CHAPITRE I
Suèves *. LesGolhs donnaienl le nom de anses^ qu'il faul traduire par demi-dieux^ à la famille de leurs rois, et ils les célébraient dans les mêmes chants héroïques où était consignée leur origine Scandinave ^. Ce mot a exactement la môme signification que le mot oses, avec une différence dans la forme, qui tient au dialecte et qui se reproduit régulièrement dans beaucoup d^autres mots '.
Les peuples , reconnaissant dans les mêmes dieux, les pères de leurs rois, se trouvaient ainsi liés par le même culte. Nous ne voulons cependant pas avancer que toute la mythologie du Nord, telle qu'elle nous est parvenue, ait touJou« été commune à l'universalité des Germains ^ elle a beaucoup de choses qui appartiennent spécialement au Nord, et d'autres qu'elle partage avec dilTérens peuples , surtout avec les Anglo-Saxons -, elle reçut d'ailleurs, de la main des bardes attachés à la cour et des Islandais des formes trop maniérées, quoique son caractère propre soit resté presque toujours le même. Quant à ses traits principaux et à son ensemble, cette doctrine est remarquable par son antiquité et par l'expression des premières idées qu'un grand et noble peuple dut se faire du monde-, elle est un témoignage de son importance historique et de sa domination. Odin du Nord est sans contredit le dieu qui parcourt les différentes contrées où, suivant une tradition nouvelle qu'une \ieilie stance met dans sa bouche*, il est adoré sous plusieurs noms. Il se rencontre chez les bardes sous les dénominations les plus variées, tirées de la lumière, du feu, des ruines, des apparitions des morts, de la victoire, des channps de bataille, des noms gothiques, etc. Mais dans son acception la plus élevée, il est le père de tous (allfdder), père des dieux et
* Id. G., s. viiaS>Columbani',ehez Duchesne, SeripL franc, \, 556.
* Jordanès, c. 13.
* j4s , dans rancienoe langue du Nord, dieu^ héros ou homme doué de qualités divines, sigoiâe auss« poutre, MlatuÊy pilier. Les Saions adora ieol aussi la statue d'Jrmin (Irminssaulé) qui se traduit par universalis coiumna ; c'était le tronc d'un arbre. Le terme gothique arseSf qui , dans Jordanes signifie demi-dieux, a pour nominatif singulier vps qui se transforme en a^e, comme gaus en ga's , anst en a*sf , etc. On remarque dans tous ces mots la même particularité.
* Grimnismal, dans la plus ancienne Edda, sirophQ
des hommes , père des temps j la Terre fille de la Nuit est sa mère ] la Terre éclairée par le Soleil est à la fois sa fille et son épouse , depuis qu'il a soumis et régularisé avec Taide de ses frères la matière, qui est le corps du géant Ymer, assassiné dans les abfmes. Les douze Ases divins, race blonde et belle ^ sont les membres de son conseil et en même temps les premiers prêtres, les premiers législateurs et juges, les fondateurs des premiers temples et des villes. Leur résidence était Asgard Tancien situé au centre de M idg&rd ■ ou Mankem (le mondedes hommes), séparé par une muraille de loiuhhem (patrie des géans) , au bout de la terre, près du séjour des ténèbres et du froid, que les Lapons habitent sous la dernière racine de Tarbre du monde. Ce fut un temps heureux que celui où les dieux inventèrent les arts utiles aux hommes, travaillèrent les métaux, la pierre , le bois , faisant partout Fessai de leurs forces divines, en se livrant au sein de l'opulence aux amusemens et à la joie -, mais ce bonheur fut interrompu par l'arrivée de quelques vierges, filles des géans de lotunhem *, la paix faite avec les géans fut rompue. Odin jeta son javelot au mileu du peuple, et la première guerre s'alluma dans le monde. C'est alors que commence une lutte opiniâtre où la race mauvaise succombe enfin, et dont les hauts faits sont célébrés isolément dans des odes païennes * parvenues jusqu'à nous. Cette lutte n'a point cessée depuis que les dieux se sont retirés dans les régions du ciel , elle se continue par la race des héros qui leur doivent le jour et qu'ils ont laissés sur la terre. C'est pour cela qu'Odih appelle tous les morts à Walhall, afin de prendre part avec les dieux au dernier combat qui doit avoir lieu à Ragnarauk : alors le lien qui depuis le commencement des temps unit les forces de la nature sera brisé; alors le froid et la chaleur, qui ontcréé ce monde, enverront leurs démons de Nifelhem et de Muspelhem, et il y aura une guerre dans laquelle les dieux eux-mêmes succomberont; mais après l'incendie du monde, les vagues de la mer donneront naissance à une terre verdoyante, dont les champs fourniront abondamment et sans culture aux besoins des générations heureuses.
* C'est le Midjungarde gothique , chez ÎJIfile.
' Gomme dans le Iloestlànga, par Thiodolf, le barde deHarald HArfager, dont le chant est le fondement de la Saga d' Ynglinga,
Tout ce qui est mauvais disparaît, Balder revient et habite avec Hœder ■ la[]sa1le de victoires d'Odin et ie sanctuaire des dieux. Comprenez-vous ou non? dit Yala.
C'est la voix de cette prophétesse , c'est la prédiction de râla que nous avons surtout suivie dans ce tableau^ elle est confirmée en mille manières par les anciens bardes et par les traits caractéristiques et les images de la langue poétique du Nord.
Telle est en raccourci celte ancienne doctrine , cl Ton peut bien dire qu'elle est parlante. Elle est aussi énergique , aussi profonde, aussi signiflcalive qu'aucune de celles que l'imagination des hommes ait pu enfanter dans l'antiquité sur l'origine et la fin de toutes choses. Elle a plusieurs points de contact avec les autres -, mais aucune n'est plus caractérisée ni mieux développée. Ceux qui connaissent les sagas des dieux de l'Orient ne méconnaîtront pas sans doute dans celle doctrine une origine orientale , mais ils ne nieront pas non plus que le culte de la nature qu'elle exprime ne se rapporte à ce que Tacite nous dit des anciens Germains. Ce culte de la nature, ici comme chez eux*, a un caractère particulier et plonge son œil prophétique dans l'inlérieur de ce monde sensuel et fragile. De là dérive celle idée d'immortalité si profondément enracinée chez nos ancêtres ^ idée que les Grecs et les Romains attrlbuentaussi aux peuples duNord, heureuxpar leur erreur^ y selon l'expression d'un poëte latin.
Braver la destruction même, en n'admettant qu'un monde périssable avec des dieux périssables, c'est le trait caractéristique de ce culte : il explique la liberté dont l'habitant du Nord usait envers ses dieux-, il explique surtout cette teinte tragique dont la doctrine est si fortement empreinte dans tous ses développemens.
Le sombre et le terrible qui se cachent au fond de toute espèce de paganisme, fût-il couvert de fleurs, comme celui des Grecs, distinguent plus particulièrement la religion du Nord : celle teinte perce partout, dans la saga des
^ L'ase aveugle qui avail tué involontaire ment Balder-le-Bon, le plus doux et le pi us sage des fils d*Odln, que ni les pleurs des dieux ni ceux des hommes n'avaient pu arracher des babilalions souterraines de Hela, (Voyez les Annale* de la Suide, par Geyer, 1" vol., où la mythologie du Nord est plus développée.)
* « Deoruraque nominibus appellant seeretum illud quod sola rcvcrcnlia vident. » {Germ. c. 19.)
? « Fdices errore suo. » (Lucanus.)
héros comme dans celle des dieux. L'une finit avec la chute du pouvoir des dieux dans leur lutte avec toutes les forces de la nature révoltée, l'autre exalte un objet unique avec toutes ses modifications : les exploits, les fautes elles catastrophes des familles fameuses des rois et des héros. Nous avons en vue surtout ici les chants héroïques de Vj4ncienne Edda. Ce sont des fragmens d'une poésie flpre con^me les rochers où elle est née , des hiéroglyphes isolés , débris des faits historiques, des souvenirs et des mœurs de la grande migration , encore dans toute la force d'un paganisme primitif. Le temps auquel ils appartiennent se distingue parla multitude des noms de peuples qui sont en circulation. IjCS anciens chants gothiques n'ont qu'une dénomination nationale qui signifie également le peuple des dieux et des Goths '. Les chants héroïques au contraire consacrent les noms de plusieurs peuples, des Suédois, des Norvégiens, des Danois, des Francs, des Saxons, des Lombards, des Bourguignons, des Goths, des Huns et des Finnois. Ils contiennent , sur leur propre avenir cette prédiction : « Qu'ils resteront dans tous les pays, et qu'en raison des destinées qu'ils ont célébrées , tous les cœurs des hommes se senliront émus et toutes les douleurs des femmes seront apaisées. » Quant à répoque de ces chanls, elle est déterminée par la manière dont le culte religieux du Nord y est traité. Ce culte, basé sur la nature, le plus ancien de tous, celui qui s'ejl probablement maintenu constamment dans la croyance des peuples, s'y révèle plus clairement que chez les bardes des derniers temps du paganisme. Le Soleil, le Jour, la Nuit et sa fille la Terre, qui nourrit tout, des eaux saintes, des pierres, des oiseaux, sont adorés ainsi que des ases et des asyniennes {asynior), et on leur adresse des vœux et des prières ; la mort est quelque chose de beau; c'est un voyage qui conduit sous un autre ciel, on y trouve la croyance de la transmigration des ftmes, qui a dû être générale *. Et il est probable qu'elle a donné lieu au récit de la réapparition d'Odin à différentes époques.
he% Sagas des rois reconnaissent Odin et les Ases comme fondateurs des royaumes du Nord ; eîi même temps, elles recherchent d'où ces ancêtres de notre nation tirent leur origine.
■ Gothiod, — Golar, — Golnar.
« Voyez les Annales de la Suède, par Gcycr, 1" vol.