CHAPITRE III
dans son premier projet de réduction , avait évité cet écueil. Charles XI fil de la réduction, dans son application , un instrument de persécution. — Les plus riches familles se trouvèrent tout à coup appauvries.
La réduction se fit dans les provinces'conquises , mais surtout dans TEsthonie et laLivonie, avec une rigueur qui révolta la noblesse. Hastfer en était gouverneur : c'était un homme dur et intéressé; il avait commencé à s'attirer Fanimadversion des populations en prêtant la main à Tabolition de l'ancienne constitution du pays. Là , comme en Suéde , la noblesse tomba dans une grande pauvreté. On envoya des députés en Suéde ; parmi eux se trouvait Jean-Reinhold Patkull , qui termina si misérablement sa carrière sous le règne de Charles XII. Il avait le cœur noble et courageux *, mais il était mal vu du gouverneur , parce qu'il avait informé le roi que les places étaient mal pourvues. Ni les prières ni les plaintes touchantes ne purent adoucir le sort rigoureux qui avait frappé les familles nobles de ces provinces-, les députés épuisèrent tous les moyens. Enfin pénétrés de la conscience de la Justice de leur cause , ils tinrent un langage qui en était digne. Patkull surtout se distingua dans cct!e circonstance. Ils furent arrêtés et condamnés à mort ; Patkull s'échappa et combattit constamment depuis contre Charles XI et son fils.
La réduction avait fourni à la couronne les moyens d'organiser l'armée. Cette organisation coûta moins au peuple en Suède que dans les autres pays , et le système suivi par Charles XI a poussé de si profondes racines qu'il a bravé rciïort du temps. Nous avons vu que l'armée se levait par conscription ou par enrôlenoent; les dièies déterminèrent le mode de cette conscription : on prenait généralement un paysan sur dix dans les hemmans taxés, et un sur vingt seulement dans les hemmans exempts. L'équipement des cavaliers était à la charge de la noblesse. Plusieurs régimens , il est vrai , portèrent le nom des provinces d'où ils étaient tirés et où certains hemmans et certaines rentes étaient assignés à leur entretien ; mais il n'existait pas de règlement fixe à cet égard : tout était livré à l'arbitraire , et les abus par conséquent étaient nombreux. Charles XI fit faire aux paysans des contrats par lesquels ils s'engagèrent à tenir sur pied un certain nombre de soldats ^ & condition que leurs fils se*
raient exemptés de la conscription. Deux hemmans devaient fournir un soldat , qui recevait des appoinlemens , des habits et une cabane avec un lambeau de terre et un petit jardin : il ne pouvait rien demander aux paysans pour le temps qu'il était en campagne-, s'il périssait à la guerre, il devait être immédiatement remplacé par un autre. Les hemmans qui entretenaient des cavaliers étaient appelés rusthâll (terre équipantun cavalier), et ceux qui fournissaient des fantassins rotar (terres tenuesde mettre sur pied un fantassin). Les hemmans voisins, groupés par 125, formaient une compagnie. Les ofllciers et les sous-officiers avaient leurs 6o9^(22/en (demeures) dans les cantons où séjournaient leurs compagnies^ la couronne forma ces bostàllen des hemmans , dans lesquels elle était rentrée pour la réduction. Les préreclures de Kalmar et du Bleking fournissaient des marins au lieu de soldats. Cette organisation do l'armée est propre àla Suède et n'existe que dans ce pa]fS', elle a pour but de faire des soldats, en temps de paix des citoyen» laborieux. Celte manière d'équiper et d'armer les soldats est aussi la moins coûteuse : on lui donne , en Suède le nom de indelningswerket (travail de répartition^. Le roi compléta cette institution en fondant à Vadslena un reruge pour les vieux soldats -, des revenus considérables furent affectés à cet établissement *.
Dans le nouveau système adopté par Charles XI pour affermir la puissance de la Suède entrait aussi le dessein d'équiper une grande flotte. Mais on s'aperçut, pendant les guerres avec le Danemark, que le port de Stockholm n'offrait pas tous les avantages qu'on pouvait désirer pour que des vaisseaux agissent librement: d'abord les glaces ne se rompent que très-tard dans ces parages resserrés; puis il fallait plusieurs vents pour prendre la mer, ce qui retardait la marche des navires , tandis que la flotte du Danemark se montrait toujours un mois plus tôt dans la Baltique. On fonda donc Carlscrone , dans l'tle de Trossô , sur les côtes du Bleking. L'amiral Hans Wachtmeister présida aux travaux d'établissement de la flotte. Les vaisseaux pouvaient facilement sortir du port, et ils se trouvaient dans le voisinage du Danemark , dont la marine à celte époque était
< En 1673, l'armée suédoise comptait 16,000 cavaliers et 38.000 fantassins.
la plus forte de la Baltique, non-seulement par le nombre de ses bfttimens , mais aussi par le talent des ofllciers qui les commandaient. On établit dans la ville nouvelle des chantiers , des foyers pour les ancres et des magasins de toute espèce; on lança annuellement à la mer six ou sept vaisseaux , et à la mort du roi, la flotte était plus nombreuse et les équipages mieux exercés qu'ils ne l'avaient jamais été.
L'attention du roi ne se porta pas seulement sur les moyens de défense du pays , mais encore elle embrassa toutes les branches d'administration qui pouvaient contribuer à la propriété du royaume : il favorisa le commerce et Tinduslrie. Les mines prirent un nouvel essor par les nouveaux procédés qu'y introduisit Grill. Le célèbre Christophe Pohlhcm fil adopter de notables améliorations dans Texploitatlon de celles de Falun. Celles de Sala produisaient annuellement 4,000 livres d'argent; mais les mines de cuivre du Kopparberg ou de Falun étaient les plus productives : on en tirait 10,000 skiffunds (skcppund). Los mines de fer furent divisées en sept districts ; chacun d'eux eut ses juges. Celles deDanemora produisaient 40,000 skiffunds en barres. On ouvrit l'aluniôre d'Andrarum en Scanie , et Ton découvrit des houillères à Hôganâs, près de Ilelsingborg.
Le comptoir d'État fut créé en 1680; il fut chargé de l'administration de toutes les affaires financières du royaume. Le roi veillait luimême à ce que les dépenses ne dépassassent pas les recettes. Dès le temps de sa minorité , la banque avait reçu l'organisation qu'elle a toujours conservée depuis.
L'université de Lund, en Scanie, avait été fondée en 1666 pour empocher la jeunesse des provinces nouvellement acquises de se rendre ù Copenhague. Elle est aujourd'hui la seconde du royaume ; mais elle a toujours été moins favorisée que celle d'Upsala, quoiqu'elle n'ait jamais manqué de professeurs éclairés*. La guerre avec le Danemark faillit ruiner cette université dès sa naissance. Plusieurs pro-' fesseurs la quittèrent; d'autres, qui s'étaient
■ Les professeurs les plus remarquables de Tuniversilé de Lund depuis sa fondation ont été : Pu/fendorf, JVehrman, Stobœus, Sven Lagerbring ^ Bosenblad, Retzius, JVordberg, Florman, Jean Lundblad, E. Frieê, E.-Z. Munk de RosenschUld, Nilsson, Tegnér et Agardt ; les deux derniers étant nommés éYéques ont laissé un vide que personne n'a pu remplacer.
montrés partisans de l'ennemi, furent obligés de se réfugier en Danemark. Cependant à la paix les cours furent repris. Le collegium medicum (1688) le bureau de géodésie (1683), l'Académie des antiquités (Antiquitets akademien) da-' tent du même règne. Quoique les facultés de Charles XI n'eussent pas été développées par l'éducation, il n*en estimait pas moins les lettres et les arts. L*histoire de la guerre de trente ans, celle de Charles-Gustave, par PufTendorf, ainsi que la Suecia antiqua et ho^ diema de Dalberg furent imprimées aux frais du gouvernement. Parmi les savans de cette époque, Urbain HjSlrne et les deux Rudbeck père et ûls se distinguèrent , le premier dans la médecine, et les deux autres dans la botanique et dans les sciences naturelles ; G. Stjernhielm se fit un nom par ses poésies, Ôrnhjelm, Hadorph et Verelius s^appliquërent avec succès à l'archéologie. Les beaux-arts fleurirent sous la protection de la reine douairière. La i}einturc put s'enorgueillir des Lembkc et des Klôcher (celui-ci fut anobli sous le nom d'£hrenstrâle),et l'architecture d'un Nicodème Tessin.
La politique de la Suède se modifia après la paix de Lund et celle de Fontainebleau. Le roi se relira de l'alliance avec la France , alliance que les Suédois regardaient comme cause do leur désastre, et il en conclut une avec la Hollande, l'empereur et TEspagne (1683).
Louis XIV, mécontent , envoya une flotte dans le Sund^ mais elle ne fit rien, et lorsque laFrance attaqua de nouveau la Hollande, la Suède envoya 6,000 hommes au secours de la dernière puissance. Benoît Oxenstjema était premier ministre, c'était lui qui dirigeait les affaires étrangères ; il s'acquit une grande réputation comme homme d'État : jamais la Suéde n'avait été aussi considérée au dehors , aussi forte au dedans. Les puissances, dans leurs différends, recherchaient sa médiation pour y mettre un terme : Charles XI prit le rôle de modérateur à la paix de Ryswik.
Quoique la Suède eût acquis de Tinfluence au dehors par l'acquisition des provinces d^ou^ tre-mer, le caractère suédois conserva son empreinte primitive. Les grands n'avaient point perdu toute la rudesse des mœurs antiques \ mais ils montraient plus d'aménité , plus de raffinement dans leur manière de vivre. Charles XI préférait les courses de bagues {ring-