétaire d’Etat du fait qui lui avait été dénoncé pour qu'il fat vérifié et le commis puni, s'il y avait lieu. Que si Soulavie n’est pas en état de prouver légalement ce qu’il avance, soit parce que Jes dénonciateurs ne voudraient pas se faire connaitre, soit parce qu’ils seraient absents, la publicité de sa démarche l’expose a devenir Pobjet d’une plainte en calomnie (23 prairial).
Soulavie envoie des extraits de dénonciations contre des émigrés.
Note marginale de Buchot.
Cit. Le Marchand, accuser réception 4 Soulavie. Lui mander qu’on ne peut pas avoir grande confiance dans les comptes de son émissaire ; qu'il
parait fort inutile d’envoyer au dehors des agents pour recueillir des nouvelles de cabaret et les rendre dans un langage inintelligible (23 prairial).
Dans une lettre adressée a cette époque (44 juin) au représentant du peuple en mission a Commune-Affranchie (Lyon), Soulavie recommande J.-P. Marat, le plus jeune des fréres de ’Ami du Peuple, qui était, on le sait, un de ses agents a Genévo. Ce Marat, horloger de son élat, mais trafiquant de tout a Poccasion, s’était procuré 700 piéces de drap bleu qu’il destinait a l’habillement de nos troupes, et Soulavie intervenait pour les lui faire acheter par le gouvernement frangais. « Je viens vous prier, disait-il, de recevoir avec bonté et fraternité Marat jeune, qui a donné constamment des preuves d’attachement ala cause frangaise et & la vertu révolutionnaire de son frére. »
Soulavie revient encore, le 40 juin, sur les abus des passeports genevois. Depuis qu'il est obligé de viser, « les demandes de passeports, dont beaucoup pour Paris, ont plus que doublé ».
Le 45 juin, Buchot demande au comité de Salut public ses intentions sur la conservation de Darneville au poste de Geneve : « Aujourd’hui qu’il parait que Soulavie va recevoir enfin ordre de son rappel, il importe de savoir si on laissera Darneville au cit. Rivalz, dont le comité a agréé Je choix pour le poste de Gonéve. »
Cependantle gouvernement de Geneve était de plus en plus irrité des difficultés soulevées par Soulavie relativement aux passeports. Le 4° messidor (19 juin), Reybaz se plaignit, ace sujet, au comité de Salut public, en méme temps qu'il remettait a Buchot un véritable réquisitoire dans lequel sont rappelés tous les griefs de son gouvernement contre le Résident depuis son arrivée a Genéve : les demandes d’armes et de blé au mois d’aott 1793, les calomnies de Soulavie au sujet des émigrés et surtout l’affaire des passeports. Parlant de la réponse du Résident a la note des Comités du 29 aoat, on fait observer que, touten disant qu’il ne veut pas s’immiscer dans les affaires intérieures de Genéve, Soulavio ne fait que cela tout du long.
Sommé de donner le nom du dénonciateur de la prétendue vente des passeports, Soulavie a non seulement refusé dele nommer, mais encore il a dit « gu’tl prenait, au nom de la nation francaise, sous sa protection tous les dénonciateurs et délateurs. Voila donc un systéme de délation contre le gouvernementde Genéve établict autorisé dansGenéve par lo Reésident de France ». La note exposant « la conduite extraordinaire » de Soulavie au sujet des passeports ajoute qu'il ne faut pas en étre surpris. Grenus s’est emparé de Soulavie, qui a associé & ses fonctions. Grenus veut amener une rupture entre la France et la Suisse et opérer la ruine de Genéve, Suit une notice sur Grenus. La note se termine ainsi : « Le cit. ministre des Affaires étrangéros jugera, dans sa sagesse, quelle relation de confiance il est possible au gouvernement de Genéve d’entretenir avec le Résident actuel de France d’aprés l’exposé des faits ci-dessus, et surtout de son inculpation outrageante pour les Comités, relativement 4 la vénalité des passeports. »
La féte de ]’ftre Supréme, qui marqua l’apogée du pouvoir de Robespierre, avait été célébrée on France le 8 juin. D'aprés les Mémoires de Mallet-Dupan (1), M. de Saussure, rencontrant Soulavie et l’ayant complimenté sur le retour de Robespierro aux idées morales ct religieuses, le Résident aurail répondu : « Robespierre se f... de Dieu comme moi, » SiSoulavie n’a pas prononcé ces paroles, on comprend qu’aprés sa conduile du 30 octobre précédent un écrivain réactionnaire ait pu les lui préter, Constatons ici que la fétede l’Etre Supréme produisit a \’étranger une trés grande impression dans un sens favorable a la France et 4 Robespierre ; on commenga a croire quo Robespierre était un homme sur qui on pouvait compter et avec qui les gouvernements pouvaient traiter (2).
(1) Tome IL, p. gu. : ‘ (2) Cours de M, Aulard & la Sorbonne, 27 mai 1895.
(du 24 juin au 23 aofit 1794.)
SOMMAIRNE
Un rassemblement d’émigrés a la fronti¢re. — Divergences de Soulavie et de Delhorme a cet égard. — Delhorme voudrait que Soulavie fit traduit au tribunal révolutionnaire. — Crise politique et financiére 4 Genéve. — Entente des aristocrates et des montagnards pour faire échouer les lois d’impdéts. — Soulévement des clubs (19 juillet). — Le gouvernement marche d’accord avec les insurgés. — Delhorme approuye le mouvement. —- Lettre de Soulavie 4 Barthélemy. — Dépéche de Delhorme sur Vavenir éventuel de Gentve. — Exécution de sept aristocrates (25 juillet). — Rupture de Desonnaz avec Grenus. — Arrestation du président du club des Montagnards. — Note comminatoire de Soulavie (29 juillet). — Rapport de Buchet contre Soulavie. — Soulavic cherche a se concilicr les vainqueurs de thermidor. — Le grand conseil de Berne condamne la révolution genevoise. — Le gouvernement de Genéve entre en lutte ouverte avec Soulavie. — Sa réponse a la note du 2y juillet, et sa lettre au comité de Salut public. — Les notes etles dépéches de Soulavic dans la journée du 10 aodt, — Les lettresde |'Anglais Vaugham & Robespierre, — Nouvelles demarches de Reybaz et de Buchot contre Soulavie. — La taxe sur les riches a Genéve, — Insistance de Buchot pour faire rappeler Soulavie. — Réccption de Reybaz a la Convention nationale. — Lettre de Reybaz a sa fille, — Conseils de Reybaz aux Genevois,
Des événements, ot: Delhorme semble avoir été le jouct des autorités de Genéve, tandis que Soulavie était cette fois plus clairvoyant que lui, marquérent la seconde moitié de juin.
Le 24, Delhorme signale 4 Buchot un rassemblement d’émigrés 4 Nyon; on craintune tentative de leur part. — Buchot, dans sa réponse, émet !’opinion qu’il n’y a 1a qu’une tentative de faire une diversion utile aux projets de l’ennemi.
Six jours aprés (27 juin), Soulavie adresse un long compte rendu au comité de Salut public. Une levée d’armes a eu licu
Je 6 messidor (24 juin) dans le pays de Gex. Trois mille hommes ont été sur pied pour s’opposer aux émigrés qui, disailoa, voulaicnt tenter un coup de main sur Genéve. Le 26 juin, Soulavie a écrit au général en chef Dumas, au général divisionnaire Pouget, 4 l’adjudant-général Noél et 4 l’adjudantgénéral Jeannet qu'il considérait ce bruit comme faux. Il a appelé Delhorme et lui a demandé pourquoi il avait écrit deux lettres d’alarine 4 Pouget. Delhormea répondu qu’il avail écrit a Robespierre, & Buchot, aux généraux « et qu'il était chargé daffaires particulitres, n’aimant point les interrogatoires ». Delhorme a avoué qu'il avait reguces avis du gouvernement de Genave. Puis il a nommé Blanc, Soret, Janot. On est allé chez les deux premiers qui n’y étaient pour rien. Janot a avoué qu’ilen avait parlé avec Delhorme. « Parvenu a la source qui est bien impure, je lui dis qu'il est bien criminel d’opérer une insurrection populaire en France. Janot me répond qu'il n’a aucune part dans ce gue se passe chez nous, et il soutient la vraisemblance du projet, avouant toutefois qu'il était idéal.» Soulavie est allé 4 Carouge, Versoix, Fernex; partout il a trouvé la population levée en armes. I! est rentré & la Résidence 47 heures du soir. I] ya trouvé Delhorme, « auteur des avis faux sur les émigrés, » Pouget et deux dépulés du - Mont-Blanc. « Ils en étaient a croire au projet, Nos débats ont été violeats. Je me suis plaint de ce que des officiers s’étaient, entre eux, donné le mot de ne point parler au Résident. J’ai reproché au secrétaire de ce qu’en secret il préparait avec Janot, notre ennemi ouvert, les nouvelles les plus dangereuses ot les plus fausses, et Jes écrivait au chef des relations extérieures & Paris pour le tromper et pour tromper le comité de Salut public. Vous avez tout fait, dis-jea Delhorme et APouget, pour rejeter sur de braves officiers subalternes cette levée du peuple. » Soulavie demanda que les deux lettres écrites par Delhorme fussent conservées. Quant a celle que Delhorme a écrite & Buchot, ellesera certainement communiquée au comité de Salut public. Soulavie donne le texte de la lettre écrite par lui a Barthélemy : ce sont des trames an-
glaises, qui ont fait croire & une tentative des émigrés, afin d’attirer les Francais & Genave et de les brouiller avec les Suisses; il prévient donc Barthélemy, « Toute tentative des émigrés est impossible. Tous les partis 4 Genéve s’uniraient contre eux pour les jeter dans le lac. On a imaginé ces bruils pour soulever les Frangais des environs et faire croire qu ils venaiont prendre Genéve avec la complicité des Montagnards genevois. » Soulavie se plaint beaucoup des secrétaires de la légation. Il demande au comité de Salut public de se faire remettre toutes les piéces de cette affaire ct dit qu’on« y découvrira les suppéts de l’ennemi coalisés avec quelques membres du gouvernement de Genéve ».
De son coté, Delhorme mande a Buchot, le 10 messidor (28 juin), qu’autorisé a correspondre avec le ministre, il lui a rendu compte des inquiétudes du gouvernement de Genéve. II a aussi écrit & Albilte, au général commandant la frontiére et a Helllinger, ceux-ci ayant désiré dtro instruits de ce qu’il pouvait apprendre. IL n’a pas crudovoir en faire part 4 Soulavie, précisément parce que l’affaire était importante. Il explique que les priscs d’armes, d’ailleurs exagérées par Soulavie, sont le résultat d’un malentendu. I! proteste contre les rapports du Résident.
Dans une autre lettre du 12 messidor (30 juin), Delhorme altaque encore plus vivement Soulavie, dont il réfute les accusations et qu'il accuso d’avoir intrigué pour l’annexion de Genéve. Il avoue, du reste, avoir écritau ministre Lebrun, en février 1793, pour un projet de mettre une garnison francaise a Genéve dans certaines éventualités. Soulavie a vu ces piéces eta voulu les livrer aux Genevois pour compromettre Delhorme. Celui-ci envoie une attestation sur ce sujet de Pillioud, secrétaire particulier de Soulavie, datée du 5 messidor. Delhorme parle de « l'immoralité révoltante » de Soulavie. « Il est temps, dit-il, d’en finir avec cet homme que tout accuse et qui s’est placé sur tous les chemins qui ménent au tribunal révolutionnaire... »
Note marginale de Buchot. — « Faire un résumé des griefs
et inculpations contre Delhorme et Darneville, y mettre en marge les réponses pour envoyer le tout au comité de Salut public. Prévenir Delhorme qu'on envoie au comité de Salut public les inculpations etles réponses. »
Le 5 juillet, Buchot écrit au comité de Salut public sur la tentative supposée des émigrés. Il ne la croit pas sérieuse.
Reybaz, dans une lettre 4 Buchot, dit qu’il a regu, en effet, l’avis de menées des émigrés, mais qu’elles paraissent plutét dirigées contre le département du Jura que contre la République de Genéve.
En rendant compte de incident, le 42 juillet, au comité de Salut public, Buchot justifie Delhormeet Darneville, « qui n’ont fait que Jeur devoir en signalant les inquiétudes éprouvées par le gouvernement de Genéve. Soulavie, au contraire, est repréhensible de n’avoir rien dit ». Buchot termine ainsi: « La conduite do cet agent (Soulavie) n’est nullement propre 4 inspirer de la confiance; il ne peut y avoir que du danger a ce que vous différiez plus longtemps & le faire relever par Rivaiz, que vous aveznommé, dés le26 frimaire, pour le remplacer. »
Le méme jour, Buchot écrit 4 Soulavie que ses accusations contre Delhorme, au sujet de la prise d’armes, lui paraissent mal fondées : Delhorme a bien fait de signaler les avis recus par le gouvernement de Genéve. Le ministre croit, du reste, que le projet attribué aux émigrés était ridicule.
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La situation intérieure de Genéve était, 4 ce moment, fort grave, ctil y alieu de croire qu’en affectant des craintes d’un autre genre, les hommes placés a latéte de cette République avaient voulu faire une sorte de diversion aux embarras de tout genre qui se dressaient sur leur chemin. On peut se demander aussi, aprés avoir lu une dépéche de Delhorme, du 19 juillet, siJanot, en faisant tant de bruit du rassemblement vrai ou supposé de Nyon, ‘n‘avail pas voulu persuader-: la po-
pulation genevoise d’un complot ourdi entre les aristocrates etles émigrés. D’Ivernois (1) confirme cette maniére de voir, quand il dit que Bousquet prépara la révolution du 49 juillet en faisant, d’avance, accuser les victimes d’une conspiration contre-révolutionnaire. Bousquet était un ex-administrateur genevois qui venait de passer un an avec les Jacobins de Paris et qu’on va voir, 4 partir du 19 juillet, marcher la main dans la main avec les syndics do Genéve.
Depuis installation du nouveau pouvoir (février 1794), le pays passait par les phases successives d'une crise politique et financiére quiallait en s’aggravantdo jour en jour. La nouvelle Constitution se distinguait, conmme celles quo l’on fabriquait & Paris, par des vues généreuses, plutot que par Ic sentiment des difficultés pratiques que rencontre fatalement toute réforme ; rien de plus beau en théoric ; mais, dit un historien, « elle supposait le concours de toutes les catégories do citoyens, des temps prospéres et une fortune publique ; ces conditions manquérent ». Le commerce et lindustrie étaient paralysés par la guerre et les agitations du temps , les aristocrates se tenaient dans une réserve hostile, et le parti avancé, se modelant sur les énerguménes parisiens, réclamait sans cesse de nouvelles rigueurs ct des mesures plus ou moins déraisonnables, témoignant de sa complete ignorance des lois économiques, et ces mesures, quand leur mise en vigueur était possible, ne faisaient qu’ajouter a la misétre générale. Le gouvernement, se considérant, 4 tort ou a raison, comme impuissant a arréter le mouvement, avait pris le parti de ne pas résister, et méme d’y prendre part, dans l’espoir de le modérer. En réalité, c’étaient les clubs qui gouvernaient et non pas les syndics. Or, les nouvelles lois d’impots avaient été rejelées, le 2 avril, par le conseil souverain, par suite, diton, d’une entente entre les partis extrémes, c’est-a-dire entre les aristocrates ect les Monlagnards, également désireux de faire échee au parti dominant. Lo gouvernement se trouva
(1) Des Révolutions de France et de Genéve. Londres, 1795,
ainsi paralysé et Pidée d’une spoliation des riches, ou du moins d’une taxe révolutionnaire & mettre sur eux, fut alors ouvertement préchée dans tous les clubs. Aprés trois mois Phésitations, le gouvernement se décida 4 présenter de novvelles propositions fiscales. Conformément aux voeux exprimés dans les clubs, presyue tout le poids de l’impot devait porter sur la classe riche. Cette attitude ne pouvait qu’encourager les passions -haineuses de la populace, et les conséquences de cette déplorable faiblesse ne tardérent pas a se manifester.
Les premiers jours de juillot furent trés agilés. Le bruit du rassemblement de Nyon fut une des formes de l’agitation des esprits, et ’idée d’un complot contre-révolutionnaire, tendant a rompre la neutralité de la Suisse et de Genéve et a soulever le Jura, fut probablement répandue par ceux qui préparaient déja le soulévement a Vintérieur. Le 43 juillet, une lettre anonyme de Berne dénongait 4 Barthélemy Soulavie et Grenus comme ayant établi a Thonon une imprimerie destinée a combattre le gouvernement genevois. Quand celui-ci présenta les nouvelles lois fiscales (47 juillet), on accusa les aristocrates et les englués de s’étre déja concertés pour les faire échouer. Selon Jes uns, leur rejet était inévitable, car les Montagnards, excités par Grenus, dont I’unique but était de renversecr le gouvernement établi, n’auraient pas manqué d’appuyer sur ce point les aristocrates.
D’Ivernois dit, au contraire, que l’approbation de ces lois n’était pas douteuse. Quoi qu’il en soit, l’insurrection eut lieu avant le vote. Elle éclata le 4¢ thermidor (49 juillet) avec la complicité morale du gouvernement. « II est certain, dit l’auteur des Révolutions de France et de Genéve, que les syndics avaient eu connaissance du complot la veille et qu’il n’edt tenu qu’d eux de le prévenir. Bien qu'ils n’aient pris d’abord aucune part ostensible a co mouvement, ils n'en furent pas moins les complices ; les principaux chefs de cette magistrature usurpatrice lo désiraient eux-mémes depuis quelque temps pour se soustraire a |’obligation ou ils allaient se trouver
de rendre compte d’un vide considérable dans les finances. L’un des syndics, I’ex-pasteur Gasc, a caractérisé Pattitudo du gouvernement de Genéve lors de la révolution du 19 juillet. Aprés avoir avoué, dans une lettre envoyée a Londres, que le peuple genevois avait acquis toul ce qu’il pouvait désirer en fait de liberté publique et individuelle,il ajoute : « Mais ce peuple était pauvre et jusque-la les riches avaient joui tranquillement de leur opulence ; aussi étais-je du nombre de ceux qui pensent qu'il ne fallait ni empécher, ni provoquer cette seconde révolution (1). »
Les syndics de Genéve pouvaient-ils, par des lois justes et par une attitude ferme, sans sortir de la Constitution, venir a bout de cette opposition multiple ? C’est une question que les historiens suisses, mieux placés que nous pour juger leur conduite, n’ont pas résolue généralement en leur faveur. Le fait est, et c’est 14 le crime des syndics de Genave, qu’ils ne Je tentérent méme pas. Cing mois a peine aprés la promulgation d’une Constitution qui garantissait la liberté des citoyens et l’inviolabilité de la propriété et du domicile, on vit le gouvernement lui-méme confondre son action avec celle d’une bande de scélérats qui mit Je pillage et l’assassinat a l’ordre du jour.
Les principaux meneurs do la révolution furent Bourdillon- Dieday et Bousquet.
A partir du 19 juillet, il yeut a Geneve deux gouvernements: Je gouvernement insurrectionnel relevant des clubs, et le gouvernement constitutionnel, qui continua tant bien que mal ses fonctions, s’identifiant trop souventavec I’autre pour n’étre pas complétement annihilé. Et cela dura jusqu’au 23 mars de Vannéo suivante.
Le 19 juillet, les députés des clubs insurgés arrétérent : 4° Qu’un tribunal révolutionnaire serait établi, qu'il serait
(1) Des Revolutions de France et de Geneve.
composé de sept citoyens, et que tous les fonctionnaires publics portant écharpe en seraicnt exclus ;
2° Que le comité formé par les dépulés des clubs devait organiser la révolution, veiller dla sureté des révolutionnaires insurgés et que son existence ne devait durer que 48 heures;
3° Que les syndics et conseil et tribunaux continueraient Yadministration des affaires publiques en tout ce qui ne se rattachait pas a la révolution actuelle.
Le méme jour, Delhorme qui, dés le 14 juillet, avait fait pressentir 4 Buchot « des événements graves », rend compte au ministre de l’insurrection de Genéve et en prend hautement la défense. Pour lui, co sont les aristocrates qui sont les ennemis de la France.
Les patriotes, fatigués de la conduite des aristocrates, ont, 4 l'occasion de la discussion sur les impots, fixé leurs ‘regards sur l’opposition constante des ennemis de la chose publique a l’affermissement de la liberté. Intrigues sourdes et cachées, complots contre-révolutionnaires, trames secrétes avec nos émigrés, machinations dans le département du Jura, mépris de la Constitution et des lois, démonstrations de joie 4 la nouvelle de quelques revers passagers éprouvés par nos armes, touta été compté, et,du choc des mouvements divers que cet examen a produit, il est résulté une insurrection sagement et courageusement combinée qui a éclaté cc matin 4 3 heures... Ge mouvement vigoureux, auquel tout présage une heureuse fin, est décisif pour la liberté de Genéve. Le gouvernement se conduit avec son habileté ordinaire. Il a abandonné en apparence le timon des affaires, mais il le tient en effet par droit de confiance, et il en use par voie d’insinuation... Le citoyen Soulavie n’étant pas a son poste depuis hier matin, et, selon le bruit public, se trouvant a une féte qui s’est donnée a Versoix, j’ai pris le parti d’agir sans attendre ses ordres et, en conséquence, j'ai facilité le passage par Ie lac, aprés en avoir parlé au gouvernement, a des patriotes chargés de se rendre a Celigny, mandement de Genéve, pour y arréter le fameux syndic Naville, héros de la contre-révolution genevoise et digne partisan de nos émigrés. On espére trouver dans ses papiers des preuves certaines de ses complots liberticides.
Soulavie, de son cdté, dans une lettre du 19 juillet & Barthélemy, expose Jes machinations du gouvernement de Ge-
néve.
La supposition de l’arrivée des émigrés avait eu lieu pour armer la France,
la Suisse et Genéve tout a la fois. Or, ce que Genéve ne put alors opérer, parce que tu éclairas Berne, Genéve vient de l’exécuter d’une autre maniére,
Toute la ville est enarmes, Dans un clin d’ail, aprés un discours de Bourdillon-Dieday, Gendve a été ce matin sens dessus dessous, Les englucs, ou plutot cette partie du peuple qui est attachée aux magnifiques, trouvant qu’il y avail trop de places a Genéve et refusant de sanctionner les nouveaux impols, le gouvernement leur a donné une révolution en insurgeant son club favori, dit de la Grille, qui a insurgé les autres clubs, lesquels ont insurgé Je peuple, qui a emprisonné les principaux englués, leurs chefset les magnifiques de ancien gouvernement. Un tribunal révolutionnaire qui jugera en 48 heuresa été institué. J’ai fait venir Bourdillon-Dieday, auteur de l’insurrection et membre du Comité secret. Je lui ay demandé s’il avait bien calculé Jes suites de ce mouvement; s’il était bien sdr que la sensibilité des sénateurs de Berne ne serait pas offensée de ce traitement et n’attircrait pas sur Genéve des troupes suisses pour y mettre /a paix, surtout lorsque les magnifiques observeraient que le gouvernement gencvois, reconnu récemment par les Suisses, n’existe plus, est suspendu et qu'un gouvernement révolutionnaire est a sa place.
Bourdillon m’a répondu qu’on y avait bien réfléchi, mais qu’on avait observé que, ce cas arrivant, la France n’abandonnerait pas Genéve 4 la Suisse,
C’est ainsi que les insurgents ont calculé ; mais, avec ton bon sens, tu empécheras que la Suisse ne complique nos affaires, Rien de plus sage que nos Montagnards. Ils ont obtenu la faveur d’avoir un juge dans le tribunal révolutionnaire... Ce soir, 1° fervidor (thermidor), on compte plus de 300 de ta classe des magnifiques ou des englués mis en état d’arrestation.
Soulavie écrit le lendemain : « Sur le club de la Grille, il y a une téte de mort, ot cette nuit 200 aristocrates ont été arrétés. »
Meaulle, représentant du peuple en mission dans PAin, mande le 20 juillet de Gex que Soulavie lui a écrit : qu'il s’est présenté avec confiance au milieu des places insurgées, qu’on lui a présenté les armes. On lui a dit: Nous savons qu'elle ne te déplaira pas, car elle est dirigée contre les agioteurs. Ta tranguillié est une preuve que tu as le ceur net et que tu es amt des sans-culottes ; compte sur ceux de Gendve.
Nelhorme envoie, le 24 juillet, A Buchot de nouveaux détails, tous favorables & l’insurrection et au gouvernement de Genéve.
Le méme jour, Soulavie annonce qu’a Celigny on a recu a coups de fusil les patriotes qui allaient arréter Naville. Soulavie trouve la révolution de Gendve incompréhensible. Il assure
que les Montagnards n’y sont pour rien. Cette révolution, ditil, est Pouvrage de la cupidité.
Note marginale de Buchot.
Ecrire & Soulavie qu’on remarque dans ses rapports une partialité inconvenante en faveur des Montagnards ; qu’il ne suffit pas de dire que les Montagnards sont le parti francais pour se justifier de cette partialité et faire, en quelque sorte, cause commune avec eux. Un principe est certain, c’est que, depuis que la Constitution était en ,vigueur, il ne pouvait plus y avoir qu’an parti, que celui des amis de la Constitution; que s'il y a eu insurrection depuis et que cette insurrection, composée de la majorité des citoyens, ait été dirigée en faveur de la Constitution, il n’y a de coupables que ceux contre qui l’insurrection a eu lieu. ‘
Le 22 juillet, une contribution d’un million et demi de florins est imposée aux riches.
Lo 23, a lieu l’établissement des commissions etdu tribunal des clubs.
Soulavie écrit, le 23, & Barthélemy: « Hier soir, il a été fait aux Montagnards une motion d’effacer de I'arrété révolutionnaire ces mots cy : gue /a révolution chatierait les conspirateurs genevois contre la France... Surtout n’oubliez pas que la chére indépendance est dans la téte et le coeur de tous et qu'il n’y a pas cent Genevois qui veuillent étre Frangais. Je travaille dans cet esprit et nos ennemis travaillent a persuader le peuple que cela n’est pas. »
Delhorme, continuant, le 24 juillet, sa correspondance avec Buchot sur état de Genéve, dit :
L’aristocratie touche a sa derniére heure. Mais les patriotes sont divisés. Le club des Montagnards, appuyé par Soulavie, travaille 4 la chute du gouvernement. Les autres clubs le soutiennent. La premiére attaque a été portée hier par les Montagnards en une petition adressée au tribunal révolutionnaire contre les administrateurs actuels. Les autres clubs l’ont rejetée, mais les Montagnards, poussés par Soulavie, continuent. Il peut y avoir un choc. I est unc vérité que j’ai dite depuis deux années; si les Genevois se battent entre eux, ils seront forcés de se réunir a la France ; cette vérité est d’une évidence (elle qu'elle peut se passer de commentaires. Il faut donc observer Genéve avec soin et prendre un parti 4 son égard. Mais c’est 4 l’autorité supérieure prendre ce parti. J’ignore les intentions du comité de Salut public et quels sont les engagements que nous avons avec la Suisse relativement a
Genéyve; cependant il est vraisemblable qu’ils doivent avoir du rapport avec Vévénement qui rendrait Genéve francaise. Or, cet événement peut et doit étre, comme je viens de le dire, le fruit probable d'une division ensanglantée et prolongée entre les Genevois, Notre intéréet est donc directement lié a surveiller les mouvements qui ont éclaté dans cette ville. Genéve a besoin d’étre guidéc dans sa marche, et, comme I’a dit judicicusement le citoyen Barérc, c’est une montre sujette 4 dérangement sur laquelle il faut placer un régulateur habile. Si nous tardons a avoir un plan fait et 4 prononcer sur les destins de Genéve, i! arrivera peut-étre que les événements majeurs nous gagneront dle vitesse; alors tout changera de face et les affaires, aujourd'hui faciles a terminer dans le sens des intéréts de la France, deviendront pénibles et difficiles,
Delhorme engage le comité de Salut public 4 envoyer a Genéve un agent secret pour étudier la question. « Quant au citoyen Soulavie et 4 moi, nous ne sommes Améme, ni l'un ni Vautre, de travailler utilement aux intéréts dela République; le citoyen Soulavie, uniquement occupé de ses vengeances personnelles, poursuit le gouvernement de Gendve sans méditer les suites de cette conduite, et surtout sans attendre des instructions. Pour moi, occupé a te donner des renseignements certains, je ne puis rien de plus. Attaqué par le citoyen Soulavie dans toutes mes démarches, calomnié prés des autorités constituées frangaises, foreé & V'inaction pour n’étre pas méchamment compromis, je dois ayouer que je suis hors d’état de faire le bien... » Delhorme envoie a Buchot la pélition des Montagnards. « Je doute fort que tu approuves la part directe que le citoyen Soulavie y aévidemment prise. Cette piéce est digne de la plus grande attention. »
Le 23 juillet, commenga le procés des aristocrates devant le tribunal révolutionnaire. Quatred’entre eux (Decombes, Vivien, Munier et Chenaud) furent condamnés a mort, et trois autres (Prévost, Cayla et de Rochemont) au bannissement. La-dessus une partie des clubistes s'indigna et, par ses cris et ses menaces, obligea Je tribunal a étendre la peine de mort aux sept condamnés et Adéclarer la sentence exécutoire immédiatement, ce qui eut lieu le soir méme (28 juillet).
Le lendemain, Delhorme écrivait A Buchot :
Hier sept aristocrates ont été fusillés. Ul y a eu, & cette occasion, deux vio-
Icnts mouvements populaires. Le principe de ces mouvements était que plusteurs des chefs de l’aristocratie avaient d’abord été épargnés. L’assembléc souveraine, chargée de la ratification des jugements, ayant été trés orageuse, et la majorilté du peuple, obligée de céder aux réclamations d’ailleurs trés justes de la minorité, il parait que Vintention des cercles est de laisser, a dater de ce jour, le tribunal révolutionnaire prononcer en dernier ressort sur VYexistence des détenus. Il a été lancé des mandats d’arrét contre deux des principaux membres du club des Montagnards. I parait qu’ils sont accusés Wavoir été de connivence avec !’aristocratie. Tous ces événements justifient ce que jc Vai mandé dans ma derniére dépéche et légitiment la mesure que j’ai cru devoir t’y proposer.
Note marginale du ministre. — « Readre un compte succinct au comité de Salut public de ce qui s’est passé & Geneve, lui parler de la conduite de Soulavie et de celle de Delhorme (8 thermidor). »
Ce méme jour, le greffier du tribunal révolutionnaire, . Desonnaz, écrivait 4 Grenus pour briser toute relation aveclui et Pinformer qu’il allait publier toute leur correspondance (3). Celte détermination avait 6té évidemment combinée de longue date avec le gouvernement genevois pour justilior ce dernier etassurer le rappel de Soulavie.
Le tribunal révolutionnaire siégea jusqu’au {0 avout. Il y eul :
37 condamnés a mort et a la confiscation do leurs biens, dont 26 par contumace ;
94, a l’exil perpétuel etd la confiscation ;
4, a des exils & divers termes;
264, ala détention domestique a divers termes ;
10, a la réclusion perpétuelle dans la maison de force ;
7, alaréclusion a divers termes.
741 préveous furent ou cassés de leurs fonctions ou renvoyés
avec censure; 24 furent déclarés innocents, deux desquels seulement ont
obtenu des indemnités.
Plus tard il y eut encore 343 aristocrates ou englués con-
damnés & diverses peines (2).
(1) Correspondance Grenus et Desonnae, I, 225, (2) D'Tvennors, Des Revolutions de France et de Geneve.
A peine débarrassés des aristocratos, les révolutionnaires genevois se divisérent entre eux. Des le 26 juillet, le 19¢ club dit des Montagnards, faisant opposition, son président ct les notables du parti furent arrétés. Le rapport officiel du gouvernement de Geneve qui porte la date du 26 juillet, les qualifie de drissotins et leur reproche d’avoir injurié Robespierre, Marat, le tribunal révolutionnaire et les Jacobins. — S’il avail connu la révolution qui avait lieu ce jour-la méme a Paris, il aurail tenu probablement un autre langage.
Le 27 juillet, jour do l’exécution de Robespierre, Buchot, en communiquant au comité de Salut public les lettres de Delhorme et celles de Soulavic sur les événements de Genéve, fait observer que lo club des Montagnards, que soutient Soulavie, est celui qui veut renverser le gouvernement de Gentve. I] ajoute : « La lecture de sa lettre vous portera peut-étre, ciloyens représentants, effectuer enfin le rappel de cet agent, rappel que le comité a déterminé depuis plus de sept mois. »
La nouvelle de la chute de Robespierre ne fut connue & Genéve que le 34 juillet. Sans cette ignorance d’un événement destiné a changer l’orientation de la politique frangaise, et qui, dans tous les cas, privait le Résident de Genéve d’un puissant protecteur, on ne s expliquerait pas les nouvelles imprudences de Soulavie. Le 29 juillet, il adressait en effet au gouvernement de Gendve une note menagante au sujet de trois petits incidents de frontiére: un enlévement de récolte & main armée sur le territoire francais, des coups de fusil tirés contre une barque ornée de trois pavillons frangais, la délivrance de passeports insultants pour les femmes de Carouge. Dans cette note, Soulavie, prenant une attilude que les circonstances ne paraissent pas comporter, demande justice au nom du peuple francais, en prévenant qu’a la premiére insulte il sera obligé d’envoyer un courrier pour prendre les ordres du gouvernement,
Le lendemain, 30 juillet, il écrit 4 Buchot : « Les fuyards genevois laissent des lettres qu’on surprend en France, qu’on
m’apporte et quiprouvent ce que j’ay dit si souvent, savoir: que la coalition du gouvernement de Gendve et de Londres était constante. La coalition du gouvernement de Genéve avec |’aristocratie, et leur réunion contre les Montagnards, y sont bien prouvées, La révolution de Genéve, depuis Ja notoriété des linpertinences du parti anglais contre nous, sur le lac, dans les champs, dans les passeports orduriers, dans la calomnie sur la réunion attribuée a la Résidence, etc., ete, devient plus favorable & notre cause. Je caresse, je menace, je tonne, je raisonne, je confie, selon les personnes et les circonstances. La liberté genevoise gagnera dans cette révolution. Et je feray ce que je pourray pour quenos amis soient comptés pour quelque chose, et Méaulle travaille constamment dans ce sens en France.»
Tandis que Soulavie, ignorant le grand changement survenu en France, se faisait une nouvelle affaire avec le gouvernement genevois, Delhorme insistait auprés de Buchot pour 1’envoi d’un autre Résident. Aprés avoir réfuté, dans une dépéche du 28 juillet, les attaques de Soulavie au sujet de Vincidont de Nyon, enfaisantobserver quece que lui avaient dit des membres du gouvernement genevois devait lui faire croire & quelque chose de sérieux, ilreprenait, dans une autre dépéche du 34 juillet, ’apologie de la révolution de Genéve. I! trouvait que les patriotes genevois faisaient bien d’en finir avec l’aristocratic. « Toute transaction avec elle, disait-il, ne peut étre que désavantageuse ala liberté. Nous devons protéger ce mouvement révolutionnaire en envoyantici un hommede confiance. I] serait difficile de se faire une idée de !’influence qu’obtiendrait ici un patriote éclairé et ferme, parlant au nom du comité de Salut public, et donnant a tout une direction convenable sans blesser les décrets de la Convention nationale et uniquement a l’aide de communications fraternelles. »
Buchot, dont les préventions, d’ailleurs assez justifiées contre Soulavie, étaient chaque jour surexcitées par Delhorme, saisit naturellement l'occasion dela chute de Robespierre pour revenir & la charge contre le Résident de Geneve. Le 34 juil-
let, il soumettait au comité de Salut public les pices du différend entre ce dernier et les deux secrétaires de légation. Le lendemain, il envoyait un rapport dans lequel il rappelait l’affaire Gamon, en faisant ressortir la connivence de Soulavie avec le proscrit girondin. Il ne négligeait pas l'incident de Me de Cheminot et rappelait la liaison de cette dame avec des traitres punis plus tard comme tels, notamment Clootz. Il mettait en paralléle la conduite de Delhorme et celle de Soulavie au sujet de Vincident des émigrés. « Delhorme me prévint surle-champ. Soulavie crut justifier sa négligence en faisant un crime & Delhorme des avis quil m’avait donnés.» Le rapport se termine ainsi :
En vous présentant ce simple exposé de quelques traits de la conduite de Soulavie, je ne puis me dispenser de vous rappeler qu’il n'a cessé, depuis son arrivée 4 Genéve, d’en tenir une a tous égards inconvenante et reprehensible. Il a oublié ce qu’il devait & l’Etat prés duquel il était envoyé, ct ce qu'il devait 4 son propre caractére. Il s’est permis de former chez lui des espéces de clubs, d’y appeler des membres de nos municipalités voisines et de déliberer dans ces assemblées composées de Frangais et de Genevois sur le territoire de la République. I] n’a observé, dans presque toutes ses relations avec le gouvernement de Genéve, aucune mesure; il a montré, dans presque toutes les occasions, une partialité aussi injuste que déplacée; il s’est ainsi aliéné tous les esprits, et l’aigreur et l’animosité sont devenues telles, entre lui et les membres de ce gouvernement, qu’ils se trouvent, a I'égard !’un de |’autre, dans une sorte de guerre ouverte. Si nous avions en ce moment quelque de mande a faire 4 Etat de Genéve, il serait impossible d’en charger Soulavie sans danger de la compromettre, Il n’a enfin, ciloyens représentants, aucune des qualités nécessaires pour remplir convenablement la place qui lui a eté confiée. II n’a nulle notion des principes regus entre les gouvernements et de Jeur application, Manquant de rectitude dans l’esprit, de justesse dans le raisonnement et de méthode dans le travail, sa correspondance est sans ordre, sans clarté, sans cohérence et sans suite. Il est, en un mot, aussi incapable de rendre compte des affaires que de les traiter. Tous les sujets de reproches et de plaintes déja précédemment portés contre Soulavie au comité de Salut public vous ont déterminés depuis longtemps, citoyens représentants, A arréter le rappel de cet agent. Ce nouveau tableau de ses torts et des justes motifs de suspicion auxquels il a donné lieu vous fera sans doute juger qu’il est infiniment instant que ce rappel que vous avez ordonné se réalise. Je vous prie instamment, citoyens représentants, de vouloir bien prendre a cet é¢gard un parti définitif. °
La dépéche suivante, en date du 45 thermidor (2 aodt),
27k HISTOIRE DE SOULAVIE
est la premitre de Soulavic & Buchot aprés que la nouvelle dela chutede Robespicrre cut été connuca Genéve. Elle montre, en méme temps que le trouble de son esprit, le désir qu'il avail de se concilier la faveur des vainqueurs de Thermidor,
Genéve, 15 thermidor.
La lutte est violente entre nos amis et le parti secret de Londres.
Genéve, toutefois, a réfléchi sur la triple insulte faite ici presque en méme temps:
1° A notre frontiére, dont 200 brigands genevois armés ont enlevé des récoltes ;
2° A notre bateau fusillé sortant de Genéve avec id décoration de trois pavillons frangais ;
3° A la commune de Carouge, a laquelle des secrétaires ont envoyé une doazaine de voyageurs avec des passeports orduriers et insultants.
Il s'est forms, cn conssquence, une commission pour donner quelque dignité au gouvernement révolutionnaire. Je joins ici l’arrété.
Chaque jour Genéve avoue quelques-uns des griefs contre nous qui ont été Ja matitre de mes reproches et de mes dépéches.
La suite des événements en fera avouer d’autres et le rapport sans date ci-joint fait espgrer que la Révolution tournera A notre avantage.
Nous apprenons les complots les plus étranges, les plus ignorés. Is ont jeté la consternation un instant parmi les patriotes en voyant Je danger de la République.
Je dis, comme le jour de la découverte des autres conspirations déjouées:
Les victotres du peuple frangais, la marche du gouvernement révolutionnaire nous démontrent le patriotisme et le génie de la Convention et des ~ deax Comités a qui la France a confié la direction de ses destinées.
En conséquence, Mes travaux et ma vie sont destinés & défendre le gouvernement et la Re-
publique ef a luy obsir avec fidélité.
Soutavie,
Le 6 aout, on regut & Genéve un manifeste du grand conscil de Berne qui dusenll sévérement la révolution genevoise et que Soulavie s'cmpressa de transmettre & Buchot. II était dit dans cetle piéce : « Au milieu de cetle subversion géné-
rale, le sang a coulé : des citoyens ont été immolés contre le vou méme de la majorilé ; de nouvelles victimes sont désignées, de nouveaux altentats sur les personnes et Jes propriétés se préparent... Gendye consternée attend dans la terreur losort que lui préparent les perturbateurs sanguinaires
qui ont usurpé le droit de disposer des vies et des fortunes de leurs concitoyens... » Le manifeste interdisait l’accés du territoire de Berne A tous les sujets bernois qui avaient pris part a ces «horribles excés ».
Jeanneret (agent francais en Suisse), écrivant do Bade & Buchot, le 5 aout, lui dit entre autres choses : |
«J'ai recu beaucoup de lettres des patriotes de Vaud. Ils me témoignent les plus vives inquiétudes sur les affaires de Genéve. Ils m’assurent que tout ce qui s’y passe est provoqué par Soulavie, et ils tirent les conséquences les plus funestes pour les Suisses, sur les intentions du gouvernement francais a leur égard. »
Note marginale de Buchot. — « Citoyen Le Marchand, faire part au comité de Salut public des soupgons élevés contre Soulavic dans cette lettre et dans une ci-jointe de Barthélemy, et demander avec instance le rappel. 26 thermidor. »
as
Le 5 aout, le gouvernement de Genéve, sentant que la révolution de thermidor lui était favorable, résolut d’entrer en lutte ouverte avec Soulavie et fit une réponse trés sdche a la derniére note de celui-ci, Cette piéce débute ainsi :
Citoyen Résident, les syndics et conseil se doivent & eux-—mémes, et ils doivent a la nation genevoise, dont ils ont ’honneur et les intéréts 4 défendre, de vous parler enfin avec la plus grande franchise sur |’esprit qui semble vous animer contre cette nation, faible il est vrai, mais souveraine, et digne, par cette faiblesse méme et ses vertus républicaines, des égards, nous osons le dire, et de ’amitié des peuples républicains,
Les syndics et conseil ne se sont jamais mépris sur la nature de vos dispositions 4 ’égard de la République de Genéve et de son gouvernement.
Depuis longtemps ils vous voient suivre, sans varier, un plan qui tend directement 4 compromettre l’une et Vautre avec la République francaise.
Par esprit de paix, par respect pour le caractére public dont vous étes revétu, ils ont comprimé les sentiments pénibles qu’ils éprouvaient, ils ont gardé le silence. Mais aujourd’hui que vous ne le respectez plus vous-méme, ce caractére, que vous vous affranchissez de toute espéce d’égards envers les magistrats d’un peuple indépendant, ils ne peuvent plus dissimuler les sentiments que leur inspire I’étrange conduite que vous tenez envers eux, ils doi-
vent repousser les procédés vraiment hostiles dont ils sont depuis quelque temps l’objet.
Nous n’entreprendrons pas ici l’énumération de tous les gtiefs que nous avons a articuler contre vous. Le moment viendra de les déduire auprés de ceux qui sont assez justes et assez puissants pour nous rendre justice.
Nous nous bornerons a faire quelques observations sur votre note du onze thermidor et sur J’esprit qui a présidé a sa rédaction.
Sur le {* point, ils répondent que ceux qu’on qualifie de bandits étaient d’honnétes cultivateurs qui allaient prendre leurs récolles en France.
Sur le 2° point, ils disent que Vincident a été, de la part des Genevois, un effet de ignorance et de !’erreur, et, dela part des Frangais, celui de leur obstination & ne pas répondre a Vappel.
Sur le 3¢ point, ils blament les commis du bureau élabli par le poste révolutionnaire, mais font observer qu’il ne s’agit ici nide cartes de passage, ni de passeports, mais de simples cartes de permission pour sortir uniquement de la ville et nayant aucune valeur pour passer sur le territoire frangais. Les syndics déclarent & Soulavie que c’est lui-méme qui sme la discorde entre les deux pays. Ils comptent sur l’équité du comité de Salut public et préviennent Soulavie qu’ils lui envoient leur réponse.
Dans une lettre adresséele lendemain (6 aodt) au comité de Salut public, les syndics rappellent qu’il y a plus de deux mois quils ont chargé Reybaz de lui exposer leurs sujets de plainte contre Soulavie.
Excédés des procédés d’un homme qui, aprés nous avoir sourdement travaillés, ne se cache plus d’étre notre ennemi... et nous déclare une guerreouverte, nous sommes obligés de vousimportuner. Soulavie a fait de son domicile le rendez-vous de tous ceux que l’opinion publique désigne A Genéve comme des agitateurs et des intrigants, et il ne cesse de mancuvrer avec eux pour semer a Genéve des germes de discorde et provoquer une insurrection des patriotes genevois contre les magistrats qu’ils ont élus... La derniére insurrection a été faite pour écraser définitivement les restes de l’aristocratie que 1792 avait épargnés. Soulavie a cherché a diriger contre le gouvernement une insurrection qui n’avait été préparée que contre les aristocrates.
Ses agents les plus affidés proposent aux diverses sections du peuple d’inviter le citoyen Soulavie a articuler tous les griefs qu’il peut avoir contre le
gouvernement. Le peuple passe unanimement a lordre du jour. Le Résident fait une nouvelle tentative. Il se fait lui-méme auprés du président du pabipal révolutionnaire Vaccusateur du gouvernement en le lui dénongant d une maniére oblique et détournée. Le président Véconduit. Depuis ce moment, il ne voit dans notre République qu’un repaire d’ennemis des Frangais et dans les moindres indices que des mouvements contre-révolutionnaires. Sa note du 11 thermidor, dont nous vous envoyons copie, est une preuve de la désorganisation de son esprit et de!’immoralité de son caractére.
Ils envoient la réponse faite a cette note.
La note et notre réponse vous donneront a connaftre si, dans les termes ov nous sommes avec lui, nos communications réciproques peuvent tourner au grand bien des deux Républiques... Hatez-vous donc, citoyens représentants, au nom de la justice qui constitue la morale politique des républicains, au nom de la fraternité que vous aviez promise 4 tous les hommes libres, au nom du droit des gens que vous avez toujours fait profession de respecter scrupuleusement a l’égard des peuples neutres ou alliés, de délivrer notre république d’un homme qui méconnait tous les principes de la justice, dela fraternité et du droit des gens. Essayez avec nous d’un homme de bien, donneznous un Résident qui soit digne de représenter une nation grande et généreuse. En consultant vos intéréts, vous ménagerez les ndétres et vous recevrez les bénédictions d’un peuple que sa petitesse et son amour pour la liberté recommandent a votre bienveillance.
Suit adresse (imprimée) remise aux syndics et conseil, au nom de tous les clubs révolutionnaires insurgés, le 8 aout 4794. En voici le toxte :
Citoyens magistrats ,
Les révolutionnaires insurgés, ayant pris lecture de votre réponse & la note du citoyen Soulavie, Résident de France, du 11 thermidor, approuvent a luvanimité le but, lesprit et le ton de cette pidce. Il était temps que l’on parlat enfin le langage qui convient & des républicains. Nous ne vous faisons pas de remerciements ; vous avez fait votre devoir ; nous venons applaudir a votre énergie et a votre patriotisme.
Salut et respect aux magistrats de la loi.
Une lettre de Reybaz 4 Buchot, en date du 6 aout, raconte en la déplorant ce yu’il appelle une polissonnoric. 11 s’agit de cartes délivrées & des ouvriers allemands avec une note orduriére et insultante pour les femmes de Carouge. II y avait trois coupables qui ont été arrétés et les clubs ont envoyé a Carouge exprimer leur indignation. Reybaz écrit pour préve-
nir V’abus que Soulavie cherche a faire de ce désagréable incident.
Le 7 aoit, Delhorme rend compte & Buchot de ce qui se passe & Gendve. « Un grand nombre d’aristocrates est banni; d’autres sont condamnés a la détention, trois ont été fusillés. La commission travaille sans relache a l’assiette des contributions; le résultat de ses opérations sera un trés grand nivellement dans les fortunes ; elle suit en cela le voeu bien prononcé de la majorité des citoyens. Quelques légers mouvements ont éclaté; cependant, en général, la tranquillité est actuellement peu troublée; l’attention publique se fixe sur le jugement prochain d’un citoyen nommé Wittel, membre du club des Montagnards et l'un des affidés du citoyon Soulavie. Il est accusé d’aristocratie et de conspiration contre la République... » Delhorme envoie quelques exemplaires de la note de Soulavie et de la réponse des syndics; ces deux piéces sont publiques. Soulavie lui a demandé d’office et par écrit communication de sa correspondance avec Buchot. Il a répondu qu'il n’avait pas de réponse & faire 4 des demandes aussi absurdes. « [I m’a assuré qu’il rendrait compte de tout au comité de Salut public. Je Py ai engagé. »
Note marginale de Buchot.— « Citoyen Le Marchand, écrire el envoyer des exemplaires au comité de Salut public. Faire observer qu’il est impossible, d’aprés les inculpations faites & Soulavie, de ne pas faire justice de ce dernier, ou de réclamer en sa faveur, s'il est inculpé mal 4 propos. Accuser réception & Delhorme. 1° fructidor. »
Le 9 aodt, Buchot accuse réception 4 Soulavie de diverses lettres. — Puis il ajoute :
‘Ta correspondance, citoyen, ne m’offre qu’un chaos de piéces incohérentes, d'idées isolées jetées sans ordre, sans but apparent, Ce que j’y apergois le mieux, ¢’est ta partialité contre le gouvernement prés duquel tu résides, c’est ta participation aux mouvements qui agitent Genéve en ce moment; c’est enfin Pabus que tu fais de ton influence en faveur des Montagnards sous le prétexte que le parti des Montagnards est ami de la France. Certes, Yabus de cette influence n’est pas équivoque, lorsque toi-méme tu me dis : Je ca~resse, je menace, Je tonne, je raisonne, je confie, selon les personnes et les
ctrconstances. Et c’est le ministre d’une république prés d’une autre république qui tient ce langage. Quel pourrait donc étre celui d’un tyran au milieu de ses esclaves ? Je te Ie répéte, citoyen, tu n’as pas de les fonctions Vidéo que tu dois en avoir. On t’a souvent rappelé les principes qui devaient te diriger, mais toujours tu raménes les affaires 4 des personnalités, tu ne les traites qu’avec le langage de la passion ct tu ne vois jamais, dans ceux qui ne partagent pas {es opinions, que des malveillants et des ennemis.
Mon prédécesseur et moi t’avons plusieurs fois invité 4 mettre dans ta correspondance plus de soin, A murir tes idées et les présenter d'une maniére intelligible. Mais elle est devenue, au contraire, plus informe que jamais. Elle ne présente aucune discussion, aucun raisonnement, aucun résultat, et il m’est absolument impossible de fixer mon opinion sur les matiéres (ui en sont l'objet, et moins encore, par conséquent, de te donner des directions. Je ne puis que (e rappeler encore A V'impartialité qu’exige ton caractére dans Ics opérations et Jes démarches qui appartiennent 4 la mission dont tu es chargé. Et je Uengage de nouveau A méditer sur l'objet de tes dépéches avant de les rédiger, 4 discuter les affaires dont tu m’entretiens ct d les présenter avec la clarlé et la méthode desquelles ne s’écarte jamais un homme dont esprit est droit ct qui n’est pas étranger A tout travail d’esprit et de cabinet...
Buchot transmit le mémo jour aucomité de Salut public copie des dorniéres lettres de Delhorme, en appuyant!’idée émise par ce dernier d’envoyer & Genéve une personne do confiance. « Pour moi, il me semble que le vrai, et peut-étre le seul moyen de prévenir le danger que Delhorme parait redouter, serait do rappeler enfin Soulavie de Genéve et d’y envoyer le successeur quelui a donné le comité de Salut public, ily aprés de huit mois. Tandis que Delhorme, en me transmettant le tableau de la situation présente do Genéve,s’efforce de nous donner des preuves de son zéle, Soulavie ne me rend d’autra compte des circonstances intéressantes qui se succédent sous ses yeux que celui que renferme salettre du 12 de ce mois, dont je vous fais passer copie. Cette lettre, qui ne présente aucune notion précise des faits, prouve seulement qu’au lieu de les observer et de les transmettre, il s’occupe d’y prendre une part active qui ne convient aucunement a son caractére, et a laquelle il n’est oullement autorisé. L’indécence et ledangerd’unetelle conduite me semblent, citoyens représcntants, rendre plus instante que
jamais la nécessité d’effectuer son rappel que vous avez dopuis longtemps arrété. »
Comme s'il voulait justifier les reproches de Buchot sur l’incohérence de ses communications, le malheureux Résident de Genéve expédia, Ala date du 10 aodt, de nombreuses notes ou dépéches dont Ie patriotisme exalté laisse soupgonner un cer- 7 tain dérangement intellectuel, assez concevable, dureste, si !’on
songe a la gravité des circonstances, c’est-a-dire aux craintes que devaient lui inspirer, d'un cété, les événements de France et de l’autre, son imprudente participation aux discordes civiles de Genéve. Nous reproduisons textuellement, comme caractéristiques de l'homme et de son temps, cette série de déclamations :
Aux citoyens composant les comités de Salut public et de Sdreté générale,
Genéve, 23 thermidor (10 aout) Citoyens,
Voici six lettres du Nord ou de l’Orient; elles doivent renfermer bien des découvertes et je suis presque sir que bien des agents de la République sont devenus des agents du monstre Robespierre.
La terreur est 4 ordre du jour a Genéve. Tous les clubs y font la cour aux Montagnards et les regardent comme le seul et dernier canal d’avoir l’amitié de la France. La Suisse en courroux a coupé les vivres 4 Genéve, et tout Suisse qui a pris ici les armes ases biens confisqués. Les Montagnards, les Marseillais, le club des faubourgs se sont réunis; ils disent que celui qui a fait piller lor et l'argenterie des Genevois, emprisonné tant de bons citoyens, divisé, inquicté, embastillé de bons Montagnards, compromisla République, supposé fun complot imaginaire.., (1) et qu’enfin le Robespierre de Genéve doit périr comme lui. Ils vont instituer un tribunal pour juger cette 2° classe de Genevois, ils parlent de faire Wittel 1°t syndic.
Le gouvernement cst dans les plus cruels embarras; ila publié que les aristocrates sont vingt fois plus nombreux que Ics Montagnards dont il a, par des libelles signés, tenté de déshonorer le Président, tandis que le peuple assemblé en souverain luy a rendu justice et accordé des indemnités.
SouLavis.
(1) Ici il manque une ligne qui a été coupée par inadvertance au bas de Ja page. La phrase vise évidemment le premier syndic, Janot.