CHAPITRE I
avant Jé8U9-Chri$t. Ce qu'il y a de certain , c'est que le tableau qu'en trace Tacite au commencement du premier siècle de Tëre chrétienne fait présumer une culture plus ancienne. Les états des Suéones, dit-il d'après ce qu'il a appris lui-même , étaient imporlans par leur population, leurs flottes et leurs armes \ leurs vaisseaux étaient particulièrement propres à la navigation des côles et des fleuves *, ils attachaient du prix à la fortune ^ la mer , qui les entourait, les garantissait des surprises de leurs ennemis ^ Ce qu'il ajoute, qu'ils étaient soumis au pouvoir absolu d'un seul , et qu'il ne leur était pas permis d'être constamment armés comme les autres Germains, n'est pas conforme à ce que nous connaissons des mœurs de nos ancêtres ; mais il nous semble que ce passage peut aisément s'expliquer. Les gouvernans exercèrent un pouvoir étendu, corroboré par la religion ; mais ce n'était pas le pouvoir absolu, quoiqu'il en eût l'air, vu d'un peu loin. Nous ferons remarquer que le mot de chef absolu ( einwallsbœfdingi , envftidsbOfding), dénomination appliquée aux plus anciens rois de Suède, ne signifiait pas dans le Nord un mattre absolu , mais en général celui qui exerçait sur tout un peuple l'autorité suprême , sanctionnée par une origine que l'on croyait divine et relevée par des fonctions sacerdotales héréditaires. Cette puissance, fille d'une religion guerrière, était cependant toute pacifique dans les relations intérieures. Elle pouvait interdire le port des armes dans tous les lieux destinés aux sacrifices. La présence du prince et sa participation aux grandes cérémonies religieuses étaient à la fois un signe de paix et une obligation pour lui de la maintenir entre les différentes nations de l'ancien Sulthiod. Il en est fréquemment question dans les récits des étrangers et dans ceux de nos ancêtres. Et le pouvoir que Tacite nomme absolu s'étendait, de son propre aveu , sur plusieurs états. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, suivant le même auteur, il semble que les Goths, plus que toutes les autres nations germaniques, étaient soumis comme les Suédois à un pouvoir de même nature*.
Les Germains qui avaient dirigé leurs mi-
' Gertnania, c. 44.
'« Gotkoneê regnantur, paulo jém sddactias, qnàm terre Germanoram génies , nondnni tamen saprà Hbertatem. » {Germaniai cap. 43. )
grations vers le sud de l'Europe firent connaître l'importance de la Scandinavie, Jusqu'alors ignorée, et la désignèrent comme leur berceau. Les Goths et les Lombards revendiquaient la même origine. Nous en trouvons la preuve dans leurs plus anciens historiens, dont l'un rappelle les chants historiques de sa niation *, et l'autre , dans tout le cours de sa narration , prouve qu'il n'a fait que les suivre '. La même saga se reproduit , quand les Saxons et les Francs fondent leur puissance dans le nord de l'Allemagne , après l'émigration des peuples goths. Les uns et les autres tirent leur origine des peuples du Nord '. L'idée que la Scandhiavie a été comme le berceau générateur et l'atelier des nations , se retrouve partout dans l'histoire des siècles; cette idée reçoit de l'expédition des Normands une nouvelle force, et on la voit toi^^ours subsistante Jusque sur les Alpes, où les habitans, dans la vallée de Hassli , se disent encore aujourd'hui d'origine suédoise.
Une saga qui retentit sur tant de points différens demande une explication. Rien ne nous autorise à conclure que le Nord ait été plus peuplé autrefois qu'il ne l'est aujourd'hui : on pourrait même adopter, sans crainte d'erreur, l'opinion contraire. Ce qui n'est pas moins certain, c'est que la Scandinavie avait une population que le pays ne pouvait pas nourrir, que cette population guerrière , dont la haute stature, la force et la fécondité sont attestées par tant de témoignages , fut obligée de vivre aux dépens de ses voisins et qu'elle ne s'en fit faute. Leur seule occupation, pendant Tété, était la piraterie. Dès que les glaces se brisaient, ils ofliraient à la Victoire le grand sacrifice du printemps, et ils quittaient le pays. On assure que dans les années malheureuses , marquées par des disettes et des révoltes , ils immolaient Jusqu'à leurs rois pour apaiser le courroux des dieux (deux rois de la race d'Ynglinga ont subi ce sort). Ces calamités avaient un autre résultat \ elles produisaient des émi-
' Jordanes, De relna getieis.
'Paulas Warnefridi, De geêtU Longobardomm, Aucan d'eux n'a pu déguiser la source où fis ont puisé leur récU.
' Willchindtts , De rebui geetie Saxonum. Hrabanus Maurns» chez Goldast. Rerum alamann. Scripf, V 11, p. G7. Nigellus, De baptiemo Haraldi régie chci Langebek. Script, rer, dan.,X» 1» p. 400.
gralions dont le bul était de chercher de nouveaux foyers el une nouyelle patrie.
On rapporte qu'à Tépoque des expéditions des Normands, Texcës de population avait donné lieu à une coutume ou A une loi^en vertu de laquelle on faisait tirer au sort tous les jeunes gens , et qu'on désignait par celte voie ceux qui devaient tenter la fortune dans les pays étrangers. On ajoute que le père avait Thabilude de chasser ses fils en état de porter les armes, A Texceplion d'un seul qu'il gardait pour hériter de ses pénales*. La saga d'émigration suisse contient le même récit ; celle des Lombards et celle des Goths sont conçues dans le même sens. Ce qu'il y a de remarquable el ce qui confirme ce que nous venons de dire, c'est qu'aucun récit de ces migrations n'énonce qu'une grande population soit sortie à la fois de la Scandinavie. Les Normands, dans leurs expéditions, étaient toujours plus redoutables par leur audace que par leur nombre. Les Lombards sont représentés comme de Jeunes Scandinaves, peu nombreux, chassés par le sort d'ymt île peu étendue * et des basses côtes. Nous croyons q«'ils venaient d'une des ties danoises '. Ce n'est que sur Irois vaisseaux seulement que les Goths sont sortis de la Scandinavie *. Toujours esl-il que ce n'est que de leur réunion avec les peuples qui habitaient jadis les rives de la Baltique ^ et plus tard avec ceux du Mœotis, que se forma cette nation puissante qui devint la terreur de Rome.
Ainsi d'après la saga elle-même , qu'on la prenne A la lettre ou non, celte migration , la plus célèbre dé toutes , était peu importante. Mais si nous avons recueilli sur ces mouvemens quelque lumière qui nous rapproche de la vérité, il reste toujours A résoudre celle question tout entière , comment les chefs de ces expéditions guerrières, même en les supposant, eux el leurs soldats , pleins de cet esprit aventureux et téméraire qui sufllt aux Normands , sans autres moyens, pour fonder des royaumes, comment ces chefs ont-ils pu être regardés comme les pères , la souche de ces
* Dudo et WiUelmus Gemmellcencis , chez Dachesne. Script, norm., pp. 62, 207. Saxo, 1. IX, p. 171, éd. Sleph.
* Paul Warnefridi, c. 2, c, 7.
^ Ou de la Scanle , comme il est dit dans les chants populaires de Gotiand, relatifs à Teipédition des Lombards.
* Jordanès, c. IT.
peuples. Si les peuples et leurs chefs avaient la même origine, si tous remonlaienl aux dieux dont le siège principal était dans le Nord, la question serait résolue par le caractère de l'ancienne saga. Dans celle des migrations, la Scandinavie, mère d'un grand nombre de peuples, était la même que la Scandinavie, centre d'un culte religieux très-élendu el pépinière des races royales qui avaient les dieux pour ancêtres et qui dirigeaient les flots des peuples, sortis eux-mêmes du même pays ou désignés par les sagas comme partis de ce centre de l'ancien paganisme.
Tout prouve que les traditions de tant de peuples, qui devaient au Nord leur origine, se rattachent A la croyance que les races des rois de ces peuples descendaient d'Odin. A la tradition de la communauté d'origine avec les habitans des contrées septentrionales, dont ils partageaient le culte, les Saxons Joignaient celle qui donnait Odin pour père A leurs rois. Des auteurs anglo-saxons, lorsque le paganisme conservait encore une partie de sa force, rappellent <( l'antique Woden de qui sont issues toutes les familles royales des peuples barbares, le roi dominateur de la foule des barbares, que les païens du Nord, les Danois, les Norvégiens et les Suédois adorent encore aujourd'hui comme un dieu*. » D'après les Sagas des rois du Nord et d'après VEdda , le même Woden, que nous appelons Odin, avait donné le pays des Saxons (Sax-Land) A gouverner A ses fils. VEdda ajoute qu'ils régnèrent aussi sur le pays des Francs, et que c'est d'eux qu'est sortie la race de Yolsunga , devenue si célèbre. Et quoique les Francs, qui avaient embrassé le christianisme longtemps avant les autres peuples barbares, n'aient rien conservé qui JusliflAt cette tradition , on peut supposer que la famille des dieux, dont ils font mention , était de la race d'Odin *. On a des preuves incontestables que Woden recevait les honneurs divins de tous les peuples de la Germanie'. Il ne reste pas de doute non plus A l'égard des Vandales , des Lombards et des
* Guillaume de Malmesburg ; Ethelwerd.
* « DTee de deorum génère eese probatur, • répond Clodwig à son épouse lorsqu'elle Texhorte à reconnaître le dieu des chrêiiens. (Grégoire de Tours, 1. II, c. 29.)
> %Wodan, sane, quem adjecta litlera Gwodan dixerunt, ipse est qui apud Romanos Mereurius dicitur et ab universis Germants genUbus ut deus adoralur. • (raul Warncfr., c. 9.)