‹ Histoire de Suède, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 211 sur 275 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

pouvoir pour me faire reconnafire comme liôciller de la couronne ; elle ne pouvait rien faire de plus pour me satisfaire. Je gardai un silence absolu ; le saisissement m'empCchail de parler. Sa majesté répéta ce qu'elle venait do dire , sgoutant qu'elle ne s'était laissé influencer par aucune considération qui eût rapport à elle ou à moi, mais qu'elle n'avait consulté que la sûreté et l'intérêt de l'État. Sa déclaration n'avait point d'autre but que de me le persuader. En conséquence elle voulait me confier le commandement dans la guerre et assurer ainsi mon avenir et celui de la patrie. I^ conversation devenait extrêmement animée. Je Jurai que je n'aspirais qu'à sa main , et que si elle me refusait, je préférais l'indigence à l'honneur qu'elle m'offrait, et que Jamais Je ne reverrais la Suéde. Sa majesté parut trés-mécontente de ma réponse, qu'elle qualifiait de fanfaronnade et de tirade de roman : a Dieu , dit-elle, ne vous a pas créé pour végéter dans les petits domaines de votre père en Allemagne, mais il vous ménage une plus haute destinée. » Elle connaissait trop mon ambition pour croire que je me contenterais d'une pareille obscurité. Je répliquai que c'était mon opinion sérieuse : Je rappelai à sa majesté la promesse qu'elle m'avait faite aux noces du comte Magnus de La Gardie *, le 2 mai 1647, de céder, sinon par affection pour moi, du moins pour satisfaire au VŒU du peuple ; si J'avais su qu'elle retirât les promesses qu'elle m'avait faites dans notre enfance , Je ne serais Jamais rentré en Suède*. Elle répondit que les promesses de sa jeunesse étaient le fruit de son inexpérience et ne pouvaient la lier aujourd'hui ; qu'elle n'avait pas droit alors de disposer d'une ferme , k plus forte raison de sa personne et d'une couronne *, mais ce qu'elle promettait aujourd'hui, elle saurait le tenir. — Je n'avais Jamais eu en vue , dis-Je , que le mariage. Je ne voulais pas survivre à sa m^esté pour tomber entre les mains de ces messieurs *^ Je ne pourrais

* Marié à la princesse Marie-Eophrosine, sœur du prince Cbarles-GusUive. Christine avait ménagé cette «UUiDce.

' Charles-GosUTe, en 1645. s*était rendu en Allemagne, où il servit dans l'armée de Torslenson. Il rentra en Suéde en 1648 pour prendre le commandement de Tarmée suédoise en qualité de généralissime; c'est k cette occasion qu'eut lieu la conversation que nous venons de rapporter.

* Us aristocrates.

Jamais m'accorder avec eux, et il me répugnerait de souiller mes mains do leur sang : J'aimerais mieux, dans ce cas, n'avoir pas l'espoir de la couronne. — Sa majesté m'assura qu'elle arrangerait l'affaire de telle sorte que Je n'aurais pas besoin de verser leur sang ; elle espérait au contraire empêcher par mon moyen toute espèce de trouble *. »

Plus d'une fois les états avaient priéChristine de se choisir un époux , et les états roturiers avaient exprimé le vœu que sa majesté donnât sa main au prince Charles-Gustave. A la diète de 1649, le 23 février, une députation des états^ lui présenta une nouvelle proposition où elle était engagée à se décider. Le jour suivant, Christine vint surprendre le sénat par la proposition qu'elle lui fit de choisir le prince comme héritier de la couronne. Il y avait trois ans qu'elle méditait ce projet , parce qu'elle ne pouvait se résoudre au mariage. De grands dangers pour le royaume étaient attachés à la négligence à fixer rhérédité. Charles- Gustave n'avait pas de droit à la couronne; mais il était de sang royal et son plus proche parent. Né en Suède et professant la même religion que les Suédois, il connaissait leurs mœurs, leurs lois et leur langue; il était aimé de tout le monde par son affabilité et ses qualités éminentes ; il avait donné des preuves de son grand courage en combattant les ennemis de la patrie : aucun intérêt étranger ne l'empêcherait de se dévouer tout entier à elle. Le sénat pour toute réponse garda un silence profond. Enfin la presque totalité des membres s'opposa ik ce projet; on objecta qu'il était très-dangereux de fixer ce point du vivant de la reine, surtout lorsque son successeur n'était pas son époux. L'hérédité indécise était un grand mal, mais celle qui pouvait être une source de contestations en était un plus grand encore. On avait fait en Suède une expérience assez sanglante des guerres civiles soulevées par les prétentions des membres de la famille royale. Le souvenir d'Erik et de ses frères, de Charles et de Sigismond était encore vivant ; Gustave-Adolphe et Charles-Philippe eux-mêmes avaient Jeté dans les esprits un ferment d'agitation dont on ne pouvait calculer les suites quand Dieu appela à lui l'un des des deux princes. Si le comte palatin était dé-

* kd\enpam, Hisioriika samlingar^ t« 2, p. 3|9|

claré héritier du trône sans espoir d'obtenir la main de la reine, il fallait qu'il épousât une autre princesse ou qu'il restât célibataire. Dans le premier cas , en supposant que la reine y lot â se marier , il pourrait se trouver deux familles qui se disputeraient la couronne; dans le second cas j Thérédilé était encore remise au hasard , et le comte palatin , s'il mourait avant la reine , se verrait contraint par sa position d'assurer la couronne â sa famille, peut-être à sop frère. On souhaitait toute sorte de bonheur â Charles-Gustave, mais avant tout la main de la reine. On finissait en la priant de tenir la parole qu'elle avait autrefois donnée au prince. Christine répondit qu'elle avait promis seulement de n'en épouser jamais d'autre que lui. Elle avait résolu, pour assurer la tranquillité du royaume, de faire élire son successeur, et personne ne devait s'élonner que son choix tombât sur un prince que les états avaient Jugé digne d'être son époux. On pouvait éviter le retour des anciens troubles en ne lui donnant pas de duché. On s'anima des deux côtés, «i il était d'autant moins facile d'arriver à un résultat par des argumentations, que chacun pressentait que derrière la résolution apparente de la reine, il y avait autre chose qui devait servir & l'expliquer sans qu'elle eût besoin de le dire : elle voulait imposer et elle réussit. Cette jeune femme voulait essayer son influence sur des hommes d'État et des guerriers blanchis sous le poids des affaires et des armes, devant lesquels l'Europe avait tremblé , et elle les réduisait au silence par les accusations les plus hardies : uElle voyait bien, disait -elle, que le sénat voulait rétablir le royaume électif et le pouvoir de l'aristocralie en Suède. Les plans du drots et du chancelier, les espérances des familles d'Oxenstjerna et de Brahe n'étaient plus des secrets. » On lui objectait les troubles qui naîtraient de la rivalité des princes héréditaires. Valait-il mieux que la couronne fût une pomme de discorde entre leurs enfans? «Proclamez de suite Charles - Gustave comme héritier de la couronne , ajouta-t-elle *, car si je meurs auparavant , j'afDrmerais bien qu'il ne montera jamais sur le

trône, v

Torslenson ayant fait observer que le prince ne se marierait probablement pas s'il n'obtenait la main de la reine , celle-ci répondit : « Il n'y a pas de danger *, l'amour ne brûle

pas pour un seul objet, et ta couronne est une jolie fille '. )>

Quelques jours plus tard , le 28 février, la reine fit la même proposition aux députés des trois états roturiers. Elle répondit aux instances pressantes qu'ils lui faisaient de se marier: a Tous n'en saurez rien avant d'avoir pris un parti sur la question de la succession. » he iparéchal de la diète voulut connattr^ la décision du sénat. Celui-ci ne pouvait avoir d'autre opinion que celle qu'il avait exprimée jusqu'alors. La reine n'en fit pas moins exécuter sa volonté. Le 10 mars 1649, les états et la sénat déclarèrent que, convaincus par les raisons de sa mi^esté, ils choisissaient pour héritier du trône le comte palatin Charles-Gustave dans le cas où la reine mourrait sans postérité*. Ce ne fut que le jour suivant qu'Axel Oxenstjerna , qui s'était Ibstenu de prendre une part ouverte aux délibérations, se décida, non sans faire de grandes difficultés, à signer le décret. La reine le lui avait fait remettre par le chancelier de la cour, Tungel , qui nous en a laissé le récit '. Il dit, entre autres choses : « Si mon tombeau s'ouvrait à l'instant même et qu'il dépendit de moi de mourir ou de signer cet acte, je choisirais la mort. » l^e vieil homme d'État soupçonnait et avec raison que si Christine choisissait son successeur au trône, c'est qu'elle avait envie d'en descendre. Il ne tardera pas d'être évident pour tous que tel était le but. La reine, À la diète de 1650, affermit son œuvre par une déclaration des états sur l'hérédité de la couronne, acquise à la postérité de Charles-Gustave. Le 20 octobre , elle célébra son couronnement avec une pompe jusqu'alors inoonnne en Suède ; un an après , elle annonça sa résolution de déposer la couronne. L'histoire atteste qu'elle avait pris cette résolution dés 1648 ^

* Voyez PaSpendorf et ArkeDhoUi.

* Sljernman, Rikêdagau och m&im»Hfht$ tl, p. 1106.

' Dans Adiersparre, 1. c.

^ LeUre du minisire français Gbanut & la reias* e» réponse à ta notification de son abdicaUon (La Haro* 2 mars IGM) : « Mon seul partage dans le grand dessein de votre majestéi puisqu'elle veut bien que Ton sache qu'elle a eu la bonté de me le communiquer, est de témoigner partout où je serai que la première et plus forte causidéralion qui a porté votre majesté h lamier celle pensée a été le bien de ses svie\» ei U sûreté ds son État en prévenant les confusions et les partialités

CHA^ItRE SIX.

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