CHAPITRE IV
reçu qu'il promit de renouveler sa visite et d'amener son frère avec lui. En eiTet les ducs s'y rendirent , quoiqu'on les eût avertis de se tenir sur leurs gardes et de ne visiter Birger que l'un après l'autre. L'accueil qu'on leur fit éloignait tellement les soupçons qu'ils permirent à leurs gens de s'héberger dans la ville et qu'eux-mêmes restèrent au château. Comme ils avaient bu avec excès, ils se retirèrent dans leurs appartemens pour prendre du repos. Birger alors arma ses gens sans bruit, et U leur ordonna d'enfermer les ducs dans un cachot. Des chevaliers suédois qui osèrent résister à ces ordres furent eux-mêmes privés de la liberté. fl s'en trouva d'autres mieux disposés : c'étaient surtout des étrangers , car on ne voyait qu'étrangersdans toutes les cours de ces princes. Les ducs furent arrêtés et chargés de liens; le roi assistait en personne à ce guet-à-pens : a L'œil en feu et l'injure à la bouche, il demandait à 'ses frères s'ils se rappelaient l'événement de Hfttuna (Hâtuna kk * ). » Ils furent Jetés dans le donjon du ch&teau et enchatnés. Quand on partagea le butin trouvé chez les princes et leurs compagnons d'infortune, le roi, comme en délire , battait des mains et bénissait les conseils de la reine en s'écriant : <i Maintenant la Suède est à moi. »
Cet événement se passa vers le milieu de décembre 1317 ; les ducs restèrent captifs environ quatre mois*. Alors Birger, que la révolte qui éclatait de toutes parts rendait furieux, fit fermer le donjon , Jeter les clés dans le fleuve, et il prit la fuite laissant ses frères mourir de faim. Il y eut des témoins de leurs angoisses. On dit qu'Erik, qui avait été blessé, ne vécut que trois Jours; mais il s'en passa onze avant que Waldemar succombât. Le premier avait trente et quelques années , le second était un peu plus Jeune. Leur sort déplorable émut tous les cœurs dans le Nord. La romance populaire composée à l'occasion de leur fin tragique , laquelle circula en Danemark, en Suède et en Irlande, attribue leur mort à la perfidie du drots Jean Brunke. Des récits contemporains font
' Mot à mot ijeu de Hâtuna. C'était là que les dacs s'étaient emparés de la personne da roi.
* Leur testament est du 18 Janvier 1318. Dans un diplôme du 18 avril , on parle des ducs comme prisonniers, mais encore vivans. Dans un écrit du 6 mai, les duchesses sont appelées veuveê. Ainsi leur mort eut lieu entre le 18 avril et le 6 mai.
leur éloge et célèbrent surtout la beauté chevaleresque du généreux duc Erik. Leur sort fût si malheureux qu'il a fait taire les reproches qu'on aurait eu peut-être le droit de leur adresser , et l'on a oublié leurs fautes pour ne voir que leurs vertus et leurs qualités, qui sont restées gravées dans la mémoire du peuple.
A la première nouvelle du malheur qui avait frappé les ducs , leurs partisans coururent aux armes. Les populations de plusieurs contrées se soulevèrent en leur faveur, et la Norvège s'arma pour eux. Stockholm ferma ses portes , et le roi fut contraint de quitter NykOping assiégé par les révoltés. La garnison du château exposa sur des brancards , en dehors des murs , les cadavres des ducs couverts de brocart d'or pour faire voir aux assiégeans que ceux pour qui ils avaient pris les armes n'étaient plus au nombre des vivans; ce spectacle porta la rage à son comble, le château fut pris et rasé. Ce fut en vain que Birger essaya de conjurer l'orage en accordant au clergé de grands avantages et en envoyant son fils en Danemark pour obtenir des troupes qu'il lui amena. Après une guerre de peu de durée , mais qui fut signalée par de nombreuses perfidies de la part du roi , il fut contraint, pour sauver son épouse et ses deux filles , de chercher un asile d'abord en Gottland, puis en Danemark. Le prince royal Magnus, après une vigoureuse résistance, fut obligé de se rendre à discrétion et de livrer le château de Stegeborg aux ennemis. Dans une tentative désespérée pour le secourir , le drots Jean Brunke fut pris avec trois autres de ses complices dans le meurtre des ducs \ on lui trancha la tête et on attacha ses restes à une roue sur la collinèsablonneusedu faubourg du Nord {Norrmalm) de Stockholm, qui porte encore le nom de Brunkeberg. Deux ans après, le 28 octobre 1320, l'héritier de la couronne, Magnus Birgersson, eut le même sort, dans sa vingtième année, quoiqu'il fût innocent du crime de son père et que la capitulation lui eût garanti la vie sauve. La douleur de cette perte hâta la fin du roi Birger, qui mourut en exil un an plus tard. Ainsi la vengeance égala le forfait. Les anciens ont dit avec raison que depuis que la Suède était peuplée , il n'y avait pas eu de temps plus malheureux que ceux où l'on vit s'ouvrir entre des frères une arène sanglante où périt la maison du roi Magnus Ladulfts.
Un enfant de trois ans , qui apparaît sur ce
(héâlre de désastres et d'exicrminalioQ réciproques , fut salué roi des deux royaumes. Le jour de la Sainl-Jean 1319 s'assemblèrent à Upsala, pour élire un roi , les grands , les évèques, la noblesse et les députés des bourgeois et des paysans * au nombre de quatre par dislricl.
Mais Kcltilmundsson , qui s'était distingué dans les guerres précédentes par la bravoure la moins équivoque, se présenta devant le peuple rassemblé dans une prairie voisine de Morasten. Apres Temprisonnement des ducs, il avait été immédiatement proclamé chef de leurs bandes, et les grands Tavaient déjà depuis quelques années choisi pour régent. Il portait dans ses bras Magnus, fils du duc Erik, et il le proposa au peuple pour roi. Presque à la même époque il reçut la couronne de Norvège de son grandpère le roi Ilâkan , qui était mort depuis peu sans laisser d'héritier mâle. Des sénateurs furent envoyés en Norvège pour y porter, au nom des Suédois , leur consentement à Tacceptalion de la couronne de ce royaume par le duc Magnus. Une régence fut formée dans chacun des deux états; celle de Suède se prolongea jusqu'en 1333. Les chroniqueurs vantent beaucoup ce temps. La paix ramena Faisance parmi le peuple' ^ le rachat de la Scanie recula les frontières ^ les intérêts des paysans furent moins négligés ^ le pouvoir des grands s'affermit-, et depuis ce moment la Suède a subi pendant plus d'un siècle des unions aristocratiques.
Dès le jour même de réiection du roi , les principaux seigneurs, tant clercs que laïques et sénéchaux, formèrent une union pour soutenir par tous les moyens le drots Mais Keltilmundsson ou celui qui lui succéderait dans le gouvernement jusqu'à la majorité du roi. En revanche on promit au peuple de ne pas rétablir sans son consentement certaines contributions par lesquelles des rois et des princes avaient violé ses droits, de maintenir les privilèges de chacun, et si l'intérêt public rendait nécessaire la levée de nouveaux impôls , d'en faire présenter le projet au peuple par les sei-
* D*aprè8 Erikus Olai, c'est ta première fois qu'il est question des bourgeois dans les délibérations de l*Ktat.
' La guerre avec te Danemark, que Birger avait suscitée en implorant le secours du roi Éril^ Menved , se termina par sa mort en 1319. Quelques mouveraens se manifestèrent sur les frontières de la Russie en 1322 , mais ils furent apaisés par la paix conclue dans le courant de la même année.
gneurs. Quand on aurait ainsi consenli une contribution , elle devait être perçue par des envoyés des seigneurs et deux paysans dans chaque province, et on ne pouvait pas changer sa destination. La véritable nature de cette ligue se manifesta plus clairement encore dans l'union deSkaraen 1322. Trente-cinq seigneurs, clercs et laïques, se réunirent pour gouverner l'État de manière à j[K>uvoir en rendre compte à Dieu et au roi \ ils s'engagèrent à se défendre mutuellement comme frères , à soumettre les dissensions intestines à l'arrêt de la ligue , et à résister à tout ce qui tendrait à dissoudre leur union. Celte ligue, qui jette un jour sur les associations de l'ancienne noblesse , que le roi Magnus Ladulâs défendit sous des peines sévères, est remarquable encore sous d'autres rapports; c'est une vraie réconciliation entre les partis du roi et des ducs , et elle renferme l'obligation commune de s'opposer à toute influence étrangère. Cette dernière condition, qui avait en vue les faveurs dont jouissaient à la cour certains personnages depuis Magnus Ladulâs et la part active qu'ils avaient prise dans les troubles intérieurs , avait été également stipulée pour mettre une digue à la bienveillance dont la mère du jeune roi honorait un puissant étranger, Canut Porse , qui avait été élevé à la dignité princière et avait reçu l'investiture du Halland. En 1326 il fut banni du royaume, lors de la réconciliation des seigneurs et de la duchesse : un an après il recevait sa main. Tous deux perdirent leur influence en Suède, et la mort mit bientôt fin ù l'ambition du duc. Le Danemark , divisé et partagé , était alors soumis au bon plaisir des comtes de Holstein. Les Scaniens, impatiens du joug qui pesait sur eux , se révoltèrent , tuèrent ou chassèrent les Holstenois et reconnurent, avec les habitans du Bleking et du Halland méridional , l'autorité des Suédois à la fin de l'année 1332. Mais les sommes nécessaires à l'achat des prétentions du duc Jean de Holstein sur ces provinces et à l'acquittement des dettes dont elles étaient grevées s'élevèrent si haut que , pour y faire face, le gouvernement de Suède fut obligé de demander de nouveaux impôts , d'employer la dtme et d'engager une partie des revenus de l'État.
Magnus Ériksson , qui avait pris le titre de
roi de Suède, de Norvège et de Scanie, se mit
I à la tête du gouvernement en 1333. Deux ans