CHAPITRE IIL
conversion des idolâtres. C'est pourquoi lorsque Harald^ roi. du Julland, eut é(é baptisé à Mayence en 826 , personne n'osant le suivre pour annoncer Tévangile en Danemark , Anschair se déclara prêt à partir. Le roi, forcé luimême de fuir dans les pays étrangers , ne pouvant plus le protéger, Anschair établit une école sur les frontières des idolâtres. Là il instruisit les jeunes gens qu'il avait affranchis ou tirés d'esclavage. Ce fut dans ce temps que selon toute probabilité il apprit la langue du Nord. Ainsi s'écoulèrent plus de trois ans , jusqu'au moment où la demande des envoyés suédois fixa de nouveau les regards de la cour sur le jeune et zélé instituteur. Car Anschair avait & peine vingt-huit ans * lorsqu'il fut appelé devant l'empereur Louis, qui lui demanda s'il voulait propager la doctrine du Christ dans les contrées éloignées du Nord, que jusqu'alors on n'avait connues en Europe que par la terreur qu'elles inspiraient. Il accepta avec Irans^iort cette proposition ; on lui donna pour compagnon un religieux nommé Wilhmar, lequel vivait encore lorsqu'on écrivit la vie d'Anschair^ d'où nous tirons ce récit. Ils firent le voyage en compagnie de marchands. Il est à croire que les envoyés suédois étaient aussi des commerçans que leurs liaisons avec les chrétiens avaient gagnés aux doctrines du christianisme, et que par la nature de leur profession ils avaient intérêt à fonder des communications pacifiques entre leur patrie et lé monde chrétien. Car à celte époque le commerce se faisait encore les armes à la main , et les envoyés en firent eux-mêmes l'épreuve. En retournant dans leurs foyers, ils eurent à repousser les attaques réitérées des pirates qui couvraient la Baltique. Dans la dernière de ces rencontres, les marchands furent vaincus, perdirent leurs vaisseaux et se sauvèrent à terre. Leur sort fut partagé par Anschair, qui, sans se laisser abattre par l'infortune , tantôt à pied, à travers les forêts, tantôt passant sur une barque de grands lacs que le récit compare à des mers, arriva avec ses compagnons au port de Birca, qu'on appelle aussi place du commerce village sur les bords du Mâlaren , où résidaient de riches marchands. Il y fut reçu avec bienveillance par le roi Bjôrn ; ce qui lui montra que les envoyés avaient dit vrai. Car beaucoup
' Chronoîogia anschariana, Langebek» t. 496.
de prisonniers chrétiens vivaient dans ces contrées^ désirant Tarrivée des missionnaires, et ils avaient communiqué leurs docirincs à ceux qui les entouraient et qui voulaient être instruits et baptisés. Au nombre de ces derniers était Hergeir, gouverneur du pays et conseiller du roi. Il embrassa avec ardeur la foi nouvelle et fit construire la première église. Ce voyage d'Anschair en Suède eut lieu dans l'automne de 829, et Tannée qui suivit, et qu'il passa tout entière en Suède, fut la première de son apostolat.
Le roi Bjôrn chez qui Anschair arriva est sans doute le même que les Islandais appellent Bjôrn at haugi (mot à mot, Bjôrn sur la colline). Ces insulaires du reste n'ont fait que conserver le nom du roi, en ajoutant qu'un des bardes idolâtres les plus célèbres , Brague-le- Yieux , séjourna à sa cour. Ils lui donnent aussi un co-régent, nommé Edmond, dont nous entendrons parler dans la suite. De retour de la Suède , Anschair accepta le siège archiépiscopal de Hambourg , fondé pour la conversion des peuples septentrionaux. L'exercice de sa nouvelle dignité présentait plus de dangers que d'avantages. Hambourg, qui n'était d'abord qu'un village avec un château construit par Charlemagne au milieu des bois, sur les bords de l'Elbe , fut attaqué et détruit par les pirates du Nord. Anschair fut obligé de prendre la fuite. Gaubert , envoyé comme missionnaire chez les Suédois , ne tarda pas â être chassé par eux. Son neveu Nithard fut assassiné, et les chrétiens souffrirent des persécutions de la part du roi Edmond, dont nous avons parlé, lequel, revenu de son exil â la tête d'une armée danoise, s'était enfin réconcilié avec se^ compatriotes. Anschair poursuivit son œuvre en qualité d'archevêque â Brème et visita encore une fois la Suède en 853, lorsque personne n'osait se charger de cette mission dangereuse. Birca avait un autre roi nommé Olof. Les Suédois réunis au ting allaient placer un de leurs anciens rois , Erik, au nombre de leurs dieux. Tous les amis d'Anschair lui conseillèrent de prendre la fuite s'il voulait sauver sa vie. Mais il parvint, grâce aux présens qu'il offrit , â se faire écouter du roi, qui lui promit de faire part de ses vœux et de son but au peuple : « Car telle est la coutume, dit le biographe, disciple d'Anschair et son compagnon de voyage', que toutes les affaires
' Voy. F'itaAnschanif c.24,el F'ita Hemberd^cd.
publiques dépendent plus delà volonté unanime du peuple que delà puissance du roi '. » 11 fut résolu dans rassemblée iling)^ que les dieux seraient consultés sur la nouvelle doctrine par le sort sacré (espèce d'oracle dont parle Tacite). La réponse fut favorable aux apôtres chrétiens. Un vieillard, se levant, prononça ces paroles : <( Écoutez, peuple et roi ; nous savons tous que ce dieu aide ceux qui ont foi en lui. Grand nombre d'entre nous en ont eu la preuve dans les hasards de la mer et au milieu d'autres dangers. Pourquoi rejeter ce qui peut nous être utile ? Pourquoi irions-nous chercher ailleurs ce que nous avons aujourd'hui sous la main? Car plusieurs des nôtres, pour connaître cette nouvelle religion , se sont rendus jusqu'à Dorslad '. C'est pourquoi je vous conseille de recevoir les serviteurs de ce dieu , qui est plus puissant que tous les autres, et dont il est bon d'avoir la protection , au cas où nos dieux nous deviendraient défavorables. » I^ peuple y consentit, et le roi aussi, mais à condition que cette affaire serait soumiseàracceplationdupcupledel'atttrtf partie de ses états (probablement les Goths) ^ ce qui eut lieu. Par suite de celte résolution , les prédicateurs chrétiens purent séjourner dans le royaume et y répandre l'enseignement. Une église fut édiflée en présence d'Anschair, et tant qu'il vécut il ne cessa après avoir quitté la Suède d'y envoyer des docteurs. Il leur défendit sévèrement d'accepter aucun legs de personne , leur ordonnant môme de travailler de leurs propres mains. Il faisait lui-même des filets». Simple et humble, il était doué d'un grand courage: il employait ses revenu» à secourir les pauvres , à racheter les prisonniers , et était presque toujours entouré de jeunes gens qu'il avait instruits après les avoir rendus à la liberté. Il ramena de la Suède des captifs qui avaient été enlevés à leur patrie-, et son biographe parle de la vive émotion qui saisit une mère à la vue d'un fils que les Suédois lui avaient ravi et que lui ramenait le saint évoque. Il abolit le commerce infime des prisonniers en usage chez ses voisins les Nordalbigeois et même chez les chrétiens. Plein de res-
*«Sic quippe apud eosmorisest, ut quodcumque negoUuiD publicum magis in popnli unanimâ voiunlale, quàm In regià consistât potestale. »
* Antrefois place de commerce célèbre, aujourd'hui petit village prés d'Ulrecht.
* V. la traduction suéd. de la f^ie d'Anschair, c. 30.
pect pour la vertu miraculeuse des saints, fl fùf canonisé après sa mort. Pendant sa vie, le peu* pie disait qu'il n'avait jamais connu un si bon homme. Ses efforts ne furent pas perdus en Suéde, témoins Ilergier et Fridoburg*. Il est probable que l'étincelle qu'il alluma ne s'éteignit pas tout à fait , quoiqu'il se soit passé un siècle et demi avant qu'un roi chrétien montât sur le trône de Suède et que la sanglante lutte qui s'engagea entre le christianisme et le paganisme n'ait pas duré moins de temps.
Soixante-dix ans s'écoulèrent après la mort d'Anschair , qui arriva en 865 , sans qu'aucun missionnaire chrétien osât mettre le pied sur le sol de la Suède, à l'exception de son successeur RiiÀbert. Après ce laps de temps, un autre archevêque de Brême|, Unne, se rendit à Birca , où il mourut , et tout le pays parut retourner à Fidolâlrie. On dit que Ring régnait alors sur la Suède*: ce prince n'est pas mieux connu des Islandais qu'Olof ^ dont nous avons déjà fait mention, quoique ce dentier ait été assez puissant pour faire un royaume du Danemark qu'il avait conquis et pour |le laisser en héritage à ses fils '. C'est le même Olof qui est désigné dans la vie d'Anschair comme ayant fait une expédition contre les Kures, qui s'étaient soustraits à la domination des Suédois, et qu'il rendit de nouveau tributaires. C'est dans le même temps que le roi de Suède Erik Emundsson poussa ses conquêtes à l'est , où l'on dit qu'il soumit la Finlande, la] Carélie , l'Estonie et la Courtaude, qu'on désigna plus tard par le nom de pays tributaires de la Suède. Ces récits s'accordent avec ce que dit Nestor delà fondation de la puissance des Yaraigues parmi les Slaves et les Finnois. Les traditions s'éclaircissent ainsi les unes par les autres et se lient ensemble, quoique la Saga du Nord ne connaisse ni Rurik ni ses frères, dans l'ignorance où elle était de l'ordre successif des rois de Suède à une époque où les rois de la mer la sillonnaient en tous sens et où les chefs ou princes recevaient de leurs belliqueux compagnons le titre de roi.
Le milieu du neuvième siècle, où nous sommes arrivés, est remarquable sous plusd'un rapport. Les premiers germes du christianisme sont jetés dans le Nord, au milieu de la tempête soulevée
• nta^Mcharii, ce. 16-17.
* Adam. Brem., Hist, eccleê,^ 1. I, c. 3 Ibid., c. 40.