‹ Histoire de Suède, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 203 sur 275 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

lui-même. Cliri«iioe, privée de son père à TAge de rix aiM, avait grandi loin des yeux de sa mère. Après la mort de Guslave-Adolphe, elle fut séparée de bonne heure de Marie*£léonore, qui à la faiblesse el & la beaulé unissait un caractère bizarre et la tristesse d'un deuil exagéré \ puis elle fut abandonnée aux soins de sa tante la princesse Catherine, épouse du comte palatin Jean-Casimir. Elle resta sous la surveillance de celte princesse tant que celle-ci vécut*. LaconfiancequeGustave-Adolpheavait en sa soMir, le* profond respect avec lequel Charles-Gustave parie de sa mère * prouvent que Catherine était douée d'éminentes qualités. Il psiratt cependant que Téducation de la reine, dans ses premières années, n'avait pas été des meilleures , à en Juger par les propres exprès* sions de Christine, qui ne la présente pas sous un jour favorable : u Ceux qui croient que Tenfance est le temps où la vérité approche les princes, se trompent étrangement \ on les craint et on les flatte , même quand ils sont encore au berceau. Tous ceux qui sont destinés à porter la pourpre royale sont élevés dans Toisiveté et dans Tignorance , et ils deviennent efféminés^ dit-elle'. » La maison du palatin, négligée par les grands , chercha un appui dans TalTection de la Jeune reine et dans sa main la garantie de Favenir du Jeune Charles-Gustave. I^ prince invoque plus tard la promesse qu'elle lui avait faite dans son 'enfance. Les rapports qui s'étaient établis entre eux étaient de nature à déterminer une grande condescendance do la part des parens du prince pour les volontés de Christine, dont l'éducation leur était confiée. La défiance qu'on avait inspirée à Christine dès son enfance contre ses tuteurs se révèle d'une manière étonnante dans ses lettres * \ cependant parvenue à un Age plus avancé, elle témoigne une grande estime à « ces vieillards couverts de gloire , » pour nous servir de ses propres expressions. En 1635, les états tracèrent le plan suivant lequel ils désiraient voir diriger l'éducation de leur Jeune reine ^. Ils Jugèrent

* Elle mourut en 1639.

* Dam sei lettres é son père, le coeur du jeune prince l'y découvre sous les (rails les plus aimables.

*f^ie de Christine, par elle-mtoie. (Arkenholtz, t. 3,.

* VoyezlaIeUrequ*elleécrivitàrâgedequinzcansau comle palatin Jean-Casimir. (ArkcnhoKz, t. I,p. 3â.)

<| Voyez Sljernman, Rikâdagan oehtnUtens beslut, t. 2, p. 926.

nécessaire de lui donner pour précepteurs et pour gouvernantes des personnes qui comprissent la manière de former l'esprit et le cœur d'une femme destinée à régner, personnes qui fussent assez dévouées à ce devoir sacré pour qu'elles s'y livrassent tout entières, et sachant néanmoins conserver une telle autorité que l'enfant leur voue du respect et de l'amitié. Au sujet des études de sa majesté , elles doivent avoir pour objet principal la science de bien gouverner. Comme ce*mérite vient de Dieu, on doit l'élever dans le respect de l'Etre suprême, dans la lecture de l'Écriture sainte, et lui en* seigner l'histoire et les langues étrangères. — Christine rapporte que Gustave-Adolphe avait ordonné de lui donner une éducation mftie. 11 avait lui-même choisi pour précepteur de la princesse royale Johannes Matthiœ, d'abord professeur au coUegium iUttôlre, à Stockholm, puis prédicateur du roi, homme savant, de mœurs douces et aimables, bienfaisant, et si tolérant sur les questions religieuses qui divisaient les hommes à cette époque , que dans un âge avancé et après qu'il eut perdu ses pro« lecteurs, Christine et Charles-Gustave, le clergé fanatique provoqua et détermina sa destitution comme évèque de Slrengnâs * . Il fut un de ceux à qui Christine accorda une estime invariable. Ses progrès étaient étonnans. A l'âge de dix-huit ans, elle lisait Polybe etThucydide dans leur langue ^ elle écrivait et parlait le latin, l'allemand et le français. Elle fit preuve d'une grande intelligence dans le sénat et dans l'administration^ et elle exerçait sur tout ce qui l'entourait une influence marquée, quoiqu'elle sembl&t plutôt oublier sa dignité que la faire sentir : « Il en est des dignités, disait-elle, comme des odeurs; ceux qui les portent y sont presque insensibles*. »

Le ministre français à la cour de Suède, Chanut , homme instruit et distingué , qui fut quelque temps dans les bonnes grâces de la reine , nous en a tracé l'intéressant portrait au moment où elle était à l'apogée de sa gloire. Nous allons en donaer les traits principaux *

* Parmi les ouvrages qu'il a publiés et qui honorent encore Téglise de Suéde, on remarque Idea boni ordinis in eccUêia Chrisii. Il se démit de ses fonctions d'évêque en 1664 pour éviter la dcstiluii^n.

* « I«es grandeurs sont comme les parfums; ceux qui les portent ne les sentent quasi pas. » (Ouvrage de loisir de CbrisUne. — Arkenholtz, 1.2.)

> MémoireM de ce qui s'est passé en Suède depuis

en y ajoutant les obeervaiions faites par Christine eHe-même dans les dernières années de sa vie : « Au premier abord , dit le ministre , elle n'excite pas Tadmiration qu'on ressent pour elle lorsqu'on la connaît plus intimement. i)n ne pourrait, dans un seul tableau, donner une idée de son visage ; l'expression en change avec tant de mobilité suivant les mouvemens de son esprit, qu'on ne les reconnaît plus d'un moment à l'aulre. Elle paraît presque toujours pensive-, mais quelque 'changement que son Ame subisse, elle conserve toujours quelque chose d'agréable et d'inspiré. Si elle désapprouve ce qu'on dit, ses yeux se couvrent momentanément d'une sorte de nuage qui inspire la crainte. Sa voix est douce comme celle d'une jeune fille ; quelquefois cependant elle prend un degré de force supérieure à celle de son sexe. Sa taille est au-dessous de la moyenne, ce qu'on remarquerait moins si elle faisait usage de souliers de femme *, mais pour la promenade et pour monter à cheval , elle prend la chaussure des hommes. Si Ton peut juger de l'intérieur par les apparences , elle a un profond sentiment religieux et une véritable alTection pour le christianisme-, cependant elle paraît s'intéresser moins aux querelles de religion qu'aux doctrines des juifs, des païens et aux objeclionsdes philosophes contre ladoctrine du Christ. Elle regarde comme rêveries tout ce qui n'est pas conforme à l'Evangile et ne prend parti dans aucune des querelles entre le protestantisme et le catholicisme '. Au reste elle n'est pas minutieusement scrupuleuse, et ne demande pas une dévotion outrée*. Son âme s'ouvre avec pat^sion aux grandes vertus, et elle aime la gloire par-dessus tout. Elle parle de la vertu en philosophe stoïcien ] elle est forte sur cette matière et discute avec ses confidentes sur le véritable prix qu'on doit attacher aux dignités * : alors c'est un plaisir de la voir poser sa couronne à ses pieds * et proclamer

rannce 1045 jusqu'en Tannée iSSh, tirés des dépêches de M. Chanul, ambassadeur pour le roi de Suède, par Lînage de Vanciennes. (Paris, 1675, t. 1, p. 240.} — Christine a fait de sa propre main des annolaUons sur un exemplaire de cet ouvrage que nous possédons.

* Elle ne fui jamais luthérienne. (Observation de Chrislinc.)

* Elle ne fut jamais allcinte de cette miladle. (Chnstine.)

» Elle ne les a jamais beaucoup prisées. (Ibid.)

* ÇYlalt vraiment son opinion. [Ibid,)

que la vertu est le seul bien auquel les lionnincs doivent s'attacher sans s'enorgueillir de leur position ■. Cependant, dans ces CDtrciiens, elle n'oublie pas longtemps qu'elle est reine *. Elle a une faculté admirable pour tout saisir et une mémoire qui la sert si fidèlement qu'on peut dire qu'elle en abuse. Elle aime à s'entourer d'hommes sa vans, qui s'entretiennent avec elle, pendant ses heures de loisir, de fout ce qu'il y a de remarquable dans le domaine des sciences *. Cet esprit qui brûle du désir de s'instruire veut avoir des notions de tout ; il ne se passe pas de jours qu'elle ne lise quelques pages de Tacite , qu'elle appelle ses échecs *. Elle trouve un plaisir infini à entendre traîlcr des questions ardues par des savans : elle n emet jamais d'opinion avant que les autres aient exprimé leur sentiment , et elle le fait nettement et en peu de mots. Sa mémoire se révèle dans le maniement des affaires publiques, mats nullement dans ses entretiens scientifiques. Dans le conseil , ses ministres ont peine h découvrir de quel côté elle penche. Elle sait garder un secret , et comme elle ne se laisse pas entraîner par une élocution facile, elle parait un peu soupçonneuse et difficile à convaincre '. Son influence est grande dans le sénat *: les sénateurs eux-mêmes s'étonnent du pouvoir qu'elle exerce sur eux lorsqu'ils sont assemblés '. Il y en a qui attribuent à sa qualité de femme cette soumission des ministres A ses volontés '; mais , à dire vrai , son autorité repose sur ses qualités personnelles : la nature ne lui a refusé aucune de celles dont un jeune chevalier se glorifierait. Elle est infatigable dans les plaisirs de la campagne: je lai vue chasser à cheval pendant dix heures-, personne ne tue aussi bien un lièvre ou ne manie mieux un cheval. Sa table est très-simple et n'est pas

■ Elle se faisait une gloire de mettre sous ses pieds ce que les antres rois mettent sur leur tête. {Ibid.)

* Elle ne roublia jamais. (Ibid.) > Cela est eiacl. {Ibid,)

* Cela n*est pas vrai ; elle n*a jamais eu de prédilection pour cet auteur. {Ibid,)

* Elle ne s*cst Jamais repenti d'avoir eu ce défaut. {Ibid,)

* Folie ! Comme il est ridicule et mal instruit I {Ibi'f.)

' I^ contraire devait plutôt exciter rétonnemcnt. {Ibi'f.)

' La qualité de femme ne commande pas Tob^Js^ ' $ance. {ibif,)

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