CHAPITRE XVII
Cheval. Le duc, qui épanche dans ses Ictlres son indignation sur les bruils dont il est Tobjet , a laissé un journal où on lit ce qui suit : « Le 16 novembre (nouveau style), nous en sommes venus aux mains et sommes restés maîtres du champ de bataille ; sa majesté a été tuée dans mes bras. Je partis pour Weissenfels pendant la nuit*. »
Gustave-Adolphe (lit enlevé dans sa trentehuitième année. A aucune époque la mort d'un homme n'a causé une impression plus profonde et plus générale. Son nom , partout où il éftait parvenu, avait résonné à Poreille des opprimés comme donnant Tespoir d'afl^anchissement. Le Grec lui-même, gémissant sous le despotisme musulman , le chrétien priant et pleurant sur le saint sépulcre, pensant Fun à sa liberté*, Fautre à la délivrance de la terre sainte , plaçaient en lui leurs espérances et leurs vœux». Que ne devait-il pas être pour les protestans ! On peut s'en faire une idée, — mais non, on ne le peut plus aujourd'hui. Les sentimensdu peuple, qui se pressait en versant des larmes de joie dans les temples protestans pour y retrouver sa foi et son culte rétablis par Gustave-Adolphe; ceux qui animaient les Saxons quand ils offraient leurs actions de grâces au héros qui les avait sauvés pour la seconde fois, sont étrangers à notre époque et ne peuvent ôlre que difficilement compris. Alors on connaissait toute l'étendue du danger et ce que valait un libérateur. Nous parlons du peuple^ dont Gustave-Adolphe était l'homme par son opinion^ et par ses brillantes qualités. L'influence de cette opinion et de ces qualités était très-étendue et renversait facilement les barrières que lui opposèrent la haine et les préjugés*, car il est peut-être le seul homme sur la gloire duquel les récits même de ses ennemis jettent un nouvel éclat, tant était grande la puissance de ses vertus. Axel Oxensljerna n'est pas le seul qui
> Voyez Hiêtorisches Magaxin von Meiners und SpUtler,Tyo\.,2'l\yT.
* Voyez les manuscrits de Palmskôld.
» Cyrilli palriarcbœ Conslanlinopolilani lîlters ad Aielium Oxenstjcrna (manu senili et Ircmula). (Voyez les coUeclions de Nordin.)
^ « In Germania— plurimi, prserertim rustici, si non palam, saltem secrète, Calvini aut Lutiieri liœresin scclantur, » dit un auteur catholique de celte époque qui combattait dans les rangs ennemis. (Voyez Pétri Baptiitœ Burgi Genumsis de bello iuecico Commentariit 1. 3^ c. 2.)
ait dit de lui « que c'était un roi religieux dans toutes ses actions, même jusque dans sa mort': c'était un saint dans l'opinion des théologiens luthériens*, mais si , pour l'être, il tenait trop de César et d'Alexandre, ses héros de prédilection , on doit reconnaître d'un autre côté qu'il valait mieux que ses prêtres et qu'il était supérieur à son temps par sa tolérance religieuse.
A quelque hauteur qu'il soit parvenu , quelque extraordinaire qu'il ait été , il n'est point sorti des bornes de l'humanité. Que de projets et de desseins morts avec lui! Mais tout doit être ajouté à la somme immense des espérances anéanties. Il y a dans toute la vie de Gustave-Adolphe quelque pensée élevée qui se sent mieux qu'elle ne peut s'exprimer^ c'est le fruit de ce coup d'œil illimité que tous les conquérans jettent sur l'univers. Comme tous ses semblables, jamais il ne s'étonna de la fortune , quelque grande qu'elle fût. Cette confiance profonde en lui-même se révèle dans toutes ses actions. Rien n'endurcit comme le bonheur*. La modestie et la clémence de Gustave-Adolphe ne donnent-elles pas la mesure de sa valeur comme homme ? Il sentait sa carrière comme tracée par une main divine. Il était bien loin de se regarder comme indispensable, car il plaçait son but bien au-dessus de sa propre personne -, aussi n'étail-il jamais avare de son sang : « Dieu vit encore, » répondit-il à Oxenstjerna , qui lui représentait qu'il exposait trop sa vie. On ne vit jamais de courage plus gai. — Quel était cependant son but? Sans aucun doute il voulait instituer une grande monarchie dont les points d'appui eussent été, en Allemagne , le jeune Frédéric Guillaume et Bernhard de Weimar. Le premier devait épouser sa fille , le second sa nièce. Probablement un empire protestant n'était pas étranger à ses vues ^ cependant il n'avait encore aucune résolution arrêtée à cet égard. Ses regards embrassaient un vaste horizon. Il aimait à tenir dans sa main les ressorts des possibilités. C'est ainsi qu'on le voit accueillir le projet de se faire élire roi de Pologne par les dissidens >, et qu'on le
' Voyez les manuscrits de Palmskôld.)
* Le seul que je connaisse qui ail pu se dire heureux fut Sylla, plutôt sensible que dur. (Voyez Plutarque.) Il dcvcuail cruel par sa conflance en son bonheur.
s Les dissidens, conûans dans les succès de Gustave-
mSTOfllB BS SUÈDE.
irouTe en relation avec le pripce de Transyivanie» avec les Tartares de la Grimée et avec la Russie , dans te dessein de porter des coups mortels à la puissance autrichienne en Pologne comme en Allemagne.
Ces grandes vues n'étaient cq^ndant pas les seules qui s'évanouirent avpc sa vie aux champs de Lutzen. Même en mourant il demeura vainqueur. Le frein qu'il mit à l'intolérance religieuse est son plus beau titre i l'immortalité \ c'est pour cela que l'humanité le compte au nombre de ses héros*.
Adolphe, demandèrent régalUé des droits religieui et polîliques. (Piasechi, Chronica, p. &2B. — Voyez les lettres du roi au chancelier en date du 6 janTier et da 13 février 1631 ; la dernière est datée de la yiUe df Dcmrain, sur le Prulh.
* Avant de terminer le chapitre de Gustave -Adolphe» nous croyons que c'est le lieu de dire quelques mois de son épouse. L'amour extrême et la profonde vénération que Marie-Éléonore avait pour Gustave-Adolphe retint tant qu'il vécut les élans de son caractère |){zarre ; elle ne voulait ni n'osait leur donner up libre cours, et son Ame n'avait de place que pour un seul sentimcnf, l'amour qu'elle lui avait voué. En succombant, il la laissa seule, chancelante et faible, incapable de prendre conseil d'elle-même et moins encore de prendre conseil des autres. Sa douleur sans bornes augmenta encore ses singularités et en hAta l'explosion. Alors germaient les tristes destinées qui accablèrent plus tard l'épouse du grand Gustave- Adolphe. A peine la funèbre cérémonie de l'inhumation Âit^lle terminée que ses folles idées , qui portaient sur les exhortations et les prières d^s prêtres , reprirent leur cours : elle voulait visiter son époux dans son sarcophage, ce qui lui fut refusé ; mais son deuil rejetait toute consolation. Elle avait d'abord fixé son séjour i NykCping. A son retour d'Allemogne , elle fit tendre enUèrement son appartement de drap noir et condamner les fenêtres , de sorte que la chambre qu'elle habitait n'élait éclairée que par des bougies ; elle portait toujours des vôtemens de deuil. Ses larmes ne tarissaient pas, et elle éclatait souvent en sanglots. Son état inspirait la pitié. Ce pe fut qu'après bien des années que cette douleur profonde se modéria et prit une direction plus raisonnable.— L'inimitié qui éclata entre elle et le sénat eut plusieurs causes. D'abord, pendant la minorité, elle voulut prendre part aux affaires; le sénat et les états s'y opposèrent, conformément à la volonté du feu roi. Elle s'entoura d'Allemands et manifesta la répugnance la plus prononcée pour les Suédois et même pour la Suède : « // y faisait trop froid ; il y avait tant de montagnes ! • Ces plaintes, réitérées imprudemment, lui attirèrent, sinon la haine, du moins le mépris des Suédois. Les grands se rappelaient les paroles du roi : « Moi aussi J'ai mon malum domesticum qui me chagrine et m'empêche d'être fier de tant de succès. • Une question encore plus grave était l'éducaUon de la ieunc reine. Tant