CHAPITRE PREMIER LA JEUNESSE DE SOULAVIE
SOMMAIRE
La famille Subtasvia & Antraigues. — Mariage de Jean Soulavie & Largentiére (1750). — Naissance de Jean-Louis Soulavie l’atné (1752). — Anne Faure. — La géologie de larégion de Largentiére et son influence sur Soulavie. — Les Vivarois devenus célébres dans les sciences naturelles. — Soulavie fait ses études & Avignon. — II est ordonné prétre (1776). ~ Ses nombreux voyages en Vivarais pour faire une carte en relief du pays. — Les agitations politiques aLargenti¢re au siécle dernicr. —— Le représentant du peuple Bastide. — Les anciennes et les nouvelles couches sociales, — Soulavie vicaire A Antraigues (1777). — Ses bonnes relations avec le
curé Bartre. — Son départ pour Paris (1778). — Ses voyages en Vivarais ct dans les provinces voisines (1779 et 1780).
Soulavie (Jean-Louis) naquit & Largentiére le 8 juilleti752, mais sa famille était d’Antraigues-sur-Volane, ov elle figure dans les registres notariaux du xv° siécle sous le nom latinisé de Subtusvia qui se transforme plus tard en Sougluvie, Soubslavie et enfin Soulavie (4).
Michel Soulavie, d’Antraigues, marié le 23 janvier 1712 a Marie Ducros, eut trois fils, baptisés tous les trois sous le nom
(1) Il y a dans les registres du notaire Gamon, d’Antraigues (xvui" siccle), de nombreux actes concernant des Soudslavie et méme des Giraud-Soudbslavie, du hameau de Bize, paroisse d’Antraigues,
de Jean. Les familles des deux premiers existent encore a Antraigues et & Genestolle. Le troisiéme (issu peul-étre d’un second mariage, car sa méro est désignée sous le nom de Marie Deliére) alla s’établir comme procurcur ou praticien 4 Largenliére, od il épousa, en 1750, Anno Faure, fille d’un notaire de Vendroit (4).
Soulavie fut lo premier fruit de cette union. Voici son acte de baptéme :
L’an 1752 et ce g* juillet, je soussigné curé, ay solennellement baptisé Jean-Louis Soulavie, né hier, fils de sieur Jean Soulavie, procureur, et de demoiselle Anne Faure, mariés, habitants de cette ville de Largentiére. Son parrain a été Louis Sauzéde, m® cordonnier, sa marraine, Anne Pugniére. Présents : J,-Frangois Deleuze, garde de Son Altesse Sérénissime monseigneur le prince des Dombes,et Jean Tressaud. Signés: Tressaud," Deleuze, Soulavie, Sauzéde; Defrances, curé. »
Les époux Soulavie, qui habitaient alors une maison située prés de l’église (aujourd’hui maison Bonnaud), eurent, en 1755, un autre fils qui fut baptisé le 1er aodt, sous le nom de Louis, et qui mourut le 20 aout 1757.
Ils eurent enfin, en cetle méme année 41757, un troisiéme fils, baptisé le 29 septembre sous le nom de Jean-Louis, comme son frére ainé, qui fut prétre comme lui, qui fut, de plus, un géographe distingué, et que nous verrons plus tard lui survivre (2).
(1) Voici le texte de l’acte de mariage :
L’an 3750 et le 6 février, je soussigné vicaire, ai solennellement béni le mariage de sieur Jean Soulavie, praticien, fils légitime d’autre sieur Jean Soulavie et demoiselle Maric Deliére, dulieu et paroisse d’Antraigues, et habitant depuis plusieurs années dans cette ville, avec demoiselle Anne Faure, fille légitime de Jean-Pierre Faure, notaire royal gradué, et demoiselle Anne Pierriére, de cette ville de Largentiére. Deux publications des bans ddment faites, tant dans l'église paroissiale de ladite ville que dans celle d’Antraigues, sans qu'il ait paru aucun empéchement canonique ni civil, ainsi qu’il appert par le certificat de messire Baussier, curé dudit Antraigues , dispense obteaue du troisitme. Oat été présents : M* Louis Chazel, avocat, et Jacques Issartel, praticien; — André Brun et Frangois Tournaire, signés. Garidel, vicaire.
(2) Voici le texte de son acte de baptéme :
L'an 1757 et le ag* jour du mois de septembre, je soussigné, prétre et vicaire de celle ville deLargentiére, ai solennellemeat baptisé Jean-Louis Soulavie, fils naturel etlégitime & Me Jean, procureur, et a demoiselle Anne Faure, mariés. Son parrain Louis Sauzéde et sa marraing demoiselle Isabeau Pugnitre, tous de cette ville de Largentiére. Présents: M* Frangois Duffaut, chirurgiea, et J.-L. Auriol, signés. Aurange, yicairc,
eee.
On ne trouve dans aucun des actes le nom de Giraud, accolé a celui de Soulavie; mais, on l’a vu plus haut, ce nom servait a désigner, dés le xvn® siécle, une branche de la famille, et c'est évidemment a cause de la similitude de prénoms et d’état avec son frére que Soulavie le prit dans ses premiers ouvrages pour se distinguer de son cadet. Plus tard, il signa simplement Jean-Louis Soulavie l’ainé.
Jean Soulavie le pére mourut jeune. Sa veuve, Anne Faure, éleva ses enfants avec soin. Les témoignages contemporains la représentent comme une femme aussi belle qu intelligente et énergique, taillée a l’antique au moral comme au physique. Soulavie prétendait qu’elle avait une préférence marquée pour son fils cadet. L’ainé seul avait été destiné a l'état ecclésiastique, ct ce fut ua chagrin pour Anne Faure de voir son Benjamin suivre la méme carriére. Nous avons eu sous les yeux un portrait d’Anne Faure, dans le costume simple et sévére du temps et du pays, et la physionomie de cette peinture nous a semblé confirmer ce que nous avions entendu dire du caractére de cette matrone des montagnes du Vivarais. Supérieure au commun des femmes par son esprit, Anne Faure ne devait pas avoir les vulgaires tendresses et les douces faiblesses deo la plupart des méres : cc qui explique peut-étre un mot de son enfance que Soulavie rappelait quelquefois. Il y a dans la vieille église gothique de Largentiére une trés ancienne Vierge noire, grossiérement sculptée dans un tronc de pommier, et appelée pour cela Notre-Dame-des-Pommiers, qui lient l'enfant Jésus dans ses bras. « Ah! dit le petit Soulavie dans le patois local, c’est celle-la qui est une bonne mére! Comme elle garde bien son Enfant! » La raideur du caractére maternel et une préférence trop marquée pour l’un des enfants paraissent avoir contribué a la froideur qui exista toujours entre les deux fréres, Soulavie, dans un deses ouvrages, parle d’ailleurs de sa mére en termes trés affectueux, ot constate qu’elle était fort habile dans l'art d’élever les vers a soie, la principale industrie locale du bas Vivarais (4).
(1) Histoire naturelle deta France méridionale, t. VIM, p. 247.
Nous n’avons que peu de données sur l’enfance de Soulavie ; mais, pour qui connait la vallée de Largentiére et le Vivarais, il est aisé de s’expliquer l’influence profonde qu’exercérent sur la direction de son ‘esprit et de ses études les montagnes, les pierres et les végétaux de sonpays natal et de sa province.
Le Vivarais forme le versant oriental du plateau central de la France, Aussi riche en accidents volcaniques que !’Auvergne, il présente de plus, sur unesurface relativement restreinte, un résumé de tous les terrains et de toules les végétations.
La moitié du département de I’Ardéche, qui a remplacé Pancien Vivarais, est dans le terrain cristallin et l’on y trouve des spécimens de toutes les roches primitives et de toutes les eaux minérales; l’autre moitié comprend tous ou presque tous les terrains de dépét: schisteux, carbonifére, triasique, liasique, jurassique, néocomien et crétacé. De Largentiére au Rhone, c’est-a-dire en trente ou quarante kilométres, on parcourt tous les ages géologiques.
La vallée de Largentiére, of naquit Soulavie, forme, en quelque sorte, le point d’intersection duterrain primitif avecla plupart des terrains sédimentaires. Située au centre des couches dolomitiques, qui renferment les filons de plomb argentifére, la ville de Largentiére est sur la lisiére du grés rouge, dit permien; a un kilométre du granit porphyrojde et dugranit gris (le Moulinet); & deux kilométres du micaschiste (Roubrau) ; 4 trois kilométres du trias (Montréal et Chassiers) ; a quatre kilomdatres du lias (Vinezac) et de l’oxfordien (Uzer) ; enfin cing ou six du néocomien (Balazuc et Ruoms).
En 1763, Soulavie, 4gé de onze ans, faisait ses premiéres études & Vinezac, dont le territoire est pour ainsi dire 4 cheval sur les grés et les calcaires et ot les fossiles abondent. Les propriétés de la famille Soulavie étaient situées dans des terrains différents : il y en avait deux aux quartiers de Colombier et de Volpilidre dans le calcaire (lias) et deux autres a la Croisette et au Mas, a droite de la riviére de Ligne, dans le grés (trias). Soulavie fait méme a ce propos une remarque que nous livrons aux méditations des sériciculteurs : sa mére
réussissait presque toujours ses versa soio, en Ies nourrissant d'abord des feuilles du Mas et dela Croisette (la feuille du terrain quartzeux ou de grés étant plus ligneuse ct plus légére), et en ne leur donnant que plus tard, quand les vers préparaient leur cocon, la feuille plus nutritive du sol calcaire.
La vallée de Largentiére peut aussi étre considérée comme le centre du vaste amphithéatre que forme le Vivarais sur le Rhone, amphithéatre dont les sommets (Mézenc et Tanargue) présentent la végétation subalpine, tandis qu’a l’extrémité rhodanienne et méridionale ( Bourg-Saint-Andéol), on retrouve toute la flore provengale, et jusqu’aux lauriers roses, croissant en pleineterre. Il existe donc bien peu de pointsen France qui réunissent un tel assemblage de phénoménes géologiques et végélaux de nature 4 frapper uno imagination ardente, et 4 tourner sa curiosité native vers I’étude des sciences naturelles.
Soulavie n’est pas le seul Vivarois sur lequel se soit exercée ectle influence de la constitution du pays natal, car c’est aussi par l’étude des sciences naturelles ou mathématiques que se sont distingués les hommes les plus éminents de ce pays.
Qu’il nous suffise de citer:
Olivier de Serres, de Villeneuve de Berg, le célébre auteur du Thédtre Cagriculture;
Le médecin Combaluzier, du Bourg-Saint-Andéol, qui fut professeur de pharmacio a l'Université de Paris;
L’astronome Flaugergues, de Viviers, qui démontra l’action exercée par la lune sur notre atmosphere, remporta deux prix a l’Académie de Lyon en 4785 et en 1790, l'un pour un mémoire sur l’aplatissement du globe terrestre aux pdles et Pautre pour la différente réfrangibilité des rayons solaires, et découvrit, en 4826, dans la constellation d’Orion, une comete qui porte son nom;
Les fréres Montgolfier, d’Annonay, inventeurs de l’aérostat et du bélier hydraulique;
Marc-Seguin, qui construisit les premiers ponts en fil de fer; qui, en inventant la chaudiare tubulairo, fut le véritablo
créateur de l'industrie des chemins de fer, et qui formula, le premier, la grande loi de l’équivalence de la chaleur et du travail ;
Auguste Bravais, d’Annonay, qui alla au pdéle nord surprendre les secrets des aurores boréales;
Enfin Chazalon, de Desaignes, qui trouva la loi des marées et donna ainsi les moyens de prévenir une foule de désastros maritimes (1).
Soulavie fit ses études au collége Saint-Nicolas d’Avignon, fondé au xv° siécle par J’illustre cardinal Jean de Brogny, qui présida le concile de Constance, et contribua, plus que personne, a mettre un terme au grand schisme d’Occident (2). A propos de cet éminent personnage, Soulavie explique longuement, dans son //tstotre du Vivarats (3), quelle était lorganisation de ce collége. De la, il passa au séminaire du Saint- Esprit, ot i] regut les quatre ordres mineurs, le 49 mars 1774, samedi veille de la Passion, des mains de Mgt Manzi, avec l’autorisation de l’ordinaire de son diocése. Il était fait sousdiacre le 28 mai suivant, bénéficiant d’une dispense pour obtenir le sous-diaconat en dehors des deélais habituels a compter des ordres mineurs; le titre patrimonial présenté fut donc reconnu suffisant, ce qui prouve l’aisance de la famille. Le diaconat ne lui fut conféré que le 22 mars 1776, quoique, d’habitude, ce titre soit pris un an aprés le sous-diaconat. Notre diacre est appelé: Soudavie,vilgo dictum Giraud. Enfin, il fut ordonné prétre le 24 décembre 1776 : on l’appelle dans ce dernier acte Soulavie tout court.
Soulavie parle, dans un de ses livres, de ses observations météorologiques 4 Avignon en 4772. C’est aussi dans cette année qu’il fit sa premiére excursion dans les montagnes du Vivarais pour comparer les pierres du haut et du bas pays (4).
(1) Voyage aux pays volcaniques du Vivarais, p. 87.
(2) Voir notre Essai historique sur le Vivarais pendant la guerre de Gent ans, au chapitre intitulé: les Uardinaux da Vivarais et le grand schisme d’Occident. Tournon, 1890,
(3) Manuscrit du grand séminaire de Viviers.
(4) Histoire natarelle dz la France m$ridionale, 1, 434,
Peu aprés, sa santé parait avoir été trés compromise par suile de son ardeur 4 l’étude, mais cela ne !’empécha pas do- continuer ses chéres occupations scientifiques. « Je dois, dit-il d M" do Lillo, mon institutrice et ma tante, les premiéres idées des climats; mais c’est sous Lescrinet que j’ai posé, en 1774, les premiers fondements de ma géographie physique du régne végétal. Ma mére me conduisait alors dans le pays de montagne pour y rétablir, a laide de l’air frais de ces hauteurs, ma santé délabrée et désespérée : elle me montrait la succession réciproque des climats et me faisait observer la distance respective de leurs limites. Penché sur son sein, languissant et fatigué, elle me les offrait en détail, comme on présente au voyageur accablé de lassilude des bornes milliaires qui lui annoncent lo voisinage des villes (4). » Au mois de septembre de la méme année, i! étaitaux eaux de Balaruc, dans! ’[lérault, et l’éloge qu'il en fait autorise & penser que leur emploi eut pour lui de bons effets (2).
Soulavie fut, plus tard, vicaire & Antraigues, au centre de la région volcanisée, de méme qu’a Largentiére il s’était trouvé au point de rencontre des diverses couches sédimentaires avec le terrain cristallin. I] avait eu ainsi sous les yeux tous les dépéts résultant du retrait successif de la grande mer primitive, et il n’est pas étonnant que les caractéres divers qui les distinguent, et en particulier les fossiles qui leur assignent une date relative, aient frappé un esprit aussi observateur que lo sien.
Soulavie avait fait une carte en relief du Vivarais (3), dont Ja premiére idée lui était venue en 1773. Il nous apprend quil avait exécuté vingt-huit voyages en Vivarais pour la perfectionner. Ailleurs, il dit qu’il a fait deux ans de séjour et de recherches dans les montagnes volcaniques (pendant qu’il était vicaire & Antraigues), deux autres dans le sol granitique, et trois dans la zone calcaire. Nous savons enfin que ses
(1) Histoire naturelle de la France méridionale, VIM, 245. (2) Idem, V, 67.
(3) Jdem, I, 144, et III, 26.
voyages, formant le sujet des tomes III & VI del’ Histoire naturelle de la France méridionale, furent effcctués par lui en septembre 1774 et d’octobre 1779 a février 1780. Soulavie avait rapidement compris l’intérét exceptionnel que présente le Vivarais au point de vue géologique. Dans un endroit de son ouvrage, il le considére comme une sorte de section colossale, opérée ‘par la puissante main de la nature dans toute Pépaisseur des couches du globe, pour en révéler la structure aux savants. Voici ce curieux passage:
« Le Vivarais, quoique tout hérissé de pics, est donc yne immense montagne qui, d’un cété, embrasse toute la France, puisqu’en suivant la Loire depuis son embouchure jusqu’en Vivarais on monte toujours. Cette montagne, vue de |’Orient, est terminée, au contraire, par des chutes de montagnes qui s'approchent de la perpendiculaire. En observant donc le lit des montagnes du Vivarais de bas en haut, on peut étudier toutes les couches dont est formé le globe depuis les environs de la mer jusqu’aux plus hautes montagnes. L’universalité des substances du régne lithologique se trouve donc ici sur un terrain de peu d’étendue : elle permet d’observer aisément le globe terrestre en profondeur (1). »
Cette conception féconde explique !’ardeur qu'il mit a chercher dans Ia nalure particuliére du Vivarais les lois générales de la formation du globe.
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Les influences primordiales qui firent de Soulavie un écrivain politique nesont pas plus difficiles & découvrir que celles qui firent de lui un naturaliste.
La petite ville de Largentiére est de celles dont l’histoire peut étre qualifiée une perpétuelle tempéte dans un verred’eau. De tout temps la politique y a joué un rdle actif, Les libertés et franchises, qui lui furent octroyées au xu° siécle par les évéques de Viviers, montrent que, dés cette époque, l’esprit de
(1) Histoire naturelle de la France méridionale, 1, 143.
LA JEUNESSE DE SOULAVIE s
discussion et d’indépendance s’y était fortement manifesté. Largentidre était un pays de franc alleu, ct la formule de « terres libres et nerelevant que de Dieu » y revient pompeusement dans toutes les transactions sur les propriétés que ses notaires enregistrent au moyen age. Plus tard, au xv siécle, Largentigre est une des premiéres villes du Vivarais qui se Jancent dans la réforme et, ce qui n’est rien moins qu’édifiant, on voit son curé, noble Jean de Malet, entétedu mouvement, md surtout, dit-on, par la jalousie que lui avaient inspirée les Cordeliers, dont l’église était plus fréquentée que celle de Ja paroisse. Les petites émeutes, pour des questions d’impéts ou de rivalité personnelle, ne firent pas défaut plus tard, et on en trouve fréquemment l’écho dans les registres des délibérations communales. ;
Les passions politiques dans les petites villes sont encore plus intenses que dans les grandes, parce que les amours-propres et les intéréts locaux s’y heurtent plus facilement et de plus prés. Le clocher est une immense lentille 4 travers laquelle chacun, a moins d’étre un esprit supérieur, voit forcément la politique générale. On est libéral ou réactionnaire se- Jon le milieu, c’est-a-dire selon les relations et les ambitions. Dans toute villeou village od il ya deux famillos importantes, deux auberges ou cabarets rivaux, on peut étre sir que si Pun est d’un parti, l'autre se range du parti opposé. Les uns et les autres jouent un rdéle inconscient dans l’ceuvre du progrés, s équilibrant et se modérant réciproquement; mais c’est une cuisine dontil n’est guére possible de pénétrerles mobiles et les instruments sans étre écocuré, si l’on ne s'est pas fait une idée exacte des petitesses et des contradictions de la nature humaine.
La jeunesse de Soulavie coincida avec. une assez vive agitation politique dans sa ville natale. Vers 1760, Largentiére possédait un conseil politique composé de trois membres de la noblesse, de deux bourgeois et d’un représentant du peuple nommé Bastide. Vers 1770, le Roi numma un maire (charge achetée). En 1775, on revint & I’ancien systéme, mais bientit
Bastide, appuyé par les bourgeois, demanda que Je conseil politiquo fat composé de trois nobles, trois bourgeois et trois représentants du peuple. Il yeut beaucoup de bruit a ce propos vers 1778. Un jour Bastide obligea les trois nobles & donner leur démission. Un autre jour, les nobles, n’ayant pas tenu compte de ses observations, cent seize habitants de la ville signérent une protestation en sa faveur (1). Le conseil politique était quelquefois renforcé par les notables et méme par les plus imposés. Les trois consuls étaient pris dans les trois ordres: un noble, un bourgeois et le représentant du peuple. N’est-ce pas I’ébauche en petitde ce quiallait se passer en grand & Versailles et & Paris? Il est probable que, bien avant de se faire inscrire aux Jacobins, Soulavie avait pris parti pour les Bastide de son endroit.
Ce qui se passait alors 4 Largentiére, et sans doule dans bien d’autres villes de province, n’est pas autre chose d’ailleurs que le mouvement naturel d’ascension des classes inférieures, a mesure que l’instruction et l’aisance rendent cette évolution possible. De tout temps et en tout pays, les petits (ouvricrs, paysans ou petits bourgeois) ontété ouse sont trouvés froissés, dans leur amour-propre, dans leurs intéréts, dans leurs aspirations plus ou moins légitimes, par les grands (nobles, prétres ou gros bourgeois). De tout temps, ceux qui sont en bas ont cherché 4 supplanter ceux qui sont en haut, et cette révolution s’est toujours accomplie, tantét pacifiquement et tantét violemment, A mesure queles basses classes gagnaicnt en capacité et en énergie ce que les autres perdaient par! effet naturel dela possession et du bien-étre. Ce qu’on a appelé, de nos jours, les nouvelles couches sociales fait exactemont aujourd’hui contre la bourgeoisie dominante ce que la petiteet la moyenne bourgeoisie, voire méme la pelite noblesse et le basclergé de la fin du siécle dernier, ont faitcontre Ja haute noblesse, la haute bourgeoisie et le haut clergé. C’est Bastide qui ressuscite, Bastide un peu plus riche et peut-étre un peu pluséclairé.
(1) Notes de M. Léon Vedel,
Pn
Dieu veuille qu’il le soit suffisamment, et que les choses se passent mieux qu’au siécle dernier ! Mais le fond du débat est toujoursle mémeavecdes formeset des personnages différents. L’orgueil et l’intérét continuent de chauffer la chaudiére politique comme la vapeur fait mouvoir la locomotive. Et aujourd’hui comme autrefois les convictions basées purement sur la forme gouvernementale sont infiniment moins puissantes que les rivalités et les jalousiés de classes ou de personnes. Ce point de vue, qui n’est pas le plus glorieux pour la nature humaine, est certainement celui d’od l’on voit le plus clair dans toutes les révolutions de ce siécle et du précédent.
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Soulavie commenga sacarriére ecclésiastique par les fonctions de vicaireaé Antraigues. Latraditionlocale est muette sur son séjour dans cette localité. On ne trouve sa (race que sur quelques actes paroissiaux dont le premier porte la date du 22 mai 1777, et le dernier celle du 3 juillet 1778, ce qui fait présumer qu’il y resta seulement une quinzaine de mois. Dans l’acte de décés de Marie Fontbon, femme d’André Mazon(1777), il signe Soulavie-Giraud, vicaire. Mais bien que, dans son //ftstoire du Vivarais, Soulavie consacre un long article 4 la fachcuse situation des vicaires vis-a-vis des curés, il parait certain que le jeune vicaire d’Antraigues de 1777-78 n’eut pas de démélés séricux avec le sien et qu’ils se quittérent dans les meilleurs termes. On peut en voir la preuve dans une lettre du ie décembre 1780 (41), ot le curé Bartre fait parta son ancien vicaire de l’impression produite par son ouvrage sur les lettrés de la paroisse et lui communique quelques faits nouveaux, notamment les observations de M. Mazonsur les eaux minérales et les exhalaisons méphitiques de Neyrac. Un passage de cette lettre semble aussi indiquer que le digne curé avait pergu lecété faible de l’esprit de son ancien vicaire, car il lui donne des conseils de sagesse et de discrétion scientifique que celui-ci,
(1) Histoire naturelle de la France méridionale, V1, 283,
i2 HISTOIRE DE SOULAVIE
d’ailleurs, n’ a pas suivis : « Rafipelez-vous quelquefois, lui dit-i!, de notre vie retirée en ce pays-ci et du plaisir que vous y avez goulé avec vos amis, et ne croyez pas trop a ces grands esprits de ‘la capitale. Sapere ad sobrietatem... »
Une preuve encore plus décisive des bons rapports de Soulavie avec son curé se trouve dans la découverte faite par M. le chanoine Chenivesse, alors qu'il était curé d’Antraigues, d’une feuillo détachée, portant le titre en latin d’un livre que Soulavie voulait consacrer 4 la mémoire de M. Bartre.
Parmi les excursions géologiques de Soulavie, dans les derniers temps de son séjour en Vivarais, il faut citer celle qu'il fit 4 la fin d’avril 4778 au volcan du Pic de l’Etoile, qui domine la Bastide de Juvinas, od lon voit les pittoresques ruines de Yancien chdteau des comtes d’Antraigues, et son exploration au volcan de Saint-Léger (Neyrac), au mois de mai suivant. En juillet de la méme année, il écrivaitd Antraigues ses observations sur la chronologie des volcans, auxquelles il donnait une rédaction définitive 4 Paris en 1780. IJ quitta peu aprés, probablement au mois d’aodt 1778, son vicariat pour rentrer dans sa famille &4 Largentiére et, de 1a, se rendre & Paris. Comme sa présence ost constatée & Saint-Agréve au mois de septembre, on peut supposer qu’il prit la voie du Velay et de Auvergne pour monter dans le Nord.
L’année suivante (1779), aprés avoir présenté a l’Académie des sciences, dans la séance du 14 aout, un mémoire résumant les découvertes géologiques qu'il ne fit que développer ensuite dans |’/istoire naturelle de la France méridionale, Soulavie revint dans son pays et fit, en automne et en hiver, les voyages en Vivarais et dans les contrées environnantes, qui sont rapportés dans son ouvrage, en vue des confirmations ou des reclifications 4 apporter 4 ses théories. Dans cette tournée, il alla revoir l’abhbé Roux, prieur de Fraissinet, paroisse située au centre des volcans du Coiron, dont il reproduit plusieurs lettres. En octobre, il passait 4 Saint-Agréve, et, le 20, il couchait dans une cabane de pauvres montagnards, prés du lac de Saint-Front. De 1a, il continuait ses courses dans le Velay et
en Auvergne et redescendait dans le Midi en passant par le Forez et le haut Vivarais, dépendant des diocéses de Valence et de Vienne. Il était 4 Montpellier au mois de décembre et a Nimes le 4* février 1780. Il dut retourner A Paris en février ou mars pour s’y installer définitivement (1). C’est le point de départ d’une période nouvolle dans sa vie, période beaucoup moins paisible que l’autre, et dont nous allons suivre les péripéties dans les chapitres suivants.
(1) Histoire naturelle de la France méridionale, 1, préface ; I, 136 et 328 ; 111,231, 220 et 274 ; IV, 202; V, 213; VII, 29 (2° pagination).
SOMMAIRE L’imprudence d'une mére et les chansons du départ. — Les salons parisiens avant la Revolution. — M=* de Bourdic. — Conversation avec Buffon en 1778. — Dé-
sormeaux, — La Touraille, — M. d2 la Borde. —M=" d'Angivillers, — Le peiatre la Tour. — Le chevalier de Turgot. — Mue Fel, — Mme de Cheminot. — Fanny de Beauharnais. — Mémoires présentés a l’'Académie des sciences (1779). —
Publication de l’Histoire naturelle de la France méridionale (1780-84). - Conversation avec Benjamin Franklin. — Menées anglaises dans les Cévennes. — Conversation avec Malesherbes. — Promenade & Ermenonville. — Lettre de Soulavie su prince de Soubisc. — Histotre da \ivarais (restée manuscrite). — Allocation pour continuer l’Histoireda Languedoc, — Projet de donation de sa bibliothéque a la ville de Largentiére.
Quand Soulavie quitta le Vivarais, sa mére, inquiéte de sa santé qui avait toujours laissé 4 désirer, ef n’écoutant que sa sollicitude maternelle, lui donna, pour tenir son ménagea Paris, une personne du pays jouissant d’une bonne réputation, mais un peu jeune. Les femmes les plus pures ne sont pas toujours les plus clairvoyantes : c’était le cas de la mére de Soulavie. Nous ne youlons pas nous arréter sur les résultats de cette imprudence. Ii faut cependant en relever une des suites : l’opinion publique, et Von sait sielle est maligne dans les petites villes, s’émut et chansonna les partants. Cet incident fut trés sensible 4 Soulavie, comme on peut le voir dans une lettre de sa mére ot méme dans le tome de son His!o!re naturelle ou il fait le tableau des moours de sa ville natale.
Dés son arrivée & Paris, nous trouvons le jeune abbé lancé
dans la société la plus intelligente de la capitale. Il fréquente surtout les salons od l’on s’occupe de science, d'histoire ct de philosophie. On sait qu’alors la philosophie tenait le haut bout dans la plushaute société comme dansla bourgeoisie et qu’elle avait méme atteint les rangs supéricurs du clergé, puisque l’on comptait parmi ses adeptes plusieurs prélats, entre autres le futur ministre, Loménie de Brienne, plus tard cardinal. Les principaux salons étaient ceux de d'Alembert, du baron d’Holbach, de M™ Helvétius, Geoffrin, de Bourdic (4), de Beauharnais, M* Quinault, etc. Soulavie écrit en 1801 :
« Jai fréquenté plusieurs de ces sociétés pendant la monarchie : les nouvelles opinions qui dovaient étre un jour si redoutables a l’autorité établie y étaient disculées, mais toujours avec lesprécautions quesemblaient exigerlesintéréts du maitre de la maison (2). »
Soulavie a vu de prés la plupart des notabilités de ce temps et des époques plus agitées qui vinrent ensuite. Dans I’ Histoire de la décadence, ilnous apprend que, dés 1778, il était en relation « avec des hommes remarquables dans le clergé et le gouvernement », qu’ilaété«a portée d’étudier les écrivains remuants des vingt-cing derniéres années du xvi® siécle », enfin qu’il y avait « peu d’hommes célébres dans la république des lettres gu’il n’ait connus et fréquentés (3) ».
Dans le méme ouvrage, Soulavie nomme Diderot, Mably, d’Alembert, Dussaulx, Raynal, Buffon, parmi les philosophes qu'il a connus personnellement. Il eut, presque au lendemain de son arrivée a Paris, une conversation avec Buffon, que nous reproduisons a titre de curiosité, en faisant observer qu'elle se
(1) La baronne de Bourdic, née en 1744 et morte en 1802, était une quasi-compatriote de Soulavie, puisqu’elle sortait de la famille Payan de Létang, d’Aubenas. Successivement mariée au marquis de Rivitre d’Antremont, au baron de Bourdic et a M. Viot, administrateur des domaines, elle a publié de nombreuses poésies fugitives, qui l’ont fait appeler par quelques-uns le Cygne d’Aubenas. Trés lige avec M™ du Boccage, & qui elle avait fait obtenir une pension, elle l'aidait a tenir un salon fréquenté par les littérateurs du temps. M. de Cazenave lui a consacré un article dans les Mémoires de l'Académie de Nimes (18go).
(a) Mémoires du régne de Louis XVI, VI, 97. Voir aussi la nole de Soulavie sur les salons féminins de ce temps, dans les Mémoires de Maurepas, 1, 222.
(3) Histotre dela décadence de la monarchie francaise, I, 8.
trouve dans un des ouvrages de notre auteur paru en 1793 (1). Aprés avoir exposé l’influence des philosophes, et de Buffon en particulier, sur les idées du temps, Soulavie ajoute :
Liauteur de ces Mémoires a beau avoir a se plaindre de ce grand homme, il rend A sa mémoire?hommage qu’il doit 4 un génie supérieur, qui, semblable aux philosophes ses contemporains, avait dans esprit Yimage d’une révolution éventuelle, qu’il ne désirait pas comme eux, mais que ’étendue de son génie lui faisait connaitre,
Un jour du mois de novembre de l’année 1778, Buffon, qui n’avait pas encore publié ses Epogues de la Nature, nous les ayant communiquées, nous lui parlames en ces termes :
— Voila un ouvrage qui produira dans les opinions un grand effet, puisqu’il enseignera aux hommes la succession des révolutions physiques arrivées a la surface du globe, d’aprés les traces que ces grands événements y ont laissées. Mais, Monsieur, si vous avez décrit les catastrophes du monde physique, il me semble, en voyant nos anciennes institutions décliner comme elles le font chaque jour, lorsqu’il parait quelque nouvel ouvrage des philosophes, que des catastrophes d’un autre genre agiteront la France et peut-ttre le reste de l'Europe. Cette Sorbonne, qui vous travaille dans ce moment-ci, et les prétres n’ont pas peur pour rien.
Buffon ainsi interpellé répond :
— Examinez avec attention quelle est la partie du gouvernement la plus ferme, quelle autre partie est la plus faible; voyez ensuite quelle est la partie la plus -estimée, et la partie la plus avilie ; remplissez en idée les deux lacunes qui séparent ces deux sorles d’extrémités, et vous étes assez jeunes pour voir que nos institutions politiques, les plus faibles et les moins estimées, commenceront a dépérir, aprés quoi vous verrez les plus robustes résister davantage. L'épiscopat et le sacerdoce seront en France le premier corps d’Etat sacrifié. Ils n’ont d’autre soutien que l’opinion qui n’est plus pour eux et qui ne veut pas de guerre de religion en cas de résistance. Un jour, dans la suite des temps, on réprimera la puissance des administrateurs de ]’Etat. La royauté seule et la noblesse, se soutenant de leurs propres forces, par la puissance effective des grandes richesses qui en imposent aux pauvres et aux simples, seront nécessaires 4 un peuple du caractére des Frangais. Tout le reste sera dissipé .
— Mais, Monsieur, voild des présages terribles, répartit l’auteur de ces Mémoires. Ces grands événements arrivés chez tous les peuples, comme le dit Phistoire, nous menacent-ils a la file ou en foule? Dans le premier cas, nous pouvons les soutenir. Dans le second, nous serons noyés dans le chaos, comme le globe entratné par une cométe.
(t) Mémoires de Richelien, VU, 347.
LES PREMIERES ANNEES DE SOULAVIE A PARIS 47 A cette demande ultérieure Buffon répondit :
Les deux maniéres sont possibles; la premi¢re commence méme & se manifester, et je vois le moment ot nos prélats seront mis A 12.000 livres par tate, ce qui est encore payer fort cher les services qu’ils rendent A 1’Etat et aux meeurs, dont ils sont les ministres, Le second cas est possible encore; mais comme aprés le chaos les éléments se sont deébrouillés et ordonnés avec harmonie, comme dans une fiévre ardente le corps se dépouille par des sécrétions que la nature exige, le corps politique, ou plutdt la méme nature qui régit tous les corps politiques les guérit par des remédes propres : le repos et le temps sont ces remédes efficaces .
Telles furent I spéculations de Buffon sur la possibilité d’une révolution en France. L’abbé Bexon et V’abbé Soulavie, auteur de ces Mémoires, témoins de ce discours prononcé avec ostentation et dans une sorte d’enthousiasme prophétique, en ont conservé la mémoire par écrit. Une note a peu prés semblable doit se trouver dans le portefeuille du premier.
Soulavie mentionne encore cette conversation dans un ouvrage (1) publié en 1804, en fixant la date au mois de décembre 1778.
Ailleurs, Soulavie parle de ses relations avec Malesherbes, avec |]’érudit Désormeaux (2), le poete la Touraille (3), le chevalier de Turgot, frére du ministre ; Condorcet, Yillustre Benjamin Franklin, M. de Chambonas, ledernier ministre des affaires étrangéres de Louis XVI; les conventionnels Chabot, Bazire, Fauchet, Barére, etc.
(1) Mémoires da régne de Louis XVI, V, 183.
(2) Désormeaux, né en 1724, mort en 1793, membre del’Académie des inscriptions. Historiographe de la maison de Bourbon, i! alaissé, entre autres ouvrages, une Histoire de cette maison en cing volumes in-4*, Soulavie le cite comme le plus érudit personnage qu'il ait connu sur les cing derniers siécles de la monarchie.
(3) Le comte dela Touraille était Je gentilhomme et I'ami du prince de Condé, C'est & ce titre sans doute qu'il fut jeté en prison par les révolutionnaires. Le 3 thermidor an II (a1 juillet 1794), il envoyait & Soulavie, alors & Genéve, des notes que celui-ci lui avait demandées sur le prince de Condé. Sa lettre se terminait ainsi : « Vous pourrez écrire un jour que j'étais un bon Francais tout comme vous, et que M. le prince de Condé était digne de son sang et de son nom. » Le malheureux prisonnier fut guillotiné le8 thermidor, la veille méme de la chute de Robespierre. Soulavie en parle ainsi : « Mon ami Latouraille, trop peu connu et cruellement immolé par les tyrans de l’an Il, était facétieux, spiritucl, l’ami de Voltaire, poéte peu distingué, mais aveo des talents naturels et agréables. » (Mémoires du régne de Louis XVI, Ml, 131.)
Les relations de Soulavie avec Désormeaux et Je comte de la Touraille font supposer qu'il était regu chez le prince de Condé au palais Bourbon el a Chantilly, et qu'il serencontrait la avec trois hommes qu’il paraft avoir pu apprécier de prés: Chamfort, « qui est assez conou du public»; Grouvelle, « qui portait dans cette sociélé un esprit sage etdélicat » ; Valmont de Bomare, « qui aenseignéa trois génér ations Vhistoe naturelle »,
Parmi les personnes de son intimité, nous voyons figurer M. de la Borde, ancien valet de chambre de Louis XV, la marquise de Jaucourt, M'* Clairon et le peintre la Tour.
M. de la Borde avait une sceur, née en 41733 et morte en 1800, qui avait été l’amic de M™ de Pompadour, et dont le salon fut célébre. Veuve de M. Binet du Marchais, elle ¢pousa en secondes noces Charles de la Billarderie, comte d’Angivillors. Ce dernier avait été d’abord attaché a léducation des Enfants de France, ct c’est ainsi qu'il se fig apprécier de Louis XVI. Turgot lui dut en partie son élévation. II fut plus tard nommé directeur général des batiments, jardins et manufactures du roi, et membre de |’Académie des sciences. En 4791, accusé d’avoir oxagéré les dépenses dans un compte de 20 millions, et la saisie de ses hiens ayant été décrétée, il émigra et voyagea en Allemagne, puis en Russie, ot Catherine lui accorda une pension. I] revint en Allemagne mourir dans un couvent en 1810. Soulavie parle de M™ d’Angivillers comme d’une « femme pleine de mérite, de grace, de talents et d’esprit. Elle a soutenu avec courage les persécutions et les horreurs de la Révolution ; elle a vu son mari émigrer et son fréro périr sur l’échafaud. Ce frére (M. de la Borde) est célébre par l’entreprise des tableaux de la Suisse, tn-folto; par ses ouvrages sur la musique; par des mémoires piquants sur le régae de Louis XV, son maitre et son ami; par des ouvrages sur la géographie, sur l’histoire ancienne; par l’édition du procts de Chalais; par des travaux sur le Masque de fer; par une défense de la mémoire du roi contre des notices de M. de la Harpe dans /e Mercure; par la grande entreprise du Voyage pittoresque de la France, avec des gravures trés curieuses, représentant nos monuments et nos vues pilloresques. C’est encore un homme de ce mérite que le gouvernement a fait tuer par son tribunal (4) ».
Les curicux détails que donne Soulavie sur la derniére maladie de Louis XV lui venaient de M. de la Borde. C'est a
(1) Mémoires historiques et anecdotes de ‘la cour de France sous fa faveur de =: de Pompadour, p. 214.
la méme source sans doute qu'il avail puisé ce trait caractéristique de la timidité de Louis XVI, que ce roi allait jusqu’a redouter « que M. Necker fut instruit de l’opinion qu’il avait eue de lui (4) ».
Soulavie parle plusieurs fois dans ses ouvrages de « son ami », le peintre la Tour. IJ tenait de lui de curieux renseignements sur l’incident de la statue de Louis XV a Rennes, De lui aussi, les réflexions populaires sur la statue équestre du méme monarque qui fut élevée en 1763 a Paris, surla place Louis XV. Dans les quatre vertus qui soutiennent le monument, les dames de la Halle virent l'image des maitresses du roi. « Tiens, disaient-elles, vois-tu comment le Roi a fait mettre ses quatre guinches a cété.de Sa Majesté. Cela leur apprendra a se tant frotter du Roi. A Versailles, il les tient & ses cétés, et a Paris il les place sous les pieds de son cheval. Tiens, celle-la, c'est M™° de Mailly, et celle-ci M™* de Vintimille. Voila la, derrigre M™¢ de Chateauroux, et & cdté d’elle M*e de Pompadour (2). »
I] parait que la Tour n’avait pasencore en 1739 la haute réputation que lui valut depuis son talent, car le duc de Luynes enparle 4 cette date dans les termes suivants: « L’on peint actuellement M@* de Mailly en pastel :c’ost un nommé la Tour. Me de Mailly disait ce matin que c’est le 16° peintre qui a fait son portrait (3). »
La Tour fit aussi le portrait de M™° de Pompadour que celleci voulut un jour reprendre & son mari. « Allez dire 4 ma femme de venir le reprendre elle-méme, » lui fit-il répondre par 'abbé Bayle (4). Aprés la mort de M*°de Pompadour, ses héritiers « firent des profits scandaloux sur les ouvrages immortels des Vernet, des Pigalleet des plus distingués artistes deson temps : elle les avait achetés a un prix ordinaire ; ils furent vendus le double ou le triple, et souvent cos artistes, attachés
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, 1, 162, et VI, 379. (2) Mémoires de Richelieu, VI, 278 et 286.
(3) Mémoires du duc de Luynes, Ill, go.
(4) Mémoires historiques ef anecdotes de la cour de France (extraits du journal de Luynes), p. 351.
& la beauté do leur ouvrage, les rachetérent avec cette perte. La Tour, le seulla Tour, se fit payer lo triple du prix commun ce superbe portrait, haut de six pieds etle chef-d’cuvre dela peinture en pastel, que tous les connaisseurs du temps allérent admirer dans le salon du Louvre (4) ».
La Tour avait le titre de peintre du Roi. I] était membre de PAcadémie de peinture, et aussi membre de l’Académie des sciences, littérature et arts d’Amiens, et a ce titre il avait proposéun probléme sur les fossiles que fait connaitre Soulavic (2). I] mourut en 1788.
La Tour avait fait les portraits de Soulavie et de sa mére, Anne Faure. Ce dernier existe encore, mais trés détérioré, Celui de Soulavie fut détruit par M™ Soulavie, & cause du costume ecclésiastique sous lequel le peintre avait représenté celui qui devait étre un jour son mari.
Soulavie dit qu’a son arrivée a Paris il a demeuré quelque temps avec le premier aumdénier de Madame, c’est-a-dire l’abbé Madier, son compatriote de Tournon. Celui-ci l’assura que M. Turgot avait converti le Roi 4 la philosophie et surtout a Véconomisme (3).
Vers 1780, le chevalier de Turgot fournit 4 Soulavie un certain nombre de notes pour défendre la mémoire de son frére, le célébre économiste, contre les inculpations de ses ennemis (4).
Soulavie était Pun des habitués du salon de M!* Fel, ancienne pensionnaire du Roi a l’Académie royale de musique, qui réunissait 4 Passy toutes les semaines une société choisie. Il était aussi l'un des assidus de M™* de Cheminot, qui avait fait balir une des premiéres maisons de la Chaussée d’Antin : c’était un des rendez-vous de la société savante, frondeuse et légére, qui donnait le tona Paris, a la fin du regne de Louis XV et au commencement du régne de Louis XVI. Georges Avenel, dans son curieux ouvrage sur Anacharsis Cloots, cite
(1) Mémoires de Richelieu, VUI, 176.
(2) Histoire naturelle de la France méridionale, V1, 265.
(3) Mémoires du régne de Louis XVI, U, 328.
(4) Mémoires du régne de Louis XVI, U1, 286, et IV, 24.
LES PREMIERES ANNEES DE SOULAVIE A PARIS zt
Diderot, d’Holbach, d’Alembert, le peintre David parmi les habitués de ce salon et nous apprend que, si cette dame, joune et belle, s’était fait un nom parmi les philosophes et les savanots, elle le devait bien moins « aux livres qu’clle avait lus qu’aux grands hommes qu’elle avait vus. Par toute l’Europe elle avait fréquenté. Le baron du Val-de-Grace était devenu son protégé et ne !’appelait que sa trés chére amie ». Le malheureux Prussien se compromit méme plus tard en voulant faire rayer la pauvre femme de la liste des émigrés. Du moins on lui en fit un grief au tribunal révolutionnaire, mais il est bien probable qu'il edt payé quand méme de sa téte la haine que lui avait vouée Robespierre. M™* de Cheminot, qui n’est morte que vers 1820, presque centenaire, resta toujours |’amie de Soulavie,
Sous l’Empire, elle venait plusieurs fois par an diner chez lui, et 14, avec sa haute taille, son langage emphatique et ses airs de princesse, elle faisait l’admiration des jeunes gens qui lentendaient parler de Franklin, du chevalier ou de la chevalire d’Eon et d’autres personnages disparus, comme si elle eut été l’intime de toutes les notabilités de son temps.
Un autre salon célébre était celui de Fanny de Beauharnais, ot Soulaviese rercontrait avec Bailly, Dussaulx, Lévesque, Robin, la Salle, Gudin, Cournaud, Brizard, de Sainte- Aldegonde, de Breghini, de Gardanne, de Vigneul, de Rochefort, Doyen, Bitaubé, d’Arnaud, Mercier, le cousin Jacques, Restif de la Bretonne et Dorat-Cubiéres (l’amant de la dame).
Avenel cite encore Soulavie parmi les habitués,en 1789, du salon du marquis de Villette, le fils adoptif de Voltaire, avec Lalande, Condorcet, Naigeon, Camille Desmoulins, Montesquiou, d’Aiguillon, les Lameth, Rabaut-Saint-Etienne (4), etc.
Soulavie fut aussi en relations particulidres, comme on le verra dans diverses parties de cet ouvrage, avec lo duc de Luynes, fils de l’auteur des Mémoires, et son onele, le cardinal-archevéque de Sens ct aumdnier de la reine Marie Leczinska.
(1) Avenel, Anacharsis Clootz, I, 99 et 161.
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a HISTOIRE DE SOULAVIE
Soulavie était sans doute peu connu a son arrivée & Paris, mais la vivacité de son esprit, son amour des choses liltéraires et scientifiques, sa tendance aux idées nouvelles, sa qualité @ecclésiastique qui, alors comme aujourd’hui, ouvrait toutes les portes 4 un homme intelligent, expliquent la promptitude avec laquelle il parait avoir pénétré dans élite de la société parisienne. D’ailleurs, dés l’année suivante, le 14 aout 1779, il présentait & "Académie des sciences quelques extraits de son Histoire naturellede la France méridionale, qui attirerent sur luil’attention dumonde savant.
Le 10 mai de cette méme année 1779, il avait envoyé a 1’Académie des Odservations sur les climats naturels des plantes et des animaux.
La publication de l’ffestotre naturelle de ta France méridionale élaitsa grande préoccupation (4). Les dcux premiers volumes furent imprimés désle commencement de l’année 1780, mais ne parurent que quelques mois aprés. |’Académie des sciences n’ayant accordé son approbation ct son privilége qu’a la condition pour Pauteur de supprimer deux chapitres sur la création et sur la physique de Moise. L’Académie n’approuvait ni ne condamnait ce chapitre, mais « comme son institut n’a pour but que des objets physiques, elle ne peut accorder des priviléges pour des objets étrangers (2)...»
Le promier volume parut en 1780, le deuxiéme et le troisiéme on 1784, le quatriéme et le cinquiéme en 1782, le huitime (t. I, des Végétaux)en 1783, enfin le cinquiéme et le sep-
tiéme en 1784. Nous avons sous les yeux trois lettres de Soulavie (19 no-
(1) Histoire natarelle dela France méridionale, I, 34. aa
(a) Histoire naturelle de la France méridionale, VU, 28 (a® pagination).
Extrait des registres de ]’Académic des sciences : 4. ;
14 juillet 1779 : MM. Guettard et Fougeroux, commissaires nommes par l’Académie, ayant rendu compte d'un ouvrage de M. l’abbe Giraut de Soulavie (sic) jntitulé : Histoire naturelle du Vivarais, etc., Académie a jugé cet ouvrage digne d’éire imprimé sous son privilége. En foi de quoi j'ai signe le present certificat. A Paris, ce 14 juillet 1779, le marquis de Coxponcer, secrétaire perpétuel.
8 juillet 1780 : MM. Morand et Fougeroux, ayant rendu comple d’un ouvrage de M. l'abbée Giraud-Soulavic, intitulé ; Histoire naturelle du Vivarais, l'Académie a juge cet ouvrage digne de paraitre sous son privilege, En foi de quoi j'ai signe le présent certificat, A Paris, ce 8 juillet 1780, le marquis de Conponcer,
vembre 4780, janvier et février 1784) écrites de Paris au savant Séguier, de Nimes. Soulavie entretient Séguier de son arrivéo 4 Paris, des démarches qu’il fait pour la vento de son ouvrage, et lui annonce |’envoi des wuvres de Hamilton, enle priant de lui expédier des dessins des volcans d'Agde et de Saint-Thibéry.
Nous aurons a parler plus tard de l‘importance scientifique do l Histotrenaturelle dela France méridionale. Pour le moment, il suffira de signaler les incidents auxquels cette publication donna lieu, en suivant les faits et gestes de notre personnage pendant cette période.
Le 12 aotiti781, Soulavie cut avec lillustre Benjamin Franklin une conversation intéressante({),dontI’histoire des montagnes du Midi formel’objet principal. On y voit aussi quel’inventeur du paratonnerre avait pressenti la grande découverte d’Elie de Beaumont, puisqu’il constate l’affaissement et le soulévement successifs du méme terrain, démontrés par la découverte, au-dessous du niveau de la mer, de roches herborisées et, au-dessus de ce niveau, de roches voisines chargées de fossiles marins. « Dans toutcela, dit Franklin, il arrive comme — dans le monde moral. Un continent devient vieux, un autre continent rajeunit et se perfectionne; mais le continent perfectionné corrigera l’autre & son tour. Lesmonarchies deviennent des républiques par voiede restauration; les républiques deviennent des monarchies par dégradation... »
La conversation étant tombée sur lhistoire de nos provinces méridionales, Soulavie exposa les efforts constants faits par l’Angleterre depuis 1627 pour soulever les protestants des Cévennes et les secours d’argent qu’elle leur envoyait.
Le fait mentionné ici n’est pas douteux, et l’historien protestant, Antoine Court, ne le dissimule pas dans son //istoire des Camisards; mais nous regrettons de ne pas connaitre divers documents que Soulavie signale, a cette occasion, comme lcs ayant en mains, entre autres la note des subsides de
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, V, 175.
Angleterre vers 1705 et 1709 et la correspondance de Justet (de Vals) avec les Anglais et les Hollandais (4).
Nous aimerions aussi a avoir la preuve quel’argent anglais a été pour quelque chose dans le mouvement des Masques armés, qui se produisit dans le bas Vivarais en 1783. A notre avis, auteur des Mémoires du régne de Louis XVI s'est ici laissé emporter par sa haine contre les Anglais, oubliant qu’il avait lui-méme reconnu précédemment que cette insurrection avait été simploment occasionnée « par une longue suite d’exactions des gens de loi sur des citoyens faibles et ignorants (2) ».
Dans sa conversation avec Franklin, Soulavie indique les moyens qu’il croyait propres 4 écarter les périls dont le pays était menacé etqu’il exposa dansun article envoyé au Journal de Paris (26 juin 1782); mais le passage qui s’y rapportait fut supprimé. Ces moyens consistaient surtout 4 créer une dérivation a la turbulence des esprits, en les occupant de commerce, d’arts, de grands travaux publics, mais aussi de plaisirs et do fétes, et enfin « en cherchant 4 amollir les caractéres et a s’assurer des meneurs par voie de négociation ». Franklin n’approuvait pas ce dernier article, et il avait bien raison.
Soulavie rapporte une conversation qu'il aurait eue a la méme époque avec M. de Malesherbes, @ l’occasion de diverses excursions qu’il fit prés du chateau de Malesherbes, pour y Studier les phénoménes d’éboulement d’une montagne. Elle roula sur le célébre intendant du Languedoc, Lamoignon de Baville, dont Malesherbes, dit-il, aurait voulu retrancher le nom du tableau de sa famille. On peut y voir le bienveillant scepticisme de l’honnéte ministre de Louis XVI, qui aurait dit 4 Soulavie en souriant: « Allons a la messe; je ne veux offenser ni le curé, ni les opinions de ces bonnes gens (les vassaux de Malesherbes) ; je ne veux pas perdre leur confiance. Mais, de retour & Paris, donnez cette anecdote 4 M. de Condorcet; assurément, i! voudra faire de moi, aprés ma mort, un
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, V, 188.
(a) Histoire naturelle de la France méridionale, VU, 35.
grand homme dans son éloge, et il citera ce trait qu’il lira en public & P Académie. »
Soulavie constate, & ce propos, les illusions de Malesherbes qui, dans ses paroles et ses écrits, avait déja élevé ce qu’on appelait «la République des lettres », ce que Necker appela un peu plus tard « l’opinion publique », au rang de premier pouvoir de I’Etat, rendant des arréts devant lesquels tout le monde devait s’incliner, et chargée, pour ainsi dire, de régulariser les gouvernements ; ce qui n’est pas l’avis de notre auteur, « le premier devoir des gouvernements étant, dit-il, dans tous les empires, de régulariser cux-mémes I’opinion publique, comme la République des lettres indistinctement, pour ne pas en étre étrangement régularisés (4) ».
Voila ce qu’écrit Soulavie en 1801; mais il est permis de supposer qu’en 4782 ses illusions politiques étaient au moins aussi fortes que celles de M. de Malesherbes.
Notons ici une excursion 4 Ermenonville que fit Soulavie, le 2 octobre 1782, en compagnie de diverses personnes, parmi lesquelles le peintre la Tour, qui avait fait le portrait de Jean- Jacques Rousseau, et M'* Fel, qui avait interprété le principal role dans fe Devin du village. M. de Girardin, le propriétaire de la terre od venait de mourir le philosophe de Genéve, fit admirer a ses visiteurs les merveilles naturelles de |'’endroit, et Soulavie rapporte les diverses inscriptions qui rappelaient le séjour de l’illustre écrivain. On voit par le langage de Soulavie qu'il professait une admiration profonde pour Rousseau, sans se dissimuler toutefois les lacunes de ce grand esprit. Il constate que Rousseau eut pour unique persécuteur sa propre imagination. « Eclairé autant qu’il !'était, il connaissait les opinions régnantes ; il vouluties braver, ct, en les frondant, il consenlit d’avance & toutes les suites fachcuses. Quand on croit les hommes méchants, on ne s’exposo pas aux coups de leur malice; ou quand on s’y expose et qu’on les a subis, on ne se plaint pas... Rousseau traita Jes hommes, non comme ils sont, mais comme ils doivent étre : « Pardonnez, ombre illustre,
(1) Mémoires du régne de Louis XVI, HU, 318,
ajoute-t-il, A ces observations écrites a cdté de votre tombeau. Environné d’écueils, de périls et de dangers, plus timide que vous, aimant et respectant ma religion et la constitution de ma patrie, je crois honorer vos mines en écrivant que nos semblables méritent des égards ct qu’ils sont nos fréres. Sil existe dans I’état de nature une égalitéde condition, l'homme en société a détruit cette égalité primitive; il a établi des rangs et des puissances pour la tranquillité publique, et sous les auspices de cette paix universelle l'homme civilisé a pu connaitre et pratiquer la vertu (1). »
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Soulavie avait au moins commencé, a cette époque, son Histoire du Vivarais, car voici ce qu’il éerivait de Paris, le 20 octobre 1779, au prince de Soubise qui possédait, avant la Révolution, les baronnies d’Annonay, Tournon et la Voulte :
Monseigneur, j’ai l’honneur d’adresser 4 Votre Altesse le plan de Vhistoire naturelle et civile d’une province dont vous étes en partie seigneur et ot votre illustre nom n’est prononcé qu’avec le respect qu’imposent les grands ministres et les ministres bienfaisants. Son Altess2 sérénissime madame la princesse de Marsan a bien voulu me permettre de faire des recherches dans ses archives de Joyeuse, elc., et je viens supplier Votre Altesse sérénissime de m’accorder la méme grace pour les archives de la Vodte, Tournon, etc, La partie d’histoire naturelle est finie et approuvée de |’Académie des sciences de Paris. La partie civile, pour étre complete, doit renfermer ce qu’il y aura d'intéressant dans les archives de Votre Altesse; cet objet m’appelle dans ce pays-la, et je me croirais bien flatté si vous daigniez, Monseigneur, m’accorder par écrit la permission d’agir de concert avec vos agents pour ces sortes de recherches ; et si je suis assez fortuné pour l’obtenir, voudriez-vous bien ordonner que vos volontés me fussent expliquées dans des lettres, poste restantc, a Largentiére cn Vivarais, ob je me rends pour ces objets. Pénctré de reconnaissance et du respect le plus profond, comme tous mes compatriotes et comme tous les bons Francais dont vous faites Ic bonheur, agréés que j’aye ’honneur de me dire, Monseigneur, de Votre Altesse, le trés humble ct trés obéissant serviteur, GiRAUD-SouLAvIE, prétre.
Le1i décembre, M. Desjobert, intendant du prince do Soubise a Paris, transmettait cettclettre 4 M. Salomon, agent du prince dans le Languedoc ct avocat en Parlement 4 Tournon, avec une
41) Histoire naturelle de la France méridionale, V1, 92.
note du prince tendant & donner toute facilité a Soulavie pour ses recherches.
Le résultat de cettedémarche se trouve dans un des volumes manuscrits saisis chez Soulavie aprés sa mort (4). Il consiste en une collection de pidces, se rapportant toutes a l’année 1628 et auxquelles une note de la main de Soulavie donne le titre suivant :
Recueil de diverses piéces et lettres historiques sur le Vivarais pendant les guerres de religion, communiquées a M. Soulavie par ordre de M. le prince de Soubise, dans son chateau de Tournon. Ces lettres sont des correspondances officielles des consuls de divers endrotts du Vivarais, éerttes sur les affaires du temps aM. de Ventadour, duc et pair de France, commandant le Languedoc en 1628. Elles ont été collationnées pur mot
Sovunavig.
Dans le méme volume se trouvent beaucoup d’autres documents sur le Vivarais, notamment une copie compléte des Commentaires du soldat du Vivarais (2), de Pierre Marcha, avec une notice sur l’autcur, écrite de la main de Soulavie.
La note suivante, qui est aussi de la main de Soulavie, mérite d’étre reproduite : « Cette copie a été faite sous mes yeux par M. Baudet de Verne, sur l’exemplaire original que j’at remis a M. l’archevéque de Narbonne et que je tenais de M. de Saint-Pierreville, héritier et descendant. » |
La copic on question est de la méme écriture que celle de V Histoire du Vivarais, qui est a l’évéché de Viviers et que Yon peut considérer comme Je manuscrit original de cet ouvrage, puisqu’il est en quelque sorte légalisé par des notes aulographes de lauteur (3).
‘ ( ) Archives du ministére des affaires étrangéres. Fonds de France, 1626, fol. 131 10d.
\2) Cet interessant manuscrit a été publié par M. de Laboissierc, & Privas, en 1811. (3) Nous pouvons ajouter que c’était l'exemplaire de la bibliothéque de Soulavie, car sareliure (maroquin vert et tranches dorées) est exactement semblable a celle des huit volumes de |’Histoire naturelle de la France msridionale et de deux autres ouvrages de Soulayie que nous tenons de sa famille.
Cette Histoire (civile) du Vivarazs, que Soulavie annongait, dans sa lettre au prince de Soubise, comme une continuation de l’Histotre naturelle du Vivarais (devenue plus tard |’ Histotre naturelle dela France méridionale), était fort avancée en 4784, puisque !’auteur annonce alors qu’il va retoucher son manuscrit pour la derniére fois (4), mais elle ne fut terminée qu’en 1788, ainsi qu’on peut le voir par une lettre do cette époque adressée par !’auteur au comte de Balazuc, qui venait de présider l’assemblée des trois ordres du Vivarais, tenue a Privas. « Letableau qu’a présenté cette assemblée, dit-il, était digne de terminer l’histoire du Vivarais que je vais publier, adhérant a tout ce quia été fait & la réunion de Privas. » Le volume des Archives du ministére des Affaires étrangéres, indiqué plus haut, contient la plupart des documents sur lesquels Soulavie s’est appuyé pour ce travail. Il y a méme une série de notes (fol. 444 & 120) qu'il déclare avoir recucillies « aprés la composition de son histoire, sur divers manuscrits qui lui ontétécommuniqués ». Quoi qu’il en soit l’histoire en question, bien que pouvant étre consultée avec fruit par les érudits, est une ceuvre trés imparfaite, pleine d’erreurs, et qui ne sera probablement jamais imprimée, car elle nécessiterait, si elle était — présentée au public, une foule de rectifications et d’éclaircissements qui codteraient au moins autant de travail que la refonte compléte de l’ouvrage (2).
Soulavie, dont l’extrémo activité ne reculait devant aucun projet littéraire,s’était chargé, parait-il, de continuer l’Histozre du Languedoc, de dom Vic et dom Vaissette. Rien n’indique, Anotre connaissance, qu'il se soit occupé de ce travail autrement qu’en recueillant des documents pour la partie relative au Vivarais ; mais le fait lui-méme n’est pas douteux puisque des allocations lui furent accordées de ce chef pour les années 4789 & 1792 (3).
(1) Histoire naturelle de la France méridionale, VII, 167.
(2) Nous possédons une copie de I'éistoire du Vivarais collationnée sur original. Une autre copic, trouvée dans les papiers de Charles d’Agrain, a été donnée A la bibliothéque du Puy par M, l’abbé Payrard, curé de Cayres, auteur de nombreuses publications sur la Haute-Loire. ;
(3) Extrait de la séance du 10 juin 1794 & Ja Convention nationale :
Versle mémetemps, Soulavie parait avoir eu l’idée de léguer a Largentidre, sa ville natale, sa bibliothéque, composée de 4,000 volumes, la plupart relatifs 4 V’histoire et aux sciences. Il donne le texte de l’acte (ou projet d’acte) de donation, ot Yon peut voir plus de bonnes intentions que de sentiment des difficultés pratiques. Le bibliothécaire & nommer pourra étre, dit-il, ecclésiastique, avocat ou médecin. « S’il est avocat, il sera obligé de donner aux pauvres qui se présenteront des consultations gratuites, deux heures chaque semaine, un jour fixe; s’il est médecin, il sera tenu de secourir gratuitement les pauvres exposés & mourir sans secours, en les visitant une heure et demie fixe, par chaque jour de 1’annéo; et s'il est ecclésiastique, il sera tenu d’enseigner le latin 4 deux pauvres écoliers... » Le donateur stipule que, s’iln’a été pourvu 4 l’achat d’un local pour les livres et a !’entretien d’un bibliothécaire, avant son décés, il abandonne pour ce double objet toutce qui lui revient du patrimoine de son pére (4).
Lors méme que la Révolution ne fat pas venue peu aprés faire oublier 4 Soulavie ses généreuses résolutions, on peut douter que !'état du pays et les moeurs de ses habitants en eussent permis la réalisation. Dans des contrées ou, a part de rares exceptions, les archives municipales ont toujours été au pillage, ot les vieux parchemins ont servi le plus habituellement a faire des peaux de tambour pour les enfants oua coiffer des pots de confitures, il est certain queles livres donnés par Soulavie eussent couru de grands risques et que !’indiflérence générale edt seule pu les protéger. Encoro aujourd’hui le
« M. Poltier fait adopter le décret suivant : « La Convention nationale, aprés avoir entendu le rapport de son comité de liquidation, sur la proposition du directeur général de la liquidation, décréte ce qui suit : « Il sera payé par la Trésorerie nationale & chacun des citoyens Soulavie et Malherbe, chargés, par délibération des ci-devant xtats du Languedoc, de continuer l'histoire de cette ci-devant province, la somme de 1200 livres, & titre de gratification et indemnité pour les dépenses extraordinaires que leur ont occasionnétes leurs travaux pendant les années 1789 et 1790, et qui égale celle qui leur a été accordée au méme titre pour les années 1791 et 1792, par décret du 14 septembre 1792, vieux style, en justifiant néanmoins qu’ils n’ont pas éte payés de cette indemnité pour les années 1789 et 1790, par la caisse des ci-devant Etats du Languedec. Le présent décret ne sera pas imprimé, il sera inséré au bulletin de correspondance, » (Monitenr du 12 juin.)
(3) Histoire naturelle de la France méridionale, Vil, 33.
36 HISTOIRE DE SOULAVIB
nombre des hibliothéques de |’Ardéche auxquelles on pourrait léguer utiloment une collection de livres est-il relativement irés restreint, et le progrés accompli sous ce rapport depuis un siécle est-il bien moindre qu’on ne le pense généralement.
Un autre indice du vif désir qu’avait alors Soulavie de se concilier les sympathies de ses compatriotes de Largentiére se trouve dans |’épigraphe qu'il avait choisie pour son Avstotre naturelle de Largentiére qui forme une partie du tome VII de l’/listoire naturelle de la France méridionale (tome paru en 1784) ;
« Fra Paolo, théologien en titre de Venise, fut }’ame et le conseil de la République, dans ses démélés avec la cour de Rome. Il travailla toute sa vie pour la gloire et Pulilité de sa patrie; illa défendit contre les attaques ouvertes el cachées de ses ennecmis extérieurs et domestiques. Sur le point de rendre le dernier soupir, il recueillit encore toutes les forces de son ime pour proférer ces mots, a V’adresse de la ville de Venise: Esto perpetua, paroles mémorables qui caractérisent son zélo patriotique. »
SOMMAIRE
Le P, Jésuite Augustin de Barrue]. — Les Helviennes. — La Genése selon M. Soulavie. — La théologie et l’observation scientifique. — Le Dieu de Motse ct celui du vicaire naturaliste, — Soulavie repousse le reproche d'impiété et de matérialisme. — Facheuses conséquences pour lui des accusations de Barruel. — Lettres inédites de Barruel & son frére. — Guerre de brochures. — Procés au Chalelet. — L'archevéque demande son renvoi 4 I’officialitét. — Soulavie refuse de faire partie du voyage autour du monde de la Peyrouse. — Le naturaliste Lamanon, — Abandon du procés. —- Découverte restée et railleries oubliées,
Ici se placent les démélés de Soulavie avec son compatriote Yabbé de Barruel.
Augustinde Barruel était né a Villeneuve de Berg, en 1744, d’une ancienne et noble famille du Vivarais. Elevé chez les Jésuites de Tournon, il était entré, ala fin de ses études, dans la compagnie de Jésus et avait professé avec distinction au collége de Toulouse. Quand l'ordre fut supprimé en France (1762), il passa a I’étranger od i] occupa diverses chaires & Prague, Commoteau, Wradisch et Vienne. En 1772, il fut appeléa Paris par l’archevéque qui voulait le placer dans son dioctse. Deux ans aprés, il était gouvernour des enfants du prince Xavier de Saxe, oncle de Louis XVI. Une intrigue lui ayant fait perdre ce poste, il entra, en qualité d’aumdnier, chez la princesse de Conti, et ily resta jusqu’é la Révolution.
Les premiers rapportsde Soulavie avec l’abbé de Barruel datent de 4780. A la suite de la publication des deux premiers volumes de I Histoire naturelle, Barruel désira voirSoulavie, et celui-ci, séduit par l’estime et l’amitié que lui inspirait son compatriote, et plein de confiance en lui, n’hésita pas a lui développer le plan de son ouvrage, a lui communiquer « des opinions qui n’étaient pas publiées », a agir enfin avec lui comme avec un ami a qui l’on ne cache rien, et dont on recherche méme les conseils. Voila, du moins, ce que dit Soulavie dans un docunient dont nous aurons a parler plus loin (4).
Peu aprés, notre auteur, ayant appris que Barruel devait Pattaquer dans les Helviennes, le pria de s’abstenir au moins de parler des parties de !’ouvrage non encore publiées et dont il avait eu communication. Barruel le promit de vive voix et par écrit et, comme garant de sa promesse, lui renvoya « le volume imprimé, mais non publié encore », ot se trouvaient les parties qu'on le priait de ne pas attaquer.
Or, le tome I des Helviennes, paru en mars 1784, prenait vivement 4 partie Soulavie, dont les théories géologiques et cosmogoniques avaient paru 4 Barruel en contradiction flagrante avec les Livres Saints. On y lit entre autres la note suivante :
Cette brillante idée d’un Océan qui produit du marbre au lieu d’huitres, et des montagnes au lieu de poissons, ou du moins bien longtemps avant de produire des huitres et des poissons, se trouve déduite trés au long dans le premier volume de M. Giraud-Soulavie; mais ne confondons pas cet auteur avec ceux qui ont secoué le joug religieux. In'a point fix ladurée de ses époques, et nous ne savons pas quels seront ses premiers résultats ; ainsi, nous © supprimons tout ce que nous pourrions dire de son ouvrage; nous n’en aurions pas méme fait mention, sans le petit trait de ressemblance que les lecteurs verront entre son systéme et celui de M. Rupicole.
Soulavie reprochait surtout 4 Barruel d’avoir atltaqué, non seulement les deux volumes parus, mais encore deux chapitres (1) Consultation pour Il’abbé Giraud-Soulavie, auteur de I’Histoire naturelle de la
France méridionale, contre l'abbé Barruel, auteur des Helviennes et du libelle intitule: Gendse selon M. Soulavie.
« qui n’étaient pas encore publiés et qui ne l’ont jamais été ». Il fut naturellement trés froissé de ce procédé; car attaquer ce qu’il n’avait pas encore publié, ce qui devait dés lors étre considéré comme non existant, lui sembla un abus de confiance. Il faillit s’adresser aux tribunaux. Peu a peu, cependant, il se calma et finit méme, parait-il, par.se réconcilier avec Barruel. Il y eut alors une sorte de tréve, Barruel ayant promis d’atténuer, dans le deuxidme volume des Helviennes, ce qu’il avait dit dans le premier. Voici cequ’il écrivait en 1782 a Soulavie :
« Il ne me fallait rien moins que le motif le plus puissant pour mengager a prévenir mes lecteurs contre un homme dont je reconnaitrai toujours que les talents et les connaissances honorent ma patrie. Quant au matérialisme, loin de vous en accuser, je montrerai, par vos propres ouvrages, que vous étes bien éloigné d’y croire. Les petites haines d’auteur n’ont jamais eu d’accés dans mon coeur, moins encore pour vous que pour tout autre. Aussi s’en faut-il bien que j’aie suivi toutes les impressions qui m’ont été suggérées. J’ai pris le parti de laisser tomber cette petite guerre. Mon intention est méme d’insérer quelque chose dans mon second volume, qui puisse diminuer l’impression dont je sais que vous vous plaignez... »
Dans une autre lettre, il lui disait : « Je suis bien éloigné de vouloir vous tourner personnellement en ridicule. Je vous estime trop pour cela et je respecte trop l’attachement que vous m’avez témoigné pour les principes religieux. »
Les choses se gatérent complétement en 1783. Soulavie était parti, au moins de juin, pour aller prononcer, a l’ouverturo des Etats de Languedoc, son discours de /’Influence des meeurs sur la prospérité ou la décadence des empires (1). C’est en son absence que parut /a Genése selon M. Soulavie, ou ce dernier est dénoncé comme matérialiste et impie, et od toutes ses idées cosmogoniques et géologiques sont attaquécs
(t) Discours que l’archevéque de Toulouse, Loménie de Brieane, lempécha de prononcer : i] est reproduit dans le tome V de l’Histoire naturelle dela France meéridionale.
avec l’impitoyable verve d’un croyant qui voit dans les théories du géologue des attaques indirectes et perfides contre sa foi. L’édition primitive de cet opuscule est introuvable (1), ce qui n’a rien d’étonnant si, comme on I'assure, le garde des sceaux en fit alors détruire tous les cxemplaires; mais, comme il ost reproduit en téte du second volume des Helviennes, paru en 1784, Soulavie ne perdit rien pour avoir attendu.
Voici le début de ce pamphlet :
1° Au commencement était la terre ;
2° Or, la terre n’était que de Veau chaude et du verre fondu, car le feu dominait dans la formation de notre planete ;
3° Et comme cette eau chaude et ce verre fondu étaient une mer quartzeuse, vitreuse, vitrifiable, etc.
La ot nous ne verrions aujourd’ hui qu’une plaisauterie plus ou moins réussie, il y avait alors quelque chose de plus grave, vu lo régime de la religion d’Etat et la qualité de prétre de Soulavie. Il sautait aux yeux que le premier verset de cette Genése, comparé a celui de Moise, était uno dénonciation d’impiété contre lui et équivalait & dire que Soulavie mottait Dicu & la porte do la création et supposait la terre existant de toute élernité.
Il y avait entre les deux écrivains un malentendu qui s’explique d'un mot: l'un faisait de la science, et l’autre faisait de la théologie. Soulavie exposait le résultat de sos observations sur les couches terrestres et les bouleversements du globe, et Barruel le suivait d’un cil défiant, toujours prét a voir dans les faits exposés uo démentiaux livres de Moise et une entente souterraine avoc les philosophes du temps acharnés contre la religion.
Soulavie avait dit : « Les grandes opérations dela chimie naturelle s’offrent encore dans ces régions sous les formes les plus imposantes. Nous décrirons l’état antique du mondo physique, ses dégradations, ses réparations et ses métamorphoses diverses, sans que la matiére, malgré l’inertie et
(1) Elle n'existe pas a la Bibliotheque Nationale.
Vinactivité dont les scholastiques ont voulu l’envelopper, paraisse avoir resté un seul moment en repos (1). »
Cette derniére phrase indigne Barruel qui s’écrie :
« Ces petits tours d’adresse, ces petits traits lancés contre les scholastiques, ces promesses, surtout, si propices @ nos matérialistes, vont sans doute étonner les bonnes gens... »
Et ailleurs : « Que M. le Vicaire tienne sa parole, etje lui promets, moi, dedémontrer ce que tant de nos sages ont si souvent dit sans le prouver, que la force qui rend nos Cartouches menteurs, fripons, voleurs, nos Desrues scélérats, n’est qu’un pur méchanisme, qu’ils sont fort excusables d’en suivre l’impulsion, et que la liberté, le bien moral, ne sont qu’uno chimére. »
Mais ce qui mettait le théologien hors de lui, c’est Pinterprétation adoptée par Soulavie, et déja admise, d’ailleurs, par d’éminents ecclésiastiques comme les Péres Nedhamet Bertier, au sujet des six jours de la création. Soulavie démontrait, ce qui était la conséquence de ses observations, que ces six jours n’étaicnt pas des jours comme on entend généralement ce mot, mais des époques d'une durée indéterminée.
Or, ce n’était la rien moins qu’un épouvantable blasphéme pour les oreillesde Barruel, et voici comment sa verve s’exerce aux dépens du malheureux naturaliste :
Jusqu’a nos vicaires, tout nous fournit des armes contre le bon Moise... Je veux vous faire voir jusqu’d nos philosophes en rabat, bravant toutes les craintes et les réclamations des vieux pasteurs, déchirant les premiéres pages de Vhistorien sacré, forgeant des hypothéses en dépit de Moise, nous assignant des faits, des faits incontestables, des faits qu’on ne peut croire sans déchirer la Bible, nous montrant des époques et un laps étonnant de siécles avant le premier homme, opposant enfin a V’antique Genése la Genése la plus favorable & nos systématiques. Quoi donc! s’écrieront nos bons croyants, c’est la ce qu’un petit vicaire de village viendra nous proposer comme des fails prouvés, avérés, incontcstables, puisés dans les archives de |’univers physique! Aulieu de repousser les traits lancés par nos impies contre le premier monument de la révélation, il nous débitera tout ce qu’il y eut jamais de plus contraire & l’historien sacré! C’est donc ainsi qu’une philosophie insensée a pénétré jusque dans le sanctuaire!... Et nos prétres, eux-mémes,
(1) Préface du 2° volume de I'Histoire naturelle,
ces hommes consacrés par état a défendre l’authenticité des Saintes Ecritures, feront tout leur possible pour les rendre suspectes et nous faire adopter, en place de la révélation, des systémes tout aussi ridicules qu’extravagants et imbéciles! Non, non, cela n’est pas possible; M. Giraud n’a pas oublié a ce point les’prénes et le catéchisme qu’il faisait dans sa paroisse.
Poursuivant son idée, Barruel compare le Dieu de Moise & celui du yicaire naturaliste, et lon comprend que Jl’avantage ne reste pas & ce dernier.
Chez Moise, l’ouvrage de la création se consomme en six jours, et c’est beaucoup si en six mille siécles "homme parait enfin aprés nos huitres dans le systéme de M, le vicaire, Un Dieu grand et sublime préside chez Moise a la création : il dit, et univers ne connait que Vinstant pour obéir; et Yordre, la beauté, la richesse, la magnificence de la nature, tout, 4 ]’homme naissant, annonce la puissance, la grandeur, la sagesse de son Dieu. Triste chronologiste ! Qu’est auprés de ce Dieu celui que tu m’annonces ? Ou lent et paresseux, ou impuissant, il abandonne aux mers le soin de se cristalliser 4 la faveur des siécles ; Ala terre, le soin de se consolider; aux montagnes, celui de s’établir sur leurs bases; a l’océan, celui de creuser ses abymes; aux riviéres, celui de tracer les vallées, de fagonner le globe; a un choc imbécile, celui de diviser l’empire du soleil et de la nuit. Et quand homme parait, au lieu de cet Eden délicieux que le Dieu de Moise lui prépare, que voit-i] autour de lui? des eaux qui se retirent lentement, laissant partout des champs couverts de fange, des fleuves dont le cours n’est pas encore fixe, des marais qui l’empestent, des volcans qui l’effrayent... Qu’est-ce encore que ce Dieu & la Giraud, ce Dieu qui ne se plait, pendant un laps étonnant de siécles, qu’é produire des huitres pour les voir digérer des montagnes ; qui ne
se donne enfin un digne adorateur qu’aprés le long empire de tant d’étres muets et sans intelligence ? Ah! Monsieur le vicaire, était-ce le Dieu qu’au séminaire on vous avait appris 4 nous précher ?
Barruel revient plusieurs fois sur cetlo fagon ‘un peu exclusive d’entendre la puissance divine. C’est,ainsi qu'il fait dire a son provincial :
Le Dieu que nous croyons n’a besoin ni des jours ni des temps. M. de Buffon créa cing cents cométes d’une seule explosion. Notre Dieu créera
dans un instant la mouche ou I’Univers. Il dit, et la lumiére est faite ; qu’il dise, et vingt millions de mondes paraitront (1).
Il est certain que Barruel avait plus de verve et écrivait beaucoup mieux que Soulavie, el l'on peut supposer que cette polémique dut faire rire alors bien des gens aux dé-
(1) Les Helviennes, II, 103.
pons de son adversaire. Toutefois, son brillant tableau de la puissance divine ne suffisait pas & changer la constitution géologique du globe, ot la preuve que les théories du petit vicaire n’étaient pas si extravagantes, c’est que la seience les a consacrées et qu’elles sont acceptées depuis plus d'un demisiécle, méme dans les rangs les plus orthodoxes.
Ily a lieu de penser aussi que Soulavioe n’avait pas les vues blamables que lui prétait Barruel. Le fait est qu’il protesta contre les accusations de matérialisme et d’impiété dont il était l’objet. Il déclara qu’il n’avait jamais entendu donner au monde une autre origine que celle indiquée dans l’historien sacré, et il se hata de faire paraitre le cinquiéme volume de son //tsfoire naturelle, ot setrouvent sa profession de foi (1) et le discours qu’il devait prononcer aT ouverture des Etats du Languedoc, discours dans lequel il déclare que !’athéisme perd les Etats. Mais l’intraitable théologien ne fut pas désarmé et continua d’accuser Soulavie d’impiété et d’athéisme. C’est alors que celui-ci se décida 4 porter l’affaire devant les tribunaux.
L’extrait suivant des Mémoires de Bachaumont nous parait représenter assez bien lopinion du public intelligent, extraclérical mais non pas anti-clérical, sur cette polémique entre les deux prétres vivarois, en méme temps qu’il nous fait connaitre certains détails ignorés, et notamment les facheuses conséquences morales ct financiéres qu’avaient cues pour Soulavie les critiques de Barruel.
20 décembre 1783. M. l’abbé Giraud-Soulavie, prétre du diocése de Viviers, est un jeune physicien, auteur d’un ouvrage intitulé : Histoire naturelle de la France méridionale. Ce livre, ancien déja, fut, 4 son origine, accueilli par VAcadémie des sciences; il obtint son approbation, et comme S. M. a concédé A cetle compagnie In permission de publier en son nom ses propres ouvrages et ceux qu’elle adopterait, elle permit a l’auteur de jouir de ce privilége. L’Académic des inscriptions et belles lettres, qui avait proposé aux savants et aux naturalistes des recherches sur les antiques limites de nos mers, honora celui-ci du titre de son correspondant. Les académics de Marseille, Dijon, Pau, la Rochelle, Chalons, Metz, Nimes, Angers, se Il’associé-
(1) Tome V, 237.
rent, Un censeur royal, nommé par l’administration, examina le livre de noue veau. On reconnut son utilité et son orthodoxie authentiquement et légalement. Le souverain, aprés une discussion ultérieure faite par l’ordre du ministre, daigna en accepter VPhommage. — Cependant, un M. Barruel, prétre du méme diocése, l’un des auteurs de l’Année liltéraire, aprés avoir été l’ami et le confident de son confrére, l’abbé Soulavie, I’a attaqué comme un hérétique, un impie et un athée; il a porté sa premiére accusation contre lui dans une espéce de journal périodique répanduen Vivarais, leur patrie commune, sous e titre des Helviennes, destiné spécialement, ce semble, 4 défendre Ja religion contre les livres hétérodoxes. Non content de cette premiére escarmouche, il lui a livré un combat plus direct et plus en régle dans un pamphlet ad hoc, qu'il a nommé deérisoirement Genése selon M. Soulavie, ow, entre autres choses, il lui fait un crime d’avoir observé dans les montagnes du Vivarais des couches de coquillages pétrifiés avant les couches de plantes pétrifiées, tandis que Moise dit les coquilles créées aprés Jes plantes; et i} part de 14 pour le dénoncer a la Sorbonne comme un philosophe audacieux, digne de la censure, pour lui prodiguer les qualifications les plus injurieuses et les plus atroces. — M. Barruel a si bien fait, il s’est tellement acharné contre M. l’abbé Soulavie, qu'il est parvenu a l’empécher d’obtenir un canonicat de Viviers, d’avoir des lettres de grand vicaire,de précher devant le Roi un sermon agréé, qu'il a fait suspendre les bienfaits du clergé envers ce membre si estimé, et qu’il est parvenu, sinon a le perdre tout 4 fait, au moins a le mettre dans le cas de se justifier. La patience de M. l’abbé Soulavie s’est lassée enfin, et il a attaqué au criminel son calomniateur, L’affaire est actuellement en instance au Ch&telet et commence a faire du bruit; elle en fera sans doute beaucoup plus lorsqu’elle sera plaidée (1).
En décembre de la méme année, parut un Mémoire pour M. Giraud-Soulavie, prétre du diocese de Viviers, contre M. Barruel. Ce mémoire, signé du nom d’un avocat peu connu, M. le Vacher dela Terriniére, ne parut pas répondre al’ importance du sujet. On le trouva long, embrouillé, mal écrit; mais malgré ces défauts, ajoutent les A/émotres de Bachaumont, on y juge le plaignant suffisamment attaqué dans son état, dans sa foi, dans son honneur, pour qu'il ait droit d’accuser son adversaire de calomnie et de lui demander les réparations ordonnées par les lois. Un post-scriptum, trés favorable a l’abbé Soulavie, annonce que, tandis qu’on imprimait ce mémoire, M. le garde des sceaux a ordonné la suppression du libelle du sieur Barruel. Au reste, le sicur Barruel, provoqué depuis plusieurs mois, se tient sur la défensive, et reste
(1) Bachaumont, Mémoires secrets, XXVII, 78.
dans un profond silence. On n’en a encore arraché que quatre lignes : il s’est condamné lui-mémo devant M. l’archevéque de Paris; il lui a dit que, vraisemblablement, il perdrait son procés dans ce malheureux siécle, ot l’impiété domine si ouvertemont ; mais qu'il y était tout résigné, qu’il lui serait glorieux d’avoir souffert quelque chose pour venger Ja majesté de la religion (4).
Voici, d’autre part, quelques lettres inédites de Barruel & sa famille, qui se rapportent & la période du débat od nous sommes arrivés :
Paris, 26 janvier 1784.
J’imagine, mon cher frére, que vous aurez regu, en ce moment, et a peu prés lu les deux volumes de nos Heluviennes... Vous aviez trouvé la téte volcanique de Giraud-Soulavic un peu trop ménagée dans la réponse que j’avais insérée dans le journal de Monsicur, Pour le coup, vous me ferez peut-tre le reproche opposé. Mais, en vérité, peut-on y tenir quand on lit des systémes anti-mosaiques publiés avec tant de confiance et si détestablement combinés! Franchement, od pouvais-je loger ailleurs qu’au pelit Berne et cette téte, et toutes celles que j’y ai placées! Ce n’est pourtant pas tout encore; il faudra y revenir pour en entendre bien d’autres. En attendant, salut 4 tous nos Helviens, etc.
Paris, 7 décembre 1784.
Mon cher pére, un petit tour d'adresse de M. Soulavie m'a empéché, depuis quinze jours, de répondre a votre derniére lettre; vous allez voir A quoi il a abouti, N'espérant pas sans doute grand’chose des voies de la justice, il a cru pouvoir plus aisément surprendre J’autorité, et y a réussi pour un moment, en faisant croire au garde des sceaux que la Genése qui se trouve au second volume des Helviennes n’appartenait nullement 4 cet ouvrage, et que les deux derniers volumes, eux-mémes, avaient paru sans permission. En conséquence de son mémoire, la vente des Helviennes fut suspendue et tous les exemplaires restant encore chez mon libraire furent saisis, sans que mon libraire, mon censeur ou moi en eussions été prévenus. Le prétexte nous divertit d’abord, mais Je coup était porté; il aurait formé un préjugé contre moi, ct il fallait se dépécher d’obtenir mainlevée. C’est aussi ce que nous avons fait et la petite ruse n’a servi qu’d révolter bien des gens contre son auteur. Son triomphe épbémére m’a fait avoir une nouvelle approbation, une nouvelle permission bien exprimée particuliérement. Quant la partie qui le regarde, il n’a pas été plus heureux auprés du cardinal de Luynes que,dans sa requéte, il citait contre moi; car, s’il y eut un compliment flatteur, c’est celui que j’ai recu
(1) Bachaumont, Mémoires secrets, XXVII, 99.
40 HISTOIRE DE SOOLAVIE
de ce prélat, lorsque, me voyant entrer chez lui aprés Vinvitation qu'il m’en avait faite, il me répéta plusieurs foisces paroles : « Il me manquait un plaisir « en lisant votre ouvrage, celui de avoir fait... Quant a cet imberbe jave- « nis qui vous fait un procés, qu'il ne se montre plus chez moi! »
Toutes les marques de protection que j’ai recues depuis de Son Eminence ont répondu A ces paroles. Cependant notre homme n’a pas encore retiré sa requéte, et notre procés en est resté 1a jusqu’ici. On me dit qu'il croit n’étre jugé qu’au caréme prochain, mais si notre archevéque, qui n’est que bonté pare, ne réussit pas a l’en détourner absolument, je vais moiméme presser ce jugement qui, d’ailleurs, exigera bien du temps, vu la marche que je dois nécessairement prendre. Ce monsieur évite, autant qu'il le peut, d’entrer dans le fond; il se plaint des injures qu’il prétend trouver dans ma critique; mais ces injures sont d’avoir déchiré la Genése, de nous forger une histoire parfaitement contraire aux premiéres pages de la révélation, de nous avoir donné des idées propices aux matérialistes.. Il est évident que ce ne sont pas la des injures, si son livre et sa doctrine autorisent ces qualifications, C’est donc de sa doctrine qu’il faut d’abord juger, et par conséquent il nous faut des commissaires de Ja Sorbonne qu’il a raison de redouter, mais qui ne me seront pas refusés. Il a voulu avoir au moins un docteur pour lui. Ce docteur de Sorbonne, trés estimé, ne lui a donné, malgré toutes les sollicitations, que dix observations qui reviennent absolument 4 ma critique, etj’en ai une lettre qui constate combien il a désapprouvé son ouvrage. Tout cela n’est rien encore respectivement 4 la défense que j'ai a lui opposer s’il ne retire sa requéte :
Yous me faites dire ce que je n’ai point dit; vous interprétez mal ce que jai dit; ce que j’ai dit, fdt-il susceptible de vos interprétations, je suis prét 4 le soutenir. Tous ces reproches que vous croyez y voir, que par ménagement j’avais mis dans Ja bouche de l’enthousiasme, vous les méritez tous, et je vous les fais, A présent, en mon nom,
Voila quelle sera ma défense et j’espére l’appuyer si bien que, cerlainement, M. Soulavie ne s’applaudira pas de m’y avoir forcé. Un paralléle de ses opinions et de celles que la Sorbonne a déja proscrites, de sa doctrine et de celle de Moyse, mettrait le tout en évidence. Maison commence & croire qu’il ne me forcera pas d’en venir A ce point. Quoi qu'il en soit, je le crains si peu que si la vanité me conduisait, je ne désirerais rien tant que ce procés.
Comme il ne reste plus qu’un trés petit nombre d’exemplaircs des Helviennes, dés la semaine prochaine je vais en commencer une troisi¢me édition du premier volume et une seconde des deux autres. Mais i] est bien a craindre que les exemplaires ne manquent avant que cette nouvelle édition ne soit finie, quoique nous y mettions trois presses. Faché d'avoir donné trop de réputation a notre Soulavie, je retire son nomde ina critique et quelques répétitions de ce Monsieur le vicaire. En général, j’y changerai trés peu de chose et pas un mot asa Genése, J’en aurais fail de méme pour toute sa critique, mais dans ses nouveaux volumes il a rendu, en quelque fagon au moins, hommage a la révélation. C’est a cela seul qu'il devra une note que j’ajoute et quelques petits adoucissements,
LES DEMBLES DE SOULAVIE AVEC L’ABBE DE BARRUEL rz
Paris, 11 janvier 1785.
Mon cher frére... Je vous remercie bien de la lettre de change que vous m’avezenvoyée. En auriez-vous déja recu une d’une toute autre espéce de la part de M. Soulavie? Dans le moment ot tout semblait prét a se terminer sans proces, ov l’archevéque lui avait défendu de publier son mémoire et le pressait de se contenter d’une déclaration par laquelle je constatais que je ne V’ai point attaqué, ni voulu attaquer sa foi personnelle, mais simplement son livre et ses erreurs; dans ce moment, dis-je, il a répandu son mémoire et je sais, ou du moins i] a dit qu’il vous en avait envoyé ua exemplaire a vous et 4 mon pére. Jamais on ne vit rien de plus faux et de plus grossier ; aussi la réponse ne s’est pas fait attendre! Je vous en envoie un exemplaire par la poste. M. le chevalier d’Aleyrac vous en porte trente, que je vous prie de répandre 4 Largentiére surtout, et 4 Viviers, parce que je sais qu'il ena beaucoup envoyé en Vivarais. Qu’il y en aitun pour M. !’abbé Deydier, pour le grand et le petit séminaire, M. l'abbé Roux, Choran, Delint, et tous ceux que vous verrez devoir étre particuliérement instruits. Mais, au reste, je vous en prie, vous et toute la famille, ne vous inquiétez pas plus que; moi de cette affaire. J'espére suffire 4 la soutenir et m’y montrer surtout d’une maniére un peu différente de celle de notre monsieur. Vous pourrez en juger par ce premier mémoire, sur lequel je vous priedeme dire votre avis et celuide mon cher pére, et autres personnes a qui il faut le communiquer autant que vous pourrez, pour effacer les impressions du sien. Il y a apparence que nous plaiderons au Chatelet dans un mois et demi a peu prés.
Nous n’avons pas I’avis du pére et du frére de Barruel sur sa réponse a Soulavie, mais voici comment elle est appréciée dans le recueil de Bachaumont :
26 février 1785. M.labbé Barrue) arompu le silence et publié un factum qui n’est guére mieux digéré que celui de M. !’abbé Soulavie; il roule uniquement sur les procédés, et comme ils consistent dans des faits, il les renda sa maniére, c’est-d-dire de facon a se disculper parfaitement. Le seul aveu qui échappe et qui décéle son caractére aux yeux de ceux accoutumés a sonder les profondeurs du cceur humain, c'est lorsque, en rendant compte d’un accommodement en train, il saisit avec empressement une infraction prétendue de la part de son adversaire, pour rompre la tréve et reprendre la plume; ils’écrie dans un accés de joie qui perce malgré lui : Que la ratson, armée du fouet de l’ironie, venge enfin la révélation !
Le paragraphe de ce mémoire que M. Barruel aurait da rendre Je plus inléressant, qui était le plus susceptible d’éloquence, ov n'aurait pas manqué de se peindre une Ame forte et énergique, c'est celui ov il reproche 4 M, Soulavie de tacher a prévenir les magistrats en leur insinuant qu'il a été jésuite, Au lieu de saisir cette occasion de venger son ordre et lui-méme d’une pa. reille qualification, comme s'il avait A en rougir, il n'y montre que cet esprit de prudence et de circonspection qui caractérisait en général ses anciens con.
fréres, mais qu’on doit regarder en cette occasion comme pusillanimité (1),
Au mois de mars, I’affaire est 6voquée, suivant les désirs de Barruel, devant les juges ecclésiastiques.
Le «2 mars 1785, l’abbé Motret, en sa qualité de promoteur général de lofficialité diocésaine de Paris, a remontré au licutenant criminel du Chatelet avoir eu connaissance que les sieurs Barruel et Giraud de Soulavie sont en instance pardevant lui, pour raison d’injures, que le sieur Soulavie assure étre contraires 4 sa foi, 4 son honneur, a sa réputation et qu’il prétend avoir élé consignées par le sieur Barruel dans un livre intitulé les Lettres helviennes, imprimé avec approbation et privilége, dans lequel le sieur Barruel se propose, entreautres choses, de prouver qu’un autre livre, aussi imprimé avec approbation et privilége, et composé par ledit Giraud de Soulavie, contient des propositions dangereuses et un systéme de prétendus faits aussi contraires A la narration de Moise et 4 l’enseignement public qu’ la saine physique et a lavérité; et altendu que ladite contestation ne présente qu'une action purement personnelle entre deux ecclésiastiques, et que d’ailleurs le jugement de la cause dépend en grande partie de l’examen d’un point de doctrine qui intéresse essentiellement la révélation, il a requis que, conformément aux lois canoniques observées dans le royaume et aux ordonnances de nos rois, il lui plat renvoyer les causes et les parties a Vofficialité, etc. Sur un soit montré du lieutenant criminel du 13 mars au procureur du Roi, celui-ci a déclaré qu’il n’empéchait pour le Roi Ja cause et les parties d'étre renvoyées, etc., Ala charge néanmoins du délit privilégié, comme aussi 4 la charge par lesdites parties, dans le cas ou il y aurait lieu & des dommages et intéréts, se pourvoir par devant le juge laique : et ledit jour, 13 mars, M. Bachois a mis un sort fait ainsi qu'il est requis (2).
| Malgré cette démarche de I’officialité, et malgré les démonstrations d’estime et d’amilié que Barruel recevait dans les hautes régions du clergé, on est en droit de douter que les autorités ecclésiastiques eussent réellement envie de juger une affaire aussi épineuse pour elle dans les circonstances du moment, et I’on peut en voir la preuve dans le fait suivant que rapporte Bachaumont a la date du 3 mai 1785 :
L’affaire élevée entre MM, les abbés Soulavie et Barruel tracasse si étrangement M, l'archevéque qu'il voudrait user de toutes les tournures possibles pour l’assoupir sans aucune décision. Il est question d'un voyage autour du monde que M. de la Peyrouse, capitaine des vaisseaux du Roi, doit entreprendre incessamment par ordre de S. M. Comme il emméne avec lui plu-
(1) Bachaumont, Mémoires secrets, XXVIIH, 145.
(2) Idem, XXVUI, 266.
sieurs savants, tels que des astronomes, des géographes, des naturalistes, le clergé avait imagine d'y faire employer l’abbé Soulavie en cette derniére qualité, et le Président de l’assemblée prochaine, M. l'archevéque de Narbonne, le lui avait insinué avec la promesse d’une pension de 6.000 livres sur les économats s'il acquiescait a la proposition. Ce voyage devait durer quatre ans; c’était gagner tout le temps nécessaire, et il y avait 4 parier que le procés ne se réveillerait pas au bout de ce long intervalle, M, l’abbé Soulavie n‘a pu se laisser gagner par des offres aussi obligeantes, aussi hono« rables mémes ; il en a senti toute la s¢duction eta préféré de poursuivre la réparation due 4 son honneur attaqué, Mais, afin de ne pas trop indisposer ses chefs, il a pris le prétexte du mauvais état de sa santé (1).
Ala suite du refus de Soulavie, c’est le naturaliste Lamanon qui fut désigné asa place pour faire partie de l’expédition de la Peyrouse (2). On sait quelle en fut la funeste issue. Le 4* avril 1785, les deux frégates /a Boussole et [Astrolabe quittaient Brest, sous les ordres du comte de la Peyrouse qui montait da Boussole, tandis que le chevalier Fleuriot de Langle montait 7? Astrolabe. A Tituila (ile de l’archipel de Samoa), le 44 décembre 1787, Fleuriot, Lamanon et dix autres furent tués en allant chercher do l’eau. On ramena 20 blessés. La Peyrouse avait permis la descente bien & contre-cceur. L’expédition visita l’Australie d’od elle partait le 145 mars 1788 pour la Calédonie. Depuis, on n’en entendit plus parler et ce nest qu’en 1828 que Dumont d’Urville trouva, sur la céte de la petite ile de Vanikoro,les débris des deux frégates, qui ont été transportées au Musée de lamarine du Louvre. Quant aux victimes de 1787, le P. Vidal en a retrouvé les restes en 1882.
Soulayie avait sur la cheminée de son cabinet de travail le buste de Lamanon et le montrait souvent a ses visiteurs en disant : « Voila celui qui est allé mourir & ma placo en Océanie! »
Deux autres piéces étaient venues compléter, sur ces entrefaites, la polémique des deux prétres.
La premiére est la consultation pour Soulavie contre Bar-
(1) Bachaumont, Mémoires seérets, XXIX, 7.
(2) Soulavie, en constatant, dans un de ses ouvrages, l’étendue des connaissances de Louis XVI, dit : « C'est lui qui composa les instructions pour Je voyage autour du
monde de M. de la Peyrouse, que le ministre crut dress¢es par plusieurs membres de I'Académie des sciences. » Mémoires du régne de Louis XVI,Il, 4g.
ruel, datée du 26 avril et signée par MM : Godard, Piales, Elie de Beaumont, Target, Blondel, Levacher de la Terriniére et de Séze.
La seconde est la réplique de Barruel. La consultation, dont nous avons indiqué le sens plus haut, est beaucoup micux rédigée que le premier mémoire de Soulavie. Elle fait ressortir le tort fait 4 ce dernier dans son honneur, et insiste pour une réparation, en repoussant, d’ailleurs, formellement le renvoi de l’affaire devant lofficialité. Barruel, dit-on, en offrant de faire la preuve que ses attaques étaient fondées, a espéré sans doute que les magistrats, pour éviter de se prononcer sur des questions physiques ou théologiques, mettraient les parties hors de cour. Or, Barruel n’a rien & prouver et ne doit étre recu a rien prouver a cet égard, car l’ouvrage étant revétu de l’approbation d’un censeur, il n’en faut pas davantage aux magistrats pour juger.
La réplique de Barruel est absolument conforme aux indications contenues dans la lettre qu’il écrivait 4 son frére et se résume ainsi:
4° Vous m’imputez ce que je n’ai point dit, et le contraire méme de ce quej ai écrit formellement;
2° Vos applications, fussent-elles une suite nécessaire de ce que j'ai écrit, je les soutiendrais toutes fondées sur vos ouvrages ;
3° Par des applications forcées et parfaitement opposées au caractére de ma réfutation, vous dénaturez ce que j’ai réellement écrit.
Tels sont les trois points del'’auteur des Lettres provinciales philosophiques. Au reste, il traite tout cela sommairement et son mémoire n’a pas en cette partie huit pages in-4°.
Son grand cheval de bataille consiste en trois tableaux qu’il qualifie d’vntéressants.
« Dans le premier, il met Moise d’un cété ct M. Soulavie de Yaulre: c’est-a-dire les propositions de celui-ci accolées au texte de la Genése, et il en conclut qu’ila le droit de dire & son adversaire : Vous aves déchiré les premieres pages de la
révélation ; un petit philosophe & systéme ne s'y prendrait pas mieux pour les dénaturer.
« Dans le second, c’est M. Soulavie et la Sorbonne. I! suit la méme méthode et conclut: Donc, dire 4 M. Soulavie qu’il a bravé la Sorbonne, ce ne serait pas une injure, maisun reproche trop justement fondé sur ses écrits publiés.
« Dans le troisiéme enfin, M. de Barruel oppose M. Soulavie a M. Soulavie et prétend le trouver évidemment en contradiction avec lui-méme quand il essaye derépondre & la critique de son antagoniste, ou de prouvor que celui-ci a falsifié les écrits de M. Soulavie. »
Le plus clair de tout cela, c’est que les deux adversairos invoguaient deux juridictions différentes, Soulavie voulant faire condamner son adyersaire parla justice civile comme diffamateur, et Barruel se retranchant dans le domaine théologique et réclamant en conséquence la juridiction ecclésiastique.
Barruel écrivait, le 28 juin 4783, 4 son pére en Vivarais :
L’anonyme qui vous a envoyé le mémoire de M, Soulavie est M. Soulavie lui-méme, J’ai du moins une forte raison de le croire, puisqu’il l’a dit ici 4 Vabbé de la Véze, de qui je le tiens. Pour m’en assurer un peu mieux, faitesmoi le plaisir de m’envoyer sa lettre. Elle ne serait pas une piéce bien essentielle au procés; n’importe, je suis curieux de |’avoir. Mais ce qui m’importe surtout, c’est que vous et mon cher frére trés particuli¢rement, vous soyez un peu moins inquiets sur cette affaire. Vous pouvez bien penser que, n’étant pas ce qu'on appelle un crane ni un fanatique, j'ai fait, dans cette occasion, tout ce qu’il était possible de faire pour éviter un proces de cette espéce. Le cousin d’Aleyrac pourra yous donner un échantillon de ma complaisance et du peu de succés qu’elle a eu sur notre téte volcanique. Je ne sais trop ce qu'il va faire en ce moment, mais le procés va prendre la tournure qu'il redoutait le plus : Parchevéque est décidé a le faire évoquer a l’officialité par son promoteur ; et de peur que M, Soulavie ne se croie en droit d’en appeler comme d’abus, sous prétexte que ni lui ni moi ne réclamerons notre privilége ecclésiastique, il a été décidé que je le réclamerais, moi, et que le promoteur viendrait & l’appui. Dés lors, tous ses efforts pour étre jugé au Chatelet seront inutiles, parce qu’il est constant que je puis réclamer mon privilége en tout état de cause. D’ailleurs, eussions-nous plaidé au Chatelet, ne croyez pas que je dusse avoir grand’peur,
M. le lieutenant criminel, qui aurait été, en ce cas, notre seul juge, est le plus honnéte homme du monde, et personne ne voit mieux que lui lindécence du procés suscité par M. Soulavie. I] m’a méme demandé quelques jours pour |’amenec la raison, ce que je n’espére point du tout. Ainsi lundi
ou mardi prochain, je fais signifier (mon évocation a Vofficialité et ce n’est pas 14 sans doute que vous craindrez la prépondérance du parti philosophique, Notre monsieur appellera infailliblement au Parlement, Eh bien! je ne Je crains pas davantage a ce tribunal qu’a celui de larchevéque. Ne me demandez pas comment cela se fait puisque j’ai été jésuite ; je l’aurais été cent ans, qu’aujourd’hui, et surtout dans une pareille cause, je ne le craindrais pas davantage. II suffirait méme que le parti philosophique fat soupconné de sen méler pour que je dusse étre tranquille. Au reste, je ne m’endormirai pas. Maisj’ai tellement fait pour M. Soulavie que ce matin encore MS* I’archevéque m’a dit jusqu’é deux fois : « Vous avez fait pour lui tout ce qu’il était possible de faire » et, & moins de sacrifier la verité et ’honneur, on ne peut pas en faire davantage. Mais je n’ai pas encore montré toutes mes armes. Je vous enverrai bientét l’extrait de ma deuxiéme réponse et surtout le triple tableau de Moise et Soulavie, Soulavie et la Sorbonne, Soulavie et Soulavie, piéce originale, mais qui prouvera‘ combien j’avais droit de pousser ma critique plus loin, si je l’avais voulu. J’ai peu besoiu de cette seconde réponse dans l’esprit du public, ma premiére a fait ici toute ’impression que je pouvais désirer et il s’en faut bien que le mémoire de M. Soulavie lui ait fait honneur. Hf m’en avait annoncé un second particuliérement composé de ma correspondance. C’était ce que je souhaitais ; mais i] n’a pas os¢ jusqu’ici faire imprimer mes lettres ; on verrait, en effet, qu’elles ont toujours éte dans le gout de mon mémoire. Quelque parti qu’il prenne, je vous en prie, tranquillisez-vous, car dans mon procés, vos inquiétudes sont la seule peine que j’aie. Ne craignez pas non plus que la tranquillité de mon esprit m’empéche d’agir ; je ne le fais que plus librement et en gardant tout le sangfroid dont j'ai besoin. Tout ce que je regrette, c’est le temps perdu. Le cardinal de Luynes m’envoya encore demander derniérement mon quatriéme volume. L’archevéque et bien d'autres se fachent de ce que tout ceci le retarde, J’en suis aussi faché qu’eux, mais voila tout. Je vois M. Soulavie sans haine, sans ressentiment, 4 peu prés comme un mal nécessaire ; mais sans m’en irriter le moins du monde, priant Dieu pour lui bien franchement, mais, a vous dire vrai, n’espérant pas trop étre exaucé, car je sais que son parti est pris. Il a dit cent fois qu’il lui faut un arrét. Je crois qu’il s’attendait 4 une autre espéce de renommée qu’d celle qui lui en revient ; mais qu’y faire ? Réimprimer les Helviennes, puisqu’il n’y a pas de quoi en fournir aux acheteurs. C’est aussi ce que nous faisons actuellement. J’ai supprimé son nom a Particle de la Genése, j’y ai mis une note dont il se contenterait s’il était raisonnable ; j'ai supprimé peu de choses, mais entre autres cette plaisanterie de M. le vicaire, C’est tout ce que je puis faire. Comme il a envoyé son mémoire 4 nos curés de cété et d’autre, je vous laisse le soin de faire courir le mien. J’espére qu’il fera la méme seusation qu’a Paris,
S'il vous était possible, je vous prie, de faire passer un exemplaire de mon mémoire & MM. Laboissiére, La Chadenéde et Chomel, ou du moins de faire en sorte qu'ils le lisent. J’en fais passer un exemplaire & nos prieurs de Saint- Genis et de Charlicu.
Paris, 8 juillet 1785.
Mon procés ferait-il encore quelque bruit dans le pays ? Il aplu aM. Soulavie de donner encore ici un petit spectacle en distribuant une consultation de 48 pages, grande répétition de son mémoire. Je n’y ai répondu qu’en lachant mon second mémoire que je conservais depuis six mois. Ce bon garcon aime & faire du tapage ; mais il se donnz bien des gardes de paraltre a Vofficialité, par laquelle il prétend nc devoir pas étre jugé, carje sais trés positivement qu’il veut en appeler comme d’abus de l’évocation méme, I] se tourmente beaucoup et je le laisse faire, mais, soit dit entre nous, puisqu’il ne veut pas en venir a l’officialité, je suis averti que l’assemblée du clergé pourrait bien se méler de terminer cette affaire d'une autre maniére. Je ne puis vous en dire davantage en ce moment, N’en parlez qu’éa mon cher pére ct a personne autre. Vous trouverez ci-joint mon second mémoire. L’abbé de Surville, parti avec Montal, s'est chargé de vous en faire parvenir une douzaine d'exemplaires que vous distribuerez & ceux que cela pourrait encore intéresser, J’en ai fait passer & notre évéque et a M. l’abbé Deydier. Je crois vous avoir dit que tout ce tapage de M. Soulavie n’a pas empéché l’archevéque et assemblée provinciale de mettre auteur des Helviennes 4 peu prés en tte de ceux pour qui elle demande des récompenses au clergé, et cela sans que j’en aie seulement parlé 4 Monseigneur, Cette affaire ne se décidera que vers le mois de septembre ou & la cléture de !l’assemblée. En attendant, me voila fort tranquillement remis & la suite des Helviennes ; elles sont en si bon train que j’espére vous envoyer la fin avant que Vhiver ne soit passé, J’ai un mémoire ad présenter au clergé pour un objet qui pourrait bien me fournir une occasion que je désire beaucoup, c’est-a-dire celle d’aller vous embrasser l’année prochaine au milieu d’un voyage que je dois consacrer a un objet trés essentiel et que bien des gens youdraient que je fisse; mais, A dire le vrai, quelqu’utile qu'il fat aux objets qui m’occupent, je doute beaucoup qu’on en sente toute ’utilité. Je hazarderai et nous verrons, mais n’en parlez pas.
e . © * e ° ° ° « ° ° ° . ° ry ° ° . ° ° e ry . e ° °
Paris, 10 sept. 1785.
Je ne vous parle plus de M. Soulavie, ce bon monsieur peut bien intriguer lant qu’il voudra. Je l’attends au moment. I! pourra m'ennuyer, mais il s’est trop nuia lui-méme, pour pouvoir me nuire 4 moi. On sait ici estimer ses m Smoires et consultations ; qu'il en débite encore mille, jenc lui dirai plus le mot que devant les juges quand il faudra paraitre.
Paris, 15 décembre 1785.
Le cousin d’Aleyrac, capitaine de Languedoc, ne m’a-t-il pas encore écrit pour M. Soulavie et pour terminer, en payant les frais, ce fameux procés qu'il a la bonhomie de regarder comme une chose désagréable ! Vous sentez bien quej’ai répondu : Qui a fait la sottise doit la boire, et tant pis pour M. l’abbé, s’il lui en cuit pour ses mille écus. Je |’attends sans trop savoir s’il
poursuivra ou non, mais m’en souciant fort peu. On dit assez ici que le triple tableau ’a écrasé ; je ne serais pourtant pas étonné qu’il donnat encore quelque mémoire de charretier, qui lui ftt perdre encore le peu d’amis que le premier lui a laissés, car il lui a nui bien plus qu’a moi.
Comment se termina ce différend ? C’est encore & Bachaumont qu’il faut le demander :
17 mai 1786. On est surpris , sans doute, de ne plus entendre parler du proces de M. l’abbé Giraud de Soulavie contre l’abbé Barruel, entrepris dans les commencements avec tant de chaleur. Onle sera bien davantage en apprenant qu’il ne sera vraisemblablement pas fini du moins de la part du demandeur. Son objet était de ne point laisser sa réputation suspecte ; mais la justice éclatante que vient de lui rendre le président de Passemblée du clergé, M. l’archevéque de Narbonne, en lui procurant la pension accordée aux gens de lettres par les Etats du Languedoc, en|’invitant de venir loger chez lui, de devenir le coopérateur de ses travaux dans la dignité ot il est constitué : toutes ces faveurs lui ont prouvé qu’il n’avait rien perdu dans l’esprit du haut clergé, etil n’a pu se refuser aux instances du prélat pour laisser s’assoupir un procés scandaleux, dont le principal objet aujourd’hui ne pourrait étre que de donner en spectacle deux ministres des autels et de faire rire les profanes 4 leurs dépens,
Soulavie agit sagement en renongant a un procés qui s’explique par le préjudice moral et pécuniaire que lui avaient occasionné les attaques de son adversaire, mais pour lequel la postérité seule pouvait étre un tribunal compétent.
Aux yeux de la science, son rdle est incontestablement le meilleur. Il était le premier qui edt observé le grand fait de la différence des fossiles dans les diverses couches sédimentaires, et une preuve qu'il comprenait la portée de cette découverte se trouve daas un passage de son livre ot il dit qu'il ne tient pas ala physique de son ouvrage, c’est-a-dire aux théories cosmogoniques auxquelles i! s’était laissé entrafner sous 1’influence de Buffon, mais qu’il tenait aux fatts, a lordre des faits, ala chronologie des faits (1).
Cette découverte est, en effet, sa gloire ; elle est restée et les railleries de Barruel sont depuis longtemps oubliées.
Un autre passage montre que si Soulavie était sensible aux attaques, celles-ci étaient, du moins, impuissantes 4 l’arréter
(1) Histoire natarelle de la France méridionale, 1V.
dans la carriére scientifique ov il avait débutéavec tant d’éclat: cost celui ol, aprés avoir remercié ses souscripteurs, dont la liste se trouve on téte de ce volume, il dit que rien ne seracapable d’abattre son courage et qu’on s’attende a trouver en lui une résistance qui durera toute sa vie. Notre naturaliste avait trouvé en lui-mémele vrai refuge contre les persécutions auxquclles tous les esprits supérieurs sont en butte, la vraie compensation aux petites mistres inséparables de toute société humaine. Cette consolation n’est autre que la satisfaction intérieure que donne la découverte d'une vérité utile ou l’accomplissement d’un devoir rempli. Parlant des savants d’autrefois qui furent persécutés, il dit :
« Plus ils éprouvaient d’obstacles et plus ils s’élevaientcontre Yinfortune. Le sentiment d’une telle persuasion et d’une fierté si énergique estbien plus satisfaisant que les suffragesdu moment dont on ne peut disposer, et qui ne sont recherchés que par le vulgaire des écrivains qui n’ont pas d’autresjouissances (4). »
Etranger aux sciences naturelles, Barruel ne pouvait apprécier la valeur des recherches de Soulavie. I! était d’ailleurs prévenu contre son compatriote, dont i! connaissait les relations avec les philosophes du temps, et en qui il ne pouvait voir qu'un révolté, un traitre faisant le jeu des ennemis de Ia religion. Qu’on joigne 4 cela le caractére exclusif de ses opinions, son tempérament passionné, son ardeur militante, et l’on comprendra aisément la vivacité de ses attaques contre Suoulavie, Son excuse est dans sa parfaite bonne foi et dans la pureté de ses intentions, quine sauraicnt étre mises en doute. Rien n’autorise, d’autre part, 4 suspecter la sincérité de Soulavie quand il affirmait que, dans ses études scientifiques, il n’était ma par aucune pensée hostile ala religion. Le conflit survenu entre eux était dans la force des choses, et chacun de ces deux hommes servait 4 sa manidre la causo du progrés, en obéissant & ses convictions intimes : l’un représentait la
(1) Histoire naturelle dela France méridionale, lV, 28. I é
science pure qui cherche avant tout la vérité dans les faits de Yordre matériel, et l’autre, en s’inspirant uniquement do Ja tradition, constituait Ietempérament nécessaire a toute science humaine pour ne pas devenir trop présomptueuse et pour se préserver de trop forts écarts.
SOMMAIRE
Discours sur les mceurs. — Conversation avec l’archevéque de Toulouse, Loménie de Brienne. — Diplémes de Soulavie. — Prospectus d’une nouvelle maniére d’écrire histoire. — Ses rapports avec le maréchal de Richelieu. — Réponse de Soulavie au duc de Fronsac (1791), —Il est nommeé curé de Sept-Vents (1787), puis vicaire général de Chalons-sur-Marne (1788). — M**de Clermont-Tonnerre. — Soulayie lui préte de l’argent pour émigrer. — Le couvent des Reécollets, 4 Largenti¢re. — Une lettre de Soulavie & M. de Saint-Pierreville.
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que Soulavie devait prononcer, en 1783, le discours politique et religieux d’usage a l’ouverture des Etats du Languedoc. C’est Ms Dillon, archevéque de Narbonne, président-né des Etats, qui avaitfait choix de lui pour cette circonstance. Toutefois, quand notre abbé eut terminé son travail, on lengagea 4 communiquer son manuscrit a l’archevéque de Toulouse, Loménie de Brienne,qui avait beaucoup d’influence sur les Etats et était trés jaloux de l’exercer. Dans ce discours,qui avait pour sujet Cinfluence des meurs sur la prospérité ou la décadence des empires, Soulavie s’élevait contre la dissolution des murs, montrait qu'elle rendait indifférent pour la religion et la vertu, et produisait l’athéisme et limpiété. « Voila, disait-il, l'état abject ot le crime précipita des empires vertueux et redoutables ; yoila la destinée de tous les peuples du monde... — Et de la France, par conséquent, lui objecta l’archevéque dans la
conversation quils eurent 4 ce sujet, et comme on I’accuso détreimpie ot athée, comme j’en suis accusé aussi, nous voila perdus, la France et moi avec elle. N’est-ce pas ce que vous voulez nous dire aux Etats prochains? » L’archevéque reprocha & Soulavie ses prévisions pessimistes, lui déclara qu’il n’approuvait pas son discours et nomma un panégyriste des mceurs du temps et des institutions du Languedoc qui prononga le discours d’ouverture. — Tout le monde sait le réle déplorable qu’a joué Loménie de Brienne avant et pendant la Révolution,
Soulavie n’ayant pu prononcer son discours le fit imprimer en mars 1784, 4 Paris, chez Jouy, et il l’a reproduit dans le tome V de son /istoire naturelle. L’édition de 1784 rencontra d’abord le refus des censeurs ct n’edt pas été imprimée sans la bienveillance de M. de Sauvigny, censeur de la police. « L’abbé de Mably. fut lo seul a l’'apprécier et 4 ne pas le regarder comme un roman, ainsi que l’abbé de Fontenay et l’abbé Aubert, quien firent des analyses trés étendues. Les autres journalistes en parlérent dans le sens de l’archevéque de Toulouse. L’abbé de Mably dit en ma présence : 7 a peint la nullité des grands qui tend a ruiner notre patrie (1). »
Nous avons sous les yeux la plupart des diplémes ou certi-
ficats des sociétés scientifiques ou littéraires dont Soulavie faisait partie avant la Révolution. Voici les dates de son admission dans ces diverses sociétés :
Académie royale des inscriptions et belles-lettres, 4 février 1783;
Académie royale des belles-lettres de la Rochelle, 9 avril 4783 ;
Académie royale des sciences de Nimes, 12 juin 1783;
Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, 44 aout 1783;
Académie royale des sciences et belles-lettres d’Angers, 49 novembro 1784;
(1) Mémotres da régne de Louis XVI, V1, 226.
Société royale de physique, d’histoire naturelle et des arts d’Orléans, 45 avril 1785;
Académie royale des sciences, inscriptions et helles-letires de Toulouse, 19 mat 1785 ;
Académie royalo des helles-lettres d’Arras, 4 février 1786:
Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, 13 mars 1786.
Soulavie était aussi membre de la Société d’antiquités de Hesse-Cassel et des Académies de’ Marseille, Pau, Metz ct Chalons-sur-Marne.
La carriére scientifique de Soulavie était terminée, etce sont les études historiques qui paraissent |’absorber entiérement, apres la publication de l’Histoire naturelle de la France méridtonale.
Dés l'année 1785, & propos d’une exposition de tableaux au Louvre, il publie des Réflexrions impartiales sur les progrés de l'art en France, dans lesquelles, laissant cette exposition au second plan, il annonce « un vaste ouvrage qu’il se propose, et dont il a déja répandu un prospectus, sur une nouvelle maniére d’envisager et d’écrire histoire de France, c’est-d-dire celle de Ja nation et de ses grands hommes, plutot que celle de ses souverains (1). C’est é6videmment le germe du travail que nous retrouverons plus tard en téte des Wémorres de Richelieu sous le titre: De da composition de l'histoire et des Mémoires historiques.
Soulavie raconte que le gout do ces études lui vint d'une anecdole qu'il entendit raconter en 1778. On disait que le duc de la Vrilliére avait fait enlever le manuscrit d'une histoire du régne de Louis XV, composée par Duclos par ordre du gouvernement, Celle anecdote piqua la curiosité du jeune abbé. Il recueillit plus de deux cents volumes imprimés sur le régne de Louis XV, et les lut sans y trouver l'histoire du xviut siécle. I] parvint, non sans peine, 4 pénétrer dans Jo cabinet de plusieurs personnages qui avaient, par eux-mémes ou par leurs aieux, joué unrdle important dans la politique du pays, et il avait, dit-il, composé une histoire, quand il fut présenté
(3) Mémoires de Bachaumont, XXIX, att,
au maréchal de Richelicu comme historien du régne du feu Roi. Le maréchal lui dit qu’il ne croyait pas qu’on pdt écrire complétement cette histoire sans avoir consulté ses portefeuilles, et il donna des ordres pour que sa bibliothéque lui fut ouverte. Soulavie passa trois ans a choisir, étudier, extraire les piéces originales, avec aide de M. Ploques, bibliothécaire du palais Richelieu. Le vieux maréchal parait avoir eu une grande confiance dans son futur historien, du moins s'il faut en juger par les détails que donne Soulavie:
« Le maréchal, dit-il, venait dans sa bibliothéque pendant mes travaux; il m’aidait dans la recherche et le choix des matériaux; il liait les faits; il me montrait leur dépendance; i] ajoutait des anecdotes ; il faisait des portraits et parlait des illustres morts, comme s’ils eussent été vivants et en place... Parlez, me disait-il, @ la premitre personne, comme dans les Mémoires du maréchal de Villars; voyes comme il raconte naivement et dans le méme ton ses fautes et ses exploits. Il faudrait écrire de cette sorte; j’entends qu'il soit parlé de moi avec cette liberté dont onjoutt a Londres cent ans aprés les événements. M. le maréchal prit ensuite un tel intérét & ce travail que, malgré sa faiblesse el tout ce qu’on fit pour traverser une entreprise aussi hardie, il persista 4 la favoriser hau-
~tement... Au lieu de blamer les principes qui m’ont guidé dans le choix des faits, il me donnait du courage, et demandait encoro, peu de temps avant sa mort, des nouvolles 4 M. Ploques de ses Mémoires, lors méme que ses idées étaient sans liaison (4).
La lettre suivante (2), dont le destinataire nous est inconnu, montre que Soulavie s’occupait activement de ce travail a la veille de la Révolution.
Paris, place Maubert, 0° 17, le 16 novembre 1788.
Monsieur, par sa lettre du 6 du courant, M. le comte d’Hauterive me fait Phonneur de m’écrire qu’il sera ¢rés satisfait de me procurer les matériaur
{1) Mémoires de Richelieu, préface du t. IV. : (2) L'original de cette lettre appartient & M. Rattier, de Saint-Fortunat (Ardéche).
de son déparlement, et qu'il voudra bien méme vous engager a me donner toutes les facilités pour prendre des notes relatives & mon objet,
Cet objet, Monsieur, ce sont les Mémoires de M. le maréchal de Richelieu, dont je me suis occupé pendant trois ans dans son cabinet, et ce que j’en ay extrait, de méme que ce que j’ay eu de divers autres dépdts, est aujourd’hui si considérable que ce travail pourrait étre appelé a plus juste titre Mémoires du régne de Louis XV,
Je viens donc avec confiance yous exposer mes vues et mon dessein ; je me flatte que vous daignerez m’accorder tous les secours nécessaires pour perfectionner ces recherches. Nous n’avons presque que des libelles sur le régne de Louis XV, et le temps est venu d’en écrire un ouvrage ayoué et national, digne d’étre opposé a tant de fausses histoires et aux récits infidéles qui partent aujourd’hui surtout de la Prusse. Veuillez bien me donner vos ordres pour cet objet-ld. Je commencerais par Ia guerre contre Philippe V, pendant la régence du duc d’Orléans, ou par telle autre partie que vous pourrez avoir agréable et me rendray pour le travail od et quand vous voudrez,
Au reste, ce travail a été avoué par M, le maréchal de Richelieu et l’est par M. le duc de Richelieu qui m’a déclaré qu’il verrait avec bien du plaisir les Mémoires de son pére ; c’est l’ouvrage d’un ecclésiastique (aussi éloigné de la satyre que du ton des panégyristes et des éloges qui convient aux Académies) qui est bon Francais et qui désire se faire honneur de sontravail.
J'ai l’honneur d’étre avec respect, Monsieur, votre trés humble et obéissant serviteur.
L’abbe Souravie.
Les événements de 1789 n’arrétérent pas l’ardeur de notre historien, car il publia quatre volumes des Mémoires de Richelieu en 1790, outre d'autres mémoires qui seront indiqués plus loin. Le maréchal venait de mourir. Son fils, le duc de Fronsac, protesta contre la fagon dont l’historien avait rempli sa mission. Nous ne connaissons pas le texte de la lettre du duc de Fronsac adressée aux journaux du temps, mais voici
la réponse de Soulavie qui fut insérée dans le Moniteur du 20 février 1794 :
A la mort de Monsieur votre pére, je vous offris généreusement tout ce que javais de lui. Au lieu d’accepter, vous désirates que je continuasse mon ouvrage, Wous m’appelates de Caen pour le hater, et parce qu'il s’y trouvait, disiez-yous, des vérités fort déplaisantes 4 la cour, vous publiates, dans les papiers publics, que vous en avicz chargé M. de Sénac, sans vous arréter par l’idée qu’on recherche fort les mémoires désavoués et qu’on n’a jamais aimé les histoires de commande. Il parait, 4 présent, Monsieur, une prétendue vie de M. votre pére en trois volumes, chez M. Buisson, libraire ; la vérité y
est bien étrangement défigurée ; les lecteurs avouent déja que ce n’est qu’un plagiat désordonné de mes quatre volumes, rempli jusqu’en 17.. d’anecdotes souvent fausses, et fournies par quelques valets mécontents. Jy trouve, Monsieur, avec mes apostilles, les piéces originales que je vous ai rendues, cn retirant un récépissé en 1789, et qui ne devraient pas 8’y trouver ; car, tenant ces piéces de M. le maréchal, vous les ayant offertes, et engagé par vous a continuer mes travaux, vous avez sanctionné ma propriété; et, parce que le public, & cause de votre désaveu, a cause de M. de Sénac, & cause de cette Vie privée, peut étre trompé, et qu’il n’entre point dans mes principes de le tromper, mais dans mes devoirs d’historien de dévoiler ceux qui le trompent, je me vois obligé, aprés tous les égards respectueux que j’ai eus pour vous, de publier deux de vos lettres, en attendant les autres.
Vous dites dans une : « Vous pouvez aller, Monsieur, quand il vous plaira, 4 la bibliothéque pour continuer votre travail ; vous y trouverez mon secrétaire qui vous donnera communication de ce que vous désirez. Je ne doute pas qu'il ne sorte de votre plume des choses intéressantes, etc. »
Vous dites dans une autre, lorsque je vous demandais des détails sur les affaires étrangéres':
« Si M. Montmorin me parle de vos travaux, je me ferai un devoir de rendre justice & la vérité, puisque j’ai appris que vous avez eu effectivement connaissance des manuscrits de mon pére, etc. »
Au reste, malgré M. de Sénac, malgré sa Vie privée, malgré Vavidité de la librairie, je publierai bientdt, eten totalité,sous le méme titre de Mémoires de Richelieu, Vhistoire scandaleuse d’un gouvernement que ses excéset ses folies ont conduit a la révolution de 1789, avec les piéces justificatives en téte de tout ce qu’ona fait pour empécher la publication. Je ne sais pas écrire l’histoire autrement... »
Le Moniteur fait suivre cette lettre de la note suivante:
N. B, — Nous avons regu cette lettre le 25 janvier, peu de jours avant la mort de M. Richelieu,
an
Entre temps, Soulavie s’était fait nommer curé de Sévent (aujourd’hui Sept-Vents, dans le Calvados), mais il ne parait pas en avoir jamais exercé les fonctions d’une maniére bien effective. On peut supposer qu'il obtint ce bénéfice par la protection du cardinal de Luynes, ancien évéque de Bayeux, dont il fait souvent l’éloge dans ses ouvrages, et a qui il avait dédié let. VIII de son Mistoire naturelle de la France méridionale, bien que, d’aprés les lettres de Barruel, ce prélat Lui
ait donné tort dans son différend avec l’auteur des Helviennes. Sa nomination doit étre des premiers jours de janvier 4787, car c’est le 17 de ce mois que son nom apparait la premiére fois dans les registres paroissiaux avec la piéce suivante :
« En conséquenco de la formule d’onregistrement des lettres d’approbation de Mer I’évéque de Bayeux, des desseryants des paroisses, pour constater la validité des mariages eélébrés par eux, lequel enregistrement est prescril dans le rituel, je soussigné curé de N.-D. de Sévent, consens que M. Liot, légitimement approuvé de Ms l’évéque, administre dans cette paroisse les sacrements. A Sévent, le dix-septiéme janvier mil sept cent quatre-vingt-sept. Souravig, curé de Sévent. »
La suite des registres montre M. Liot faisant les baptémes, inhumations et mariages, tantdt avec la mention « par la permission de M. le curé de ce lieu », tantét sans colle menlion.
Le 4 avril 1787, Soulavie assiste & un baptéme et signe au has do l’acte: « Soutavie, curé de Sévent. » Le 7 avril, il est encore 1a, car il signe de nouveau au bas de la page, approuvant une rature. Il ne reparait, pour faire une inhumation, que le dimanche 4° mars 4789 et il signe: « Soutavig, curé de Sévent et vicaire général de Chalons-sur-Marne. » I] reparait pour la derniére fois en faisant unc inhumation, le 24 aout 1791, et signe seulement: « Sou.aviz, curé de N.-D. doe Sévent. »
Par l’intitulé des actes, qui est le méme que précédemment, on voit qu'il conserve son titre de curé au moins jusqu’en septembre 1792, ot toute meution disparait avec les nouvelles forroules de « Liberté, Egalité ». C’est un nommé Ruelle, qui est alors desservant de Sévent (1).
Soulavie fut nommé, le 8 novembre 1788, vicaire général de Chalons-sur-Marne, par Me de Clermont-Tonnerre; mais ici encore plus qu’d Sept-Vents il s’agit d’un titre honorifique,
(1) Nous devons ces indications & l’obligeance de M. Maintien, curé de Sept-Vents (19 juin 1889).
58 ri HISTOIRE DE SOULAVIE
auquel était peut-étre attaché un bénéfice. — Met de Clermont- Tonnerre se trouvait alors & Paris, comme il le dit dans !’acte qui institue Soulavie, vicaire général: Datum Parisii, ubi negotiorum nostri cleri causd degimus. Ces lettres de vicaire général sont signées par I’é6véque et par les deux témoins présents & la remise du titre: M* Pierre Pourteiron (ailleurs Poutciron), prétre de Périgueux, chanoine de la sainte chapelle de Paris, et M* Amance Dalmas Didche, prétre de Rodez, chanoine de Rodez, docteur en théologie de la Faculté de Paris et de la Société de Sorbonne, titulaire d’une chaire en Sorbonne. Notons que l’abbé Soulavie n’a d’autre titre, dans Vacte, que celui de prétre du diocése de Viviers, bien qu'il fat curé de Sept-Vents, depuis un an environ. Il ne parait pas avoir exercé, dans lediocése de Chalons, ses fonctions de vicaire général. Aucun acte, depuis celui de sa nomination jusqu’au dernier figurant dans les registres de l’ancien évéché (34 mars 1794), n’est signé de son nom. Peut-étre l’évéque de Chalons lavait-il nommé sans le bien connattre, ‘car Me de Clermont-Tonnerre était loin d’étre favorable aux idées plus ou moins révolutionnaires que Soulavie ne tarda pas & manifester, et qui, en 1789, durent singuligrement faire regrettor ace prélat le choix qu'il avait fait de lui. Il semble copendant que les relations personnelles de l’évéque et de son grandvicaire n’aient jamais été sérieusement mauvaises, car c’est a Soulavie que l’évéque, obligé de fuir, en 1794, pour sauvor sa téte, n’hésita pas A s’adresser. Ms de Clermont-Tonnerre n’avait, parait-il, que des detles, par suite du luxe effréné de sa maison et, dans la position critique ov il se trouvait, rien ne lui était plus difficile que de trouver l’argent nécessaire pour émigrer. Il accourut, éperdu, chez son ancien grand-vicaire. Soulavie venait justement de recevoir une assez forte somme de Buisson, son libraire. J] avait dans son secrétaire 40.000 fr.,ce qui constituait alors presque toutes ses ressources. Celle somme était en or, métal bien rare en ce moment, od tant de fuyards ne pouvaient emporter que del or. Soulavie n’hésita pas : il les offrit au prélat qui, grace & cela, put gagner
la frontiére et ne rentra en France qu’avec Louis XVIII. Il avait fait de cette somme une obligation notariée & Soulavie qui l’égara dans ses paperasses et la chercha vainement pendant quinze ans. Un jour, sa jeune fille, perchée sur une échelle, furetantdans les livres de la bibliothéque paternelle, fit tomber un volume du Moniteur. L’in-folio s’ouvrit en tombant et il en sortit l’obligation notariée, si longtemps cherchée : elle est portée a V'inventaire de la succession Soulavie.
L’évéque, & son retour de l’émigration, parut un peu surpris de la présentation de ce titre, d’autant qu’il n’était peut-étro pas bien en fonds. Il ne paya pas tout de suite. La veuve de Soulavic en parla alors asa locataire, M™* la duchesse de Brancas-Villars. La duchesse, quelques jours aprés, rencontrant Met de Clermont-Tonnerre chez la duchesse douairié¢re d’Orléans, lui dit: « Monseigneur, on dit que feu Soulavie était jacobin, c’est possible, mais si tous les Jacobins lui avaient ressemblé, aucun d’entre nous n’aurait eu le cou coupé, car sans lui nous n’aurions assurément pas honneur de recevoir votre bénédiction. Je vous recommande saveuve ct sa jeune fille : cherchez le moyen de leur étre utile. »
Le prélat comprit. Il offrit, quelques jours aprés, de se libérer, &raison de deux cent cinquante francs par mois, jusqu’a parfait payement. Ce qui eut lieu. Tous les mois, la femme de chambre de Ja veuve Soulavie allait toucher cet argent au Petit Luxembourg qu’habitait alors le prélat, devenu pair de France, et mort cardinal, aprés avoir occupé dix ans le siége archiépiscopal de Toulouse (1820-1830).
Un jour, en 1844, le prélat fit dire & la veuve Soulavie qu'il aimerait & voir la fille de son ancien ami et pria de l’envoyer avec la femme de chambre. L’enfant, qui avait onze ou douze ans, fut amenée au prélat qui la caressa paternellement et lui dit entre autres choses : « On m’a assuré que vous aviez de Pesprit comme votre pére; est-ce vrai? » L’enfant, toute confuse, ne répondit rien. Il y avait 14 plusieurs prétres et ello savait l’histoire deson pére. Elle fit la révérence et s’en alla (4).
(1) Souvenirs de M=* de Susini, fille de Soulavie.
Soulavie fit, en 4788, acquisition du couvent des Récollets, de Largeatiére, dans des circonstances quiluiamenérent des difficultés avec la vilte. Ce couvent datait du xvut siécle. En 4620, les consuls s’étaient obligés A faire une rente de 3.000 livres pour l’entretien de ces religieux, 4 condition que le local serait, en cas d’abandon, acheté par la ville et employé a un établissement communal. Ce couvent prospéra et rendit do grands services jusqu’en 1780 ou environ, époque ot il fut abandonné faute de sujets. Ceux qui restaient partirent pour Lyon, laissant pour procureur spécial un tailleur, chargé du soin de la propriété. Alors les habitants, qui étaient désireux de jouir librement d’une fontaine située dans l’enclos des religieux, dont ils ne pouvaientuser jusque-la qu’avec la permission de ces derniers, ouvrirent des bréches dans les murs, enlevérent les portes avec les serrures, les barreaux de fer des fenétres et se créérent plusieurs passages dans l’enclos ot ils coupérent plusieurs arbres. En 1788, le P. Charlemagne, supérieur des Récollets dans la province de Lyon, voulut vendre, pour la somme de 5.000 fr., la propriétédu couvent a Soulavie. Mais les consuls ne lui permirent que de !’affermer et exigérent pour les habitants le droit d’user de la fontaine pendant la moitié du jour. Alors les Récollets, voyant qu’ils ne pouvaient ni occuper le couvent faute de sujets, ni le vendre & cause des oppositions, ni le laisser pluslongtemps abandonné au public, priérent Soulavie, et en sonabsence sononcle Alexis Dufour, de veiller & la conservation de cette propriété et de faire réparer le dégat, en laissant toutefois une des bréches ouvertes, afin que les habitants de Ja ville pussent aller chercher de I’cau sans passer par la maison.
C’était une sorte de transaction qui parait avoir duré plusieurs mois. Une lettre de Soulavie, du 6janvier de l’année suivante, & M. de Saint-Pierreville, maire de Largentiére, précise lasituation, enméme temps qu’elle indiquo l’impression profonde qu’avait produite en Vivarais une récente délibération des Etats du Vivarais qui s’étaient déclarés indépendants de ceux du Languedoc et avaient enyoyé une députation a la
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cour. La lettre contient aussi un passage intéressant sur le Dauphin, fils de Louis XVI, qui mourut le 4 juinsuivant. A ces divers titres, nous en reproduisons les parties essentielles :
Monsieur, on m’a fait connaltre Vinsurrection de la ville contre mon acquisition des Récollets. On ajoute méme que trés publiquement et trés hautement vous avez dit que je yous avais trompé. Tromper et malentendre ou étre mal entendu sont deux choses, et certainement je jure en face du ciel et de la terre que je ne vous ai jamais trompé ; cependant, quand mémeily aurait eu 4Paque 1787 non de la tromperie mais du malentendu relativement au projet de délibération de laville, trés certainement, trés évidemment,trés démonstrativement, je ne vous avais pas trompé 4 Lyon dans mes actions avec les Récollets dont on s’est plaint publiquement en décembre 1788; mais ceux qui m’avisent ajoutent que vous étiez dans l’embarras et qu’il a fini ainsi. Quoi qu’il en soit, je prefére de croire que tout m’a été exagéré, comme on m’a déja tant exagéré de choses 4 notre maniére méridionale; mais, pour étre net, précis et clair, il y a une bonne cuvre a faire, et je pense que quand il s'agit de pareille sorte, vous vous portez de vous-méme avec empressement. Soit donc qu’on attaque ou non mon droit qu’on a jugé bon a Toulouse, Lyon, Versailles et Paris et reconnu par arrét du conseil valable, je viens vous dire que la grande joye de voir ma patrie ayant récupéré ses Etats me porte a vous faire l’ouverture que jofrirais en don ethommageau Vivarais tous mes droits sur la possession Mouraret, sans autre condition que telle quelle elle restera en nature au pays pour V’établissement qu’il jugera utile, soit pour grenier 4 sel, soit pour vivres, manufactures, bibliothéque, 2° que la ville aura la moitié de la fontaine qui est A moi. Il n‘appartient ni 4 M. Roure, parent d’un compétiteur, ni a la ville de juger cette affaire. Les Etats de province ont selon les loix le droitde les administrer. Si les Etats ne voulaient pas du don, j’entends défendre mon bien et en user. Vous voyez, Monsieur, que je parle clairement aujourd’hui que ma destinée m’éloigne peut-étre davantage d’un pays ov votre compagnie, celle de votre maison m’entratnaient... Au don de ma propriété aux Etats, j’ajouterai celui de ma bibliothéque a l’avenir. Il faudrait vous ménager Véglise des Récollets qui pourrait servir 4 deux fins : Aune chapelle et 4 une bibliothéque.
Je passe le commencement de l’année a Versailles. J'ai beaucoup vu M. le Dauphin, chez M. le duc d’Harcourt; i] est bossu, trop petit pour son age; il n’a que la peau et les os, trop prématuré pour intelligence, de la plus heureuse physionomie, ayant les plus beaux yeuxdu monde, bon, honnéte, parlant lentement comme un homme fait. Je n’espére pas le voir en santé, mais le duc de Normandie est vigoureux et bien portant,
Veuillez agréer, etc. (1).
Les temps devenaient de moins en moins favorables & la pro-
(1) Nous devons la communication de cette lettre & l’obligeance de M. le co Gigord, de Rocher. ; ge ae
priété monastique. Le 19 novembre 1789, le maire et les consuls de Largentidre résolurent de s’emparer du couvent des Récollets. Is nommérent deux commissaires (Louis Blachére et Etienne Suchet, un oncle du futur duc d’Albuféra) pour proeéder a l'inventaire de la maison et de lenclos. Ceux-ci se rendirent au couvent, le 24,avec Armand, greffier; mais Dufour refusa les clefs. Furieux de ce refus, les commissaires se retirérent en menacant et, sur le soir, Dufour, ayant changé d’avis, offrit aux commissaires deleur remettre les clefs,a condition: 4° qu’ils lui donneraient décharge de la propriété, qu’il n’avait gardée que par suite de la procuration de Soulavie et de la bibliothéque dent il avait répondu aux Récollets; 2° qu’on lui permettrait d’emporter la récolte de année. Les consuls consentirent & tout et la remise de l’immeuble eut lieu le lendemain. Le couvent avait été dévasté. A la bibliothéque, on trouva 82in-fol., 84 in-4°, 283 in-8 ou in-42.Le tout fut mis sous scellés dans une cellule, puis la maison et!’enclos furent loués a Francois Régis Blachére, & raison de 168 livres par an.