CHAPITRE XIX
ouvertement scission avec ses collègues et qui s'était éloigné dans Tattente d'une révolution *. D'après les premiers rapports qui lui furent faits 9 Christine s'attendait à une sédition , et son courage lui conseilla d'attendre qu'elle éclatât pour faire arrêter les conjurés '. Elle changea d'opinion , et il paraît même qu'elle ne voulut pas tout savoir. L'écrit dont nous venons de parler, et dont l'auteur fut découvert de suite , était un pamphlet dirigé contre la reine ^ contre l'ancienne régence et contre le favori Magnus de La Gardie : on y engageait le prince héréditaire à prendre les rênes du gouvernement. Dans ce cas il pouvait , puisqu'il était, même sans élection , le plus proche héritier de la couronne, compter sur la jeune noblesse et sur le concours des états roturiers. Charles-Gustave , qui était en Ôiand , envoya immédiatement l'écrit diffamatoire à la reine ; il était, autant par prudence que par reconnaissance, loin d'approuver ces intrigues. Les deux Messènius, père et fils , furent décapités^
* Il avait hérité des opinions démocratiques de Jean Skytte. Dans un entretien avec Charles-Gustave» il s'étendit en éloges sur les républiques de la Grèce. Le roi lui répondit : « Ces républiques se détruisirent par les dissensions; elles ne furent jamais Iranquiiles et Jamais heureuses. Les bronillons qui voulaient dominer en proGtèrent. Les Lacédémoniens avaient une espèce de rois que Je regarde comme les bouflTons des démagogues.» (Voyez Skand. handU, t. 0, p. 138.)
* Le complot de Messènius était plus sérieux qu'on ne le voulait croire. La reine en apprit la nouvelle au moment où elle allait se mettre au lit. Bientôt après, le grand gouverneur Herman Fieming vint pour la lui annoncer; mais il avait été devancé par un traître du parti de Messènius. La reine regardant tranquillement Fleming : « Tout ce que vous dites, monsieur Herman, est bien tu ; mais que pensez-vous du prince héréditaire ? Car J'en sais peut-être plus que vous. Je suis informée qu'ils lui ont communiqué leurs infâmes projets. Vous qui êtes lié avec lui » qu'en pensez-vous? » M. Herman répondit : « C'est possible^ mais ce don} je suis certain, c'est que S. A. R. le prince héréditaire ne mord pas à Thameçon.» La reine alors reprit : « Pour prendre tous les conjurés, il faut les laisser faire et monter sur le théâtre avant de baisser le rideau, aGn de pouvoir les arrêter tous. Il est vrai que la luUe peut être vive ; mais avec mes soldats, je n'en crains pas Tissue. » Le baron Fleming eut toutes les peines du monde à faire abandonner à la reine ce moyen extrême. 11 lui assura qu'elle saurait tout, et que le complot serait étouflfê sans bruit. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que la lettre où le prince raconte les projets de Messènius mit autant de temps A parvenir à la reine qu'il en fallutà an exprès envoyé en ôiand pour en rapporter la réponse. (Voyez «y*ancf, ^and/., t. 9, p. 107.)
ainsi s'éteignit cette famille malheureuse , qui avait produit des hommes éminens : le grandpère était mort après vingt ans de captivité. Terserus -, le bourgmestre de Stockholm , Nils Nilsson; le secrétaire du magistrat, Skunk, et Benoît Skytte furent accusés de participation au complot et acquittés ; mais le bourgmestre fut obligé de fournir caution. La reine ordonna la destruction du dossier. Elle eut le courage de convoquer les étals, en 1652, «ans dire un mot de son abdication ; et comme les différends avec la Pologne, le Danemark et Tempire rendaient la position périlleuse, elle obtint encore trois conscriptions pour remplir les cadres de Farmée et équiper la flotte-, on lui accorda aussi une augmentation d'impôts, et la noblesse se chargea d'une conscription particulière *.
Christine, par sa conduite pendant le reste de son règne , parut ne vouloir pas laisser de regrets. La dissipation allait croissant : les dotations se multipliaient à rinfini. On commença à employer en tète des actes de dotation des biens la formule : « En cas qu'ils ne soient pas encore donnés , ou en cas qu'ils appartiennent encore à nous et à la couronne. » On ajouta à d'anciennes dotations ce qu'on appelait des améliorations sous différentes dénominations plus ou moins étranges ■. Les secrétaires de la chancellerie en disposaient. Le 13 avril 1661, un secrétaire fut décapité sur la place de Norrmalm pour avoir vendu quarante-deux fausses lettres de dotation et d'exemption. Il n'y avait déjà plus depuis longtemps de comtés et de baronnics pour le grand nombre de nominations qui avaient lieu ». Christine, pendant son règne, a augmenté la chambre des nobles de huit comtes, vingt-quatre barons et quatre cent vingt-huit nobles de nouvelle création. On comptait au nombre de ces derniers le tailleur de la cour, John Holm , qui prit l'orgueilleux nom de Leyonkrona*] il fut nommé en même temps intendant de la cour. C'était un homme riche, mais il fut obligé de quitter son emploi
* L'ancien impôt du bétail.
* Condiiional rôrbâttring et proviâional cùnditiûns forbaHrinÇy termes qui n'ont aucun sens. (Voyex les archives du royaume, p. 1653.)
•Voyez Handlingar tUl S&andin. historim, t. 20, p. 314.
^ Couronne de lion. Ce fut par suite de cette sottise que Charles XI défendit de prendre le nom de Om* ronne ou d'introduire une couronne dans ses armes sans la permission du roi.
IIISTOmfi HB SUÉDE.
lorsque le baron C)as B^per refusa de servir avec lui : « C'est de code époque , dit uo récit du teoips * , que date la décadence de« bonne» et ancienne» mœurs. » La jeunesse cornipenç^ 4 vouloir prendre le pa» sur la vieillesse' La religion Tut traitée avec une indifférence et une légèreté jusqu'alors înponoues. Quelques-uns crurent Taire preuve d'esprit en ridiculisant la piété» et s'ils mettaient le pied dans le temple, ce n'était que pour la forme. Sur la fin, la reine elle-même en vint à ce point : <& L'orgpeil était le trait dominant du caractère de la jeune reiqe 9 les plaisirs du vin et de la débauche étaient des coutumes qu'avait laissées la guerre de trente ans et qui étaient venues de TAilemagne. Il s'y mêla une galanterie chevaleresque qui donna une teinte dejioble gatté & la vie. Le» dames étaient les divinités du jour, » L'envoyé de Cromwel, Whilclocke, qui conclut au nom du protecteur, en 1654, une alliance avec la Suéde, vit avec horreur, pendant le séjour de la cour à Upsala , de jeunes seigneurs se livrer au désordre un dimanche et finir par boire, à genoux sur la place publique , à la santé de la reine*. Tout le temps se passait en fêtes et en bailels, dans lesquels la reinedansait elle-n)ême, en courses {ringrànningar) '. Il s'écoulait des mois sans que la reine assemblât le conseil: elle disait qu'elle croyait voir le diable quand les secrétaires d'État lui apportaient des papiers à signer. La cour était remplie de danseurs, de chanteurs et de comédiens *. Des jésuites prirent ce déguisement pour s'insinuer auprès de la reine et travaillèrent à sa conversion. Celui qui en vint à bout était un nouveau favori , don Antonio Pimentclli , homme doué de qualités éminemment aimables, qui arriva en Suède, comme ambassadeur d'Espagne, en 1652. II vivait dans l'inlimité la plus étroite avec la
' Ufmdlingar till Skand. hUtorian, t. 9, p. 100.
* Voyez Whilelockes Dagt^ok, rplali vemenl à son «m^ bassade.
> « Nous sommes teUcment absorbés par les ballets et les courses, qu*ll nous est impossible de nous occuper de quelque chose de sérieux. » (Voyez Skand.handlin^ gar, t. 20, p. 322.) — L'ordre d'Àmarant fot créé, en 1663, pour quinze personnes dos deux seie9« av^c )a devise : « Dolcenellamemoria. » Pimenlelll fut le premier chevalier de cet ordre. On a cru voir d^ns le nom de Tordre une allusion A celui du lieu de sa naisssQce, Amarante, en Portugal,
*« Nous attendons une vingtaine d'Italiens qui nous arrivent par le Danemark, la plupart comédiens, (lanseun et musiciens. » (Voyez Sk(tn4, handL, t. 20.)
reine, habitait |e ebftif^u et passait avee elle unepartip des nuit» ju^qu'^ trois et quatre beu* H$ du metip* Cette nouvelle faveur fut partagée par le comte de ToU, beau jeune homme, réceounent revenu de $es Yoyages et qui fui fuit sénateur par la reine * Tâge de vio^U-troie ans ^ Elle le voulait faire due, ^ree qu'il de$*> cendait par la mère du roi Erik XIV» Cette nomination n'eut pe» lieu , 4 eauie qu'Oxen^ stjernu et Brahe, & qui la reine offrait la même dignité, la refusèrent. La jaieiisie eieita les plaintes de Ia Gardiez il dénonça le eomle de Tott, récuyer de la cour baron de Steioberg * et le baron Schllppenbacb eononie ayant dit que la reine Taccusait d'infidélité et de mal* versaiion. Tous trois déclarèrent en sa pré-' sence ses allégations calopinieuseï sans qu'A osAt leur en demander raison. Christine ne put janoais lui pardonner, et toute «a vie elle ne parla de lui qu'avec mépris. I4 prodigalité produisit ses eiïets aecoutuinés : deuit fois la eufsine de la reine avait été fermée par défaut d'argent. Ce n'élait pas la peine, dans un tel état de choses, de renouveler les ordonnances relatives à la balance des recettes et des dépenaes, ni de faire faire au vieux ehaneelier, en 1658, le travail pénible d'un aperçu sur l'administration financière du royaume. Le méponlentement du pays était parvenu ^ un point dangereux : « Ne veaei pas ici , écrivait la mère de ïm Gardie à son fils, de son comté enVeslrogottaie, le 7 mars 1653^ sur toute la rosile, )es paysans sont en sédition, et à Blixberg, celui qui travaille à la corvée et se distingue par sa grande barbe rouge a dit que le peuple n*attendait qu'une occasion pour massacrer tous les nobles '. » Charles-Gustave, qu'on avait complètement oublié, mais qui avait rœil ouvert sur les évènemens, écrivit qu'il n'osait aller visiter son père parce que le peuple se rassemblait partout sur les chemins et accourait dès qu'il se montrait pour lui demander son appui dans ces temps difficiles «.
* hn sénat comptait quamole^ix membres.
9 jiteinberg «viMt gagni^ 190 boeoM grâoas de U reins ep lui sauvant U vie, loisq^'en visitant la l|ol(<e, le H mai, elk» l^viba i la mer avec ramira) Fieming. D'antres éi«an( qu'elle fut sayivifte ^f Tamiral Waehl* maisler.
' Voyez Skand. handl.^ (.ICp p. Vt.
« « Ayant qoelqne scrupiila de irsvaiserf par le temps qui court, le pays pour y étr« accsW ds gMestiODi et
CPAPIT^Ç XIX-
U u féfrier i$Hf 1& rtip^ MRTPgm I9 sénat à Upsala et lui communiqué ça re$9li}MoP|
irrévocablement arrêtée, de disposer de sa couronna MMf )^ rortlr^ mr te i*t« ^« vfm» ti*-
rMitaire. On lui fit les ebjestions babilueilafi. Le ebaneelier du royaume lui dit & la fin : a Si cda doit arriver, le p|iis tèt $eT^ le mieux, » Les étals Turent aussi convoqués à Upsala pour le 21 mai. Christine employa Tintervalle qui s'écoula jusqu'à cette époque pour convenir avec Charles-Gustave, par Fintermédiaire de Herman Fleming et de Stjernhôk , de l'apanage qui lui serait accordé pour Tavenir. Les états lui donnèrent les lies de Goltland , d'Ûland et d'Osel, la ville et le château de Norkôping, Wolgast , avec plusieurs possessions en Poméranie , Poel et Meukloster, prés de Wismar, donnant un revenu de 240,000 thalers. On ne tint pas compte des dotations dont était grevé cet apanage , ce qui donna lieu à des explications très-chaudes entre le sénat et la reine. Dana ses terres , elle avait droit de nommer des gouverneurs , des préfets et d'autres employai, ainsi que des curés dans les paroisses où leur nomination appartenait à la couronne *, mais ces derniers devaient être Suédois et de la communion protestante. Elle et ses employés jugeaient en première et en seconde inatancA i quant à elle-même, elle ne devait compte à personne de ses actions. Le riksdrots, comte Pierre Brahe, rapporte ainsi les circonstances de l'abdication* : « Le 6 juin, au malin, la reine fit sa renonciation. C'était un acte bien déplorable. La reine sortit de sa chambre, la couronne sur la tête , le globe et le sceplre dans la main, vêtue du manteau du couronnement sur une robe de soie blanche. Elle fit un discours auquel Schering-Rosenhane répondit en termes appropriés à la circonstance. Puis la reine déposa l'un après l'autreles attributs de la royauté, descendit du trône , s'adressa au prince héréditaire, qui devait être couronné immédiatement roi de Suède , lui recommandant les intérêts du pays , glissant un mot d'éloge pour chaque état et en particulier pour ses tuteurs-, elle lui donna des conseils d'un ton touchant et solenneL Sa majesté avait fini: elle pariait
de propositions du meno peopte, qai me cherche partOQl.» (Charles-Gustave à son père, le 14 mars 1662.) Le Yieui comte palatin Jean-Casimir mourut au château de Stegeborg , le S Juin 1652.
' Joanul da comte Pierre Brahe, p. 92,
MCT et «yec facilHéi plH^feBr» fçîl non ^ipotlpp ^y§|t éW m le pwQf dç 9^ ir^ftif par 4» ï»rr
me»- 1)^9 \^mm^ et ^^ fcmme» n^ purent re=^
tepir les leur^ Iprsqu'plle 4i( qua fw f^mill^ ^i spn r^gqe allaiepl s'é(^indre Qvgi)( quo pipu j eOt rpj8 ilî> terme, Ellp ét^it })pi|ç çojnnw? «» anifp. J^^ rpl féponcji^ av^q dij^nitè fi recpftr naissance. Elle voulait qu'il montât de suite les degrés du Irône, mais il s'y refusa. On quitta la salle -, Christine voulut suivre le roi dans sa chambre : il n'y consentit pas et l'accompagna. A deux heures après midi, Charles-Gustave fut couronné. Il était à cheval ainsi que les sénateurs qui l'accompagnaient '. Le jour suivant, Christine quitta Upsala et ne s'arrêta que quelques Jours à Stockholm, où elle se confessa publiquement. Douze vaisseau! de guerre avaient été équipés et l'attendaient à Kalmar pour la transporter en Allemagne; mais elle prit la route d'Halmstad et passa le Sund. Quatre Suédois seulement la suivirent : elle avait congédié les autres. Parvenue à un petit ruisseau qui servait alors de frontière entre le Danemark et la Norvège, elle desoendit de voiture et sauta sur la rive opposée en disant : a Enfin je suis libre et hors des frontières de la Suède, où J'espère bien ne Jamais rentrer*. »
Christine disparut ainsi comme un météore de l'horizon politique de la Suède. Axel Oxenstjerna descendit bientôt après dans la tombe* en soupirant : » C'est cependantla fille du grand Gustave! » Ce qu'on apprit d'elle plus tard, sa conversion d'abord secrète, puis publique à la foi catholique ^, acheva de la rendre tout à fait étrangère à son ancienne patrie. Elle la visita cependant en 1660 et en 1667 ; elle renouvela ses prétentions et son abdication , comme en 1668 elle se présenta à l'élection pour la couronne de Pologne. Il serait aussi impossible que futile d'expliquer les motifs de la conduite de Christine. Les savans de l'Europe continuèrent seuls à se reconnaître volontairement ses sujets. Les écrits qu'elle nous a laissés consis-
' La reine avait Tait emballer les tapis et les meubles, de sorte qu'on fut obligé d'emprunter tout ce qui était nécessaire pour le couronnement de Charles- Gustave.
> Voyez Arkenholtz, t. l,p.420.
s Le 38 août i654.
* L'abjuration eut lieu à Bruxelles, le 24 déeembre 1654, et la conversion à la foi catholique , à Inspruth, le 3 novembre 1665. ^
lent en grande partie en pensées et en maximes : ils prouvent que dans un âge avancé, elle conserva une âme ardente et impétueuse, qui cherchait en tout ce qu'il y avait de plus élevé et de plus épineux, et qui cependant finit par se soumettre à sa destinée. Elle a payé de sa renommée le mépi te (qu'elle montra pour les ver-
tus de son sexe * ; elle valait cependant mieux que sa renommée.
* Frédéric de Kaamer» dans ton Histoire de VEurope, depuis la 6 n du quinzième siècle, a prouvé, par le peu de lignes quUl a consacrées A Christine « qu'il aime le scandale, et il Ta trop prodigué dans son récit pour que nous essayions de le réfuter.