‹ Histoire de Suède, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 134 sur 275 · CHARLES IX · texte numérisé non relu

CHARLES IX

Werwing raconte que Charles, avant la diète de Sôderkôping, en 1695, avait eu le songe suivant : « 11 lui semblait qu'il était à table dans la ville de Reval, et qu'un noble Livonien , Fillinghoff, l'aîné, lui offrit plusieurs plats. Lorsqu'on enleva les couverts , il vit les armes de Suède mêlées à un grand nombre de crânes et d'ossemens. » Le duc se réveilla plein de terreur, et lorsque son chambellan Louis Kauer entra , il lui raconta son rêve. Kauer était un homme intelligent, expérimenté et savant; il expliqua à son maître le sens de sa vision, que les événemens ont justifié. On cite encore d'autres présages qui se rapportent à celte époque. Par exemple , on vit tomber une pluie de sang avant l'expédition de Charles en Finlande. Les paysans des environs de Linkôping virent des armées combattre dans le ciel avant la bataille de Slângebro , et les habitans d'Ôland prétendirent avoir aperçu des flottes aux prises dans le détroit de Kalmar. Nous rapportons ces traditions comme des indices, non d'une inquiétude turbulente, mais d'un sentiment vague de terreur qui agitait les âmes. Le royaume de Suéde , depuis l'époque de sa formation , n'avait jamais été si profondément ébranlé que dans les secousses qui déracinèrent jusqu'aux derniers restes du catholicisme et renversèrent du trône la maison de Jean.

La fuite de Sigismond jeta dans la consternation ses nombreux partisans. Le comte Erik Brahe écrivit en Pologne qu'on pourrait à peine citer un pareil fait dans les annales du monde. La perte des biens, de l'honneur, de la Yie, les potences et les roues étaient la récompense qui attendait les amis de la royauté légitime. Sigismond dit qu'il espérait que le nombre de ses partisans ne ferait que s'accroître, quoique la plupart de ceux qu'il comptait dans le Smâland et la Vcstrogolhie n'eussent pas mérité d'autre sort que celui qu'on leur faisait subir pour leur conduite lâche dans la bataille de StSngebro *. Il avait déjà écrit à Charles que tout homme qui n'était pas étranger à ce qui s'était passé ne pouvait s'étonner de son départ. Après avoir été écarté de sa roule par les

^ Au comte Érlk, 5 Janvier 15.08. — Le eoiQte Bralic gc réconcilia plus tard arec le duc.

vents contraires et être entré k ^alpi^r» d'où 9 avait prévenu le duc, par lettre, qu'il ^e rendait à Stockholm , il. avait reçq de la Pologne des lettres qui lui annonçaient qu'une révolte était sur le point d'y éclater. lA il était plus rapproché des autres puissances pour traiter avec elles et les déterminer à envoyer des légats à la diète convoquée en Suède. Cette diète n'avait pour objet que le procès entre les sénateurs ei le duc : leur crime devait être examiné par un trilHinal impartial \ mais d'après la lo| su^oise, ao roi appartenait le droit de leur faire grftce. Le duc devait savoir qu'il ne pouvait rien entreprendre contre eux sans violer la loi, ni cQmoiellre aucune hostilité contre les ehftteaux occupés par des garnisons du roi , comme Stockholm , Kalmar et Elfsborg. lies prérogatives du duc ne s'étendaient pas jusqu'à persécuter les fidèles sujets du roi ou empêcher la publieation de ses lettres, ou faire outrage à son ppni. S'il agissait autrement, |e vernfs dont il vivait su colorer sa conduite tomberait de lui-même , et le monde le jugerait.

Jean Sparre reçut l'ordre de garder et défendre Kalmar pendapt Thives : « Il ea répondait sur sa tète '. » Il liii était défeodu d'eofrer en arrangement avec le prinee Charlps. 9t ce dernier tentait de le sé(]i|ire ep lui promellani la vie d'Erik Sparre et des autres sénateurs, il devrait se rappeler sopi serment et sa fidélité , sa noblesse et la gloire militaire qui entourait son nom. Il lui était recoipmandé de traiter les paysans avec beaucoup de modération et de leur faire comprendre que le roi ne voulait pas employer la violence contre le peuple suédois, qu'il était venu comme un rc»i ami de la paix ^ et que c'était dans cette disposition qu'il avait quitté Ip pays pour traiter avec l'einpereur et plusieurs autres princes de ce qui pouvait convenir aux deux royaumes '. Des lettres à Arwid Slalarm et A Axel Kurk, ses généraux en FinIqndP, contiennent des piaiptcs sur les bruits que Charles faisait courir, que Sigisippnd s'était enfui de son royaume et que )a Suède se trouvait sans roi, Pour le prouver, le duc avait fait frapper des monnaies saris noiii et saps effigie*, d'iin côté on ne lisait qu§ ces fi)Qts : a Monnaie du royaiifnc de Suède, » e( de l'aii-

■ « Wid sîn timiiga och ewigs ^alfard. »

* Instruction à Jean Sparre avant le départ da roi

de Kalmar. lo 3t oclobro tW* (Voyez les Arckiv€4

du royQume,}

CHAPifiHP xjy.

ire le nom de JébO¥a)i dun^ un |Q^rbiUoq de flammes. Il paraît que se^ derpicfs mall^eurs avaient troublé Tesprit de Sigjsinood. Sie^ le(lre« et se^ ordonnances révèlent une haine et une colère aussi violeoles qu'impuissantes poptre Charles, qu'il qualifie de parjure et d'homme sans honneur. Quoique la Finlande lui fût soumise, il ordonna qu'on nommai dan^ toutes les paroisses et toutes les villes de cptle province des hommes liés par un serment et cl^argés de surveiller ceux qu'on soupçonnerait d'avoir des liaisons avec le prince Charles. Celui qui entretenait des intelligences avec le duc courait risque de voir ses propriétés livrées au pillage des soldais. Aviire de paroles , il s'excqse d'ê- Irp (brc^ d'entrer dans des détails circonstanciés pour des cas exlraordinMres , comme lorsqu'il décrit la manière d'appUqner la torture «.

Il fit faire contre Charles un p^mplilet qui fut eavoyé h toqtes les cours étrangères^ Erik Sparre et d^autrei en avaient foiirqi les matériaux *. Une expédition navale, commandée par Jean Gyllenstjem^ , fut dirigée de Pqntzig contre Elfsborg. I^e roi avait compté siir Mu soulèvement qui devait être ppéré par {(es partisans en Yeslrogothie ; ia révpl(e n'eut pas lieu, et Texpédilion éçbPUa, quoiquelle fût favorisée par le roi de Paoemark. Les soupçons prirent une telle intensité que Sigismond crut devoir avertir Christian IV de pe pas ajouter foi aux insinuations mensongères du duc Charles, qui l'aceusait, lui Sigismopd, de s'être lié avec l'Espagne d^ns des prpjets contre le Danemark et la Norvège S Pendant qiie la question se décidait entre

' A Arwid Erlksson cl Axel Kiirk. Varsovie, le 18 février 1599. (Voyez les archives du royaume.)

' Au partisan de la guerre des massues {klubbc' krigel), Hass Haossoo, de HomkaU , donl s*étalt servi le duc. I| offrit plus lard ses services à Sigismond cl flnit par être soupçonné des deux côtés. Il fui fait prisonnier par Arwid StSIarm, qui en donna avis h Sigismond. Le roi écrivit à SlSIarra cl à Kurk sur le châUment à infliger ^ ce paysan (Dantzig, 34 no>tsmbre 1698) : « Le tribunal fera d'abord rénumération des manœuvres et des actes du traître et prononcera spfi arrêt, pu lui fera ensuite subir la question en versant sur son corps de l'eau-de-vic epflamméc. On écrira tous tes aveux. Enfin on le transportera sur la place de reiécution, qui n'aura lieu que le septième ou huitième jour après le reçu de cette lettre. » Cet arrêt ne fut pas exécuté. Ce ne fut qu'en 1605 que ce partisan reçut la niort par les ordres de Charles.

> (LU roj 49 panfsm^rk. Varsovie, tZ fto^t 16W« <VQyw i^f 4irçhive9 du royqw|Kfl.]

Charles et Sigismond dans les champs de TOstrogothie , la Suéde proprement dile était aussi le théâtre de la guerre civile. On craignait toujours une descente des Finlandais , et le projet du parti du roi était d'opérer la réunion de ceux-ci avec les cavaliers uplandais qui , soutenus par la capitale , devaient soumettre les provinces dévopées aux intérêts de Charles. Des émissaires du roi et des sénateurs parcoururent les provinces. Lorsque le gouverneur Jacques Nœf, Ecossais , arriva chargé de cette mission en Palécarlic , les habilans se révoltèrent et le massacrèrent ^ cette scène Tut accompagnée de (ous les actes de cruauté qui sont le cortège ordinaire des fureurs populaires. Les Daléçarliens renouvelèrent Tancienne confédération avec les Yestmanlandais, les Ilelsingiens et les Gestriciens. Ils dévastèrent les biens des partisans de Sigis|non(| et en massacrèrent plusieurs avec une barbarie incroyable. Ils étaient déjà en marche pour se joindre au duc lorsque la nouvelle de la bataille et du traité de Linkôping les arrêta. Alors môme on eut encore de la peine à les retenir. On ne pouvait les convaincre de rexistcnce du traité*, ils voulaient ayancer pour exterminer les mauvais conscillers qui cherchaient à faire disparaître, par des guerres inléricurcs, la race royale du vieux Gustave. On peut regarder ces paroles comme Texpression de Topinion du peuple sur les seigneurs de cette époque.

Après révasion de Sigismond pt la rupture du traité de Linkôping , qui en fut la suite , une persécution générale enveloppa les partisans du roi ^ur toute la surface du pays : on prononçait contre eux la prison , Texil ou la mort^ leurs biens étaient confisqués ou livrés au pillage. La cupidité n'épargna pas même rinnocence. La roue de la fortune avait tourné : beaucoup de personnes autrefois riches étaient devenues pauvres, et les pauvres étaient chargés du butin des victimes. Telles sont les suites inévitables des bouleversemens. Après que le gouvernement eut été confié au duc et que Tordre se fut rétabli, de nouveaux malheurs remplacèrent les premiers, et la vengeance fut d'autant plus active entre les mains d*un seul. L'âme de Charles ne connaissait pas le bonheur d'oublier après une guerre civile : il transformait ses ennemis personnels en ennemis de la patrie. La ville de Kalmar fut prise d'assaut : on vil le duc le premier sur les échelles pour

monter à Tcscalade; mais on ne prit le château que par famine. La liberté fut accordée aux Polonais et aux Allemands qui faisaient partie de la garnison , sous la promesse qu'ils ne serviraient pas contre la Suède. Mais les regards de tout le royaume et surtout ceux des seigneurs qui étaient retenus prisonniers se fixèrent sur le sort qu'attendait le commandant de Kalmar, Jean Sparre, frère du chancelier du royaume. Il élait le premier des seigneurs qui eût été pris les armes à la main. Le 14 mai, Charles lui fit adresser les questions suivantes, sur lesquelles il avait à répondre : a Où élait Tacte signé par les sénateurs félons dans le complot qu'ils avaient ourdi contre le duc? Ces mêmes sénateurs et le roi avaient-ils le dessein de le (enir prisonnier, de le bannir ou de le mettre à mort? Le roi avait-il promis du secours à la ville de Kalmar et aux seigneurs qu^on tenait en prison? Ces mêmes hommes, ainsi que leurs femmes , n'avaient-ils pas un an auparavant sollicité le roi de rentrer à main armée dans son royaume ? N'avaient-ils pas voulu s'emparer du gouvernement? N'étaient-ils pas convenus d'imposer des contributions ù chaque province et de rendre le royaume de Suède électif, comme celui de Pologne, en promettant au roi le libre exercice de sa religion ? » Il lui demanda en outre s'ils n'avaient pas voulu s'attribuer toutes les amendes des paysans , lesquelles appartenaient au roi , et dispenser ces mêmes paysans de répondre au ting du district^ s'ils n'avaient pas tenté d'exercer une juridiction illimitée sur leurs terres et de prononcer dans toutes les affaires contentieuses de leurs sujets, même dans les questions de vie et de mort? On leur reprocha enfin d'avoir destiné la régence à la princesse Anne , qui devait épouser Gustave Brahe ■. Les réponses justificatives des accusés ne sont point parvenues â la postérité. Mais Jean Sparre, deux autres nobles et plusieurs membres des états inférieurs furent condamnés à mort, du consente-

* archives du royaume.— Charles écrivit aux états assemblés à LinkOping, TanDée suivante, qu'on devait retirer sa dot à la princesse à cause de ses intrigues avec les sénateurs prisonniers.— Dans les annotations écrites de sa propre main , des collections de Palroskôld, on lit : « Erik Sparre et les autres sont d'avis que Ip roi doit avoir les peines et le titre, et eux les avantages ; ils veulent nommer et déposer des rois à leur volonté. »

tement des sénateurs présens. Leurs têtes Ai rent placées sur la porte de la ville de Kalmar* c( Vengeance , vengeance , vengeance deTant h tribunal de Dieu ! » écrivait dans son Cestainenl le chancelier du royaume, prisonnier lui-mémo. Â la nouvelle du sort qui avait frappé soo rrère. Le duc ne se montra pas moins impitoyable en Finlande, où il se rendit dans Tété de 1599. Les Finnois furent battus , Wiborg et Âbo furent repris. Yingt*huit personnes, dans ces deux villes, tombèrent sous la hache du bourreau. Parmi elles se trouvait Jean Fleming, Jeune homme d'un esprit chevaleresque et fils du marsk Clas Fleming. Lorsque Charles, deux ans auparavant , était allé à Abo, il y avait trouvé le vieux Kern , qui avait préparé , par ordre de Jean , le poison au moyen duquel on avait mis fln aux^ours d'Erik. On dit que Char les le frappa au visage de sa propre main et fit couler son sang par le nez et par la bouche. On arrêta dans les environs d'Âbo Olof Gustafssoo Stenboek, qui, trente ans auparavant, étant gardien du roi Erik , lui avait fracassé le bras d'un coup de fusil et qui avait quitté le royaume À la mort de Jean. Il fut attaché à un arbre, d'après les ordres de Gharies , mis à mor( et enterré dans un marais. Catherine Mlosdotter fit retirer son corps et le fit inhumer avec les cérémonies de l'Église.

Le procès des sénateurs accusés commença i à la diète de Linkôping le 3 mars 1600. Séparés de leurs femmes et de leurs enfans , ils avaient gémi pendant plus de dix-huit mois dans les prisons. Les derniers événemens avaient fait comprendre beaucoup d'autres personnes dans l'accusation. Le tribunal éta^t composé de cent cinquante-trois membres:

trente-huit sénateurs et nobles de première classe , dont plusieurs étaient parcns des accusés > ; vingt-quatre officiers de cavalerie, tous nobles ; vingt officiers d'infanterie, vingt-qua-

' Charles, comme roi , donna Berggaara, la terre de Sparre, i son fils naturel. Charles GTllenhJelm , qof avait le commandement an siège de Kalnoiar. Il avait en vain demandé la grAce de Sparre et voulut restituer son bien i sa veuve. Celle-ci, Marguerite Brahe, sœur de l'épouse d'Erik Sparre , écrit à Sigismond qu'elle avait été exilée de Suède avec ses enfans. Le roi loi promit de la protéger et de la venger aussitôt qu'il aurait soumis la Suède. Il ajouta aui armoiries de la famille de Sparre une tour garnie de canons en souvenir de la valeureuse défense de Kalmar. Les lettres sont datées du 28 août U99 et du 36 septembre ICOO.

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