CHAPITRE V
roi aurait séquestré au profil de la couronne le tiers des biens que les seigneurs et FÉglise possédaient dans le royaume. Mais une telle tentative est incroyable , même de la part d'un prince aussi irréfléchi qu'Albrekt. D'autres versions nous autorisent à croire qu'il ne s'agissait que des biens de la couronne qui avaient été aliénés , car on lit dans un mémoire qu'après la mort de 60 Jônsson , drots du royaume de Suède , des disputes éclatèrent entre la noblesse et le roi Albrekt , parce que celui-ci réclamait la restitution légale d'une partie des domaines de la couronne que les nobles et leurs ancôlres s'étaient depuis longtemps appropriés pendant les guerres civiles ; que la noblesse s'y refusa et commença de se révolter , prolestant que le roi voulait leur arracher leurs biens héréditaires et les donner à ses Allemands *.
La restitution n'était exigée que des héritiers de Bo JOnsson; mais cette demande suffit pour allumer une guerre civile : aussi voyons-nous les exécuteurs teslamenlaires de cet homme puissant disposer de la couronne de Suède* et préparer ainsi l'union des trois couronnes. Le roi Waldemar de Danemark mourut en 1375 -, celui de Norvège, Hâkan, en 1380. Olof , fils de Hftkan et de Marguerite, s'éteignit , dans la fleur de son âge, en 1387. Il avait régné après son père et son beau-père sur la Norvège et le Danemark. Celait le dernier rejeton de la célèbre famille de Foikunga \ aussi prenait-il avec raison le nom d'héritier de la couronne de Suède. Marguerite Tut proclamée régente du Danemark et reine de Norvège , et la môme année , elle reçut la couronne de Suède des exécuteurs testamentaires de Bo Jônsson, qui occupaient les principales forteresses et les principaux chûteaux du royaume. Ils agissaient de leur propre autorité sans trouver d'obstacles. Le mécontentement général leur fit des partisans, et le sort d' Albrekt fut décidé le 21 septem-
' « Post cujus mortem mililes et optimales Succi» cum rege Alberto discordare cœperunt, eo quod idem rex ab îpsis quamdam partem bonorum rega- Hum, quam fpse  multis retroaclistemporibusacprogen i tores eorum tempore guerrarum sibi usurpaverant, juridice eiigebat, quod quidem prsdicti nobiles indigne ferentes contra regem conspirare cœperunt, ailegando qnod rei patrimonia ipsorum veliet diripere ac Tbeutonicis suis elargiri. » {Script, rer. suec, t. t, Chronologia XIV.)
' Son testament se trouve dans l'histoire d'Alexandri Magni. (^'isingsborg. 1672. )
bre 1389 * à la bataille de Falkôping, où il fut fait prisonnier , ainsi que son fils Erik et plusieurs princes et chevaliers allemands. Cette victoire sur Albrekt , qui ouvrit à Marguerite la route du trône, fut remportée par le marsk suédois Erik Kjelsson *. Cette reine , pour se venger des plaisanteries qu' Albrekt s'était permises sur son compte ', traita ce malheureux prince d'une manière ignominieuse , le fit habiller en bouffon *.(8capîn) et jeter avec son fils dans le donjon du château de Lindholm, en Scanie , où ils restèrent prisonniers pendant sept ans.
Pendant tout ce temps, la Suède fut livrée à toutes les horreurs de Tanarchieelde la guerre. Le gouvernement ne donnait de son existence d'autre preuve que la perception des contributions, faites au nom de Marguerite. La capitale et plusieurs châteaux étaient occupés par les Allemands , qui parcouraient le pays en y ré-< pandant le ravage et l'incendie. DansStockholm, ils avaient traîtreusement attaqué les bourgeois; il existait entre eux une vieille haine dont le roi Albrekt n'avait pu contenir l'explosion qu'avec beaucoup de peine. On trouva une liste de proscription dressée depuis douze ans et sur laquelle étaient inscrits les noms de soixante et dix des principaux bourgeois. Ceux de ces malheureux qui vivaient encore furent arrêtés, appliqués à la torture et enfin jetés dans une vieille maison où ils furent brûlés vifs.
Les villes de Wismar et Kostock ainsi que les duchés de Mecklenbourg prirent parti pour Albrekt , secoururent Stockholm et donnèrent asile dans leurs ports à tous ceux qui voulaient faire des côtes du Nord le but de leurs déprédations. Ces corsaires " furent la souche de ces bandes de pirates qui infestèrent si longtemps la Baltique. Plusieurs villes du royaume furent brûlées; quelques-uns , dans le pays , s'atta-
* Les uns disent le 24 février, d'autres le 21 septembre, ce qui est plus probable.
* Les historiens des derniers temps le classent dans la famille des Wasa, mais il n'en porte pas les armes et est nommé Puke dans le Diarium ff^adstenenêe.
* Albrekt appelait Marguerite ie rai sans culotte,
* « Sie liess ihm auch ein cappe schneide
Halte funfzehn Ellen in die Weite Der Timpel wohl neunzehn Ellen langk. » [Meklenburgischelieimchronik, dans Behr, Rsr, Mecleburgiarumj lib. Il, c 7. )
^ Ils furent appelés f^italis [ou Fitalisbrôder ( compagnie, frères de Victuailles) , parce qu'ils exerçaient la piraterie sous prétexte d'approvisionner Stockholm.
chërent à Albrekt , d'autres à Marguerite. La disette ramena la famine comme en 1391. On se plaignait « que la terre ne produisait rien ; que le peu qu'on trouvait çà et là était enlevé de vive force , de sorte que cent paysans n'auraient pu réunir à eux tous un demi-tonneau de blé et une charretée de foin •. »
La noblesse se retrancha dans ses châteaux, et il s'éleva tant de petits forts où se retiraient les brigands que plus lard il fallut donner l'ordre de les abattre : « La Suéde, dit la Ckronique rimée, était alors peuplée d'habitans armés les uns contre les autres : le fils contre le père, le frère conlre le frère. » D'autres auteurs se plaignent que la terre demeura inculte et que la Suéde fut presque changée en désert. Enfin la paix fut rétablie par le (raité qui rendit Albrekt et son fils à la liberté, en 1395. Leur rançon ne s'élevait pas à moins de 60,000 marcs d'argent. Les villes anséaliques garantirent cette forte somme, hypothéquée sur Stockholm. Les dames du Mecklenbourg offrirent leurs parures pour en acquitter une partie. Marguerite fit remise du reste de cette somme en recevant la capitale de la Suède. Le fils d'Albrekt mourut dans l'tle de Gottland en 1397; le père ne renonça complètement à ses prétentions qu'en 1405 : il mourut, dit-on, en 1412 *; mais les relations varient sur ce point.
La Suéde était alors si pauvre et si humiliée qu'elle dut se soumettre à la volonté de Marguerite. Son petit-neveu, jËrik de Poméranie', fut élu roi de Suède, par le sénat, le 11 juillet 1396 , et proclamé à Mora-Stcn y}e Danemark et la Norvège l'avaient déjà reconnu pour successeur de la reine. Ce qu'Albrekt avait tenté en vain fut alors résolu avec le consentement des grands. Tout ce qu'ils possédaient des biens de la couronne comme garantie ou comme fiefs , depuis le commencement de la guerre entre le roi Magnus et les seigneurs du royaume (1363), devait être restitué, et un délai était assigné aux possesseurs, surtout aux héritiers de Bo Jônsson , pour faire cette restitution. Il fut en même temps convenu que tous les châteaux nouvellement construits pen-
' Lettre du chapitre de LinkOpiog de celte année.
'On voit son tombeau dans l'église de Gadebusch en Mekienbourg.
^ n était Ois de Wretislan VII de Poméranîe et de Marie, fille du duc Henri de Mecklenbourg (frère du roi Albrekt) et d'fngnborg. sœur de la reine Marguerite.
dant cette époque, & moins d'une décision contraire, seraient abattus*, que les privilèges de la noblesse , qu'Albrekt avait si libéralemenl distribués, s'ils n'avaient pas été obtenus de la manière prescrite par la loi , seraient supprimés, et que les paysans francMenanciers , sur lesquels la noblesse avait levé des impôts , ne devraient désormais les acquitter qu'au roi et à la couronne. Le nouveau roi fut couronné l'année suivante à Kalmar, en présence des principaux seigneurs ou prélats du Danemark, de la Norvège et de la Suéde. Là fut conclue, le 21 juillet 1397, jour de Sainte-Marguerite , l'union qui devait à l'avenir réunir les trois couronnes sur une seule tète. Voici quelles en étaient les dispositions. Une paix et une concorde perpétuelle devaient régner entre ces Étais , qui auraient des droits égaux à l'élection du roi ; celuici serait pris parmi les fils du prince régnant s'il en avait. Chaque royaume serait gouverné par ses propres lois. Les exilés d'un pays ne pourraient être reçus -dans aucun des deux autres, et tous trois devaient concourir à la défense commune. Aucun seigneur d'un des trois royaumes ne pourrait en pareille circonstance refuser de marcher hors des frontières. Les autres dispositions concernaient particulièrement Marguerite.
Cet acte d'union, court et incomplet, œuvre de précipitation , est signé de dix-sept seigneurs. Son contenu était si peu connu en Suède qu'au nombre des réclamations qu'elle fit au Danemark en 1435 était celle d'une copie exacte de l'acte d'union. Malgré tout, nos chroniques n'avaient pas connaissance de sa teneur, seulement elles indiquaient quelques additions et quelques modifications aux conditions primitives.
Marguerite conserva le gouvernement. Erik n'avait encore que seize ans quand l'union fut signée à Kalmar. Il fut plus tard fiancé à Philippine * d'Angleterre, qui lui apporta une riche dot. Cette princesse était aussi distinguée par sa douceur que par son esprit et son courage^ ses qualités lui acquirent l'amour de ses
* Fille de Henri IV , promise en 1401 et mariée en 1406. Elle gouverna en Tabsence du roi et pendant son pèlerinage au saint tombeau en 1423; elle améliora le système des monnaies, elle dérendit Copenhague en 1428 contre la flotte combinée des villes anséatiques el desHoIstenois, pendant qu*Èrik se cachait au couvent de Sorô; elle mourut é celui de Wadsiena en 1430.