CHAPITRE I
Jolie des femmes du Nord ; ses cheveux soyeux descendaient jusqu'à terre. Ragnar la fit prier de le venir voir et la prit pour épouse. Elle lui avait déjà donné quatre fils, lorsque, dans une visite qu'il fit au roi Osten à Upsala, il promit d'épouser la fille du roi de Suéde. A son retour, Kraka lui découvrit qu'elle était j4slaug^ née du célèbre Sigurd Fofnisbane et de Brynhilde : elle lui raconta les destinées de sa famille t^tlles que nous les trouvons tracées dans la Saga de Folsunga.
Comme preuve de la vérité de son allégation, elle ajouta que le fils qu'elle portait dans son sein aurait autour de Tœil la marque d'un serpent. Le faits'étant trouvé vrai, Ragnar fut convaincu. Son mariage en Suéde fut rompu, et la guerre avec le roi Osten remplaça les fêtes des noces. Ragnar confia à ses fils Erik et Agnar, nés de son premier mariage, la conduite de cette guerre. Le dernier y trouva la mort; Erik, fait prisonnier, fut, selon ses vœux, percé d'une flèche pendant qu'il faisait entendre son chant de mort. Ils furent vengés par les fils de Ragnar et d'Aslaug -, celle-ci partagea les dangers de celte guerre, qui se termina par la chute d'Ôsten. Les fils de Ragnar ravagèrent les contrées méridionales^ et le monde entier retentit de leurs noms. Ils portèrent leurs armes en Italie, et Rome fut menacée -, mais ils retournèrent sur leurs pas, trompés par une fausse nouvelle. Au bruitdes exploits de ses fils, Ragnar sentit se rallumer son ancienne valeur, et il résolut d'essayer encore ses forces dans les combats. Pour ajouter à sa gloire par de nouveaux dangers, il entreprit une expédition contre la Bretagne avec deux vaisseaux seulement. Là tous ses guerriers succombèrent dans une bataille contre le roi Ella. Ragnar lui-même , fait prisonnier, refusa de dire son nom, et jeté dans une fosse remplie de serpens, il chanta ses exploits, les jouissances de Yalhall qui l'attendaient et sourit en expirant au milieu des tourmens. Bjôrn Jernsida {flanc de fer)^ un de ses fils, monta sur le trône de Suède \ les autres se partagèrent les états de leur père et tirèrent de sa mort une vengeance éclatante : l'un se fit brûler sur un bûcher formé des têtes des ennemis tués ; l'autre ordonna que son tertre sépulcral fût élevé sur le point de son royaume le plus exposé aux attaques des ennemis.
La composition du barde dans cette saga
se distingue par cette circonstance, que Ragnar Lodbrok, en épousant la belle inconnue , devient gendre du fabuleux et célèbre héros Sigurd Fofnisbane, tandis que le chant de VEdda et la Saga de P^olsunga nous parlent de la fille d'un autre Sigurd ' que Jordanès fait aussi figurer, d'après les anciennes sagas gothiques, dans des circonstances et sous des noms presque semblables. Nous avons encore le chant de mort, qu'on attribue à Ragnar-, il est aussi rapporté par Saxo. Il difTère en plusieurs points de VEdda, quoique sans aucun doute, ici comme ailleurs, la Saga du peuple^ encore vivante et pleine de vigueur, ait fourni le fond de son récit. Des vers isolés de cette saga héroïque ont longtemps résonné dans la mémoire du peuple : dans la partie la plus méridionale de la Norvège, où est située Spangerhed et où Ragnar lia connaissance avec Aslaug, Torfœus et SchOning entendirent des chants qui la rappelaient. La colline où la jeune fille faisait paître les troupeaux porte son nom, et le peuple des tles Féroé célèbre encore les louanges de Ragnar et d'Aslaug *.
Si l'on compare la Saga du Nord avec les chroniques étrangères qui font mention de plusieurs Ragnar, d'un Lodbrok assassiné en Angleterre et des ravages terribles que les fils de ce dernier ont exercés pendant longtemps non-seulement en France, mais encore dans la Grande-Bretagne, il paraît que dans ces contrées, comme dans le Nord, le souvenir de l'époque la plus désastreuse des invasions qu'elles ont subies se rattache à ces noms, et l'impossibilité de lier dans un ordre chronologique les récits isolés prouve qu'on a réuni sous un même nom les exploits de plusieurs guerriers. Il est probable que Ragnar appartient au huitième siècle, à la fin duquel il faudrait placer sa
* Svanhild, d'après Jordanès Sonilda, {De reb, geL,
* D'autres chants de Féroé ne sont qu'une répétition des chants héroïques de VEdda. Toutes les sagas relatives à Sigurd Fofnisbane ont été en grande partie, et plus complètement que dans l'ancienne Edda ellemême, recueillies depuis dans des poëmes dont quelques-uns ont plus de deux cents strophes et telles qu'elles étaient rapportées par la bouche du peuple de ces iles solitaires , où les anciennes traditions se sont longtemps conservées. Oden d'Asgar, Frigga , Loke se retrouvent dans d'autres chants des habilans de Féroé. (Voyez Fœràiske qvœder om Sigurd Fofnersbane oghans œt, med et <mAani/;ar Ljungbyc, Renders,1822.)
mort, d'après des chroniques anglaises * ^ mais ses exploits et son nom ont aussi été transportés dans le siècle suivant, pendant que d'un autre côté la saga le confond avec les héros de lantiquité. Les guerres sous ses fils et les autres chefs qui portent son nom ont pu facilement être dépeintes sous les mêmes traits, parce que les ravages des expéditions des Normands ont pendant longtemps porté Teffroi en Europe. Cette terreur était à son comble au neuvièmesiècle; elle était occasionnée en partie par la division et les discordes des états européens, et dans la seconde moitié de ce siècle par rétablissement d'un pouvoir royal plus étendu dans les états du Nord, lequel força un plus grand nombre de ces aventuriers belliqueux à chercher sur d'autres côtes de nouveaux foyers et la liberté. Mais la source du mal remontait plus haut et se rattachait aux grandes migrations des peuples. Quand elles cessèrent, le christianisme commençait h changer les idées des peuples barbares; mais le Nord conservait ses anciennes mœurs, et les dispositions hostiles de la Scandinavie contre le reste du monde devenaient plus imminentes et plus redoutables.
Longtemps avant que les Scandinaves visitassent les côtes de la France, de l'Angleterre et de rirlande, dont les Normands finirent par se rendre plus ou moins les maîtres, les expéditions du Nord se dirigeaient sur rÉcosse,dont la langue, dans les plaines surtout, a l'analogie la plus frappante avec les dialectes du Nord. Il paraît de là que les habitans de ces contrées, loin d'être descendans des Anglo-Saxons qui envahirent le pays dans les temps les plus reculés, sont plutôt d'origine Scandinave. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que les chants d'Ossian attestent la présence des Scandinaves en Ecosse et les guerres qu'ils y ont faites. Le nom de
* Le roi d'un peuple idolâtre du Nord ( son nom ne nous est pas cité) avait dévasté le couvent de l'ile Lindisfarne, appartenant au Morthumberland , près des cAtes d'Ecosse; il fut cruellement mis à mort en 794 : « princeps eorum erudeli neee est oecisus a6 AnglU. » (Roger de Hoveden, Annal,)
Le chant composé au nom de Ragnar et dans lequel ses exploits sont énumérés rapporte qu'avant de tomber entre les mains des Anglais , il avait ravagé les baies d'Ecosse. Une autre tradition fait de Lodbrok un bommc privé, mais de naissance royale» lequel fût traîtreusement assassiné en Angleterre au milieu du ucuvicrae siècle. (Mathoeus de Westminster.)
Locklin, sous lequel le barde désigne la Scandinavie, est le même que celui qu'ont donné à ce pays les annales irlandaises *.
Avant d'aller plus loin, nous devons faire mention d'une saga d'un autre pays. Dans le fond des vallées des Alpes habile un petit peuple, isolé du reste du monde, qui se dit originaire de Suède. Quant à présent, cette tradition se borne A la population de la vallée de Hassli , dans le canton de Berne-, mais elle a été partagée par les habitans du canton de Schwitz. Elle était plus répandue autrefois qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le roi Gustave P"^ la cite dans une ordonnance comme une preuve de l'ancienne population de la Suéde, et le grand Gustave-Adolphe la rappelle dans ses lettres et messages aux Suisses. On l'a recueillie par écrit dans ces derniers temps *-, mais elle est défigurée par des erreurs de chronologie ; k part ces défauts, elle est digne d'intérêt sous plus d'un rapport. La saga commence par la cause ordinaire des migrations du Nord, c'està-dire une disette ; mais les points de départ sont à la fois la Suéde et le Friesland. L'expé* dition sort d'un endroit appelé Hassli', et suit le cours du Rhin. Une armée de Francs qui vient à sa rencontre est mise en déroute. Les émigrés s'arrêtent dans les Alpes, parce que ce pays ressemble à leur pairie. Nous pensons que cet événement appartient aux expéditions des Normands , d'abord parce que le Friesland resta au pouvoir des Normands pendant une grande partie du neuvième siècle et leur servait de pied à terre dans leurs courses de piraterie ^ puis parce qu'une chronique contemporainedes Normands* rapporte qu'ils descendirent la Moselle en 881 et prirent leurs quartiers d'hiver dans un camp fortifié à l'endroit nommé Haslou >*, d'où ils partirent l'année
■ AnnaU of UUter, Johnstan, Antiquitates eeltonormannicœ ; Copenhague, 1786.
* « Auszag aus einer in Ober-Hasie cantons Bern In der Schweilz sich vorfindenen pergamentenen handchrift von Jahr 1534, welcbc sich ebenfalls in dem dasigen Land-urbar eingefchrieben befindet, betrelVend den nordirchen Ursprungdes Volkftammes.»rVoyez2>e coîonia SueeoruminJielvetiamdeducta,; Upsal, 1828.)
' Nasle est un mot souvent employé en Suède. Il désigne souvent d'anciens champs de bataille, A cause de la coutume qu'on suivait de les marquer avec des baguettes de noisetier; c*est ce qu'on appelle afi hoêsla walL
* Duehesne» Script, norman,
* Haslou ou Uatlac dans les chroniques , aujour-