CHAPITRE XIL
JEAN BT CHARLES.
Ces deux princes avaient déposé leur frère d'un commun accord ; ils reçurent également le serment de fidélité des peuples révoltés'. Il est à croire, comme on le rapporte, qu'ils étaient convenus de régner simultanément; cependant Jean, à son arrivée à Stockholm, fut salué roi par le sénat : il écrivit è ses sœurs * qu'il était parvenu à régner sur la Suéde. Les états se réunirent au commencement de 1569 et confirmèrent le choix qu'avaient fait les sé« nateurs. Charles ne cacha pas son mécontentement. On regardait comme nécessaire le sacrifice momentané de ses prétentions. Le 24 janvier, le sénat demanda à Charles s'il voulait reconnaître les droits à la couronne do Sigismond , fils de sa majesté. Le duc ne s'y refusa pas. Le môme jour, les états reconnurent pour leur roi légitime Jean, à qui ils avaient déjà rendu hommage et prêté serment de fidélités
Ainsi le titre de roi ne fut pas partagé, mais il n'en fut pas de même du pouvoir. Charles, par sa position et par ses qualités (sous ce rapport il était le seul digne héritier de son père), régna véritablement depuis cette époque, d'accord avec Jean ou contre lui, non-seulement dans son duché, mais encore sur une grande partie du royaume : c'est du moins la conviction qui résulte de l'étude approfondie des documens officiels de ce temps. Ses conseils (qu'ils soient spontanés ou non) apparaissent à chaque page ; ses différends même avec le roi ne font qu'a-
* Le roi Gustave III fit enlever la couronne et le sceptre du tombeau de Jean IIL dans la calhédrale d*Upsala , pour en orner le mausolée qu'il fil ériger à Erik dans celle de Vcsterâs.
' Charles, dans sa leUrc autographe , en énnmérant les places et les villes qui avaient embrassé la révolte, s'exprime ainsi : « Elles ont rendu leurs hommages à votre altesse, h nous et à la couronne de Suéde. »
> Les princesses Catherine et Cécile , 5 octobre 15C8.
^Archives de lôC9. Au mois de février de celte année, Jean prend encore le litre de roi élu dans ses lettres k Éltsabelh d'Angleterre. Plus tard , il changea ce litre.
Jouter à sa puissance, et celui qui suit les progrès de cette influence s'étonnerait moins de Yoîr Charles sur le trône de Suède que de ic yoir à côté.
Le premier soin du roi fut de s'attacher les familles auxquelles il devait la couronne. L'arrêt contre les seigneurs sacrifiés pendant le règne d'Erik fut rapporté. Sten Ériksson Leyonhufvud avait été la dernière de ses victimes : le roi éleva la veuve et les enfans de ce seigneur, qui était son oncle, è la dignité de comte. Les comtés des maisons de Slure et de Brahe furent agrandis et leurs titres confirmés. Aux familles de Stenbock, d'Oxenstjerna, de Fleming et de Horn, auxquelles Erik avait accordé le titre de baron, il faut ajouter celles de Gyllcnstjerna , de Bjelke et de La Gardie. Les fonctions de riksdrots furent rétablies et confiées au comte Peder Brahe ; on créa vingt-quatre nouveaux sénateurs, tous attachés entre eux et au roi par les liens du sang.
Le sénat, dans Tacte d'allégeance , rapporte la promesse du roi de donner à la noblesse : (( les privilèges qu'elle désire et demande depuis longtemps. » En conséquence le 8 juillet 1569, deux jours avant le couronnement de Jean, parut l'ordonnance qui fait époque dans les annales de la noblesse suédoise en ce qu'elle confirme ses anciennes prérogatives et qu'elle contient des concessions nouvelles.
Parmi les anciens privilèges de la noblesse , le plus remarquable est celui qui lui donnait le droit de recevoir des paysans les amendes du roi, c'est-à-dire, suivant les termes de l'Union, d'être maîtres des paysans. Dans i'actede confirmation , par Gustave , des privilèges du sénat et de la noblesse , en 1526, le premier reçut la permission (( de lever sur les paysans la rente et les amendes royales , selon l'usage établi sous les règnes précédens. » Les autres nobles eurent la même faculté*, toutefois elle ne fut donnée à quelques-uns d'entre eux qu'avec la restriction que c'était par la volonté du roi et sans y comprendre les amendes, qui aux termes de la loi appartenaient à lui seul. Tel est le contenu des privilèges du roi Gustave 1". Ce droit, qu'on regardait cependant comme un point capital , n'était pas général ; on voit aussi que le roi se réservait le droit de révision. Le montant élevé des anciennes amendes, d'après la valeur du numéraire, en faisait une branche considérable de revenus pour la couronne, surtout dans les
affaires capitales. A défaut de numéraire, les terres servaient souvent à satisfaire l'avidité des gens de justice. On sait que Gustave n'était pas scrupuleux sur les moyens d'acquérir: il entrait dans sa politique d'être le plus grand propriétaire foncier de son royaume, et Tod peut regarder comme certain qu'il ne laissa pas échapper de ses mains un seul des revenus essentiels de la couronne. Jean dit même un jour que du temps de son père , la noblesse ne jouissait pas comme dotation des amendes royales, qui formaient un revenu plus élevé que les impôts en argent *. Erik favorisa beaucoup la noblesse au commencement de son règne: la faculté de racheter les terres réunies au domaine de la couronne par le bon plaisir de son père, la réduction de moitié de l'équipement des cavaliers, l'institution des comtés et baronnies héréditaires et des sdierier (terres cxenoples de taxes ) étaient autant d'avantages réels que la noblesse devait à ce malheureux roi. Les dernières années de son règne firent évanouir la reconnaissance qu'on lui devait-, il fut appelé le roi des paysans et Vennemi des nobles. Sous sa domination, disait-on, la noblesse avait été si opprimée qu'elle n'avait pu jouir d'aucun de ses privilèges.
En vertu des concessions du roi Jean, les comtes, barons, chevaliers et les sénateurs peuvent lever les amendes sur les paysans, hors les cas de crime de lèse-majesté et de forfait; mais dans ces circonstances même, si la grûce du roi commue la peine capitale en celle d'une amende , celle-ci leur appartient encore. Les autres nobles ont aussi le droit de prendre dans les amendes la part du juge du district -, cependant on voit par la défense du roi de Tan 1578 que la noblesse s'attribuait aussi la part du roi cl qu'elle s'en emparait même dans les affaires eapilales sans son agrément. Il était d'autant plus difficile de remédier à ces abus que les mêmes privilèges assuraient la nomination cïclusive des nobles aux tribunaux de district ou aux tribunaux supérieurs. Le roi se réservait quelques juridictions seulement, dans certaines provinces, et toutes les juridictions dans le Norriand , « parce qu'il n'y a pa» de nobles dans ces contrées, et qu'il réservait ces places à des roturiers. » Il fut permis
« Réponse du roi Jean au sénat. (Voyex VBisioire des rois Sigismond et Charles /XparWcrwIngi 4an8 les supplémcns, t. 2, p. 63.}