CHAPITRE VIII
Où led auteurs sont tombés sur l'époque de sa naissance , car il n'est pas vraisemblable qu'on eût attendu sa dix-neuvième année pour commencer son instruction, ce qui aurait eu lieu s'il était né en 1190.
On sait positivement qu'il fréquentait Técole commune et qu'un précepteur danois lui infligea même une punition corporelle*. Entre autres griefs qui lui étaient reprochés par ce pédagogue était celui d'avoir dit dans une occasion : « Hé bien ! je me rendrai dans la Dalécarlie, je rassemblerai les habilans et je donnerai sur le nez aux Danois. » Gustave subit sa punition, tira sa petite épée, dont il perça Quinte-Gurce, sortit deTécole en jurant et n'y remit plus les pieds. Cent ans après, le peuple n'avait pas oublié les endroits qu'il avait visités de préférence à Upsala avec ses amis , les traques de loup auxquelles il avait assisté, ses parties de chasse et sesamusemens.
Les récits s'accordent également en ceci : qu'en 1514 (d'autres disent dans sa dix-huitième année), il entra au service à la cour du régent Sten Sture le cadet. Les chroniques observent toutes qu'il quitta de bonne heure ses études pour prendre le métier des armes et se former aux mœurs de ses courtisans : « C'était un noble, beau et intelligent jeune homme, disent-elles , que Dieu avait fait naître pour sauver la patrie. »
Il gagna ses éperons dans la lutte engagée entre Sten Sture cadet et Gustave Trolle , dans laquelle il se distingua entre ses compagnons d'armes par sa bravoure , son éloquence et la gatté de son caractère. Il repoussa à Dufvenâs* les troupes danoises envoyées au secours de l'archevêque dans l'été de 1517. L'année suivante, lorsque le roi Christian lui-même amena sa flottes devant Stockholm, Gustave portait l'étendard principal dans le combat de Brânnkyrka', qui força les Danois à la retraite. La disette dont souffrait le camp ennemi devint plus cruelle sur la flotte, retardée par les vents contraires. Une partie des soldats se confièrent à la générosité df.s Suédois et reçurent la per-
* Le précepteur {mâster) Ivar : « II était Irrité et punît Gustave de sa férule. Quand son élè>e fut devenu puissant et roi , il quitta le pays, ce qui fit peine au monarque, qui disait qu*ii n'avait rien à craindre. » (Annotations de Nicolai Bothuiensis. )
* Près de Slociiholm.
' Église dans le voisinage de Stockholm. ;
mission de se rendre librement dans leur pays. Le roi entama des négociations pour gagner du temps. Sien Sture approvisionna sa flotte : on eut de la peine à le dissuader de s'y rendre en personne, et il ne fit aucune difficulté d'envoyer six de ses principaux seigneurs en otage à Christian pendant la visite que celui-ci témoigna le désir de lui faire. Gustave était du nombre des otages , et avec lui le brave Hemming Gadd, dont l'instruction avait éclairé sa jeunesse, elLars Siggesson (Sparre), qui devaitêtre un jour l'appui de son trône. Quand la barque qui les portait se fut éloignée du rivage, un vaisseau de guerre danois leur coupa la retraite *, ils furent faits prisonniers, et lorsqu'un vent favorable vint enfler les voiles , on consomma cette perfidie en les emmenant en Danemark.
^ Gustave fut confié à la garde de son parent Erik Baner, seigneur deKallO, dans le Jutland septentrional. Il y passa une année dans une captivité qui eût pu lui paraître supportable si le sort qui menaçait sa pairie l'avait laissé jouir de quelque repos dans ses longues journées et des douceurs du sommeil dans ses plus longues nuits ^ car il n'était bruit dans le pays que d'armemcns contre la Suède : pour les terminer, on leva de nouveaux impôts \ on eut recours à des emprunts et même au pillage pour se procurer de l'argent ; on vola à un légat du pape , qui venait de la Suède, les sommes qu'il avait tirées de la vente des indulgences*. Copenhague se remplissait de lansquenets français, écossais , anglais et allemands. La campagne devait s'ouvrir pendant l'hiver de 1520 \ car les seuls chemins pour pénétrer dans Tintérieur du pays par Holveden et Tiweden étaient plus dangereux encore en été qu'en hiver \ aussi voyait-on en général plus de chances de succès dans une expédition d'hiver*. Ces armemens faisaient le fonds de la conversation de tout ce qui entourait Gustave: il entendait à la table de son hôte les jeunes guerriers se vanter de vouloir jouer avec les Suédois le jeu de saint Pierre , il les entendait tirer au sort en plaisantant les provin-
* Le légat ne recevait pas seulement de Targcnt, il recevait aussi du fer, du beurre et d'autres denrées. U en avait charge un vaisseau que Christian fit séquestrer â Ëlseneur.
• Ilvitfeld, L'hiver de celle année fut très-rigoureux : les lacs , les fleuves , les marais étaient couverts de glaces,
ces et le» jeunes filles de Suéde : « Ces outrages , disent les chroniques , remplissaient d'indignalion Tâme de Gustave , et il ne pouvait plus loucher à ses alimens. Au surplus, il n'en eût pas été autrement quand on l'aurait mieux traité * . Son sommeil était agité , et toutes ses pensées n'avaient qu'un objet : chercher les moyens de sortir de sa prison. »
Un matin, de bonne heure, il s'échappa, déguisé en bouvier, suivant les uns, en pèlerin, suivant les autres. Il marcha avec une telle vi^ tesse qu'il dut faire douze milles le premier jour *. Il arriva heureusement , le dernier septembre 1519, à Lubeck , où il resta huit mois, assez tôt pour y apprendre la mort de Sien Sture et l'assujettissement de sa patrie. On prédisait déjà à Lubeck ce qui devait arriver aux personnes éminentes de la Suéde , et Gustave en fit avertir son père et d'autres seigneurs. Son ancien hôte et geôlier ne tarda pas à venir réclamer son prisonnier auprès du sénat de Lubeck. Le roi l'avait soumis au paiement d'une somme considérable à titre de cautionnement ou de garantie. Comme il reprochait à Gustave d'avoir violé sa parole, celui-ci lui répondit : « Aucun honnête homme ne prouvera que je suis prisonnier. J'ai été donné en otage avec d'autres seigneurs; nous nous sommes rendus auprès du roi de Danemark sur son invitation , nous confiant à ses sermens, aux lettres revêtues de son sceau et à la promesse que nous avions reçue de pouvoir retourner sans obstacles et sans danger chez notre mattre Sten. Faites venir celui qui pourra prouver que j'ai été fait prisonnier sur un champ de bataille ou dans un combat et par qui nous avons été attaqués. Non , nous ne sommes point prisonniers : nous avons été trompés. Pourquoi tenir en prison celui qui n'a pas mérité d'y entrer , qui n'est enchaîné par aucune obligation, aucun droit, aucune loi ' ? » Cependant tout cela n'eût
* La nourriture qu'on lui donnait était peu appétissante; c'était de la viande salée, de la bière gâtée, du pain noir et du hareng rancc.
> Les chroniques entendent sans doute les anciens milles suédois équivalant A peu près à une lieue commune de France.
'Gustave, même après être monté sur le trône, se défend d'avoir violé sa promesse à Érilc Baner, qui fut obligé de payer au roi Christian le prix de son cautionnement : « Nous n'étions pas là comme prisonnier; nous ne lui avons jamais donné de parole en cette qualité, quoi qu'il 'cn dise. » (Lettres du roi à M&ns GOye. —Voyez les Archives du royaume de Tannée 1529.)
servi de rien, continue la chr<»iique, si Nib Broms, bourgmestre de Lubeck, et les premiers du sénat ne se fussent rappelé le dessein de Christian, d'opprimer les villes des Vendes, d'autant plus qu'il était alors revenu mattre de la Suéde. C'était donc une belle occasion de mettre Gustave Ériksson en liberté. Qui pourrait dire à quelle destinée il était appelé ?
Stockholm et Kalmar étaient les seules places fortifiées de Suéde qui ne fussent pas occupées par l'ennemi , et, ce qu'il y a de remarquable , c'est que toutes deux étaient défendues par deux femmes. Gustave voulait aller oiïrir ses services à Christina Gyllenstjerna , et l'on dit que le vaisseau à bord duquel il monta à Varnemunde avait cette destination. Mais Christian tenait déjà la ville assiégée par terre et par mer. Devant Kalmar stationnait une partie de la flotte danoise, commandée par Séverin Norrby. Gustave débarqua secrètement à StensO, pelil promontoire prés de Kalmar, le 31 mai 1520, et se dirigea vers la ville. Jean Mftnsson (de la famille de Naît och Dag) y avait commandé jusque-là : c'était le fils du meurtrier d'Engelbrekt ^ son père lui avait transmis son caractère indomptable (il avait aussi commis un meurtre ) et sa haine contre tous les Danois. On rapporte que ce père en avait sacrifié plu* sieurs qui l'avaient excité au crime, et que, tourmenté de remords, il finit par attenter à sa vie*. Jean Mânsson, qui avait repoussé si vigoureusement Christian, venait lui-même de mourir*, et sa veuve, Anne Bjelke, dirigeait la défense du château. Gustave se présenta à elle et en fut reçu avec bienveillance, mais sans espoir , car la bourgeoisie était dans la consternation et la garnison allemande si indisciplinée qu'elle répondit par des menaces de mori à l'exhortation qu'il lui adressa de se défendre vaillamment. Protégé , non sans difficulté, par les bourgeois , il quitta la ville le jour même qu'elle reçut une sommation de Séverin Norrby , et il se réfugia dans les montagnes de Smflland, chez quelques paysans qui demeuraient sur les terres de son père {landlbo). Il trouva le pays déchiré par les dissensions intestines et les habitans s'accablant d'accusations réciproques,
* Johannes Magnus. H avait été précepteur dans la maison du père.
* Le roi se plaint dans sa lettre aux Visîgoths de la mauvaise volonté et de la résistance qu'il a trouvée à Kalmar. Celte lettre est datée du 3 mai 1520.