CHAPITRE X
des excuses louchantes^ croyant l'avoir offensé par ses paroles ou par ses acles : « Cher fils, nous vous prions, comme père, de ne pas nous en vouloir t Dieu a défendu, dans la sainte Écriture^ de rougir de son roi et de ses proches, quoiqu'ils soient sujets comme les autres aux ftiblesses humaines. » Le secrétaire du roi SvenEloftson, raconte qu'il a vu des larmes couler de ses yeux lorsqu'il parlait de ce qui était arrivé à Yadstena et de la conduite d'Erik : « Ce n'était point faiblesse chez lui ou relÂcbement dans ses sentîmens, ajoute le narrateur ^ mais son cœur était livré à une telle anxiété que les larmes se faisaient Jour après ses paroles. » Les clioses allèrent une fois si loin qu'il destina à Erik la prison au lieu du trône*. On dit que ce furent les prières de Jean qui arrêtèrent l'éclat de sa colère. Ce qu'il y a de certain , c'est que ces deux frères , de qui Messénius * dit « que depuis leur enfance ils avaient toujours été en dispute, d'abord pour des jouets, puis pour des provinces et enfin pour le royaume, » se sont unis secrètement amtre leur père dans ses derniers jours , quoiqu'ils eussent probablement chacun leurs projets.
Erik tenait sa cour particulière à Kalmar. On sortait souvent de ses jeux avec les yeux pochés *, il n'était pas rare de voir des bras et des jambes cassés * : tout cela le faisait rire. On remarquait parmi ses amis intimes GOran Pehrsson, qui plus tard devait jouer un grand rôle dans son conseil et finir si misérablement : employé d'abord au service de Gustave, il avait été congédié * et avait cherché un asile à la cour d'Erik. Au reste le jeune roi s'entourait surtout de Français, dont les principaux étaient Denis Burrey (ou comme il est plus généralement appelé Dionysius Beurreus), son ancien précepteur", et Charles de Mor-
* Peder Brâhe, dans m ctarontqae.
* Seondia, L y, p. 114. ^ MeMéniiis, catholique de eceor, traite GnslaYe-I*' avec beaucoup d'aigreur.
* Peder Brahe.
^ On dit que Gustave Tavait condamné à mort et que cette peine fut commuée en celle de l'eiil. {Font, dêGÉorgio Pétri êalœ monfano. Upsala, 1807.) Il devait le jour à un curé de Sala et avait fait aei études é Wtttenberg.
^ II succéda dans cette fonction è GOran Norman, en 1553, et il reçut en dotation la terre de Yenhammar, dans Tlle d'Ëckerô. Il fut fait sénateur et trésorier sous le régne d'Erik.
nay*. Le premier était réformiste ardent : il avait engagé le roi à rechercher la main d'Elisabeth d'Angleterre ', projet embrassé par Erik avec son impétuosité habituelle. Lcp conditions qu'on crut devoir exiger d'Érilç, en Suède, en cas qu'il devînt roi d'Angleterre', montrent, comment on fondait des chimères sur les espérances les plus vagues. Ce qu'il y a de remarquable , c'est que Jean dans cette circonstance employa sa médiation entre Erik* et son père, et se mit à la tète d'une ambassade qui partit à. grands frais pour l'Angleterre «. Erik engagea son frère à visiter en personne l'objet de son amour ou plutôt de son ambition, qui lui suggérait les projets les plus romanesques. Tantôt il voulait se déguiser pour faire une surprise à Elisabeth \ tantôt il voulait se présenter é elle avec tous les insignes de la royauté. Le zèle de Jean à servir les intérêts d'Erik cachait une arrière-pensée^ il en attendait d'autres services en retour. L'accord apparent des deux frères avait pour but d'assurer à Jean une par-tic de la Livonie.
Les Russes venaient de porter le pillage jusqu'à Riga , lorsque Ivan Wasiljewitsch II reçut de ses généraux, dans le mois de février 1559, la nouvelle que la Livonie était livrée aux massacres et à l'incendie. Cette guerre , commencée en 1558, porta le dernier coup à la puissance des chevaliers de l'Épée^ déjà affaiblie par d'anciennes divisions ^ mais on cherchait partout des appuis, auprès des Polonais, de l'empereur , des rois de Danemark et de Suède : ce pays fut pendant le cours d'un siècle l'arène où se débattirent les intérêts les plus opposés. La porte était ouverte aux guerres que la Suède aurait bientôt à soutenir de l'autre côté de la Baltique, et ce n'était pas sans motif que celui qui fut avec justice surnommé le père de la patrie* hésitait à faire le premier pas dans une carrière qui oifrait tant de dangers et d'incertitude. Toutes ses paroles prouvent que
* Il se donnait le titre de baron et seigneur de Varennes. Il arriva en Suède en 1558.
* Il fut envoyé, comme représentant d*Érik, à Londres en 1558, avant qu'Élisabetli montât sur le trdne; il entretint le prince dans ses espérances pendant le séjour assez long qu'il fit en Angleterre.
«Tégel. t. 2, p. 411. 412.
^ « Il nous en a coûté beaucoup pour remplir tes vœux et ceux de ton frère, » écrivait le vieux roi à Jean. — Les dépenses s'élevèrent à 200,000 florins.
' Sven Eiofsson, Paralipomena^
dans ses dernières années il entrevoyait Favenir de la Suéde sous le jour le plus sombre. Le moyen dont il fit usage pour ne pas tout laisser au hasard dans lès mains inhabiles d'Erik, et qui consistait à rendre tous ses enfans puissans, offrait lui-même des périls qui n'avaient pas sans doute échappé à sa pénétration. Nais Thorizon politique s'obscurcissait autour de lui : il reçut avis que la famille de Christian voulait tenter encore la fortune pour recouvrer ce que •on chef avait perdu. Du côté du Danemark tout prenait un aspect hostile depuis que le jeune roi Frédéric II était monté sur le lrône(1559) et que Gustave tenait son armée et sa flotte en état d'agir au premier signal. Ceux qui réclamaient actuellement son secours en faveur de la Livonie étaient les mêmes personnages qui l'avaient lâchement abandonné dans la dernière guerre. Gustave ne vit dans la lutte engagée qu'un seul intérêt dominant : c'était de mettre des bornes à l'accroissement de la puissance danoise. La ville de Revel s'était offerte en 1558 & Christian III ■ ; ce fut pour cette raison sans doute que Gustave promit à la fin de venir au secours du grand maître en acceptant cette ville en garantie, â moins que cette offre ne cachât le dessein d'enlever cette affaire des mains de ses fils, car Jean , qui s'était mis en rapport avec Revel par la promesse de protéger les corsaires de cette ville en les recevant dans les ports de la Finlande*, négocia aussi avec le grand mattre relativement à un emprunt, pour sûreté duquel il offrait l'occupation de quelques places fortes, et il avait contracté cet engagement sans l'assentiment de son père. Le roi , qui 'remarquait , disait-il , que son fils avait quelque chose de caché, lui fit de sévères remontrances : «Comme vous devez savoir que la Finlande appartient à la Suède et que ces deux pays sont comme les membres d'un même corps , il ne faut rien entreprendre de ce qui
■ « Nous vous prions, cher fils, de considérer quel désavantage poar nous si les Danois venaient à être nos voisins aussi de ce côté. Voyez s'il n'est pas plus sage de prévenir que d'être prévenu, et s'il ne vaut pas mieux prendre un morceau du chien que d'en être mordu. » (Lettre du roi é Érilc en date des 8 et 10 décembre 1&58. — Voyez Archives du royaume.) Christian lU, qui voulait maintenir la paix dans le Nord, refusa les ouvertures qu'on lui Ot; mais son fils Frédéric II ne tarda pas A faire valoir ses prétentions de l'autre côté de la Baltique.
' Les voleurs de itier de Revel.
intéresse tout le royaume avant que celui qui est à la tête du gouvernement et les états généraux aient été consultés et vous aient permis d'agir : c'est votre devoir, c'est la loi de Suède *.» Mais Jean s'adressa à Erik et non à son père. Erik avertit son frère (qui était encore à Londres) qu'il avait donné à son secrétaire et à Claes Ghristersson Horn l'ordre de traiter avec le grand mattre pour la remise des chftteauxde Sonnenberg et de Padis contre une somme de 50,000 écus, dont 10,000 seraient fournis par la Finlande : « £t quand le roi notre père apprendra que cette affaire a réussi , ajoutail-ii, nous serons mattres de ces châteaux , et û paiera probablement le reste, ou nous nous le procurerons par d'autres moyens. » Il s'engagea à favoriser le projet suivant la promesse qu'il avait faite, dût-elle attirer sur lui la colère du roi. Erik ordonna même d'armer des vaisseaux dans les ports de la Finlande, ce qui provoqua de la part du roi une lettre où il défend d'obtempérer aux ordres qu'Erik ou ses autre» enfans pourront donner & son insu dans des affaires de cette importance. Ainsi l'on voit ces princes ligués contre leur père pour un objet qui doit après sa mort faire naître entre eux une inimitié mortelle.
Au reste Erik éprouvait tant de satisfaction du rapport que son IKre lui avait fait de sa mission qu'il résolut d'aller déposer lui-même aux pieds d'Elisabeth l'hommage de son amour, bien que la reine eût écrit au vieux roi en lo priant, avec une franchise peu commune, de détourner son fils de faire ce voyage. Erik traita d'abord de plaisanterie ce que lui dit son père -, mais lorsque le roi lui eut fait voir la lettreelle-même, écrite en latin, ajoutant qu'aux termes de cette lettre il fallait regarder la négociation comme rompue, il dit à son père qu'il avait mal compris : « En vérité, cher fils, lui répondit Gustave, nous aurions voulu entendre de vous un autre langage au lieu de vous voir jeter le mépris à la face de votre vieux père. Nous avouons que nous sommes moins versé que vous dans la langue latine ; cependant nous avons à notre service des gens qui l'entendent bien. » Et le roi ajouta : « Qui amat periculum, peribit in illo. Il serait à souhaiter que vous songeassiez au salut de
• Lettre à Jean du 53 septembre 1558. (Voyez Ar^ chives du royaume,)