CHAPITRE XVI
Gustave - Adolphe aimait la musique, le
Gostave-Adolphe avaient, dès leur enfance, été souyent ensemble» et une sorte d'inlimilé s'était établie entre eui. Il semble qu'elle aurait dû s'aflbiblir par les voyages, les guerres et les distractions de Gustave et surtout par le temps; il n'en fut pas ainsi. Après la mort de sa mère, Ebba, arrivée à la cour, voyait journellement le jeune roi ; il avait dix-sept ans, elle en avait quinze. Tous deui étaient les plus bcaui et les plus distingués de lacour.ilss'admiraient réciproquement eten silence; leur affection allait croissant et se transforma à la fin en un amour d'autant plus ardent qu'il avait pris racine dans des âmes portés A la mélancolie. Ce fut vers 1612 que Gustave trouva et saisit Toccasion de lui faire connaître sa passion et de recevoir la certitude qu'elle n'y était pas indifférente. Celte liaison ne pouvait pas plus échapper aux yeui de la cour qu'à ceux de la reine-mère, qui résolut de faire tout ce qu'Userait possible pour empêcher le mariage. Elle laissa entrevoir son mécontentement, tâcha d'éloigner les deux amans l'un de l'autre et de dissiper l'amour de son fils par des occupations sérieuses et par les plaisirs. Tout fut inutile. Son amour puisa une nouvelle énergie dans les difficultés qu'on lui opposa. Il épancha son cœur dans les lettres les plus touchantes. Sasceur Catherine, mère de Charles X, avait sa confiance. Il finît pa^ demander formellement la main d'Ebba à son père, le comte Magnus. Sans cesse exposée à l'humeur peu aimable de la reine, elle écrivit à son amant de renoncer à tout projet d'union ; mais Gustave-Adolphe conjura Ëbba de lui rester fidèle , promettant de son c6té de ne l'abandonner jamais.
La reine, voyant qu'elle ne pouvait rien gagner sur Ëbba, changea de conduite et commença à lui donner des preuves de son ancien attachement. Lorsqu'on mettait en avant la question de mariage, elle répondait d'une manière évasive, espérant tout du temps. Enfin le jeune roi céda aux conseils d'Axel Oxenstjerna : il déclara qu'il attendrait l'époque fixée par sa mère pour prendre une épouse, mais qu'il n'en aurait pas d'autre qu'Ebba. Alors la reine reprit sa dureté envers c«tle jeune fille. Gustave, profondément affligé, lui fit quitter la cour et l'envoya auprès de la dernière épouse de Gustave I*"" , la reine Christine Stenbock. Mais le temps et l'absence modifièrent peu à peu les opinions du roi. La reine et Axel Oxenstjerna parvinrent à lui faire comprendre la nécessité d'abandonner, par des raisons de haute politique, ces idées de mariage. Gustave sentit bien qu'en y renonçant, il faisait le sacrifice du bonheur de sa vie tout entière; mais il s'agissait des intérêts de la patrie, et il se soumit. Jamais il ne voulut entendre parler d'une autre union.
Ebba supporta sans se plaindre le changement de son amant : elle aussi exprima la résolution de ne se marier jamais; mais le hasard vint mettre un terme à cette affaire compliquée. Un riche négociant hollandais , Cabileau , s'était établi à Gothenbourg. Il avait «ne fille, Marguerite, qui n'était pas moins remarquable par ses charmes que par ses ciceilenles qualités; elle attira les regards du roi, car elle pouvait rivaliser avec Ebba en beauté, siaoD an vertus. Cabileau , pour
chant et Jouait du luth *. La reine douairière^ dans son humeur austère , s'interposait entre les deux amans. Elle fixa d'abord un ajournement de quelques années , et ses prévisions se vérifièrent : elle avait dit que la fidélité dans un amour sans espoir n'était pas une des qualités du jeune héros. Elle maria ensuite Ebba Brahe à Jacques de La Gardie *.
Ce rival en gloire et en amour de Gustave- Adolphe se maintint victorieusement à No vogorod jusqu'à ce que des ordres réilérés l'eussent rappelé en Suède. Ewert Horn le remplaça dans cette ville, dont les habitans, durement traités par les soldats suédois, se montrèrent plus obstinés qu'auparavant. Ils déclarèrent à ce général qu'ils mourraient plutôt que de manquer de fidélité à l'empire russe. Gustave- Adolphe revint en Suède avec le dessein de recommencer la campagne suivante par le siège de Pleskov, si les Russes ne voulaient pas consentir à une paix avantageuse pour la Suède. Les négociations ouvertes dans ce but le retinrent tout le printemps de 1615; mais le 8 juillet il était de retour à Narva. U y laissa de La Gardie, qui fut plus tard son représentant au congrès où l'on traita de la paix sous la médiation de l'Angleterre et de la Hollande. Gustave- Adolphe se présenta devant Pleskov avec le maréchal Horn % qui fut tué à la première sor-
des causes inconnues, se rendit en Livonie avec sa fille en 1615. Gustave-Adolphe était alors occupé à faire le siège de Pleskov. Ce fut pendant ces travaux qu'il s'établit entre eux des relations intimes, A la suite desr quelles Marguerite donna le jour au comte Gustave de Wasaborg.
La reine, redoutant une recrudescence de l'amour de son fils , saisit cette occasion pour représenter A Ebba le peu de confiance qu'elle devait avoir en son fils. Ces observations, son amour-propre blessé, qui lui défendait de rivaliser avec la légère , firent renoncer Ebba à ses rêves de grandeur et de bonheur pour l'avenir.
* Non solum musicam valdc amplexus est, sed ipse illi operam dedlt, dum nempe fidibus testudinis, régime quasi et principis omnium instrumentorum optime cecinit. Pétri Joh. Ungii Encomium musica) babitum Upsalis in Aud. Gust., le 21 mal 1638.
* Jacques de La Gardie, revenu de ses campagnes de Russie, revêtu du presUge de la gloire, de la beauté et de la force de Tâge, vit Ebba Brahe chez la reine Catherine, demanda sa main et l'obUnt. Ainsi finit l'amour de Gustave- Adolphe pour Ebba Brahe , qui est restée, comme tout ce qui regarde ce grand roi , dans la mémoire du peuple snédois. (Voyez FryieU, t. 6,
> La dignité de fell^marêkalk correspondait à cette
tie des Russes. Après Jacques de La Gardie, c'è* tait le plus grand capitaine de la Suède. Sage, brave, instruit, il fut vivement regretté de Gustave-Adolphe. Le siège fut plusieurs fois interrompu. A peine le ministre anglais John Merich fut-il arrivé qu'il menaça de rompre toutes les négociations si le siège continuait. Gomme les Russes faisaient tratner en longueur les pourparlers, en discutant sur les objets les plus frivoles comme sur les choses les plus importantes, les travaux du siège furent repris, puis abandonnés sur les remontrances pressantes des négociateurs particuliers du roi. Cependant la ville était entourée de cinq camps fortifiés, elles travaux des assiègeans approchaient de plus en plus des murs : deux tours étaient détruites*, mais ayant été repoussé dans un assaut et les maladies commençant à se mettre dans son armée, Gustave-Adolphe leva le siège, qui avait duré deux mois. Sur la fin d'octobre il quitta la Livonie et se transporta en Finlande, où il passa Thiver. Il présida la diète des états finnois et suivit les négociations russes. Les Suédois avaient d'abord demandé Novogorod; ils réduisirent leurs prétentions à Tlngrle et à la préfecture de Kexholm. Les Russes n'y voulurent pas consentir. Les négociations furent discontinuées au mois de février 1616, époque où les ministres hollandais quittèrent ces contrées; les ministres anglais les reprirent au mois d'octobre de la même année. Gustave- Adolphe ne voulut rien rabattre des dernières conditions ; a Les citadelles de Kexholm , de NOleborg, de Jama, de Koporie et d'Ivanogo-^ rod, écrit-il à sa mère et au sénat * , sont comme une clé pour la Finlande et la Livonie, et ferment la Baltique et la Russie. Si l'on restituait Nôteborg ou Ivanogorod, ou ces deux places ensemble, et si la Russie commençait à soupçonner sa puissance , les avantages qu'offrent la mer, les fleuves, les lacs, avantages qu'elle n'a pas su apprécier jusqu'ici, elle pourrait non-seulement attaquer la Finlande de tous côtés et mieux l'été que Thiver, mais encore, grâce à ses immenses ressources et à l'élendue de son territoire, couvrir la Baltique de ses flottes, « de façon que la Suède serait dans un danger continuel. » Le roi avait vu les rives de la Neva et jugé delà nécessité d'avoir des fron-
époque à ceUe de lieutenant général de nos joars. (Voyez Hallcnberg.t. 3, p. 401.) > Cette leUre est datée d'Àbo, 26 avril 1616.
tières assurées contre ce voisin. C'est le plus grand ennemi de la Russie qui s'exprime sur cet empire, comme s'il avait eu des pressentimens sur les projets de Pierre-le-Grand. Cent ans plus tard, Charles XII les vit réaliser sans les apprécier.
Gustave-Adolphe resta inébranlable. Quatre mois de négfociations ne changèrent rien à ses résolutions. Le 27 février 1617, on signa le traité de paix de Slolbowa *. La Russie céda à la Suède le gouvernement de Kexholm et les quatre forteresses d'Ivanogorod, de lamburg, de Koporie et de Nôteborg avec leurs appartenances *. Le tzar devait donner au roi do Suède le titre de roi d'Ingrie etdeCarèlie, confirmer la renonciation à toutes ses prétentions sur la Livonie et payer 20,000 roubles. De soq côté , la Suède restitua Novogorod et toutes les autres possessions -, cependant elle conservait Augdow et sa préfecture (Lan) jusqu'à ce que le traité eût été ratifié par le tzar, et les limites définitivement réglées. Jacques de La Gardie eut l'honneur de signer le traité, qui mit fin à une guerre de dix ans avec la Russie. (iCe n'était pas, dit Gustave- Adolphe, après la paix, dans son discours à la diète', un des moindres bienfaits de la Providence envers la Suède que d'avoir contraint les Russes, vis-à-vis desquels nous avons été si longtemps dans un état incertain et périlleux, à céder les repaires d'où ils sortaient toujours pour nous inquiéter. C'ètaiGntdesvoisinsdnngereuxdontlesÉtatss'ètcndaicnt depuis la Baltique jusqu'à la mer glaciale , et de la mer Caspienne presque jusqu'à la mer Noire. Les grands lacs Ladoga et Pcipus, la rivière de la Narva, des marécages de trente milles de largeur nous séparent d'eux. La Russie est pareillement séparée de la Baltique, et j'espère, ajouta le roi, qu'il sera difficile au Russe de sauter ce ruisseau.^ La terre où brille aujourd'hui Saint-Pétersbourg devint suédoise. Sur les frontières on éleva une pierre avec les trois couronnes de Suède et cette inscription
* Village qui n'existe plus. Il était situé entre Tisch* vin a el Ladoga.
' Kexholm» fondée par les Suédois, à l'embouchure du Woxen> dans le lac Ladoga ; Ivanogorod, jadis appelée Narva russe, vis-à-vis de la Narva suédoise ; Koporie, lamburg, villes de flngrie ; Nôleborg, aujourd'hui Schiusselburg, à l'embouchure de la Neva, dans le lac Ladoga.
s A la diète de StocMiolm en 1617. (Voyez VjfliS' toire de Gustave- Adolphe par Widekind.)