CHAPITRE XVIII
SOMMAIRE
Soulavie se defend d'avoir voulu la réunion de Genéve & la France. — li soutient auprés du Directoire lidée d'une république des Allobroges. — Influence réciproque de Gentyc el de la France au point de yue révolutionnaire. — Réquisiloire de Soulavie contre les Genevois, — L’action anglaise 4 Genéve. — Les collaborateurs genevois de Mirabeau., — Jugement sur la conduite de Soulavie 4 Gen¢ve. — L'indépendance de Genéve. — Qui avait nommé Soulavie a Genéve? — Relations de Soulavie avec Barére, — La politique de Robespierre. — Communauté de vues entre Soulavie ct Kobespierre sur diverses questions. — Soulavie professeur de Robes pierre pour ta politique cxtérieure. — M=®¢ Soulavie. — Le pillage de la Restdence par Jes clubs genevois. — Les réclamations de Soulavie. — Elles sont appuyées par Talleyrand. — La réunion de Genéve & la France. — Les deux Mémoires de Soulavie & l'empereur Napoléon en 18:0. 5
Rendu a la liberté, ’ex-Résident de Geudeve s’intéressa naturellement encore, pendant un certain temps, aux alfaires de ce pays, ce qui peut expliquer le passage du livre de Sordet (4) qui, parlant d’intrigues contre Genéve dans les premiers mois de 1798, dit que « Soulavie, quoique absent, n’y restail pas complétement étrangor ». Sordet ignorait probabloment que, durant cette période, Soulavie était encore en prison, et l’on ne voit pas trop comment, dans cette situation, il aurait pu intriguer contre Genéve, si ce n’est par les explications sur des événements rétrospeclifs que, dans! intérét de sa défense, il était obligé de fournir au gouvernement frangais.
Un peu plus lard, nous le trouvons, ce qui va vertainement élonner les historiens genevois, agissant, noo contre l’indé-
(1) Les Residents francais & Genéve, p. 159.
pendance de Gendve, mais se faisant auprés du Directoire le défenseur d’un projet de République des Allobroges, assezsemblable & celui qu’avait soutenu, quelques années auparavant, son ennemi le plus acharné, le genevois Desonnaz (1).
A propos de la brochure de Bousquet (2), publiée en février 1793, ot Soulavie est qualifié « le plus astucieux et le plus méchant des hommes », dont la maison était devenue 4 Genéve « le rendez-vous et l’asile de la faction des réunisseurs », l’auteur des Mémoires durégne de Louis XVI répond par la note suivante (3):
« Ce méchant, a cette époque, avait conservé depuis quatorze mois Genéve indépendante, malgré le projet de réunion de la majorité du comité de Salut public. Sorti de sa prison, il n’usa do sa liberté que pour porter 4 Charles Delacroix (4) les mémoires qui pouvaient arréter 4 cet égard l’immoralité du Directoire. Il a donné 4M. Michely un duplicata de ce Memoire, l’an VI. »
On lit dans le méme ouvrage (5):
« Notre révolution, aussi souvent immorale dans ses relations diplomatiques que dans ses ouvrages intérieurs,a bouleversé les républiques subalternes, en soulevant les peuples contre Vautorité établie. Les anciennes souverainetés de Genéve ct de Mulhausen sont devenues des municipalités frangaises. »
Voici le texte d’une lettre adressée au Directoire par Soulavie (probablement en 1798) :
L’affaire des marchandises anglaises est le prétexte de la mission des trois Genevois arrivés 4 Paris. Contrarier le projet qu’ou suppose au Directoire de la formation d’une république composée de Genéve, le Valais et pays de Vaud, est le but de cette mission. — L’établissement d’une République transalpine, formée des pays de Vaud,Genéve et la partie du bas Valais qui parle francais
(1) La république des Allobroges de Desonnaz, qui paraft avoir été aussi une idee girondine, aurait compris la Savoie, le Valais, Genéve et le pays de Vaud. — Voir Correspondance de Grenus et Desonnaz, Ill, 6.
(2) Précis historique de la conduite de Bousquet, président des commissions et tribunaux révolutionnaires de Genéve. 1795, 26 février.
(3) Mémoires du régne de Louis XVI, V, 447.
(4) Gharles Delacroix fut ministre des Affaires étrangéres du 5 novembre 1793 au
16 juillet 1797. Il fut alors remplacé par Talleyrand. C’est le pére du peintre Eugene Delacroix.
(5) Mémoires du régne de Louis XVI, Ill, 209.
et qui est enclavé, donnerait a la France un allié nécessaire. Cette révolution mnstamorphoserait en gouvernement indépendant et libre Je parti francais dont les chefs ont été :
1° Pendus dans le bas Valais en 1790 ;
20 Proscrits, déportés, dépouillés et condamnesen réalité ou par contumace dans le pays de Vaud, en 1791, par un tribunal prétendu révolutionnaire ;
30 Fusillés sous mes yeux A Genéve, en 1794, par ordre de Gasc et 'Janot, et par ordre du président Bousquet, chef du tribunal révolutionnaire.
Or, par quelle influence ce Bousquet ose-t-il s’insinuer prés nos agents de la police ? Et comment se peut-il que Gasc et Janot osent se dire les fondateurs i Genéve de l’égalité et de la liberté, dans votre journal officiel ! Vous les avez expulsés de la France et expulsés du corps diplomatique, lorsque j’ai mis sous vos yeux l’acte qui prouve que Gasc et lord Greenville, ministre des Affaires étrangéres & Londres et cousin germain de M, Pitt, sont tous les deux membres du comité des Dix-Huit pour ’administration du subside de 50.000 livres sterling sacrifiés dés 1783 par la cour britannique pour rallier sous Gasc et Janot le parti de l’égalité alors dispersé et vaincu & Genéve...
La lettre est suivie de Considérations ultérieures sur [utilité de la métamorphose des pays conquis helvétigues en gouvernements libres et amis de la France (A).
Dans une lettre du 5 pluvidse an VI (24 janvier 1798), adressée aun baron (Sandoz-Rollin, ministre de Prusse), Soulavie raconte ce qu’ila fait 4 Genéve. Ilencourut la haine des Genevois parce qu’il dénonga le gouvernement révolutionnaire de Genéve comme subventionné, depuis 1783, par ]’Angleterre. Ses rapports furent communiqués au gouvernement genevois. ‘Celui-ci Je perdit en le dénongant comme ayant accueilli a la résidence de France un Girondin proscrit.
Plus tard, en écrivant les Mémoires de Barthélemy (41799), Soulavie réprouve hautement la politique du Directoire al’égard de la Suisse et blame l’annexion de Genéve. Il va jusqu’a attribuer les persécutions dont il fut l'objet aprés sa mission, & ce qu’il avait voulu conserver l’indépendance de Genéve. Aprés avoir rappelé les intrigues de Claviére en 1792, il dit : « Merlin, Treilhard et Clavitre avaient les mémes intéréts. Sous Clavitre comme sous Merlin, il s’agissait de donner des aliments et des motifs aux puissances coalisées ou a coaliser,
(1) Ancinves Nationaces, F7 6572,
et telle fut la finasserio de Merlin et Troilhard qu’ils punirent dans Soulavie Ja faute qu’il n’avait pas voulu commettre, pour cacher celle qu’ils avaient résolue, comme Claviére et Brissot punirent le général Montesquiou, qui n’avait pas opéré selon leurs vues. »
C’est dans les Mémoires du régne de Louis XVI que Soulavie présente avec le plus de développement sa défense personnelle, en méme temps que ses accusations contre Je gouverneinent de Genéve. Prenant le contre-pied de la thése de d’Ivernvis, qui accusail la France d’avoir révolutionné Geneve, Soulavie soutient, au contraire, que ce sont les Genevois qui ont tout désorganiséen France. Il rappelle l’action exercée par Rousseau, Necker, Claviére, Marat et autres Genevois, dont les écrits ou l’administration ont été si funestes aux gouvernements qui se sont succédé de leur temps. « Rousseau, pendantvingt ans, a révolutionné la république des lettres. Necker a changé les formes administratives et politiques du gouvernement. Claviére n’a travaillé qu’a culbuter la monarchie constitutionnelle. Marat, né par hasard hors de Genéve, mais d’une mére et d’un pére genevuis, a inoculé jusque dans |’esprit des ouvriors des principes contraires 4 toutes les institutions alors établies. Enfin, avant entrée en France de ces Genevois si puissants en révolution, Geneve, en sa qualité de Rome protestante, était en état d’opposition ouverte a toute Péconomie religieuse et politique de l’ancienne France. »
Soulavie peint l’influence que Genéve exerga sur sesvoisins, en portant chez eux, « avec ses principes de naturalisme et de démocratie, des maximes désorganisatrices de toutes les sociétés établies. Effacés de la liste des puissances militaires, les Genevois possédaient une tactique d’idées et des systémes philosophiques plus dangereux et plus destructifs que le canon des peuples guerriers. Tout le xviue siécle s’écoula & Genave ou en révolutions éclatantes ou en intervalles menacants d’une révolution, et ces alternatives produisirent des écrits polémiques qui, répandus en France et en Europe, contribuérent, comme les ouvrages de Montesquieu, de Mably, de Voltaire,
a dénaturer nos merurs et notre génie national, a donner au plus grand empire de I’Europe Ja fragile constitution de Genéve, a |’établir en Franco comme au bord du lac Léman, sur les ruines du sacerdoce, de la noblesse et du prince ; a !’assujeltir & tous les dangers et 4 toutes les sortes de conjurations, comme celle de Genéve, type primordial de l’anarchie organisée en gouvernement (1) ». Le ton de ce réquisitoire se ressent naturellement de l’époque ou il a été écrit (1804) et contraste avec les allures démagogiques de l’auteur 4 Genéve. Au fond, Soulavie a raison, mais d’Ivernois n’a pas tort; car si linfluence de l’exemple et des écrits genevois sur la France au xvie siécle est incontestable, celle du jacobinisme frangais sur Genéve pendant la période aigué de Ja Révolution ne !’est pas moins. Il est évident que les tristes événements de 17944 Genéve sont le produit direct des scénes épouvantables dont Paris et d’autres points de la France étaient depuis deux ans Je théatre. Bousquet, les Montagnards et les Marseillais n’avaient fait qu’importer 4 Genéve des procédés et des doctrines qu’on connaissail trop 4 Paris, et Soulavie, bien qu’ayant réprouvé la révolution du 49 juillet, y a une part de responsabilité par Ja faveur dont il avait toujours couvert les Montagnards etles Marseillais, lesquels, quoi qu’il en dise dansune dépéche, participérent fort bien au massacre des aristocrates et au pillage de leurs biens. Les deux pays subirent ainsi succexsivement les inconvénicnts de leur voisinage; ils s’infecterent réciproquement l’un de philosophisme et l’autre de jacobinisme, et l'observateur impartial peut renvoyer les plaignants dos & dos. Ce n’est donc pas dans le réquisitoire de Soulavie contre les Genevois qu’il faut chercher de séricux arguments pour atténuer les torts de sa mission & Genéve. Mais il n’en est pas de méme de la partie de son livre qui fait ressortir l’action, constamment hostile & la France, de |’Aneleterre 4 Gendve et l’intimité du cabinet de Londres avec les révolutionnaires genevois. Ce sont ces préoccupations internationales, encore excitées par les études historiques de !’au-
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, V, 212.
teur et par les circonstances critiques du moment, qui expliquent le mieux I’état d’esprit dans lequel il s’est trouvé pendant tout son séjour A (Geneve, et excusent un peu son attitude tracassiére vis-a-vis des autorités genevoiscs.
Il faut, pour bien comprendre cette situation, se reporter ala fin du xvme siéclo. Les ressentiments mutuels étaient depuis longtemps trés vifs entre 1’Angleterre et la France. Celle-ci s’était vengée des humiliations précédentes en appuyant la révolte des colonies anglaises de |’'Amérique du Nord. L’Aneleterre chercha a prendre sa revanche en lui suscitant des ennemis partout, et d’ailleurs invasion de la Belgique et I’établissement de la République batave, qu’d tort ou a raison les Anglais considéraient commo un avant-poste francais contre lour ile, ne pouvaient que raviver ses anciens griefs. Une de sesrevanches fut son action & Genéve. Duroveray et d’Ivernois furent ses priacipaux agents, bien que le promier edt su capter, au début dela Révolution, toute la confiance de Mirabeau. Et il n’était pas Je seul Genevois dans |’entourage do lillustre tribun. Clavitre et Reybaz en étaient aussi, et c’est une rédaction plutét genevoise que frangaise qui, dans /e Courrcer de Provence, donnait alors le ton A la Révolution. Soulavie cite un trait significatif de Pestime dans laquelle Mirabeau tenait ses collaborateurs genevois.
Le 12 juin 1789, des « aristocrates » genevois qui observaient les intrigues de Clavidre, Duroveray et consorts, « avaient pénétré dans Ja chambro du tiers-état avant la réunion, pour prendre sur le fait Jes révolutionnaires de 4782, et par l’organe dudéputé Madior (4), la chambre du tiers, étonnée, entend cetle étrange motion : Je demande a la Chambre quelle ordonne expulsion hors de son sein des individus non députés qui se trouvent assis purmi nous. J’en vois un, étranger, proscrit de son pays, réfugié en Angleterre, penstonnaire du roid Angleterre, que nous voyons depuis plusieurs jours écrire et faire circuler des billets dans la salle. La chambre, stupéfaite de voir un pensionnaire, un
(1) Le grand-pére de M. Madier-Montjau.
agentde Georges III, ainsi posté, parut un instant dans I’émotion; lorsque Mirabeau, qui déja subjuguait la chambre par la puissance de son génie, voyant!’un de ses conseils, l’un des auteurs des mémoires révolutionnaires qui dirigeaient sa conduite, attaqué avec autant d’audace, répond en ces termes a l’agresscur : Cet étranger, ce proscrit, ce réfugié, ce pensionnaire du roi d’Angleterre, est un des plus respectables a- TOYENS DU MONDE. Dés sa jeunesse, il eut la confiance de ses concitoyens pour concourir ala formation dun corps de lois qui devait assurer &@ jamais la constitution de sa patrie... Au milieu des haines et des factions, la calomnie elle-méme respecte les vertus de M. Duroveray... Enveloppé dans la proscription que les aristocrates firent prononcer par les généraux des armées de France, de Suisse et de Piémont, M.Duroveray se retira en Angleterre, et sans doute il n’abdiquerg jamais l’honneur de son exil... Un grand numbre de citoyens respectables de la Grande-Bretagne s’empressérent daccueillir le Républicain proscrit, lui ménagérent la réception la plus honorable et provoguérent le gouvernement a lut donner une pension... Souffrires-vous qu’un martyr de la liberté recoive ict un outrage (1)?
En conséquence des observations de Mirabeau, Duroveray, que le célébre orateur appelait son maitre en rérolution, ne fut pas expulsé. Ti faut lire dans Mirabeau l’histoire de cette séance, rédigée par Duroveray lui-méme, qui ose mettre dans la bouche de Mirabeau cette phrase: fe nom francais reste flétri sur les bords du lac Léman. Dans cette rédaction, Mirabeau avoue que Claviére est le cod/aborateur de ses ouvrages sur les finances. Les bannis de 1782 ont porté depuis leurs prétentions au point de réclamer, aprés la mort de Mirabeau, jusqu’au dernier mémoire que le député mourant envoya a |’Assemblée nationale (2).
Les documents diplomatiques nous montrent plus tard ce-
(s) Voir le Point du jour, tome préliminaire, p. 351, 0b cette séance est rapportée. (2) Mémoires du régne de Louis XVI, V, 371, Voir au t.1 de cet ouvrage, chap, x, la nole sur Reybaz,
lui que Mirabeau appelait l’un des plus respectables ciéoyens du monde, cherchant & soulever le Jura contre 1a Convention nationale (4). Il est vrai que la République frangaise s’était signalée par des excés quilui avaient aliéné tous les gouvernements de l’Europe, et refroidi chez tous les peuples !’enthousiasme qu’elle avait provoqué au début , mais ce n’était pas a un révolutionnaire genevois, sisa démocratie était bon teint, & se faire sur ce point l’instrument de la diplomatie anglaise. Celle-ci cherchait naturellement & profiter de Ja situation pour faire expier 4 ceux qu'elle déclarait les « ennemis des libertés du genre humain » le crime d’avoir soutenu les Etats-Unis d’Amérique. Des affinités de religion faisaient pour elle de Genéve un poste avancé contre la France républicaine, ot elle devait plus que jamais chercher 4 asseoir son influence. De 1a des défiances réciproques, énormes, invraisemblables. Comme on a pu le voir dans une foule de documents, tous les partis s’accusent réciproquement d’étre des agents de Pitt, et Soulavie lui-méme, malgré son horrcur particulitre pour le gouvernement anglais, n’échappe pas a cette accusation. A Genéve comme a Paris, la fiévre des défiances patriotiques troublait tous les esprits : Soulavie voyait partout la main de !’Angletorre ou del’Autriche; Desonnaz ef bon nombre d’autres Genevois voyaient partout des compluts contre leur indépendance ; tout le monde s’accusait de perfidie et d’hypocrisie; tandis que du point élevé ot nous placent aujourd’hui le temps et les circonstances, l’apaisement des passions politiques et une connaissance plus exacte des personnages, il nous parait évident que les uns et les autres étaient généralement de bonne foi, et qu’il faut bien plutét attribuer les crimes ou les erreurs dont ils ont donné le spectacle, & leur ignorance et & Vinfluence troublante du milieu ct des événements.
Si nous avions a juger ici le procés historique resté ouvert entre Soulavie et Genéve, nous reconnaitrions volontiers que
(1) Bacher écrivait le 8 messidor an III (26 juin 1795) que le ministre anglais a
Berne, Fitzgerald, et ses agents, Duroveray et Pictet, étaient ocupés a fomenter une insurrection dans le Jura,
les plus gros torts sont du cdlé du premier; mais on peut au moins reprocher aux documents genevois d’étre incomplets ot d’avoir fait de Sculavie un vrai scélérat, tandis qu’il semble équitable d’y voir plutot un Méridional égaré dans un domaine qui n’était pas le sien et commettant, dans une sorte d’emballement patriotique, une série de sottises que la moindre éducation diplomatique luiaurait permis d’éviter. J aurait fallu & Gendve un homme d'un tact parfait ct d’une expérience consommée, comme l’étaient Barthélemy a Bale, et Caillard & Berlin, et Pon y envoyait un écrivain d'imagination inflammable qui n’avait appris la politique que dans les livres et dans les clubs. La tache était des plus délicates, car, tout en éfendant les intéréts francais auxquels l’insurrection de Lyon et l’attitude menacante des Piémontais faisaient dans cetto contrée une situation critique, il était juste aussi de tenir compte des difficultés des autorités genevoises placées entre les parties belligérantes commeentre l’enclumeet Jc marteau. Une foule de mesures qui relovaient uniquement du domaine économique, et qui n’élaient, em somme, que l’application des principes modernes sur la liberté du commerce et de la spécu- Jation, prenaient aux yeux du représentant de la France, politiquement excité et ignorant de la science naissante de Ques- ~ nay et d’Adam Smith, des proportions colossales, et n’étaient rien moins que des actes de complicité avec les ennemis inléricurs de la République, des violations de Ja neutralité. Soulavie, comme la plupart des républicains de son temps, ne comprenait pas l’avilissement des assignats autrement que comme le résultat de mancuvres hostiles ou de falsifications criminelles. Autant qu’on peut en juger par l'ensemble des témoignages qui nous restent de cette époque, Jes chefs du parti dominant & Genéve n’avaient que des préoccupations de conservation locale, manceuvrant aussi habilement que possible pour éviter les périls extérieurs et garder la neutralité du pays contre tous les belligérants. Ils n’étaient ni Anglais ni Frangais, ni méme Suisses, mais purement Genevois, et c’était la incontestablement au point de vue du patriotisme local,
la meilleure ligne de conduite. Au sujet des passeports, il pouvait y avoir, ily avait certainement des abus et peut-étre une certainetolérance des autorités genevoises, inspirée d’ailleurs par les nécessités du moment plutot que par un sentiment hostile Ala France, et il edt été sage a l’agent francais de fermer les yeux & son tour. tant qu’il n’y avait pas péril en la-demeure. Aulicu de cela, Soulavie prit dds le début une attitude qui devait lui aliéner irrévocablement le gouvernement genevois, exciter contre lui la population elle-méme, et rendre désormais sa présence & Genave plus nuisible qu’utile aux intéréts qu’il était chargé de défendre.
Soulavie poursuivait-i! réellement une politique tendant a lannexion de Genéve? On a vu qu’il s‘en défend presque constamment, et, fait a noter, il renouvelle ce démenti dans les Mémotres de Barthélemy et dans les Mémoires du régne de Louis XVI, c’est-a-dire en 1800 et 1804, 4 une époque ou, Genéve ayant été réunie ala France, ileut été plutot de lintérét de l’ex-diplomate de revendiquer une part de mérite dans Yaffaire. Et cependant il écrit alors que « les Genevois, en ce temps-la, désiraient de s’unir a la France & peu prés comme les Francais de s’unir & l’Angleterre (1) ». D’autre part, il faut bien reconnaitre que Soulavie, tout en protestant de son respect pour l’indépendance de Gendve, tout en déclarant l’idée d’une annexion a la France impolitique ct absurde, tint souvent une attitude et un langage suspects, cut 4 Gendve des accointances fort compromettantes, en sorte que, s'il ne visait pas récllement!’anancxion, au moins autorisa-t-il plus d’une fois des soupcons que le gouvernement de Genéve était intéressé & grossir et & répandre, afin do le rendre de plus en plus impopulaire et d’obliger son gouvernement a le rappeler. Peut-étre est-ce ici le cas de l’2n medio veritas. L'impression que la longue série des dépéches de notre diplomate parait devoir laisser est que, sans avoir jamais été partisan déclaré d’une politique annexionniste, Soulavie eut des hésitations et qu’il se demanda plus d’une fois si les Genevois étaient bien
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, V, 351.
réellement opposés A l’union. Il est juste d’ajouter que ses doutes ne furent pas de longue duréo , et qu'il rentra d’autant plus aisément dans Ja vérité de la situation, que le systéme politique, consistant & entourer la France de petits Etats, était celui qui répondait le mieux a ses opinions comme aux véritables intéréts de son pays.
I! ne faut pas oublier que l’indépendance de Genéve était alors une sorte de principe politique hautement admis par tous ses voisins et surtout par la France. Le roi Louis XI disait de la République de Génes : « Elle veut se donner a moi, mais moi je la donne au diable. » Le sentiment de l’ancienne monarchie frangaise a l’égard dela République de Genéve parait avoir été du méme genre : outre que les hommes d’Etat de ce temps aimaicnt le voisinage des potits Etats, ils ne se souciaient pas d’admettre dans Ja famille frangaise un groupe renommé par ses habitudes d’indiscipline et son esprit constamment inquiet. Ces traditions s’étaient perpétuées sous la République, malgréle changement de régime, et il semble que, méme en Suisse, ot !’élément aristocratique dominait dans les principaux cantons, l’annexion de Genéve au corps helvétique fut considéréc comme peu désirable, tandis que, d’autre part, lo duc de Savoie, devenu Piémontais, avait fini par renoncer a ses prétentions sur un territoire que la France et la Suisse avaient trop d’intérét a l’empécher de reprendre. IJ résultait de cette situation un trés solide équilibre, favorable a l’indépendance de Genéve, et qui n’avait contre lui que les agitations intérieures des Genevois eux-mémes. Ceux-ci souffraient plus que personne de la maladie des petits pays, ou !’on est trop alétroit pour ne pas se heurter souvent. Asa population urbaine, d’une cullure trés développée, par conséquent de tendances politiques trés exigeantes, il manquait le contrepoids d’une population rurale et l’aclion modératrice d’un pouvoir placé 4 une distance respectable et moins exposé aux caprices du peuple souverain. Cette lacune a été comblée en 18145 par l’adjonction a Geneve de quelques communes voisines, notamment Carouge et Versoix, et par l’union de cette petite république a
la Confédération helvétique. On a ainsi donné au corps genevois le centre de gravité qui lui manquait, et plus on réfléchit sur cette solution, plus on reconnait que c’était la meilleure dans l’intérét dela France aussi bien que dans celui dela Suisse ct des Genevois eux-mémes. Le grand tort, dans la mission de Soulavie a Genéve, incombe a ceux qui firent choix de lui pour cette Résidence. Il est évident, du reste, qu'il y eut a cet égard un véritable malentendu. Les premiéres dépéches de notre diplomate (juillet 1793) montrent assez qu’en allant a Geneve, i] entendait bien moins s’occuper des affaires particuligres des Genevois, que de grande politique européenne, et qu'il voulait notamment y continuer avec le baron de Staél les négociations commencées a Paris.
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Or, par qui Soulavie avait-il été nommé a Genéve et quelles influences |’y maintinrent si longtemps, malgré tant de motifs sérieux de le rappeler?
Dans une dépéche du 8 septembre 1794, Soulavie dit qu’il fut nommé a lademande des députés de | Ardéche, sur la proposition du comité de Sureté générale ct avec l’approbation du comité de Salut public.
L’abbé de Barruel dit, dans son Histoire du Jacobinisme, que Soulavie avait été envoyé 4 Genéve par Claviére et Robespierre. D’Ivernois présente aussi Soulavie comme une créature de Robespierre. A cela, Soulavie répond (1) qu’il fut nommé en mai 1793, par le méme acte qui nomma Semonville & Constantinople, Maret 4 Naples. et Chauvelin 4 Florence; que Claviére et Robespierre étaient alors trop occupés & se proscrire mutuellement pour s’entendre sur le choix d’un diplomate ; que Robespierre n’était, en mai 1793, ni membre du conseil exécutif qui nommait aux légations, ni membre du comité de Salut public (établi seulement depuis le 6 avril) qui
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, dernier chapitre du t. VI.
46 UWISTOIRE DE SOULAVIE
les confirmait; qu’il était méme alors en état d’hostilité et avec le Conscil et avec le Comité, ow il n’entra qu’au mois d’aout suivant.
Il est certain qu’a l’époque ot Soulavie fut nommé le véritable chef du comité de Salut public était Danton, qui en fut — éliminé au mois de juillet suivant, et c’est Robespierre qui y exerca dés lors jusqu’é sa chute l’influence prépondérante. Barére fut presque constamment chargé, dans le comité, de la direction des affaires étrangéres, d’abord avec Danton et Hérault de Séchelles, ensuite tout seul, sous la surveillance générale de Robespierre, quis’était attribué une sorte de présidence du conscil sans portefeuille. On a vu que Soulavie avait de nombreuses relations parmi les hommes politiques d’alors; ses publications historiques, la chaleur de ses opinions républicaines lui avaient donné un certain renom auprés d’eux; connaissait Barére, Hérault de Séchelles et beaucoup d’autres personnages influents depuis un temps plus ou moins long, et l’on congoit fort bien qu’il ait alors trouvé, sans l’intervention de Robespierre, le moyen de se faire envoyer & Genéve, comme il avait déja trouvé, quelques mois auparavant, le moyen d’avoir accés au ministére des relations extérieures. A la maniére dont les Mémoires du régne de Louis XVI parlentde Barére dans le passage que nous avons cité, 4 propos de l’incident Gamon, on serait tenté de croire que Barére fut le premier protecteur de Soulavie, et cette protection dut se continuer jusqu’a la fin, car, aprés la Révolution, il existait encore d’amicales relations entre Barére et Soulavie. Mais, ceci posé, il n’est pas douteux pour nous que, tout au moins dans la suite, Soulavie ait eu, dans le comité de Salut public, un autre et plus puissant protecteur, et celui-la n’était autre que Robespierre.
Quelques mots sur ce terrible protagoniste du grand drame révolutionnaire ne seront pas ici hors de propos. Pour l’immense majorité du public, Robespierre personnifie le régime de la Terreur, c’est-a-dire la plus effroyable tyrannie qui ait pesé sur un peuple. Tel n’était pas cependant l’avis de Bona-
parte qui a qualifié Robespicrre de « bouc émissaire de la Révolution », ni celui de Cambacérés qui, parlant du9 Thermidor, a dit que c’était « une cause jugée mais non plaidée ». Depuis lors, ce personnage a été trés discuté. M. Hamel en a fait une apologie en trois volumes ot, parmi bien des points discutables, quelques errours ont été certainement redressées cl quelques obscurités éclaircies. Pour M. Taine, |’Incorrupuble est surtout un monstre de vanité. Nous serions plutét disposé 4 y voir, avec M. Edmond Schérer, un fanatique de la vertu et un visionnaire qui avait révé l’établissement du royaume de Dieu sur la terre. « Disciple de Rousseau, Robespierre s'était identifié les doctrines du Vicaire Savoyard et du Contrat social. Le principe de la peine de mort contre les délits d’opinion, c’est dans Rousseau. Robespierre y crut. Son discours aux Jacobins, le 5 juin 1794, résume le programine du nouvel Evangile. On ne peut fonder des institutions sages et le régime dela vertu que sur la ruine des ennemis incorrigibles de la liberté. Les événements faciliterent malheureusement & Robespierre le moyen d’appliquer cette dangereuse maxime. Avec une seule idée fausse, a écrit Diderot, on peut devenir barbare. Mallet du Pan, qui cite ce mot, ajoute: « La Révolution a fourni mille exemples de la justesse do cette maxime ; des 4mes douces, des caractéres honnétes ont été dénaturés par les erreurs de lesprit et poussés au dernier point de la férocité. On commence par élre insensé, on finit par devenir atroce. » Tel fut le sort de Robespierre, sectaire avant tout, ce qui n’exclut pas, d’ailleurs, une part aussi largo que l'on voudra de vanité et d’ambition. Kn d’autres temps il n’edt été que ridicule. Grace aux circonstances, ila endossé en quelque sorte la responsabilité de toutes les horreurs de la Révolution (4). »
Nous avons signalé dans unprécédent chapitre (2), a propos de la dépéche de Soulavie sur sa conférence avec le baron de Staél, la communauté de vues qui existait entrele Résident de
(t) Journal le Temps, du 27 décembre 1884.
(2) Au chapitre x,
Genéve et Robespierre, sur certains points de politique intérieure, notamment sur la question religieuse, et l’on a pu voir que l’allusion hardie « au gouvernement du bourreau » n’avail pas empéché le directeur effoctif du comité de Salut public de continuer sa protection 4 Soulavie. C’est qu’il y avait entre eux un autre lien plus puissant, formé par la politique élrangére. Sur ce terrain, Soulavie fut un des conseillers officicux de Robespierre. A quelle époque remontaient leurs relations? Peut-étre a l’année 1790, quand, au mois de mai, la question de savoir si le droit do paix et de guerre appartenait au Roi ou 4l’Assemblée se posa a la Constituante. Robespierre sé pronongavivement dans la séance du 15 mai contre la prérogative royale, et la thése soutenue peu aprés par Soulavie, dans le Moniteur du 4*'juillet, s’accorde trop avec le discours de Robespierre, pour que celui-ci n’en ait pas, dés lors, remarqué l’auteur, en supposant qu’il ne le connut pas déja. Des écrivains trds compétents sur notre histoire diplomatique s'accordent & proclamer Ja parfaite nullité de Robespicrre au point de vue de la politique étrangére. « Ses projets politiques, dit M. Frédéric Masson, s'il en avail de réels, de précis, qui ne fussent pas noyés dans le brouillard vague de ce qu'il appelait les principes, sont restés inconnus (4).—Rien, ditde son colé M. Sorel, n’autorise a croire que Robespierre ait songé d pactiser avec I’Europe, 4 traiter de la paix sur le pied du slatu quo ante, & cesser de faire aux Etats une guerre de prosélytisme..., en un mot qu’il se soit approprié la politique que Danton avait fait consacrerparle décret du 413 avril 1793 (2).» Ces jugements nous paraissenttrop absolus. Rien ne prouve sans doute que Robespierre ait eu de grandes vues sur la politique extéricure, et il est assez admissible qu’absorbé comme il l’était par les affaires intérioures, il n’ait jamais songé a débrouiller l’écheveau de nos relations internationales pour en tirer un systéme précis et raisonné. I! semble cependant qu'il ait cua ce sujet des idées plus justes que la plupart de
(1) Masson, /e Département des affaires étrangéres sous la Révolution, p. 295. (2) Songs, (’Hurupe et la Revolution franguise, Ill, 530.
ses collégues. Le fait est qu’il s’opposa toujours 4 la guerre, au moins a la guerre inconsidérée, sans alliés etsans préparation préalable, que préchaient les Girondins, et c est de la que provinrent ses premidres dissidences avec eux. Des les premiers mois de 1792, il s’était prononcé sur cette question, en réfutant Brissot qui conseillait de prendre l’offensive contre Europe monarchique et qui contribua ainsi beaucoup 4 la déclaration de guerre du 20 avril. Enfévrier 1793, c’est encore Brissot qui fit déclarer la guerre et a l’Angleterre et a la Hollande.
Robespierre croyait qu’il fallait avant tout réglerla question intérieure et Ja note suivante écrite desa main (4) résume sur ce point sa pensée.
La guerre étrangére est une maladie mortelle (un fléau mortel) tandis que le corps politique est malade de la révolution et dela division des partis.
Les affaires étrangéres. Alliance avec les petites putssances, mais impossible aussi longtemps que nous n’aurons pas une volonté nationale.
Si l’on rapproche de tout cela les conseils de Soulavie, bien plus conformes 4 Ja politique transactionnelle de Danton qu’a la guerre de propagande commencée par les Girondins et continuée par les Montagnards, on est en droit de supposer que Robespierre n’était pas si éloigné que le dit M. Sorel de continuer la politique de Danton.
Il y a, dans le curieux livre de Georges Avenel sur Anacharsis Clootz (2), un passage qui jette une certaine lumiére sur les rapports qui ont existé entre Soulavie et Robespierre. Attaquant les membres du comité de Salut public, de Ja fin de 1793, que dominait Robespierre, l’auteur dit :°
Les yeux hors frontiéres, non point vers Londres, mais sur Vienne et Berlin, ils révaient de rattacher la France au vieux monde européen, non point en mendiant la paix comme Danton, mais en la dictant bel et bien, disaient-ils. La cheville ouvriére du systéme était un ex-jésuite, ami d’Anacharsis .
(1) Papiers inédits trouvés chee Robespierre, n° XLIV. (2) Anacharsis Cloote, II, 218,
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« .., Nila Suéde, ni le Danemark, ni la Pologne, ni Génes, ni Venise, ni le Portugal, nos anciens alliés, ne sont nos ennemis. Ils le sont de nos révolutions, mais ils sont les amis, les soutiens de l’indivisibilité de la France et du maintien de sa force politique... Les Girondins ont armé l'Europe contre leur patrie... » }
Voila ce que ex-abbé Soulavie avait imprimé aprés le 2 juin en téte d’une édition nouvelle de ses prétendus Mémoires de Richelieu, ouvrage auquel Anacharsis ayait fait, en 1791, toutes les politesses imaginables. L’ex-abbé, qui s’était jeté dans la diplomatie, revenait triomphant de Danemark (1). Agent accrédité de la République en ce pays, il était parvenu 4 maintenir cette puissance dans la neutralité. Le Journal de la Montagne reproduisit le passage susmentionné; l’abbé diplomate fut consulté par le comité de Constitution sur les rapports a élablir entre la France et les vieilles puissances; il y avait 3 Bale un envoyé de la République, Barthélemy, dont Voreille était toute aux tripoteurs Desfieux, Dubuisson, agents de la politique Lebrun-Danton ; l’abbé diplomate fut envoyé 8 Genéve comme Reésident, afin de surveiller lintrigue Barthélemiste, de réprimer la propagande du sans-culotte Rotondo et de maintenir dans leur neutralité Genéve et les Suisses. C’était 14 l’homme qui ordonnait 4 cette bcure toute la politique du comité de Salut public, grace a Vinfluence qu’il avait sur Robespierre. On pouvait se rappeler qu’en mars, au moment du désastre de Belgique, le myope (Robespierre) s’était écrié assez imprudemment et 4 la grande surprise des sans-culottes, « qu’il conviendrait d’employer quelque chose de cet art dont le despotisme se sert pour diviser ses ennemis ». A son passage 4 Paris, Soulavie, trouvantle Jacobin en de telles dispositions, l’avaitinitié aux premiers mystéres de la diplomatie et continuait par lettres 4 nourrir son enseignement. Or, par quels contes l’abbé diplomate endoctrinait-il incorruptible mandataire parisien déja entrepris par Barére et Carnot ? Ecoutez !
« Il faut nationaliser la Révolution, ne plus voir que la France et revenir & la politique traditionnelle du pays. — Notre ennemi naturel, c’est l’Angleterre ; nos alliés, les petites puissances républicaines pour la plupart, — Etouffer Vesprit de propagande. — Expulsion sévére de tous les étrangers. — Meilleure tenue aux Jacobins, plus de dignité 4 la Convention. — Un gouvernement fort, stable, —I] faut armer, non pour aller au Rhin, c’estla guerre éternelle, mais afin de dicter la paix, paix sans conquéte. — Pitt et Kaunitz veulent nous fédéraliser ; nous sommes leur jouet. — La paix est facile 4 cueillir, — Le roi de Prusse noustend déja le rameau. Il a éloigné de ses drapeaux lesémigrés. Apres la reddition de Mayence, il nous a bégayé presque une reconnaissance, et voila qu’aujourd’hui il rappelle Hertzberg au ministére; Hertzberg, l’ennemi de l’alliance autrichienne. La coalition va se dissoudre. Ménageons la Prusse. »
Et Robespierre, s’eniveant des secrets du polichinelle diplomatique, transporté dans le ciel des hommes d’Etat, nevoyant plus que l’échiquier européen, laissait déja les droits de homme pour le jeu des nations.
(1) On a vu dans les chapitres précédents que Soulavie n’était jamais allé en Danemark ct no’avait pas été Jésuite.
Avenel revient sur ce sujet dans un autre ouvrage et explique ainsi les divers courants qui déterminérent alors la politique étrangére de la France:
Il y eut en 1793 deux politiques de paix, bien distinctes, bien suivies et des plus actives, chacune ayant ses agents différents qui tous étaient suffisamment honorables pour l’emploi. — La politique de Danton tient du mois de mai a fin septembre. Ses instruments sont les mémes que ceux du ministére Lebrun: Proly, fils naturel de Kaunitz; Dubuisson, auteur dramatique fort au courant des affaires de Belgique, et deux aigrefins jacobins, Desfieux et Pereyra. Nous laissons les agents extérieurs, Barthélemy et autres. Danton, qui ne croyait pas que la France seule put résister A la coalition, tAchait non seulement de faire naitre 4 l’Orient de l'Europe une division a l’aide de la Suéde, des patriotes polonais et de la Turquie, mais il s’efforgait surtout d’arriver vite 4 un arrangement quelconque avec les puissances envahissantes. A Vienne, a Berlin, il comptait sur les adversaires de !’alliance austro-prussienne : 4 Vienne, sur Kaunitz ; 4 Berlin, sur Hertzberg, Lucchesini, Brunswick. Son veritable point d’appui, toutefois, c’était opposition anglaise dont les membres se trouvaient avec lui en communion intime... Le mouvement du 31 mai fit échec a Danton... I] n’en continua pas moins son jeu tout |’été, en société d’Herault et de Barére... Les événements brouillérent les cartes du grand tripoteur (Danton) qui dut sortir du comité de Salut public... Il y eut bien, aprés la bataille d’Hondschoote, une reprise de faveur, mais elle fut de courte durée. Les partisans de la guerre, soutenus, encouragés par les nouveaux membres du comité de Salut public, attaquérent, incriminérent tous ces essais de paix Platrée. — Herault ful mis en quarantaine dans le Comité, Barére lacha Danton pour Robespierre ; 73 membres de la Droite furent arrétés afin de terrifier la majorité ; et non seulement Marie-Antoinette, mais le duc d’Orléans, qui entrait aussi dans le jeu dantoniste, fut envoyé a la mort. Notre pacificateur platrier fit le plongeon.
C’est alors que se produit et que s’impose aussitdt la politique du grand comité de Salut public: politique traditionnelle et nationale, politique de Richelieu et de Louis XIV, politique moins pacifique, mais plus digne et plus ferme en apparence que celle de Danton. Elle ne mendie rien. Son principal agent, son inspirateur, se nomme Svulavie, l’envoyé de la République a Genéve. Nos ennemis naturels sont l’Angleterre et la maison d’Autriche; nos alliés, les petites puissances, républicaines pour la plupart, etc.
Ainsi parle Soulavie, et ses conseils sont suivis ponctuellement par les gouvernants chargés de la besogne diplomatique, Robespierre et Barére, D’une part, on proclame la liberté des mers pour faire piéce a l’Anglais, et l'on annonce qu’on descendra dans gon ile; d'autre part, on se montre froid et dédaigneux 4 l’égard des réfugiés belges, hollandais et autres ; puis, aprés la victoire de Wattignies, on n’a garde d’aller en avant, et la Belgique est traités non plus en pays annexé, mais ennemi, Nous avons dit que, pour avoir raison de la politique dantoniste, les membres du grand comité de Salut public avaient fait alliance avec le parti de la guerre. Quand ce parti vit qu’une
nouvelle politique de paix remplacait la défunte, i! voulut la combattre également; maisle grand comité s’unit a ceux-l4 mémes qui venaient d’étre écartés des affaires, et par I’établissement d’un gouvernement révolutionnaire jusgu’d la paiz, il put maftriser les opposants qu’on appela dés lors ultra-révolutionnaires (1),
Les causes de la protection accordée par Robespierre a Soulavie étaient done d’un ordre tout particulier, et si les historiens genevois paraissent encore lignorer, puisqu’ils n’ont pas cessé d’attribuer au maintien de Soulavie &Genéve des motifs contraires &lindépendance de leur pays, on peut supposer, d'aprés la dépéche de Reybaz, du 24 mars 1794, que ce diplomate s’était fait une idée plus juste de la situation.
Robespierre ne répondit jamais aux lettres do Soulavie (2), ce qui semble exclure]’intimité des rapports affirmée par Anacharsis Clootz. On pourrait trouver un indice du méme genre dans le fait que Soulavie n’hésila pas & communiquer a Meaulle les lettres de l'anglais Vaugham, si l’on était bien sir qu'il put prévoir alors les conséquences de cette communication, ou méme qu’iln’en espérat pas un effet tout opposé au parti qu’en tirerent les hommes du 9 Thermidor, car les conseils donnés par l’opposition anglaise 4 Robespierre ne différaient pas notablement de ceux gu’avait plusieurs fois donnés Soulavie luiméme (3). Quoi qu’il en soit, les attaques contre le dictateur vaincu et guillotiné, auxquelles se joignit Soulavie, produisent une impression pénible sous la plume de ce dernier, quand on connait la protection dont le tyran l’avait couvert. Le revirement survenu dans son langage avant et aprés Thermidor est, du reste, un phénoméne si général qu’on aurait mauvaise grace a insister la-dessus. Quand on songe qu’undes membres dela Convention les plus honnétes et les plus respeclés, Boissy d’Anglas, ne désignait plus, aprés Thermidor, Robespierre que par le nom demonstre ou d’exécrable tyran, aprés!’avoir com-
(1) Landis révolationnaires. Paris, 1875, p. 19. (2) Voir, au chapitre précédent, la lettre de Soulavie A Thuriot en date dug octobre
(3) Voir nu chapitre xvit une lettre de Soulavie au Directoire contenant quelques
détails sur cet incident.
paré quelques jours avant Thermidor, au lendemain de la féte de l’Etre Supréme, a « Orphée enseignant aux hommes les premiers principes de la civilisation etde la morale », on peul bien avoir quelque indulgence pour le Résident jacobinde Genéve, que ses relations connues avec ]’ex-dictateur devaient remplir de craintes trop justifiées. Il est juste, enfin, de faire observer que, le péril passé, le langage de Soulavie a l’égard de Robespierre devint beaucoup plus réservé.
De la correspondance de Soulavie avec Robespierre, il résulte que, s'il ne faisait que des sottises 8 Genéve, s’il était le moins diplomate de tous les hommes, il avait au moins, par ce temps de trouble universel des esprits, l’instinct de la vraie politiquea suivre, un certain sentiment des nécessités pratiques, qui lui faisait conseiller la paix 4 l’extérieur et la pacification religieuse a lintérieur, Dans tous les cas, ce n’est pas lui qu’il fallait envoyer sur les bords du lac Léman, et ce n’est pas lui qu’ony ett envoyé, si la direction de notre politique étrangérc,
~au lieu de tomber entre les mains des politiciens parlemen-
taires, était restée dans les mains des hommes du métier. Ce sont donc les premiers qui sont responsables de la prolongation d'une anomalie diplomatique que déploraient chaque jour, comme on a pu le voir, les personnages influents au ministore des relations extérieures. Noslecteurs auront été frappés, comme nous, sans doute, du contraste heureux et assez inattendu, que tous les documents émanés de ce ministére présentent avec les influences parlementaires qui s’exercaient sur lui, et dont le choix de Soulavie était un des traits caractéristiques.
Les historiens genevois parlent de Soulavie comme d’un homme débauché se livrant 4 de crapuleuses orgies pendant son séjour 4 Genéve. Nous ne connaissons aucun fait qui justifie ces imputations, et expression @immoralité révoltante qui se trouve dans une dépéche de Delhorme (30 juin 1794) ne semble pas devoir étre interprétée dans ce sens. Mais ces accusations s’expliquent aisément, d’abord par l’intensité des passions poliliques allumées contre le Résident et ensuite
parle manque de tenue de ce dernier. Ce n’est pas en traversant la ville, avec le club des Montagnards, enchantantdes chansons chéres aux républicains, comme il Je dit lui-méme dans deux ou trois de ses dépéches, qu'il pouvaits’attirer l’estime et le respect d’une population puritaine comme celle de Genéve. Quant 4 M7 Soulavie, elle parait avoir vécu a Genéve dans la retraite, autant du moins que !e comportait Ja situation de son mari. Au mois de janvicr 1794, elle y perdit son premier enfant. Dans la correspondance de Grenus ct Desonnaz, Grenus écrit en date du 25 janvier : « Soulavie est hien affligé de Ja perte de sa petite; c’est dommage, c’était une enfant d’une belle espérance, et sa femme a un mérite réel. » Dans une autre lettre, Desonnaz écrit qu’il vient de rencontrer Soulavie revenant de Carouge « avec sa chaste épouse (4) ». Sous cette phrase moqueuse, on sent le respect pour la femme.
A la suite de l’arrestation deSoulavie aGenéve, la populace envahit ’hétel du Résident et pilla au moins en partie son mohilier. Au boutde huit jours, on mitles scellés surce qui restait. « Heureusement, ditSoulavie, prévenu du pillage par un membre méme du gouvernement genevois, j’avais déposé a temps mes collections et mes papiers historiques dans des caisses confiées 4 une artiste, la citoyenne Pongon. //en resta une a Vhétel qui, ne pouvant tenir dans la voiture, est décrite dans le prétendu inventaire, article 112, mais sans les papiers gui ont été enlevés (2). » Les papiers comprenaient : une partie des archives du ministére secret de Louis XV, les six derniéres livraisons des Mémoires de Duclos, dont il avait publié la premiére avant son départ pour Genéve; la premiére composition inédite des Mémoires du régne de Louis XVI, et la premiére composition de ceux dela Révolution vendus en 1792
(1) Correspondance de Grenus el Desonnaz, J, 250. (2) Deuxitme mémoire A I'empereur Napoléon, p. 23, Paris, 1810.
4 M. Buisson, libraire, par luirétrocédés on 1794, etrevendus depuis & une Société qui en demandait la primitive composition (1). Ailleurs, Soulavie nous apprend que Jes scellés étaient encore surle reste de ses effets A Gendve en 1804, mais il était parvenu, grace a Charles Delacroix, 4 se faire rendre une partie des papiers qu’il y avait laissés, notamment les piéces justificatives de ses Mémoires du régne de Louis XVI(2). Soulavie réclama naturellement la restitution de son mobilier et de ses papiers, ou bien une indemnité. Le Directoire, ayant constalé la légitimité de ses réclamations, fil demander en son nom, ala république de Genéve, la restitution du mobilier ct des papicrs de son ancien ministre. Le gouvernement genevois, de son coté, donna |’ordre a M. Micheli, son ministre a Paris,
de satisfaire Soulavie.
Voici un extrait d’une dépéche de M. Desportes & M. de Talleyrand, datée de février 1798 :
Citoyen ministre, aussitét la réception de votre dépéche du 24 pluvidse (12 février) dernier et des trois piéces qui y étaient incluses, j’ai sondé inofficiellement le gouvernement de Genéve sur ses dispositions a écouter les réclamations du citoyen Soulavie, et méme & Pindemniser de toutes les pertes qu’il annonce avoir essuyées dans son domicile, aprés son arrestation, J’ai trouvé les syndics et conseils trés portés d entrer en accommodement avec lui. Je sais depuis ga'tls ont da envoyer par le dernier courrier au citoyen Micheli tous les pouvoirs nécessaires pour terminer cette affatre ala satisfaction du citoyen Soulavie. Un arrangement amical me parait présenter ce citoyen trop d’avantages pour que je ne suspende pas toute démarche officielle, jusqu’d ce qu’il ait motivé son refus d’accepter les propositions particuliéres du citoyen Micheli (3),
Soulavie ajoute les explications suivantes :
Hl y avait eu déja, entre M. Micheli et moi, des conférences ou les événements d’une mission orageuse, ou plutdtd’une proscription de quinze mois de durée, et les scénes tragiques des clubs insurgés, furent discutés. M. Micheli exposa avec vérité etdignilé les antiques dispositions naturelles de la nation genevoise envers la France. Les actes de violence de la faction qui, depuis des siécles, avait tourm2nté Genéve, inqui¢té la France, et dont j’avais 4 me plaindre, ne furent ni litigicux, ni contestés,
(1) Premier mémoire a l'empereur Napoléon, p. 1. (2) Mémoires du régne de Louis XVI, V, 453.
(3) Mémoire a l"empereur Napoléon, p. 13.
Je tenais 4 la main des preuves matérielles. Le roi de Prusse s’intéressant
a ce moment-la a la destinée de Genéve, le baron de Sandoz-Rollin intervint.
Aprés avoir entendu les parties, il dit : « Genéve doit un mobilier 4 M. Sou-
lavie, et si elle le lui dénie, la nature des discussions pourra devenir dange-
reuse, parce que M. Soulavie posséde et montre toutes les piéces. C’est a
Pambassadeur offensé qu’il appartient de déclarer la nature du préjudice qu’il
éprouve etla valeur des pertes qu’il endure, alors que la naturedes événements
Va misdans la positionforcée de ne pouvoir autrement constater le préjudice.
La demande de trente mille francs n’est pas exagérée de la part d’un envoyé revétu de la qualité de ministre résident, et dépouillé par une révolution, »
Aprés avoir remis 4 M. Micheli l’état signé et circonstancié de ce qu'il avait & Genéve, Soulavie recut du gouvernement frangais, qui gardait une attitude d’observateur de la négociation, l’avis d’envoyer un fondé de pouvoirs 4 Genéve pour retirer les effets mis sous scellés et!’indemnité. C’est M™ Soulavie qui fit ce voyage, mais les offres modiques du gouvernement genevois n’ayant pas été acceptées, Soulavie recut de M. de Talleyrand la lettre suivante : « Comme vous réclamez beaucoup d’effets qui ont été enlevés aprés votre arrestation, je charge Ie ciloyen Desportes de demander de justes dédommagements. Il avait annoncé que le Conseil de Genéve était trés disposé & vous satisfaire ; voici le moment de profiter de sa bonne intention pour vous obtenir justice. Je ne crois pas que cette affaire aura besoin d’éclaircissements on de recommandations ultérieures de ma part. Je le prie seulement de m’informer du résultat de ses démarches en votre faveur, afin que je sois ea mesure de yous prouver qu'il ne tient pas a moi que vous ne soyez satisfait. »
C’est le 4 prairial an VI (23 mai 1798) que M. Desportes présenta au gouvernement genevois une note dans laquelle, aprés avoir rappelé les faits, il conclut ainsi :
Vous le savez, citoyens, les Gouvernements sont garants de la propriété des ministres étrangers qui résident auprés d’eux, D’aprés ce principe incontestable en diplomatie, vous étes responsables des objets réclamés par l’ex- Résident Soulavie, et je vous en demande, au nom du Directoire exécutif, un juste dédommagement. Le cituyen Soulavie estime & 31.088 francs les pertes qu’il a subies ; mais comme il se trouve dans son état des articles qui concernent deux particuliers, je me bornerai & vous prier d’ordonner le dépdt chez ua nolaire public de la somm:2 dz 24,000 fr. pour ¢tre mise immédiatement &
la disposition du citoyen Soulavie, sauf 4 lui 4 cxercer son recours contre qui il appartiendra pour le surplus de ses réclamations, La négociation entamee entre votre ministre a Paris et le citoyen Soulavie, pour la solution de cette affaire, n’ayant pas produit de résultats satisfaisants, le Gouvernement francais désire que vous la terminiez avec moi; et, me fondant sur votre équité, j'aime A me persuader, citoyens, que son issue n’éprouvera de votre part aucun obstacle.
La réunion de Genéve a la France, qui arriva sur ces entrefaites, ayant mis fin aux pouvoirs de M. de Micheli, Soulavie s’adressa 4 M. de Talleyrand, qui lui répondit que, lui ayant délivré les titres qui constataient lalégitimité de sa demande, la réunion de Genéve avait terminé toutes ses relations avec cette ville. Soulavie s’adressa en conséquence au ministre de l’Intérieur, en faisant observer que Jes autorilés, établies dans le département du Léman, avaient des pouvoirs suffisants pour lui rendre justice. Il la demanda a M. de Barante, préfet, et au maire. Le préfet transmit sa réclamation au président de la société économique établie pour payer les dettes de la République, et répondit qu’il ferait payer le réclamant, moyennant lautorisation du ministére ou du conseil d’Etat, tandis que le maire lui envoyait l’inventaire d’une dixiéme partie environ de ses eflets échappés au pillage de sa maison et conservés dans quelques caisses 4 la municipalité. Enfin la société économique lui observa qu’elle n’avait pas trouvé dans ses archives les titres l’autorisant a payer la somme demandée.
C'est a cette affairo que se rapporte sans doute une action en dommages-intéréts intentée par Soulavie contre Treilhard, un ex-membre du Directoire. Le Moniteur du 27 juin 1799 mentionne la dénonciation de cotte procédure au tribunal de cassation. L’affaire n’était pas encore terminée en 1810, puisqu’elle fait objet principal des deux mémoires datés du 10 février de cetle année, que Soulavie adressa a l’empereur Napoléon.
Voici la conclusion du premier de ces mémoires :
Attendu que le gouvernement francais avait exigé du gouvernement gene-
vois le retour en nature ou en indemnités du mobilier et des papiers de Soulavie, ancien Résident de France & Genéve ;
Attendu que le gouvernement de Genéve avait chargé son ministre A Paris de satisfaire 4 cet égard le gouvernement de France et le réclamant;
Attendu que la réunion de Genéve avait suspendu I’exécution des mesures respectives des deux gouverncments, par la cessation des fonctions de celui de Genéve ;
Attendu la demande du maire de Genéve, en date du 10 mars 1808, de disposer d’une chambre de I’hétel de ville, dans laquelle il dit étre compris, scellés et inventoriés, des effets appartenant audit Soulavie ;
Je demande que V. M. (aux termes de la note officielle du 4 prairial an VI présentée au nom de la France au gouvernement genevois) ordonne A la commission économique de déposer sur-le-champ dans les mains d’un notaire, en la disposition du sicur Soulavie, la somme de 31,088 livres tournois, avec l'intérét légal de 5 p. 100 depuis la premiére demande faite le 18 de l’an Ill au gouvernement de Genéve desdits papiers et effets; demeure la ville de Genéve solidaire dudit payement. Les scellés,.sans préjudice du droit de ’ garde, s'il y a lieu, seront levés, suivant les réglements, et les frais de garde a Ja charge de la commission et municipalité solidairement.
Le second mémoire est consacré aux collections de Soulavie, et surtout aux papiers du ministére secret de Louis XV. Nous aurons a en reparler plus loin.
Le 30 janvier 1808, Soulavie écrivait a M. Pillioud, a Geneve, pour lui réclamer 30 louis déposés entre ses mains au moment de son arrestation, quand il vit « l’hétel de la Résidence prét a étre livré au pillage ».I] lui rappelle sa déclaration 4 M. Bernier de Genéve, en dale du 15 mai 1796, et autres piéces qui justifient sa réclamation. I réclame aussi des matelas et d’autres objets de sa femme, laissés 4 Carouge et confiés a M. Pillioud. Il demande tout cela, d’abord amiablement, mais il s’adressera a la justice s’il n’est fait droit 4 sa demande (1).
(1) M. Rattier a l'original de cette lettre.
SOMMAIRE
La politique du ministére secret de Louis XV a l’égard de l’Autriche, de la Prusse et de l’Angleterre. — Les tendresses de l’opinion publique en France pour Ja Prusse, — Le baron Thugut. — La paix de Bale. — Le baron de Sandoz-Rollin. — La mission Caillard a Berlin. — Son insuccés. — La politique de la Prusse. — La premiére campagne d’Italie (1796). — Simulacre de négociations anglaises. — Fox et Pitt. — Conférences de Soulavie avec Sandoz-Rollin, — Un plan de campagne pour I’an VII. — Immoralité de la politique du temps. — Mémoire contre les banquiers de Genéve. — Demarches de Soulavie pour un rapprochement avec la Russie, — Ses lettres & la princesse Daschkoff et au naturaliste Pallas. — Ses lettres au Directoire avant et aprés la mort de Catherine. — Jugement de Caillard sur la « grande Catherine ». — Espérances bientdt évanouies de se concilier Paul J*r. — Nouvelles conférences de Soulavie avec Sandoz pendant l'année 1797. — Les explications de Sandoz sur l’inaction dela Prusse, — Le 18 fructidor. — Soulavie félicite le Directoire. — La paix de Campoformio. — Soulavie rend la Prusse responsable de la cession de la Vénétie a ’Autriche. — Mort de Frédéric-Guillaume II (novembre 1797). — La mission Sieyés a Berlin (juin 1798). — Sicyés proteste contre la sottise de V'opinion frangaise favorable & la Prusse. — Le plan du Directoire pour la fulure constitution de l'Allemagne. — Les petites républiques. — La reprise de la guerre en 1799. — Le 18 Brumaire. — La France et |l'Angleterre au commencement de l’an VIII. — Soulavie conseille de s’entendre avec |’Angleterre. — Observations sur la France, !a Hollande et la Prusse. — Mea culpa de Soulavie pour sa politique prussienne, — Mémoire de Soulavie en 1807 sur les rapports de la France et de I’Angleterre,
Soulavie aimait trop la diplomatie secrdte pour que ses mésaventures de Genéve eussent pu le guérir do cette maladie. Aprés sa sortie de prison, il ajouta 4 son cabinet d’études et de collections historiques une sorte de cabinet de consultations politiques. I] se fit ce qu’on pourrait appeler un « diplomate en chambre ». Profitant de ses relations avec les puissants du jour, et des documents précieux qu’il avait amassés, et notam-
ment des actes du ministére secret de Louis XV, il s’établit en quelque sorte le conseiller officieux, au point de vue de la politique étrangére, do tous les-gouvernements qui se succédérent en France. Il joua surtout ce réle sous le Directoire, ct il semble mémequ’il ait été pourva d'une commission secréte du Directoire auprés de M. de Sandoz, Venvoyé prussien a Paris, car tel est le titre écrit 4 la main sur la liasse qui contient, aux Archives Nationales, le récit de ses'entretiens avec ce diplomate (4). C’est Rewbell, un des Directeurs, qui était Vintermédiaire habituel de ses communications.
Or, quelle était la politique de Soulavie ? On la connait déja par ses précédentes publications et par ses dépéches de Genéve : c’était celle du cabinet secret de Louis XV, — celle qui s’inspirait des ressentiments excilés par l’alliance autrichienne de 1756 et « la paix honteuse » de 1763, dont les Mémotres de Duclos avaient été les dénonciateurs indignés ; celle qui avait pour but, selon Jes écrits de Favier, l’anéantissement de |’Autriche et de l’Angleterre. — En s’identifiant les idées de Favier, et en les répandant par les Mémoires de Richelteu, de Duclos et autres, Soulavie n’avait fait que suivre le courant politique du temps en France. Le grand Frédéric, malgré ses défections, était resté un objet d’admiration pour les philosophes et les libéraux, en méme temps que l’Autriche avait concentré toutes les haines. Les hommes qui jouérent un réle politique en 1789 et les années suivantes avaient été nourris dans ces idées. Pour tous, Ja Prusse était l’alliée naturelle et l’Autriche l’ennemie nécessaire. « A part Mirabeau, qui avait vu les Prussiens de trop prés et qui penchait pour lalliance anglaise, les plus notables personnages de la Cons-
(1) La plupart des pices que nous allons citer dans ce chapitre sont aux Archives Nationales, dans le carton F! 6572, ott se trouve le résidu des papiers saisis chez Soulavie aprés sa mort, la partie la plusimportante ayant ¢té transportée aux archives du ministére des Affaires etrangéres. Il y a quatre liasses dans ce carton Ja premitre, cétée n** 1d 14, se rapporte a la saisie des papiers de Soulavie; laa*, intitulée France et Prusse, n°* 15 & 71, se compose d'une série de brouillons de lettres, plus ou moins raturées etinformes, mais ou l’on retrouve tous les éléments des entretiens de Soulavie avec le baron de Sandoz-Rollin ; la 3°,n°* 72 4 81, comprend diverses piéces du ministere secret de Louis XV; la 4° enfin, n*8a a 96, est formée de documents émanés de ce méme ministére, relatifs a l'tle de Saint- Dominguc.
tituante, de la Législative et de la Convention avaient des tendresses pour l’alliance prussienne, parce qu’on savait la profonde rivalité qui existait entre Vienne et Berlin et que ’Autriche parais3ait la seule ennemie redoulable. Ce qu’on savait moins, c’est l’inimitié non moins profonde au fond qui existait en Prusse pour la France et le soin jaloux avec lequel Jes hommes d’Etat de Berlin suivaient tous nos mouvements pour s’agrandir a nos dépens, toujours préts a intervenir comme médiateurs armés et a exiger quelque cession de torritoire comme prix de leur concours effectif ou deleur neutralité (4) ». L’histoire diplomatique de la Prusse, pendant toute la durée de la Révolution frangaise, est, a cet égard, des plus instructives, et ceux qui la connaissent ne peuvent guére s’étonner des résultats auxquels a finalement abouti, il y a vingt ans, la continuation de cette politique d’emballement aveugle a qui la haine de |’Autriche dérobait le danger encore plus grand de l’Allemagne unifiée dans les mains de la Prusse.
La premiére des communications de Soulavie au Directoire remonte pour ainsi dire au lendemain de sasortie de prison (septembre ou octobre 1795), lorsque Cambacérés, alors président du comité de Salutpublic, lui eut fait rendre des papiers enlevés par les Genevois et envoyés par eux au comité. Soulavie, aprés avoir rappelé quo le baron de Thugut, premier ministre d’Autriche depuis 1793, avait été l’agent secret pensionné de la France, proposait d’écrire & ce personnage une lettre comminatoire pour l’obliger a faire la paix. Son projet de lettre contenait le passage suivant : « ... Préparons a nos deux nations Jos voies d’une paix salutaire, et si vous persislez A vous montrer notre ennemi, que vos dépéches nous servent a vous dter d’un poste od vous ordonnez tant de calamités... » Soulavie avait déja signalé de Gendve au comité de Salut public histoire de Thugut, qu’il avait trouvée dans les papiers de Louis XVI, aprés le 10 aout 1792. Il l’a racontée dans un de ses ouvrages (2). M. Sorel l’a depuis notablement
(1) Song, ?Europe et la Révolation francaise, I : (2) Mémoires du régne de Louis XVI, IV. 39h. a
éclaircie. Thugut servait ala fois Choiseul et Kaunitz, mais le premier était probablement dupe; dans tous les cas, Thugut dut le persuader 4 l’Empereur, en lui faisant sa confession générale. Le fait est que l’Empereur ne fut nullement ému quand tout lui fut révélé (4).
Les négociations avec la Prusse vinrentbientot donner un nouvel aliment a l'activité diplomatique de Soulaviec. On sait qu aprés avoir étéles premiers ennemis de la Révolution francaisc, les Prussiens furent aussi les premiers A trailer avec elle. Par la paix de Bale, signée avec Barthélemy Je 5 avril 1793, la rive gauche du Rhin était cédéo & la République francaise qui, de son cété, devait abandonner les points occupés par elle surlarive droite; une convention additionnelle, secréte signée le 17 mai, portait qu’a la paix générale une indemnité territoriale serait assurée a la Prusse. Celle-ci avait exigé la neutralisation de presque toute |’Alleinagne du Nord, et cetle condition, dont le roi de Prusse ne voulut jamais se départir, faisait dire 4 Barthélemy (24 mars 1795) :
On voit bien que ce plan a pour objet d’attirer sur Je roi de Prusse une immense considération, d’éloigner le thédtre de la guerre de tous les pays de VAllemagne sur lesquels il exerce quelque influence, d’isoler la cour de Vienne et de rendre ensuite plus problématique la conservation par nous de la rive gauche du Rhino; car, la neutralisation de tout le Nord de l’Allemagne une fois reconnue, comment obliger tous Ics princes et Etats qui y seraient compris a souscrire a cette acquisition! Et cependant a ce plan de neutralisation sont attachés des avantagesimmenses pour nous ct pressants, Ily a une grande habileté dans ce calcul et cette démarche de la cour de Berlin.
A la suite du traité de Bale, Caillard, ministre plénipotentiaire de France 4 Ratisbonne, fut envoyé 4 Berlin. Sa nomination est du 44 juillet 1795 ; il partit seulement au commencement de novembre, quand le gouvernement frangais eut étéinformé que le roi de Prusse avait désigné, de son cété, un ministre plénipotentiaire a Paris. C’est le baron de Sandoz- Rollin, alors ministre 4 Madrid, qui fut nommé a ce poste, lo
(1) Revue historique, t. XVII, article de M. Sorel sur [Autriche ef le comité de Salut public,
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i** octobre, mais il ne vint l’occuper que deux mois plus tard. En présentant, le 31 décembre, ses lettres de créance au Directoire, le baron prussien déclara qu’il avait pour mission de roprendre des relations amicales qui n’avaient été qu’interrompues et assura que l’amour de l’humanité, qui caractérisaiten ce jour la politique du roi son inaitre, ne se démentirait pas. Le ministre des Affaires étrangéres était Delacroix, maisil l’était depuis fort peu de temps et notre diplomatic n’était pas encore remise du désordre révolutionnaire. Aussi Sandoz mandait-il & Berlin dans la partie chiffrée de son rap- ‘port: « Rien n’était plus mal disposé relativement a la représentation de cette audience : nul ordre, nulle décence et nulle étiquette n’y étaient observés. A peine Delacroix savaitil 4 qui et quand ‘il devait nous présenter ; & peine ai-je su quand je devais parler. » Soulavie était un ami ou du moins un familier de Sandoz, et c’est ce qui donne un véritable intérét ases communications de ce temps au Directoire.
Le nouvel ambassadeur de Prusse & Paris passait pour avoir des sentiments favorables 4 la France. Caillard écrit, le 2 février 1796, que l’insuccés de l’intrigue Hardenberg-Hohenlohe- Schulembourg a été occasionné, non seulement par la démarche du prince Henri, oncle du roi, ami de la France, mais encore par « le compte avantageux quo M. Sandoz a rendu de l'état de la France en général, de la marche du Directoire et de la confiance qu’il meéritait. Il fait également, citoyen ministre, un éloge particulier de votre personne et de vos talents. Voila ce que m’a confié M. d’Haugwitz... ». Le 27 février, Caillard signale encore Je bon effet des rupports de Sandoz sur l’esprit du roi ct constate qu’on a a Berlin une grande confiance dans les appréciations de ce personnage.
La mission de Caillard & Berlin dura prés de trois ans (de novembre 41795 a juin 1798). Ce diplomate s’épuisa en démarches de toute espéce pour amener la Prusse a sortir de son inaction et & se joindre a la France, afin d’obliger ’Autriche a faire la paix, en acceptant le principe de sécularisation des électorats ccclésiastiques qui devaient servir 4 dédommager les
princes laiques de la rive gauche du Rhin cédée a la France. Mais tous ses efforts furent inutiles. Le cabinet prussien, qui avait d'ailleurs une bonne excuse dans l’état de santé du roi, ne voulut jamais se départir de son systéme de neutralité a outrance, Au fond, il était enchanté, et ne le cachait pas toujours, de voir la France et l’Autriche s’affaiblir mutuellement, et n’avait pas de plus grande frayeur que de les voir s’accorder. De plus, il craignait la Russie, et bien que la mort de Catherine (17 septembre 1796) edt un peu éclairci la situation, en faisant tomber le traité de subsides que cette princesse avait signé avec l’Angleterre, son successeur, Paul I*, sous influence des émigrés et de l’Autriche, ne tarda pas a prendre une attitude aussi hostile a la France que l’avait été celle de sa mere.
Les grands succés militaires de l'année 1796 (premiére campagne d’ftalie) firent une profonde impression a Berlin. Parandier, un de nos agents, écrivait, le 8 mai, & Delacroix: « Nos succés en Italie nous donnent aujourd’hui plus de faveur auprés du cabinet prussien. Je l’ai déja dit : tant que nous serons heureux, ils seront pour nous; mais si nous étions malheureux et s’ils pouvaient agir selon leurs penchants, il y a grande apparence qu’ils seraicnt contre nous. C’est la nécessilé qui nous répond d’eux. »
La Hollande et la Sardaigne signérent la paix au mois de mai, et |’Espagne conclut, le 18 aout, une alliance offensive et défensive avec la France. L’Angleterre elle-méme parut céder. Pitt envoya lord Malmesbury a Paris pour faire des ouvertures pacifiques ou plutét tater le terrain et gagner du temps. En méme temps, le général Clarke était envoyé au quartier général de Bonaparte, Mais bientét Malmesbury, mis au pied du mur, c’est-a-dire obligé de formuler des propositions, émit de telles prétentions que le Directoire lui répondit simplement par l’ordre de retourner en Angleterre dansles 48 heures.
Delacroix écrivait & Caillard, le 17 décembre 1796, une dépéche qui peut se résumer ainsi : La Prusse affecte des craintes sur les missions de Malmesbury et de Clarke ; raison de
plus pour elle de marcher; si elle ne fait rien, on pourra voir ailleurs.
La mort de Catherine paraissait avoir neutralisé !a Russie, mais |’Angleterre était implacable dans ses ressentiments, et elle employait tous ses efforts et toutes ses ressources a soutenir I’Autriche dans sa lutte désespérée contre la France.
En attendant que la cour de Vienne s’avouat vaincue, la politique de la France devait étre d’agir plus vivement que jamais & Berlin pour amener une entente qui pesat d’un poids décisif sur les volontés du cabinet aulique. On devait chercher aussi ase concilier la Russie, pour l’empécher de préter 4 la coalition austro-anglaise des secours depuis longtemps promis, C’est ce que faisait Caillard 4 Berlin, et c’est & quoi s’employait aussi Soulavie dans sa sphére de diplomate officieux. Dans une lettre au Directoire, du 5 nivdsean V (25 décembre 1796), Soulavie rend compte d’une conférence qu’il a cue avec l’envoyé de Prusse « sur une nouvelle combinaison d’alliances que nous facilile la mort de Catherine, en cas que |’Autriche ne termine pas avec nous. Il m’a paru trés essentiel, ajoute-t-il, de vous faire connaitre que Sandoz craignait un arrangement avec |’Autriche; qu'il désirait une rupture des négociations de Clarke ; qu'il a saisi avec zéle tous les projets que je lui ai mis sous les yeux d’une alliance possible avec la Russie contre [’Autriche, et qu'il m’a promis d’envoyer au roi de Prusse un mémoire, si je le lui donnais... ».
A propos des négociations avec l’Angleterre, Soulavie rappelle, dans cette lettre, V’incident de l’anglais Benjamin Vaugham, dont il avait, 4 Genéve, intercepté la correspondance avec Robespierre (4). « Il faut, dit-il, tater Fox afin de renverser Pitt... Je mentionne ce fait, parce que l’opposition de Fox est si passionnée contre Pitt que Fox ferait tout pour le reuverser; mais Fox en place, crainte de Pitt, deviendrait un Pitt en partie, et Fox n’est bon que pour avoir un Pitt moins féroce contre nous et un ministre obligé a suivre le voeu du parti qui
(1) Voir au t. It de cet ouvrage, chap. xiv, p. 285. I 5
veut la paix en Angleterre, puisqu’il en a été l’orateur et I’agent. »
Le 9 nivdse (29 décembre), Soulavie revoit Sandoz et lui donne lecture du mémoire dont il avait été question entre eux, et il note les observations faites 4 ce propos par l’envoyé prussien. « Sandoz a observé que la Prusse perdait immensément par l’acquisition des Pays-Bas qu’avait faite la France et par votre influence sur la république batave ; il a dit qu’il faudrait peut-étro un jour l’indemniser. Je ne lui ai pas laissé finir ses raisonnements. Je lui ai dit que le statu guo de 1788 était rompu en faveur de Berlin, de Vienne, de Saint-Pétersbourg, les trois nations s’étant agrandies ensemble des débris de |’infortunée Polognc... » Sandoz a peur que la France ne céde la Baviére a l’Autriche (1). Soulavie lui répondra en ces termes dans le mémoire qu’il doit lui remettre dimanche :
Quant a la question de !a Baviére, le Directoire, si actif et si vigilant sur les intéréts externesde la République, ne travaillera certainement pas A construire une nouvelle maison d’Autrich: quand i! s’agit de la démolir et d’en élever de ses débris une autre plus loin de nous et plus loin du centre de l'Europe. La Prusse, au contraire,au lieu de faire cause commune avec nous, batit une nouvelle maison d’Autriche et lui procure au Nord des provinces polonaises équivalentes A ce que nous lui dtons en Belgique. Je vais instruire le Directoire que la reine Marie-Antoinette, ayant composé un ministére pour obtenir le consentement de la France pour l’union de la Baviére 4 sa maison, M. de ‘Vergennes en développa les inconvénients, et ils parurent si graves que tout le conseil, Calonne lui-méme, opinérent & Punanimité contre Y'union et pour la nécessité de déclarer la guerre 4 !’Empereur s'il ne s’cn désistait pas,
Sandoz m’a avoué que la circonstance était unique pour renverser la maison d’Autriche, Il m’a dit qu'on lui avait déja fait ici pressentir l'urgence d’en finir avec nous; que c’était son avis et qu’é Berlin on y était enclin. Il a dit que le principe relatif & 1a translation de la grande population autrichienne dans une autre puissance plus éloignée était un grand coup pour la République. It w’aA AsoUTE QU’LL EN FERAIT REUSSIR LE PROJET EN RUSSIE ainsi que l’accession de cette puissance a la nouvelle alliance, mais qu'il ne manquait que les moyens d’exécution et le plan. Je lui ai dit que dimanche je lui donnerai mes moyens d’exécution el je les expose ici,
Le plan de notre diplomate est d’une simplicité merveilleuse :
(1) Depuis un certain nombre d’années, le cabinet de Vienne manquvrait pour se faire accorder la Bayiére en échange des Pays-Has.
La Turquie s’avance vers les possessions autrichiennes de l’Orient et s’en empare le printemps prochain, La Russie lui enléve au Nord ce qui est a sa bienséance.
Le Prusse prend le reste de la Silésie, chasse de la Pologne I’Autriche et poursuit sa conquéte au Nord-Est de la puissance autrichienne.
La Hesse et les princes neutres de l’Allemagne prennent fait et cause de la Prusse ct se dédommagent de leurs pertes au préjudice de |’Autriche,
Le Piémont donne des troupes et des points d’appui contre les armées autrichiennes en Italie ; on ne laisse 4 l’Autriche que son noyau central.
Ici notre diplomate stratégiste est pris de scrupules d’ailleurs trés louables.
Jusqu’a présent, tant la France que la Prusse et l’Autriche n’ont fait des conquétes dans cette guerre que contre de faibles puissances (la France exceptte a Pégard de |’Autriche); car, d’ailleurs, la France a conquis le Comtat, la Savoie, Nice, Porentruy sur de faibles puissances, tandis que la Russie, la Prusse et l’Autriche ont dépecé les restes de la Pologne. — Ce sont, au contraire, les puissances secondaires qui, au lieu de perdre, devraient dépecer le grand noyau de population militaire de l’Autriche, Il ya dans le progrés de cette guerre une immoralité révoltante sous ce point de vue que les puissances ont dévoré les faibles; et si la France et la Prusse le tolérent relativement a !’Autriche, elles en sentiront les suites.
La méme idée se trouve développée avec plus de force dans un autre feuillet écrit évidemment a la méme date.
La derniére moitié de ce siécle est remarquable par une immoralité révol« tante et inconnue en Europe dans les siécles précédents : le résultat de toutes les guerres, celle de l’'Amérique exceptée, a sanctionné des brigandages politiques qui déshonorent les grandes puissances.
La France républicaine a hérité de la France monarchique du principe qui lavait rendue, il y a quarante ans, I’arbitre de l'Europe. Ce principe ne consistait pas 4 dévorer Ic faible, mais 4 combattre le fort. Mais depuis que les vices les plus bas ont pris la place de ces principes héroiques qui caractériséreat les Bourbons avant 1750, depuis que les grandes puissances, I’ Angleterre exceptée, ont dit : Nous dépouillerons les faibles et nous nous emparerons des provinces et des nations qui sont a notre bienséance, il n’existc pas une puissance secondaire qui, dégradée au rang de sujette, ne puisse dire : mon tour va arriver,
; Génes peut dire : La Corse a plu ala France et j’ai été dépouillée de la orse,
La Turquie peut dire ; Mes Etats convenaient a l’ambition .de Catherine, et elle me les a envahis en partie,
La Sardaigne : La nature m’avait donné en Europe dans ma petitesse une
68 HISTOIRE DE SOULAVIE grande prépondérance, la République m’a dté la comté de Nice et le berceau méme de ma petite monarchie.
Le stathouder paut dire : Je régnais en Hollande, et je suis chassé de mes Etats sous les yeux d’un allié trés puissant.
Dantzik dirait : J’ai compté parmi les Etats libres, j’ai perdu mon indépendance.
La Pologne enfin peut dire ;: Il ne me restait plus que le nom de mes anciennes provinces ; on voudrait, depuis l’anéantissement de ma puissance, effacer mon rang dans l'histoire en m’dtant le nom de mes provinces.
C’était précisément un systéme contradictoire aux systémes envahisseurs que la France républicaine devait développer pour faire oublier les immoralités de la France monarchique. C’était le foyer du systéme envahisseur qu'il fallait attaquer et détruire 4 Vienne. Pour accabler de maux !'Europe entiére, on a réuni la puissance de plusieurs grands Etats contre les faibles. Il faut reunir tous les faibles contre le plus fort et en Europe, la France et la Prusse
sont appelées par nature a opérer cette grande réformation aux dépens de l’Autriche.
En applaudissant sans réserve au principe de cette politique, on peut bien trouver qu’elle péchait singuli¢rement par les ‘Moyens, et personne sans doute aujourd’hui ne s’aviserait de voir dans la Prusse l’apdtre d’une réforme internationale consistant a protéger la faiblesse des petits Etats contre !’ambition des grands.
En envoyant au Directoire une copie du Mémoire remis 4 Sandoz avec les observations de l’envoyé prussien, Soulavie -y joignit un autre mémoire daté du 26 frimaire (16 décembre 1796) sur les banquiers de Geneve et sur un projet de banque propose par le Directoire. Privé de la ressource du papier monnaie tombé dans le discrédit le plus complet, le Directoire avait fait appel au commerce pour fonder une banque, mais ses efforts aboutirent & un insuccés complet, les délégués de Paris etdes départements qu’il avatt convoqués ayant déclaré que, vu les circonstances politiques du temps, toute tentative pour fonder une banque leur paraissait impossible. Le mémoire de Soulavie se résume en conseils qui montrent combien étaient vifs ses ressentiments contre les Genevois. « Si, dit-il, vous admettez dans cette banque des Genevois, ils vous la détruiront, parce que le banquier genevois ne connait ni Dieu, ni équité, ai probité et honnéteté publiques, et
n’a jamais su s’enrichir que du désastre dontil est l’auteur. »
Plusieurs notes ou mémoires dela méme époque ont pour objet un rapprochement contre la France et la Russie, ce qui était d’ailleurs la conséquence du plan de politique générale que soutenait Soulavie. On se rappelle que notre diplomate naturaliste avait été nommé en 1786 membre correspondant de Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Cela avait créé entre lui et la Russie un lien qu’il n’oublia jamais. [1 proclame dans plusieurs do ses ouvrages le génie de Catherine (1). Quand parut, en 1789, l’ouvrage de Mallet-Dupan : Du péril dela balance politique de ! Europe en 1789, Soulavie en envoya un exemplaire a l’impératrice de Russie, en le trailant de libelle et en ajoutant qu’il avait été composé par ce journaliste sur les correspondances officielles de la légation de Suéde a Paris, laquelle aurait compté 3.000 fr. a auteur (2).
Dés l’établissement du Directoire, c’est-a-dire a la fin de 1795 ou au commencement de 1796, Soulavie envoya aux Directeurs un mémoire pour arriver & des rapports d’amitié avec la Russie. Dans cetle pitce, il raconte ses démarches a Saint-Pétersbourg pour conserver 4 la France !’amitié de Ja Russie, c’est-a-dire ses lettres 4 la princesse Daschkoff (3), présidente de l’Académie impériale de Saint-Pétersbourg, ct au célébre naturaliste Pallas, membre do cette Académie. I rappelle qu'il empécha, en 4793,la publication a Paris des Mémoires de Pierre [II et de Catherine par Leclerc, des Mémoires de Rulhidres et des correspondances ducabinet del’ancienne
(1) Voirce qu’ilen dit dans les Mémoires de Richelieu, IX, 45g, ct dans Iles Mémoires da régne de Louis XVI, I], 308.
(2) Le catalogue de la bibliothéque de Soulavie, vendue en 1815, constate qu'une copie de cette lettre de Soulavie a I’Impératrice se trouvait en téte de l"exemplaire de Youvrage de Mallet-Dupan, porté sur ledit catalogue.
(3) La princesse Daschkoff était l'amiede Catherine et avait été sa complice dans les événements qui l'élevérent au trdne. C'est elle qui, étant venue a Londres, reconnut dans le chevalier d'Eon la personne qui avait été présentée & la cour de Russie en 1756, revétue de vétements de femme et admise comme telle parmi les demoiselles
d'honneur de "impératrice Elisabeth, On sait qu’a la mort d’Eon les médecins anglais constatérent qu'il était du sexe masculin.
France relatives 4 la vie privée de Catherine et & ses crimes. Louis XVI tenait ces pices cachées a Versailles (1), ot Soulavie les trouva aprés le 10 aodt avec celles relatives 4 Thugut. II dirigeale zéle révolutionnaire du temps vers le Livre Rouge, dont la publication ne pouvait nous compromettre, et il assura que, par ses connaissances en Russie, il ferait valoir a Pétershourg notre modération. On le crut sur parole, et, a la suite dune lettre de Lebrun (4 janvier 1793), il fut décidé que rien de ce qui touchait aux cours étrangéres ne serait publié sans lavisdes représentants francais accrédités auprés de ces cours. Soulavie partit pour sa missionde Genéve. La il recut un jour de mains inconnues un paquet contenant trois médailles d’or, représentant Catherine, d’une valeur d’environ 1.200 livres, avec son brevet de membre de l’Académie de Saint-Pétersbourg et un exemplaire de son Mémoire sur les classes de minéraux, couronné et publié en 1786 par cette Académie. Tl écrivit 4 ce sujet au naturaliste Pallas, le 30 juillet 1793 et le 25 février 1794. Il écrivit aussi 4 la princesse Daschkoff une lettre dans laquelle, rappelant tout ce qu'il avait fait pour empécher des publications hostiles dla cour de Russie, il promettait que rien ne serait publié tant que la neutralité scrait observéo, mais que, si on tirait un coup de canon,« la République, maitresse des papiers des Bourbons, dont ’impératrice paraissait regretter la chute, pourrait bien les livrer a la publicité ». Soulavie s’attachait 4 démontrer ala princesse Daschkoff que Vintérét de la Russie était de s’unir 4 la France pour abaisser YAutriche et !’Angleterre, et parlait des sympathies constantes qu aurait manifestées le Dauphin, pére de Louis XVI, pour Valliance russe.
En communiquant ces piéces au Directoire, Soulavie préconisait les avantages de l’alliance de la France et de la
(t) « Dans une armoire étaient renfermés des papiers relatifs & la Russie. La méchanceté la plus raffinée a publié contre Catherine II, contre Paul I¢, des ouvrages satyriques, vendus cn France pour des histoires. Louis XVI avait recueilli et cacheté de son petit sceau les anecdotes scandaleuses de Catherine II, ainsi que l’ouvrage de Rulhiéres (dont il avait une copie), pour s’assurer que la vie secrete et libertine de cette princesse, qui attirait la curiosité de ses contemporains, ne serait point manifestée par son moyen, » Usmoires da régne de Louis XVI, Il, 46.
UN CONSEILLER OFFICIEUX DE GOUVERNEMENT re
Russie, qui rendrait ces deux puissances les arbitres de 1’Europe; personne, dit-il, ne tirerait plus un coup de canon en Europe sans leur permission. Son plan consistait « & humilier et morceler aux dépens de I’Autriche et de l’Angleterre!’alliance formée par Pitt contre la République. Quant a !’exécution, les moyens sont trés variés ; nous commettons une faute majeure en laissant la Prusse envahir do petites républiques et des villes hanséatiques; il s’agit de l’armer contre !’Autriche et de l’unir & la Russie pour cette opération. Voulez-vous avoir dans la princesse Daschkoff une alliance active, promettons-lui une petite souverainelé des débris de l’Autriche; elle armera contro elle Catherine If». Cette proposition montre combien les affaires de Russie étaient alors peu connues en France, car, a l’époque du Directoire, la princesse Daschkoff, depuis longtemps en disgrace, s’était retirée & Moscou et no s’occupait plus que des travaux littéraires qui Ini ont valu uno rang honorable parmi Jes écrivains russes. Aprés la mort de Catherine, arrivée le 48 novembre 1796, Soulavie écrivit deux mémoires : le premier « sur les moyens de diminuer le commerce des Anglais par un projet de trailé de commerce ayec la Russie », le second, sur « l'état dela cour de Russie relativement a la France, et sur l’opposition de la loi de l’Empereur actuel pour le principe héréditaire, a l’usage du pays d’élever des femmes au tréne impérial et de faire périr les empereurs ». En les envoyant au Directoire, il dit qu'il voit « le moment de perdre le fruit de quatre ans de travaux secrets et si longtemps dangereux pour conserver la Russie neutre sous Catherine. Faciliter au Directoire l’amitié de son fils doit étre Je voeu de tout bon citoyen ». Aprés avoir rappelé de nouveau tout ce qu’il a fait pour ménager a la France de bons rapports avec Ja Russie, il raconte que le libraire Buisson lui a appris qu’il allait publier une Vie de Catherine qui pouvait nous aliéner son successeur. Soulavie craint que, dans ce livre, il n'y ait des pices officielles injurieuses pour la famille inpériale de Russie, qui paraitraient une sorte de déclaration de guerre de la part de la France. Il propose de faire appeler
Buisson, de lui demander le nom de l’auteur et de prouver au Czar, par une action d’éclat, qu’on ne veut pas le laisser insulter.
A propos de la « grande Catherine », il n’est peut-étre pas hors de propos, — ne fit-ce que pour réagir contre une admiration exagérée, — de reproduire ici le portrait qu’en faisait, au lendemain de sa mort, un homme bien placé pour !’apprécier asa juste valeur, c’est-a-dire Caillard, qui avait été secrétaire a la légation de Saint-Pétersbourg de 1780 a 1784. Voici donc ce que notre ministre a Berlin écrivaitau Directoire le 19 frimaire an V (9 décembre 1796) :
Je ne puis encore calculer jusqu’ou s'étendra V'influence de la mort de Catherine sur les affaires générales de }’Europe. J’ai tant connu cette grande comédienne que ma curiosité personnelle, presque autant que mon devoir, me poussera a connaitre aussi profondément qu’il sera possible tout ce qui va se passer... Laissez tous ceux qui se sont laiss¢ gagner par ses caresses exagérer sa grande Ame, ses grandes qualités, et soyez sir que ce n’a jamais été qu’une femme fort ordinairc, sans connaissance dans la littérature, bien moins encore dans les sciences, sans aucun gout pour aucun des beaux arts, témoin sa galerie de tableaux qu’elle ne voyait jamais, la bibliothéque de Voltaire qui n’a jamais été déballée, le prétendu Ferney qui devait étre bati dans ses jardins et dont le plan n’a méme jatnais été tracé, etc., etc. Cette femme a joui dune grande réputation partout, excepté dans son propre pays, parce qu’on Ja voyait de pres. L’aeil percant de Diderot Yavait pénétrée; il avait réduite A ce module, et ce module n’était pas grand. A son retour a Paris, il avait fait ses confidences a d’Alembert qui en avait terriblement rabattu de l’idée qu'il s'en était formée auparavant. Pour son courage, il faudrait |’avoir vue dans le temps de Pugatscheff et lorsque Romanzoff en 1772 avait passé le Danube quinze jours peut-¢tre avant la paix, pour la juger en pleine connaissance de cause; on saurait alors que jamais femme ne fut plus femme que la grande Catherine. Mais le ministére russe avait accaparé les gazettes; on s’était arrangé pour Driller dans les gazettes ; on faisait de grands achats en Italie pour qu’il en fit question dans les gazettes; on faisait des libéralités incroyables pour qu'il en fdt parlé dans les gazcttes, lesquelles n’ajoutaient pas que ces dons magnifiques n’étaient pas toujours ratifiés par la banque de Saint-Pétersbourg et que, lorsqu’ils I’étaient, c’était avec un papier qui ne codtait que les frais de fabrication. On ne sait pas assez que personne en Russie ne connaissait moins la Russie, ses forces militaires, ses productions, ses revenus, ctc..., que Catherine 4 qui on en imposait du matin jusqu'au soir et quelquefois par les artifices les plus grossiers. On ne connait bien de ’Impératrice que son orgucil qui la livrait & des idées extravagantes, telles que ’empire d’Orient, le dessein de rendre la langue russe la langue universalle, et cela surtout que ;l’envie infernale qui la rongeait contre la France
lui faisait voir comme possible le dessein d’arracher 4 notre langue le privilége de luniversalité. Si on voulait juger son mérite littéraire, il faudrait connaitre quelques-uns de ses opuscules impériaux, tels que la réfutation du voyage de l’abbé Chappe en Sibérie, en deux petits volumes in-12, imprimés a Amsterdam chez Marc Michel Rey et intitulés /’Antidote ou Réfutation d'un maavais livre, superbement imprimés, etc. ; certains contes faits pour Véducation des jeunes grands-ducs, etc... Alors, on se tiendrait les cOtes de rire et si, de plus, on savait, comme je la sais,!histoire de cette fameuse instruction pour le code des lois, on apprendrait jusqu’A quel point on peut essayer de tromper les hommes par le charlatanisme le plus effronté. Certes, si j’étais chargé de son oraison funébre, je dirais des vérités (et je les prouverais) qui, pour étre extraordinaires, n’en seraient pas moins incontestables. Mais morte la béte, mort le venin. Laissons donc en paix sa cendre et attendons-nous a un ordre entiérement nouveau. J’ai toujours connu au grand-duc un penchant décidé pour le systéme prussien, qui était celui de son pére et du comte Panin, son gouverneur, et je m’attends qu’il y reviendra; sous quinze jours d’ici, j’aurai tiré tout cela au clair.
Les derniers temps du régne de Catherine avaient été trés inquiétants pour Ja Prusse. Catherine avait voué au roi de Prusse un mépris et une haine ouverte qui tenaient peut-étre
autant a d’anciens ressentiments contre sa personne qu’i sa conduite politique. L’inimitié entre les deux cours était telle qu’on pouvait craindre une guerre (1). La mort de Catherine améliora les rapports entre Berlin et Saint-Pétersbourg, ct le Directoire, sous linfluence peut-étre des conseils de Soulavie, crut aussi pouvoir saisir l'occasion pour rétablir avec la Russie les relations commerciales. Il fit, par lintermédiaire du roi de Prusse, des ouvertures qui furent bien accueillies. Au mois de février 1797, Sandoz croyait pouvoir affirmer & Sou- Javie que Paul I’ n’était pas hostile a la France. Ces illusions ne furent pas de longue durée.
Dans un ouvrage paru trois ans plus tard, Soulavie ‘écrit :
« Paul I", longtemps l’ami récl des neutres et longtemps indifférent sur les succes militaires des Frangais..., signa letraité contre Ja France le jour qu’on lui présenta la Vie de sa mére, publiée 4 Paris, dans laquelle il est dit gue Paul n’est pas fils d’un empereur mais d’un favori. En Russie, la propagation
1) Lettre de Parandier 4 Delacroix, 18 mars 1797.
d’un fait de cette sorteest le prétexte d’une révolution, et cette anccdote controuvée avait tourmenté Paul I toute sa vie. La Vie de sa mére, qu’on lui dit avoir été publiée a Paris par un agent politique, lui persuada que le Directoire était l’ennemi des rois. La vengeance fut résolue. Le livre lui fut envoyé de Paris par un agent littéraire qu’il y paye depuis 1772, a raison de 6.000 livres paran (4)... »
Dans Histoire de la décadence de la monarchie francaise (1802), Soulavie revient sur l’idée d’unc alliance franco-russe. Il repousse la triple alliance horizontale de la France, de!’Angleterre et de la Russie et conscille l’alliance diagonale de Espagne, de la France, de la Prusse et de la Russie. « Cette quadruple alliance, dit-il, unissant les plus grandes nations situées a la file dans la direction du Nord-Est au Sud-Ouest, avec si peu de points de contact, et séparant l’Angleterre de l’Autriche, qui. pour guerroyer en Europe, se donnent mutuel- Jement et destroupes et de l’argent, serait une alliance convenable a Ja politique du xix° siécle et aux intéréts des quatre nations.» |
Soulavie fait des vceux pour la Russie, 4 qui il prodigue des conseils de libéralisme. Il engage Je Czaraabandonner ses projels de conquéte, & ménager sa population militaire pour Ja changer en population artiste, agricole, commergante. « Aucun acte de partage, aucune entreprise militaire, ne peuvent étre mis en paralléle avec la gloire douce et consolante do devenir le Lyeurgue de la plus puissante monarchie du Nord. » Il reerette de voir Paull* devenir l'instrumentde Pitt et souhaite que ce soit la derniére guerre entre deux nations que la nature a formées pour leur prospérité réciproque (2) ».
ae
Soulavie continua, pendant toute l'année 1797, ses conférences avec M. de Sandoz. Le 18 pluvidse (6 tévrier), le ministro
(1) Mémoires de Barthélemy, p. 154. L’agent russe dont il s’agit ici est Grimm, (2) Histoire de la décadence de la monarchie francaise, II, 221,
prussien lui dit avoir écrit & Berlin dans le sens convenu : « il a l’air d'espérer que ses vues prévaudront. » C'est aussi 1’espoir de son interlocuteur. Dans une autre note sans date, mais qui se rapporte évidemment aux premiers mois de 1797, Soulavie raconte une « Conférence intéressante et curieuse » avec Venvoyé du roi de Prusse. Il expose la démonstration qu il a faite & M. de Sandoz de l’intérét commun de la France et de la Prusse d’abattre l’Autriche. « On réaliserait ainsi le plan du Dauphin, pére de Louis XVI. La France n’était qu'une province autrichienne sous Marie-Antoinette. Le Dauphin, héritier dola haine des Bourbons contre l’Autriche, détestait Choiseul et la Pompadour, instruments de Marie-Thérése pour détruire Ja puissance prussienne. »
On lit sur un feuilJet raturé, sans date, mais évidemment écrit avant les préliminaires de Léoben, probablement en mars 1797:
Sandoz m’a dit les plus belles choses du monde de notre gouvernement. Il m’a assuré qu’il avait dté de l’esprit du Roi toutes les idées contraires et qu’a son arrivée dans ce pays les gouvernements ne s’enlendaient pas ; que le gouvernement avait la force et les avantages des monarchies et n’ayait pas les vices des républiques ; que le gouvernement avait une vigueur extraordinaire; que la France serait la patrie des grands hommes; que nul Etat n’avait des écrivains tels que les ndétres; que si le gouvernement commettait en administration quelques fautes, ce défaut était commun A tous les gouvernements. Il a dit qu’il n’y avait rien & changer Amon plan de tactique etila ajouté que c’était ma réunion de principes avec lesquels la Prusse veut se gouverner. II m’a dit que des bagatelles qui restaient en retard avaient l’air de retarder aussi les plus grandes opérations. Il m’a dit qu’il voyait bien que le Directoire voulait la paix, et qu’en cela il était bien louable, mais qu’il craignait qu’elle ne fit achetée trop cher. Il m’a dit que la durée de la guerre ]@ rendrait infiniment moins meurtriére comme la Révolution; qu’il serait plus aisé de la soutenir 4 notre avantage, mais qu’il fallait dicter les conditions de la paix, parce que Jes succés étaient de notre cdté. Il m’a dit qu'il craignait que la Francene se portat a céderlaBaviére, et qu'il craignait que... Sandoz a ajouté que l'Autriche céderait les Pays-Bas; que l’Angleterre y tenait bien davantage que I’Autriche, mais que, si nous accordions la Baviére, le résultat final de tout ceci scrait une augmentation de force de la maison d’Autriche, tandis que nos intéréts pressants consisteraient 4 l’humilier, L'Italie, le Pape, se détermineraient 4 nous donner des tableaux, des statues et de l’argent. La France ¢tablirait au Rhin sa barriére. La maison d’Autriche, réduite & deux ou trois de ses provinces ou électorats, cesserait d’ttre
le fléau de l'Europe, et Pintérét des nouveaux possesseurs de ses domaines la tiendrait en respect...
Pendant qu’on négociait dans le vide & Berlin et & Paris, le roi ct les ministres prussiens ne voulant a aucun prix abandonner un systéme dans lequel ils ne voyaient que des avantages, l’armée d’Italie, sous la conduite de Bonaparte, poursuivait sa marche victorieuse et les généraux signaient 4 Léoben, le 48 avril, des préliminaires de paix dont la nouvelle jetait Ja cour de Berlin dans une véritable stupeur, Ainsi se vérifiait la menace de Delacroix : la Prusse ayant persistédans sa neutralité, le Directoire avait été amené a traiter avec |’ Autriche. Les lettres de Soulavie montrent que, dans Jes démarches officieuses faites 4 Paris auprés de M. de Sandoz, comme dans les démarchos officielles faites directement 4 Berlin auprés du cahinet prussien, les avertissements n’avaient pas manqué a Frédéric-GuillaumelI. Ge n’était pas encore la paix cependant, ct la diplomatie frangaise n’en continua pas moins ses efforts a Paris et a Berlin pour obtenir la coopération de la Prusse.
Dans une lettre sans date (entre avril et octobre 1797), Soulavie rend compte au Directoire d’une entrevue avec M. de Sandoz. Soulavie demandait que la Prusse profitat de l’occasion pour écraser!’Autriche. Sandoz a répondu que le roi de Prusse était malade; I’hydropisie est déclarée ; le roi est inquict, agité ; mais, comme il approuvait au fond les idées de Soulavie, celui-ci lui a dit: « Ce plan est susceptible de démonstrations mathématiques. Permettez-moi, sous votre couvert, de les adresser & votre ministre. » M. de Sandoz, embarrassé, m’a dit que cela ne se pourrait que par un courrier particulier, — Un voyage, lui ai-je dit, et une lettre de vous, le consentement du Directoire, suffiraient bien. Ici M. de Sandoza été bien plus embarrassé encore, et cette manitre de se lirer d’une question inattendue me fait quelque peine. 11 a répondu en me disant : « Votre gouvernement est d'une indécision désolante; il vous ordonnerait méme de partir que vous ne partiriez pas de plusieurs mois ; lesecrétaire de légatioa pour Berlia était nommé depuis huit mois etil n’y a que quelques jours qu'il est parti.»
Soulavie revint sur l’intérét de la Prusse a aider la France a détruire Autriche. « M. de Sandoz m’a dit que plusieurs do nos idées devaient étre communiquées a M. del Campo (4); il a paru désirer que je le visse ; il m’a offert une lettre et a mis autant d’empressement qu’il avait montré d’éloignement a toule communication avec son ministre, et copendant il est urgent pour Ja France et la Prusse de détruire toute possibilité d’union armée entre la Prusse et la Russie. Cette union monstrueuse met !’Orient et le Nord de l’Allemagne en péril. Le moyen de détruire cette union, c’est de détruire l’Autriche par la Prusse et d’adjuger et de garantir 4 la Prusse ce démembrement de l’Autriche. »
Dans un « Mémoire sur les intéréts actuels de la France avec la Prusse, la Turquie, la Russie et le Piémont », Soulavie montre l’intérét de ces puissances « 4 s’unir contre l’Autriche et & se partager son territoire pour se venger de tout ce qu’elle a fait contre les unes et les autres et pour assurer une paix durable; c’est l’ancien plan de Frangois I*", de Henri lV, de Richelieu, de Louis XIV ».
Dans d’autres feuillets incomplets, raturés, on trouve des lambeaux de conversation avec Sandoz. Nous y relevons ceci: « Enrécapitulant toutes mes conversations avec M. de Sandoz, je crois qu'une paix avec l’Autriche ne donnerait pas la paix continentale, parce que le roi de Prusse a des troupes bien refaites ; parce qu'il est de ses intéréts de s'immiscer dans la pacification continentale et d’en tirer quelque chose ; parce que si l’Autriche est moins intéressée 4 garder la Belgique que lAngleterro, cette derniére peut traiter avec la Prusse; parce que l’Angleterre peut dire & la Prusse: Je vous donne el vous garantis la Belgique abandonnée par !’Autriche; parce que Parriére-pensée, que Malmesbury n’a pas développée dans la négociation de Paris, est que |’Angleterre consontait au staéu quo du moment des négociations, pourvu que la Belgique ne restat point dans les mains des Frangais. »
(1) Le marquis del Campo, ambassadeur d'Espagne auprés du Directoire, resta & Paris jusqu’au mvis de mai 1798. Il fut alors remplacé par M. Azara.
A cette période se rapporte évidemment une lettre de Soulavie au Directoire sur les dispositions de la cour de Berlin. Sandoz lui adit pourquoi on n’avait pas marché avec la France: cest parce que la Russie a empéché la Prusse. « Les agents autrichicns ont gagné Paul Ie; vous passez pour les destructeurs des pays occupés par vos troupes. Vous dénaturez les formes des gouvernements élablis pour y établir des révolutions. C’est un moyen assuré d’éloigner de vous tous les gouvernements du Nord. Le plan que nous avons discuté cet hiver d’environner |’Autriche d’ennemis assaillants: Piémontais, Turcs, Suédois, Prussiens ot quelques princes allemands, eit pu au moiaos retenir la Russie en état de neutralité; mais en Italie, par exemple, au lieu de vous gagner le roi de Sardaigne, vous vous étes occupés de former des Etats républicains, Cette politique a bouleversé les plus beaux plans; elle a animé contre vous les puissances amies... »
Soulavie s’occupe ensuite de la question intéricure et montre son influence sur les dispositions des puissances. « Les puissances amies ou ennemies observent nos élections : elles attendent des événements, qu’une grande variété de données semblent leur présager. Sandoz a observé que nous ne pouvions pas nous garantir de J’influence des étrangers et que cette influence irait en augmentant; on voit un pouvoir exécutif qui tient dans ses mains les destinées de |’Europe, mais l’Europe voit aussi que le pouvoir législatif tient dans les siennes les destinécs du pouvoir exécutif, et c’est 1& le faible de notre constitution. L’Europe voit encore que la minorité du corps législatif va devenir la majorité; elle voit que la minorité actuelle est en opposition avec le Dircctoire; elle voit que, si l’opposition dure aprés le changement de 1a minorité en majorité, il va s'opérer en France un ordre de choses plus ou moins différent. L’Europe ennemie désire et attend l’introductiun des royalistes dans le corps législatif, parce que les royalistes et l’Autriche sont les ennemis du Directoire et de la République. Cette singuliére rencontre, qui indique une crise, se passera en paix, parceque je présume que le Directoire fait
usage de la sagesse dont ila donné souventdes preuves, mais, aprés tant de secousses récenles dans le gouvernement, les puissances amies et ennemies doivent étre en suspens. »
A la méme époque, Sandoz, répondant a de nouvelles instances de Soulavie, lui dit que le roi est mourant; il demande lui-méme son rappel, et il iraen personne dire & Berlin combicn la Prusse est oublieuse de ses intéréts.
Dans une lettre ov il expose l’histoire de la politique autrichienne, Soulavie, abordant un autre ordre d’idées, dit qu’il faut que la France ait un pape elle, dut-il y en avoir deux. « Il existe en France, ajoute-t-il, outre le clergé, un second parti d’opposition violente au gouvernement, ce sont les royalistes zélés, éternels et fidéles alliés de l’Autriche et de l’Angleterre. Ils sont soudoyés par ces puissances. » Soulavie demande qu’on détruise |’église des Carmes, dite par ses zélés xglise des Martyrs. Il dit qu’on y fanatise par le confessionnal dos esprits dangereux ; il prétend que tous les maux secrets, tous les assassinats des princes régnants ont été diciés par des fanatiques au tribunal de la confession. « Il faut prendre des mesures contre ces associations de prétres et de nobles, sinon des suites facheuses sont a craindre. »
Ces violences correspondent a la période de fructidor. On sait que le Directoire, élu en octobre 1795, était composé de la Réveillére-Lépeaux (le pontife des théophilanthropes, qui avait voué au pape une sorte de haine personnelle), Letourncur, Rewbell, Barras et Carnot. La majorité de ce gouvernement exécutif était restée plus ou moins révolutionnaire, tandis que le pays n’aspirait qu’a l’apaisement, comme le prouvérent les élections d’avril 1797. Carnot et Barthélemy (élu en place de Letourneur) étaient pour une politique de paix et de transaction @ lintérieur et a )’extérieur ; mais leurs collégues, la Réveillére, Barras et Rewbell, ne I’entendaient pas ainsi et, pour déjouer, disaient-ils, les complots royalistes, ils firent un coup d’Etat avec 'appui militaire d’Augercau. Barthélemy et Carnot furent condamnés & la déportation avec quarante-deux membres du Conscil des cing-cents, onze du Conseil des anciens
et un certain nombre de journalistes. Soulavie s’empressa de féliciter le Directoire en ces termes :
Citoyens directeurs, je profite de la liberté que vous avez rendue aux républicains. Ils peuvent écrire aujourd’hui au Directoire ce que leur dicte le cocur, Le citoyen Rewbell sait que depuis deux mois je ne lui remettais plus de mémoires que sous condition que la minorité du Directoire ne les lirait pas; ils étaient envoyés tantdt 4 Bonaparte, tantét a Merlin de Thionville ou 4 E... la Touche. Depuis deux mois, la douleurdans le coeur, je cherchais de tous cdtés de bons citoyens capables parleur position de faire valoir mes observations et je ne trouvais que des législateurs faibles et comprimés. Heureux 18 Fructidor ! I! nous laisse penser, écrire et respirer (r). Une conférence avec Sandoz est lumineuse, J'ai retrouvé cet homme affectueux envers vous et envers la Republique. Hl m’a rappelé qu'il m’avait annoncé, il y a six mois, que le Directoire surmonterait tous ses ennemis. J’ai répliqué. En 18 mois il avait eu ceux de Grenelle, ceux de Babeuf, ceux de |’affaire Dunan, et il vient de remporter une victoire sur ]’Autriche et l’Angleterre dans notre intérieur. I m’a dit que c’étail son opinion, qu’il assurerait sa cour que Pichegru était un traitre, et quc lui, Sandoz, en était convaincu.
Le 17 octobre, l’Autriche et la France signaient le traité de Campoformio qui assurait 4 Ja République les Pays-Bas autrichiens la limite du Rhin, Mayence et les files Ioniennes. L’Autriche reconnaissait la République Cisalpine (Romagnes, Légations, Modéne, Lombardie, Valteline, Bergame, Brescia et Mantoue). Comme compensation, elle recevait le Frioul, l’Istrie, la Dalmatie et la Vénétie. On ne fut pas content a Berlin. Soulavie ne I’était pas non plus, car il avait vivement combattu dans un de ses mémoires l’idée de céder la Vénétie i l’Autriche. «Etablir ’Autriche en Italie, disait-il, et la substituer Ala puissance de Venise, c’est quadrupler ses forces, c’est annuler deux siécles de mesures prises pour empécher cette fortune dans la maison d’Autriche... » C’était aussi l’avis du Directoire qui avait déclaré, peu de temps auparavant, que l’abandon de Venise serait « une honte, une perfidie sans excuse », mais il fallait déja compter avec Bonaparte. Soulavie
écrivit au Directoire :
(1) On verra plus loin que, deux ans aprés, dans les Mémoires de Barthélemy, Soulavie ne trouvait pas de termes assez forts pour fidtrir la minorité révolutionnaire qui avait congu et exdcuté le coup d’Etat de fructidor.
« L’Autriche s’est avouée vaincue et a fait la paix. Mais toutes nos paix avec elle ont été des tréves. Il est nécessaire d’arréter une politique 4 son égard, puisqu’elle a encore un plan presque intact de son cdté, savoir une alliance avec les grandes puissances de I’ Europe, une neutralité amicale avec la Prusse, une influence sur les petites puissances du Nord et de Allemagne, parce qu’enfin son parti en France n’est qu humilié et non détruit. »
Ailleurs il note que « la Prusse est coupable de toutes les concessions que le Directoire a été obligé de faire : par exemple la cession de Venise & l’Autriche. La Prusse a perdu par son attitude inactive l’occasion de s’agrandir, et comme I’inaction d’une grande puissance lui est nuisible, quand ses voisins s’étendent, la Prusse est tombée de la situation d’un Etat qui... »
Le roi de Prusse mourut Je 16 novembre 1797, presque au lendemain du traité de Campoformio, laissant la Prusse obérée par suite de ses gaspillages, et passablement déconsidérée par les oscillations et le vague de sa politique. Son successeur, Frédéric-Guillaume III, passaitpour un homme médiocre, mais économe et fonciérement honnéte.
La politique prussienne ne fut pas changée pour cela; elle resta, avec ou sans la connivence du roi, ce quelle avait été jusque-la, c’est-a-dire aussi défiante vis-a-vis dela France qu’ennemie de l’Autriche, n’ayant en vue que la prolongation de la guerre entre ces deux puissances et guettant plus que jamais occasion d’en profiter.
Caillard, le ministre de France a Berlin, étant jugé optimiste et impuissant, Sieyés qui, avec Talleyrand, nommé ministre des relations extérieures en juillet 1797, était le grand directeur de la politique étrangére du Directoire, eut l’idée d’aller lui-méme a Berlin, en qualité d’envoyé extraordinaire, pour obliger enfin la Prusse 4 se prononcer. Tl partit pour Berlin le 7 juin 1798 et put bientét se convaincre que, malgré la haute autorité dontil était revétu, et malgré le changement de régne,
il ne tirerait pas des Prussiens plus que n’avait tiré son prédé- II 6
cesseur. Rien de plus curieux que sa correspondance avec Tatleyrand. Ses portraits de la cour de Prusse, des ministres prussiens, et en particulier du comte d’Haugvitz, sont tracés de main de maftre. Oo nepeut qu’admirer aussi sa pénétration des arriére-pensées de la Prusse et la vigueur de ses ripostes aux insinuations et aux piéges dont l’environnaient ses adversaires. I! sentait fort bien qu'il avait a faire & d’insurmontables partis pris. « Enfin, cela est sar, écrivait-il le 31 aout 1798; on ne veut pas se brouiller avec sa sacrée Majesté Impériale et Royale, et pour qui? pour des républicains... »
Bientot aprés, Sieyés ne cache plus sa pensée qu'il n’y a rien a faire avec la Prusse et qu'on ferait mieux de ¢hercher a s’entendre avec |’Autriche. Le 413 octobre, il écrit 4 Talleyrand : « Nous voulons la paix: laPrusse, lors méme qu'elle serait de bonne volonté, ce qui n’est pas, ne peut nous Jadonner; |’Autriche le peut, lors méme qu’elle ne serait pas de bonne vo- Jonté. » Plus loin, il dit quela Prusse nous trompe et nous trompera toujours. « Il est trop déplorable, ajoute-t-il, de voir un sigrand nombre de nos concitoyens ne pouvoir sortir du préjugé que la Prusse est notre allié naturel, vouloir l’épouser maleré elle et lui sacrifier généreusement les intéréts de la République. Je ne vous invite pas sans doute a la faire maltraiter par les journaux attachés au gouvernement; mais du moins qu’on ne Iles remplisse pas de contre-vérités dont le but est évidemment de nous inspirer de ’amour et de la reconnaissance pour qui ne mérite aucun de ces sentiments de notre part, et place ainsiles Francais dans une disposition d’esprit qui heurterail les volontés du Directoire si jamais il était forcé de considérer la Prusse comme ennemie... »
Quelques jours aprés, en brumaire, Sieyés dit : « Il faudra compter un jour, parmi les maladies épidémiques de la France, notre engouement pour la Prusse, comme s'il était permis de s’engouer en politique. »
En frimaire, Sieyés exprime le désir que le cours des événements présente bientét au Directoire quelque moyen d’intelligence avec Vicnne. « Plus j’observe autour de moi, plus ce
sentiment acquiert d’intensité. Vous ferez la paix, soit avant, soit aprés une nouvelle guerre ; mais soyez-en bien assuré, ce ne sera jamais par l’entremise ou les bons offices de la Prusse. Elle soupire aprésle moment ot, ayant amassé Ics 30 millions d’écus nécessaires pour mobiliser son armée, elle.se verra en état... (de nous faire la guerre ou 4 |’Autriche ? — pas du tout...)... de mettre la main sur tout ce qui sera 4 sa convenance, suns avoir peur des résistances intérieures, et sans avoir besoin du consentement de ses voisins assez occupés de leurs propres affaires... »
Le plan de Sieyés ct du Directuire était, en se réservant formellement la ligne du Rhin, d’établir entre la France et les deux grands Etats allemands (Autriche et Prusse) deux confédérations ou ligues de princes allemands, l’une au nord ct l’autre au sud, dont la France serait la patronne ou protectrice naturelle. On voit que si Sieyés et Soulavie difléraient sur le degré de confiance a accordera la Prusse, il y avait entre eux un point commun dans lidée de faire &la France une ceinture de républiques alliées ou soumises. Mais la chose était plus belle en théorie qu’aisée en pratique. On avait déja la république batave. Au lieu de respecter d’une fagon absolue la neutralité helvélique, on y appuya un parti qui éprouvait le besoin de modifier la Constitution fédérale, et la république helvétique devint une autre clicnte de la France. Les folies de la Reine de Naples forcérent bientét le Directoirea entamer une nouvelle guerre qui eut pour résultat la captivité du Pape et la fondation de la république parthénopéenne. A tort ou a raison, il fallut aussi annoxer le Piémont, et voila unc nouvelle république. C’était beaucoup plus de républiques que n’en comportaient les traditions et les mceurs de ces divers pays, ct surtout que n’en pouvaient admettre les grands Etats européens. Toutes ces républiques présentaient le spectacle d’une agitation perpétuelle, résultant, soit de leur propre nature, soit des intrigues de l’Angleterre, mais qui présageait, dans tous les cas, la fragilité de l’édifice. Tout faillit crouler pendant les quinze mois que Bonaparte passa en Egypte, sous les
efforts de la nouvelle coalition & laquelle prirent part l’Angleterre, l'Autriche, une partie de empire germanique, Naples, le Portugal, la Russie et la Turquie,coalition que devait amener naturellement la propagande des idées révolutionnaires frangaises.
Dans une communication qui doit étre placée au mois de mars 4799, Soulavie rappelle qu’il a écrit que la gucrre avivait la Révolution ; il a écrit de faire la paix a tout prix; il a écrit d’établir un nouvel ordre de choses par la paix. « Avant la reprise d’armes de l’an VII et vers le mois de ventose (février 1799), j’ai eu une nouvelle conversation intéressante avec Sandoz, qui m’a dit que le roi de Sardaigne n’avait porté aucun préjudice & la République et que le Directoire en était lui-méme convaincu; qu’il n’avait donné pour raison que les convenances militaires. Il a ajouté que les convenances militaires et les raisons des mouvements de nos armées n’étaient pas des raisons suffisantes pour une déclaration de guerre ; qu’il désirait vivement que ce ne fit qu’une occupation militaire. I] a traité ]a reine de Naples de folle et extravagante etn’a point disculpé la conduite de cette femme envers nous. Il m’a témoigné son étonnement du caractére purement observateur de l’Empereur. Ii m’a dit que la Prusse enfin interviendrait comme meédiateur ; sur-le-champ il a ajouté : mais comme médiateur armé. Je Jui ai répliqué que la Prusse devait se regarder comme la cause unique des malheurs attachés & la continuation de la guerre. Souvenez-vous, lui ai-je dit, des mémoires que je vous ai remis pour engager le feu roi a se liguer avec les Francais pour surprendre la Bohéme. La France eat vu avec plaisir l’Autriche perdre une partie de sa puissance, et la Prusse, nation plus éloignée de nous, en profiter. La paix edt été dictée a l’Empereur parla France et Ja Prusse comme en 1748. »
Sous ce titre: da France et l'Angleterre au commencement dean VIII, Soulavie envoya a cette époque au ministre des Affaires étrangéres une note sur une conférence qu'il avait eue avec « uno personne distinguée dans le corps diplo-
matique », qui l’avait invité & des visites plus fréquentes. L’Angleterre serait au moment de désirer la paix et Soulavie ne serait pas surpris que la conférence en question ne fut de sa part une dernande indirecte. L’Angleterre pourrait faire la paix si on ne lui contestait pas la Hollande. L’Angleterre, s’étant ouvert les portes de l'Europe par la conquéte de Ja Hollande, se retirerait dela coalition. Soulavie a fait ses objections. Toutefois, il croit que pour arriver 4 la paix le meilleur moyen est de traiter avec ]’Angleterre, « puissance mére de la guerre, » plutdt qu’avec les puissances soudoyées par |’Angleterre, comme on I’a fait & Campoformio. Il dit que, dans toutes les négociations qui ont eu lieu s’est manifestée !’arritre-pensée de mettre sur le tapis le rétablissement d’une ruyauté constitutionnelle en France. « Des propositions plus ou moins ouvertes ont été faites ace sujet. Toutes les puissances avec qui on a négocié ou avec qui on négociera visent 4 ce but et ne s’en cachent pas. De 1a, des défiances entre les partis républicains. Pour faire cesser cetle agitation interne, il faut que la diplomatie frangaise n’appelle dans ses opérations que des hommes en qui le parti républicain inquiet ait une confiance rassurante. »
Des propositions indirectes de négociations avec |’Angleterre avaient eulieu déja une année auparavant. Lei5 novembre 1798, Talleyrand écrivait, en effet, & Sieyés que M. de Sandoz tournait autour de lui pour lui insinuer des propositions de paix avec !’Angleterre. Il avait écouté sans répondre, ignorant d’ailleurs qui poussait le ministre prussien. I] ajoutait : « Rien ne doit étre traité sur ce terrain-ci. Les négociations des Anglais ont, l'année derniére, créé et alimenté les Clichiens; cette année, elles alimenteraient les anarchistes. » Ii terminait par les paroles les plus flatteuses pour Sieyés « a qui on aura toujours recours pour les négociations difficiles ».
La note de Soulavie mettait les points sur les 7, et, en entendant la principale condition de la paix comme il |’entendait sans doute, c’est-d-dire l’indépendance, et non !’occupation anglaise de la Hollande, on peut regretter que son conseil
n’ait pas été suivi, en supposant que l’état moral du pays edt permis de le suivre, car on pouvait ainsi éviter a l'Europe de longues années de guerre, de méme que le rétablissement de la monarchie constitutionnelle, s’il edt été possible, edt épargné ala France de longues ct stériles agitations.
Ici se place un « Mémoire pour le Directoire exécutif et pour le citoyen général Bonaparte : 1° sur la véritable cause et les progrés de la haine du gouvernement d’Angleterre contre les Frangais, et 2° sur Jes intéréts et les moyens politiques de Ja cour de Londres pour contrarier la paix de Rastadt ».
Le dernier de !’an VII (24 septembre 1799), Soulavie envoie au ministre des relations extérieures «]e tableau du mécanisme de la Révolution (1) ». Il la détaché de ses Mémoires « pour les administrations chargées par devoir ou par état de la terminer ».
Ces lignes font présager les événements de Brumaire. Bonaparte, parti pour I’Egypte en mai 1798, était brusquement revenu au mois d’octobre de |’année suivante, sur la nouvelle des échecs des armées frangaises en Europe et des fautes de toules sortes commises par le Directoire. Le coup d’Etat du 9 novembre faillit avoir pour Soulavie de facheuses conséquences. Il paraft qu’il fut mis sur une liste de gens destinés ala déportation, entre Mamio, l’assassin de Ja princesse do Lamballe, et Arena, |’assassin du premier consul, liste dressée par Ducos et Sieyés; mais, soit que Bonaparte edt refusé sa sanction, soit que les deux premiers eussent reconnu spontanément leur erreur, le fait est que la mesure ne recut aucune exécution et que Soulavie, comme il le constate lui-méme (2), ne fut inquiété d’aucune facon.
Le 10 thermidor an VIII (29 juillet 1800), Soulavie renouvelait auprés du premier consul les révélations qu'il avait déja faites au comité de Salut public et au Directoire sur le baron de Thugut, et lui communiquait diverses piéces diplomatiques.
(1) Ce tableau se trouve dans le t. VI des Mémoires du régne de Louis XVJ, parus en 1802.
(2) Mémoires du régne de Louis XVI, VI, 548.
Ilen annongait d’autres qu’il désirait avoir l’honneur de présenter au premier consul, comme il l’avait demandé au citoyen Bénezech. « Veuillez, dit-il, citoyen consul, accepter avec bonté ce travail d’une personne qui yous fut toujours dévouée d’affection. Je le prouvai sans intérét, dans lo volume que j'intitulai Mémoires de Barthélemy, alors que le Directoire désolait notre pays en déchirant le traité de Campoformio et en détruisant vos premiers ouvrages. Vous avcz brisé, citoyen consul, les rouages de |’étrange mécanisme dont j’ai l’honneur de vous présenter ici le tableau. Vous lui opposez un mécanisme de prospérité que l’Autriche et l’Angleterre ne briseront pas, si la vigilance de |’Etat est égale a celle de ces deux puissances; car la premiére n’a pas dévié un instant depuis 1756 deson plan de pulitique, ni laseconde depuis la signature du traité de 1783, de son plan de révolution. »
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Soulavie continua sous l’empire, quoique avec beaucoup moins d’activité, son rdle de conseiller officieux. En juillet 1806, le genevois d’Ivernois ayant été envoyé par |’Angleterre en Russie, et M. Durieux, charge d’affaires de France & la Haye, ayant demandé a Soulavie ce que signifiait cette mission, l’ex-diplomate répondit par un mémoire résumant la vie des deux fréres d’Ivernois, dont l'un continuait & Londres ses fonctions d’agent trés actif du gouvernement anglais, tandis que l’autre alJait en Russie pour « terroriser Alexandre et |’armer contrela France ».
Il écrivait en mémo temps deux mémoires sur la Hollande, lun daté de juillet et autre du 24 aodt 41806, dont l’objet était de rechercher les moyens d’attacher la Hollande a la France et au roi que Napoléon lui avait donné. Ces Mémoires devaient étre et furent sans doute présentés au roi de Hollande par M. d’Arjuzon, un de ses aides de camp.
A la méme époque se rapportent des Observations sur la France, la Hollande et la Prusse, — sur les deux partis
prussiens & Paris, — sur le parti francais & Berlin (octobre 1806), rédigés par Soulavie 4 propos dela réponse francaise au manifeste prussien. Il y a dans cette pidce une sorte de mea culpa de sa politique prussienne et un apercu des anciens « partis prussiens en France », qui méritent d’étre signalés.
Aprés avoir exposé les principaux actes de la politique prussienne a l’égard de la France, de 1704 & 4791, Soulavie dit qu'il en résulte :
1° Que, sous les trois derniers rois, la Prusse fut constamment instrument de Angleterre, soit au profit de la Prusse, comme sous Frédéric le Grand, soit au profit des Anglais, comme sous ses deux successeurs, soit pour rompre des alliances, soit pour déclarer la guerre;
2° Que c’est par le moyen de la Prusse que la neutralité armée de 1778 a été dissoute ;
3° Que, méme pendant son amitié avec nous, elle nous a enlevé notre influence sur les cabinets germaniques pour y occuper notre ancienne place ;
4° Qu’a la Haye ellel’a fait, les armes a la main;
5° Qu’a Pilnitz elle a trafiqueé de notre territoire avec toute l'Europe;
6° Que, peu de mois aprés, ses généraux nous ont menacés de la potence si nous exécutions le moindre mouvement contre ses troupes qui allaient nous envahir ;
7° Que, dés 1789, l’Angleterre lui avait garanti non seulement ses possessions politiques, mais encore ses conquétes possibles.
Je passe sous silence ses projets de rétablissement de !a couronne (de France) 4 son profit.
Enfin, pour prouver son aveuglement sur ses propres intéréts, le parti prussien qu’elle a eu constamment a Paris dés 1741 ct qu’elle y avait encore au mois de septembre 1806, elle l’a méconnu ou négligé ou abandonné ou méprisé 4 plusieurs époques bien connues:
1° Quand ce parti gallo-prussien fut destitué des ambassades, du ministére et de tousemplois politiques, au profit des courtisans de M™* de Pompadour, prostituée 4 ]’Autriche;
2° Quand ce parti, composé de bons Francais, tous gens d’esprit ou de génie, a la téte duquel ¢taientle comte de Broglie, chef de la correspondance secréte, et Favier, son secrétaire, furent proscrits et embastillés ;
3° Quand ce parti, victime des fureurs secrétes de Marie-Antoinette, fut éloigné de tout emploi ct se jeta, en 1789, contre ses principes et ses intéréts, dans le sein des Jacobins, ayant d’Aiguillon, Biron, Broglie, etc., en téte, ainsi que ses écrivains, tels que M. de Peyssonel et autres diplomates dévoués au systéme prussien, quand la Prusse les proscrivait en 1791, unie 4 Marie- Antoinette qui les avait proscrits elle-méme et chassés des emplois dés 1774 ;
4° Quand ce parti francais, au lieu de devenir l’allié dela Prusse réconciliée en apparence avec la République et le Directoire, ou devenue l’amie du Con-
sulat, a été poursuivi, tourmenté en secret par les ambassadeurs prussiens ; 5° Quand ces ambassadeurs, sortant de la féte sanguinaire du 21 janvier, consultant au contraire le parti anglais contre-révolutionnaire, devenu leur parti réel, faisaient de leurs rapports la base de leurs correspondances avec la cour de Berlin.
D'oa ilrésulte que l’amitié de la Prusse ne fut jamais qu’une amitié simulée, L’Empereur peut mieux que personne l’apprécier depuis lan VIII.
Soulavie, cherchant des bases politiques pour l'avenir, montre qu’il y a, dans tous les Etats de l'Europe, une conspiration des partis de ancien régime contre la France impériale. I] conclut que les partisans du repos de la France et de l’Europe doivent désirer avant tout la consolidation du régne de Napoléon; «la loi de succession doit étre le complément du systéme général : /’Empereur ne meurt pas en France doit étre le cri des Francais. »
La méme conclusion se retrouve dans un mémoire sur |’Angleterre, adressé par Soulavie, en 1807, 4 l’Empereur Napol¢éon. L’auteur rappelle toutes les intrigues du cabinet de Londres contre la France, et s’étend particuliérement sur certains incidents de 1792 et1793 quenous avons racontés dans un chapitre précédent : il s’agit du projet qu’aurait eu alors le gouvernement anglais d’établir sur le tréne de France un prince prussion et protestant, en prévision de la chute des Bourbons. Soulavie considére l’Angleterre comme une ennemice irréconciliable. II croit que la France n’a rien a craindre de cette ennemie acharnée tant que Napoléon régnera; mais, ajoute-t-il, « nous n’avons pas Ja méme certitude du maintien d’une loi que tout bon Frangais doit avoir dansle cceur, celui de la succession héréditaire ».
On trouvera la trace d'autres communications de Soulavie aux autorilés du temps, dans son Mémoire a l’Empereur Na-
poléon (1840), dont nous donnerons des extraits dans un autre chapitre.
SOMMAIRE
Soulavie achéte I’hdtel Montboissier, rue de Verneuil. — Sa fille unique. — Son programme d’éducation, — Sa vie privée. — Sa société & Paris. — La légende d’Eustache d’Agrain. — Lettre de Soulavie 8M. de Fontaine, — Plan d’embellissements de Paris. — Projet d’une expédition scientifique dans la mer Caspienne. — Lettre au libraire Bertrand. — Projets de publications. — Napoléon & l’Opéra. — Tentative de réconciliation avec son frére. — Le bref de sécularisation de Soulavie. — Sa conversion. — L’abdate Delprato. — Derniére maladie de Soulavie. — Lettre de Soulavie cadet sur la mort de son frére. — Notice sur Soulavie cadet.
Tout en s’occupant de haute politique, Soulavie ne négligeait pas ses affaires d’intérét. Ses publications historiques lui avaient rapporté beaucoup d’argent. Avec le produit de la vente des Mémoires du régne de Louis XVI et le payement do l’arriéré de ses appointements de Genéve, il acheta un bien national de cinquiéme main: !’hdtel Monthoissier, rue de Verneuil, 54 (1). Ly perdit sa douxiéme fille Agée de cing ans, puis un fils au berceau. Le seul de ses enfants qui survécut fut le quatriéme : Victoire Soulavie, née le 3 novembre 1802 et baptisée & St-Thomas d’Acquin. Kile eut pour parrain son grandoncle maternel, Mayaud, et pour marraine, M™ Faget, de Largentiére.
Soulavie s’occupait fort peu de I’éducation de sa fille. Jusqu’a l’age de huit ans, il lui fit porter des habits de garcon. Ecoutons ce qu’elle dit de sa vie d’enfance: « Je la passai,
(1) Get hdtel, qui va de la rue de Verneuil & la rue de l'Université, au coin de la rue de Poitiers, appartieat aujourd’hui 4 M, Bartholoni.
LES DERNIERES ANNEES D'UNE VIE D’AGITATION ot
seule, sans études, sans jeux, sans compagnes, lisant tout ce je voulais. Avant dix ans, j’avais dévoré tout ce qui m’amusait, étendue sur des tapis, parcourant sans cesse la collection (en 152 volumes in-folio) d’estampes de histoire de France. J'adorais les grands livresa images. Je savais tout ce qu’on n’apprend pas aux enfants et rien dece qu’on leur apprend. Poésie, théatre, mémoires historiques, chroniques : tout cela s engouffrait dans ma petite cervelle trés précoce. Cette vie solitaire, sans mouvement, et toute intellectuelle, de ma pre- miére jeunesse, a développé en moi cette irritabilité nerveuse quia exercé une influence désolante sur tous les événements de ma longue existence. J’ai vécu parce que la force de ma nature premiére m’a soutenue dans les souffrances...» Un beau jour cependant Soulavie songea a l'éducation de sa fille, et voici le programme que nous avons trouvé dans ses papiers :