CHAPITRE m
ou a des pratiques de charilô. La mère du roi n^élait pas étrangère & cette indiiïérence de son fils-, elle détestait la cour danoise et tout ce qui en sortait , et son esprit était trop borné pour qu^elle pût calculer les suites mallieureuses d*une si étrange conduite.
Les étals furent convoqués de nouveau au mois de juillet 1680 \ tous les yeui étaient fixés sur eux, car une tempête menaçait le sénat et la noblesse. Le projet d'un examen de la conduite des anciens sénateurs était déjà arrêté, surtout par un des favoris du roi , Jean Gylleostjerna. Comme il fut pour ainsi dire le créateur des mesures adoptées par son maître, mesures qui ont rendu ce régne si remarquable, nous allons tracer son portrait. Jean Gyllenstjerna était le type de Tancien caractère sauvage des Suédois^ il en lirait vanité. Sa taille était colossale, sa force herculéenne, sa ligure et ses manières également repoussantes, son &me rusée et vindicative. Comme il avait du reste de la vigueur, de la capacité, de Tintégrité, il offrait un amalgame de qualités opposées. Ennemi des abstractions, son esprit positif était cependant imbu de préjugés, tant sur les personnes que sur les causes premières. Fier de sa noblesse , plus qu'aucun autre de son temps, il professait le plus grand mépris pour les grands. Un nouveau système politique applicable aux affaires extérieures de la Suéde avait germé dans sa tête ; mais ce système se trouve plus souvent cité que développé : il était basé sur la nécessité de faire de tout le nord Scandinave un tout politique, et par conséquent des conclure une alliance avec le Danemark, jusqu'à ce que la Suéde trouvât Toccasion de s'emparer de la Norvège, suivant Topinion de Charles X Gustave; de rendre la Suède puissance maritime plutôt que continentale , et pour cela de choisir Carlscrone pour station de la grande flotte ; d'affranchir la Suéde de tout subside, en créant une flotte imposante et permanente. Mais Gyllenstjerna ne put voir la réalisation de ses projets ; il mourut le 12 juil* let 1680, empoisonné, suivant certains bruits^
Le roi avait pris tous ses arrangcmens pour écarter de la diète les nobles les plus puissans. La Gardîe n'osa s'y présenter* Hônigsmarli , puissant par sa fortune et par sa réputation de grand capitaine , fut retenu en Poméranîe par une mission du gouvernement. Les favoris du roi, Hans et Axel Wachlmeister , dominèrent
ainsi d'autant plus facilement la noblesse, que le grand-maréchal de la diète Clas Feming travaillait, comme l'avait fait son père, à la restitution des dotations à la couronne. Les états roturiers étaient dévoués au roi. Le roi proposa quelques questions à résoudre, par exemple : « Jusqu'à quel point un roi majeur doit obéir à la constitution ; à quel degré le sénat doit-il participer à son gouvernement; comment le sénat est- il intermédiaire entre lo prince et les états ? »
Dès le 9 décembre , les états déclarèrent que le roi n'était pas lié par la constitution, et qu'ainsi le pouvoir royal devenait une dictature que Ton confiait pour le moment au roi. L'essence même de cette dictature s'opposait À ce qu'elle fût perpétuelle , et comme elle sortait des limites du droit, elle devait d'autant plus se renfermer dans celles de l'équité. Ce fut dans cette circonstance que Charles XI commit une grande faute, car lui qui établissait des règles pour tout, en Suède, n'en voulut point reconnaître pour son autorité. — Tout fut décidé suivant les'vucs de la cour. La réduction ou restitution des domaines fut résolue , ainsi que l'équipement de la flotte, pour laquelle on accorda beaucoup de contributions. Une commission composée de trente-six membres fut nommée pour examiner l'administration de la régence. Le 15 mai 1682, cette commission publia son arrêt , suivant lequel les membres de la régence étaient déclarés responsables de tous les actes de leur administration et étaient condamnés à une indemnité envers la couronne. Cet arrêt fut sanctionné par la diète suivante (1682) : on consomma de cette ma-> nière ce qui n'avait été qu'ébauché en 1680« A celte diète , les paysans , secrètement exci* tés , se plaignirent avec aigreur de la noblesse, parce qu'elle ne voulait pas consentir & l'éla* blissement d'une armée permanente; ils y ajoutèrent qu'ils étaient prêts à se soumettre entièrement à la volonté du roi. Los trois états roturiers s'étaient coalisés; ils demandèrent énergiquement la restitution des domaines à la couronne (réduction), et le roi leur en fit ses remerciemcns. Les sénateurs furent accusés pour toutes les expressions qui, dans les actes du gouvernement , étaient contraires au pouvoir absolu et surtout pour avoir cassé le testament de Charles X Gustave. Ehrensten , qui avait écrit les dernières dispo-
sitions de ce grand roi, assura que le prince les avait signes en pleine raison et que le sénat les avait acceptées avant sa mort. Le roi se plaignit, les larmes aux yeux, des termes sévères qu'on avait employés en parlant de son père. Tous ceux qui avaient pris part à l'annulation du testament furent déclarés, par une disposition particulière , criminels et parjures. Charles XI s'avançait ainsi pas à pas vers son but, et le décret de la diète répondit à ses VŒUX : il fut décidé que les femmes elles-mêmes , À défaut d'héritiers mâles , monteraient sur le trône. Le roi avait obtenu ce qu'il avait tant désiré, un pouvoir presque absolu, qu'il chercha à affermir de plus en plus ; cependant il ne lui fut publiquement offert que quatre ans avant sa mort (1693), lorsque les étals déclarèrent qu'il n'était responsable de ses actes que devant Dieu. Les professeurs des universités reçurent l'ordre d'enseigner aux étudians la doctrine du pouvoir absolu; le roi ne s'entoura que de personnes de basse extraction et qui s'étaient élevées par leurs talens *; les cinq grandes dignités du royaume restèrent vacantes. Le sénat se réunit rarement; le roi confia à chacun des membres des commissions particulières : ils furent nommés conseillers royaux ; les membres des états reçurent la même qualification. Que les prétentions du sénat fussent abaissées , ce n'était que Justice ; mais que le roi le privât de toute influence , c'était la faute la plus grave de son gouvernement. Nous pensons avec les anciens que le salut des Étals repose sur les conseils des meilleurs citoyens*. Le sénat, quoi qu'on puisse dire de ses prétentions exagérées, avait une institution nationale, fondée sur la loi et sur la constitution suédoises. Charles XI en la supprimant, plutôt encore en fait que par l'expression , a été plus loin qu'il ne pensait lui-même et que ne le prévoyaient ses conseillers, partisans du despotisme : le règne de son fils en est une preuve. Qui avait le droit d'élever la^oix au nom du pays quand les états s'en furent dépouillés pour humilier le sénat ? • — Charles XII trouva la nation silencieuse; mais une haine implacable bouillonnait sous cette apparence tranquille. Nous avons vu que les finances étalent dans
■ Nous nous contenterons de citer Ehrenslen , Gyldenstolpe^ Lindskôld, Gyllenborg. Piper, Dalberg, etc.
**Certe in optimorum consiUis posita est civitatutn «alii#.»(Glcero,(f0 R^ifubUca, iib. l.cap. 31.)
l'état le plus déplorable : la dette s'tievait à la fin de la guerre jusqu'à 100 tonneaux d'or, et la couronne avait perdu tout crédit. Une réforme radicale pouvait seule prévenir la ruine totale de l'Etat; pour l'opérer il n'y avait que deux moyens : le premier était l'augmentation des revenus par la restitution des domaines constitués en dotations * et le remboursement des sommes dérobées à la couronne ; le second consistait à rétablir un ordre sévère dans l'administration des deniers de l'État. La restitution , mesure aussi légitime que nécessaire , fut le fait le plus décisif du règne de Charles XI; elle était demandée d'une commune voix par le peuple et par le roi , et cette voix est plus puissante que celle des intérêts particuliers. Adoptée à la diète de 1655, elle n'avait pu être mise à exécution par suite des manœuvres de la noblesse : une commission, espèce de chambre ardente composée de douze membres, fut chargée de la faire exécuter. On demanda la restitution des hemmans, d'après leur nature et leur situation , sans égard pour la manière dont la couronne les avait aliénés *. On peut encore reprocher à Charles XI d'avoir fait exécuter cette importante réforme comme une affaire de parti. Il la reçut de l'opposition noble contre la régence et le sénat , et il la laissa aux mains d'un autre parti, celui de la cour, formé des hommes nouveaux qui élevèrent leur propre fortune sur la ruine de celle de leurs adversaires. C'étaient les aristocrates futurs , aujourd'hui ultra-royalistes, qui avaient juré fidélité au drapeau du despotisme, moyen le plus sûr de se faire valoir pour des mérites roturiers. L'influence du pourvoir absolu sur les restitutions des biens de l'Etat ajouta- aux souffrances que ces restitutions ne pouvaient manquer d'occasionner, car on admit en principe que le pouvoir ne connaissait point de bornes: c'était un grand vice dans une affaire qui laissait déjà tant de place à l'arbitraire. Charles X ,
* Ce que les Suédois appellent réduction (reslita- Uon)Jes Français Tont nommé révolution de 1680, cl ils n*onl pas iort, parce que cet événement bouleversa toutes les fortunes.
' Les grandes mines, telles que Fahlun, Sala, Danemora, etc. C'était la seconde resUtuUon qui avait lica en Suède; Gustave W avait fait la première en prenant à rÉglise tout ce qu'elle avait reçu depuis des 8ièc)c5. Ces mêmes propriétés , qui étaient tombées entre les mains de la noblesse sous forme de dotations, forent restituées pour la seconde fois.