CHAPITRE VilT
de la forêt de Marnfts * où il se tint caché pendant troi» jours sous un sapin abattu et où les paysans lui apportaient des provisions; la colline entourée de marais sur le territoire d'Asby*, où il séjourna aussi quelque temps ^ la cave du village d'Utmedland > où on le fit cacher pour le soustraire aux poursuites de ses ennemis, la place où il harangua les Dalécarliens à Mora , tous ces endroits sont montrés par les descendans de ceux qui partagèrent ses dangers ; ils sont devenus chers aux peuples de laDalécarlie, qui ont gardé la mémoire de tous ces événemens , de la perfidie d'Arendl Pchrsson et de la fidélité de Sven Elfsson.
Le premier était noble et propriétaire de la ferre seigneuriale d'Ornâs, où Gustave se rendit de Rankhyttan : un collet de chemise brodé d'or avait trahi aux yeux des domestiques la qoalité du batteur , ce qui fut cause que le riche mineur Anders Persson n'osa le garder plus longtemps chez lui. Arendt Pehrsson avait, ainsi qu' Anders Persson, fait ses études avec Gustave à Upsala : il le reçut avec de grandes démonstrations d'amitié; mais le même jour, il alla trouver Benoît Brunsson, employé du roi dans ces contrées, leque lui donna vingt hommes pour arrêter son hôte. Il ne le retrouva plus et ne put jamais pardonner à sa femme, Barbro Stigsdolier, qui, prévoyant ce qui devait arriver, avertit Gustave I)endant la nuit et lui donna un cheval , un traîneau et un guide qui le conduisirent auprès du curé de SvftrdsjO, maître Jon. Dans le voisinage demeurait le chasseur Sven Elfsson, qui donna , de concert avec sa femme, asile au proscrit ; il le conduisit ensuite à ses amis Pierre et Maths OlssOner, du hameau de Marnas, lesquels le cachèrent dans l'épaisseur de la forêt. Il fit ce trajet couché dans une voiture chargée de paille que les espions de l'employé sondèrent avec leurs javelots. Gustave, blessé, était sur le point d'être découvert par le sang qu'il répandait sur la neige lorsque le fidèle chasseur écorcha son cheval à la jambe et donna ainsi le change aux sbires. On ne doit pas laisser passer sans la remarquer cette fermeté de Gustave à laisser couler son sang sans proférer un seul mot : sa sûreté
* Dans la paroisse de Svardsjô.
' Dans la paroisse de Leksand : ce lieu est encore appelé la Colline da roi.
^ Dans la paroisse de Mora.
l'exigeait. Cette circonstance nous donne une idée des mœurs du temps et du danger qu'il courait. Son arrivée en Dalécarlie était connue. Parmi ceux qu'Henri de Melen, commandant du chftteau de Testeras, avait envoyés pour le prendre à la gorge et le tuer, ou tout au moins pour lui préparer une fâcheuse réception en Dalécarlie , se trouvait Nils WestgOte , sousemployé de cette province. On dit qu'alors Rasmus Jute, Danois d'origine, jadis soldat sous les ordres de Sten Sture, offrit le premier ses services & Gustave. Ils tombèrent sur l'employé dans la maison du lënsman * et le tuèrent •.
Gustave paria'au p.niple pour la première fois à l'église de Râtlwik, ce qui lui arriva encore à Mora pendant les jours de Noël. Il pria les jeunes gens et les vieillards de se rappeler quelle domination les étrangers avaient toujours imposée au royaume et ce qu'ils avaient eux-mêmes souffert et tenté pour la Hberté de la patrie. Ils n'avaient pu perdre le souvenir ineffaçable de la tyrannie de JOsse Eriksson , ni du courage d'Engelbrekt. Aujourd'hui la Suède était aux pieds des Danois et son sang le plus noble avait coulé À flots ^ son père luimême avait mieux aimé faire le sacrifice de sa vie que de recevoir sa grâce de ces étrangers après la mort de ses braves compagnons d'infortune. S'ils étaient hommes à ne pas souffrir la servitude, il voulait se mettre à leur tête et avec l'aide de Dieu affronter tous les périls pour la liberté et la délivrance de la Suède. Tel fut le discours qu'on dit qu'il leur tint *, mais tout cela était encore trop nouveau pour les Dalécarliens. Les cruautés de Christian ^ n'avaient encore produit chez eux qu'un bruit vague ; les Dalécarliens ne connaissaient pas. le jeune étranger qui les haranguait et qui,, abandonné de tous, venait chercher un asile parmi eux. Les paysans de Râttwik lui témoignèrent l'intérêt que leur inspirait sa position, mais ils ne voulurent rien entreprendre sans le consentementdeleurs voisins. Il ne reçut aucune réponse favorable de la population de Mora : pour être conséquente avec les hommages qu'elle venait de rendre à Christian , disaitelle, elle croyait devoir prier Gustave de vider le pays. Dans les derniers jours de l'annéo
' Espèce de sergent de province.
* Selon les chroniques manascriles, Tégel ne les a paft» suivis.
1520, il conlinaa de fuir À traders les déserts qui séparent la Dalécarlie orientale de celle de Touest.
Sur ces entrefaites , les Dalécarliens changèrent d'opinion. Peu de temps après que Gustave eut quitté Râttwik , plusieurs nobles suédois appartenant au parti danois s'y présentèrent pour rarrèter. Quelques paysans qui les virent s'avancer à la tète de cent chevaux, sur la glace du lac Siljan , coururent aux églises et sonnèrent le tocsin. Le vent portait le son des cloches vers les montagnes : le peuple se rassembla en nombre, et les étrangers, qui s'étaient réfugiés en partie dans la maison du curé , en partie dans la tour de l'église (elle conserva longtemps les traces des flèches des Dalécarliens) ne purent échapper à la mort qu'en assurant qu'ils n'en voulaient pas à la vie de Gustave. Les premiers jours de l'année 1Ô21, arrivèrent à Mora, Laurent Olofsson, guerrier consommé de la cour de Sten Sture le cadet , et bientôt après un noble de la province d'Upland nommé Jon Michelson. Ils présentèrent le tableau affligeant de la situation de Stockholm avec des couleurs si vives que les paysans qui les écoutaient ne purent retenir leurs larmes. Le roi ne devait pas tarder à faire sa tournée ; sa route serait Jalonnée de potences et de roues ^ on avait dessein d'enlever aux paysans leurs armes pour les livrer aux flammes ' , et s'ils n'étaient pas mutilés , on ne leur laisserait que le bâton pour toute arme défensive ^ l'ordonnance du nouvel impôt pour l'entretien des mercenaires étrangers * était sur le point de paraître. Les paysans murmuraient, regrettant de n'avoir pas écouté Gustave Eriksson. Leurs nouveaux hôtes répondirent qu'en cela ils avaient agi imprudemment : <( Dans des jours de danger, disaient-ils, on avait besoin d'un tel seigneur. Beaucoup de braves guerriers suédois erraient comme eux , se cachant dans les forêts pour se soustraire à la domination des Danois ^ aussi étaient-ils résolus^ se défendre jusqu'à la dernière extrémité ou jusqu'à ce que Dieu donnât à la Suède un
' La même chose arriva dans tontes les provinces que le roi parcourait : c'est ce qui .le fit surnommer roi béton,
* Cette année on leva un fort impôt en Suède pour payer les mercenaires. Hvitfeld et la Chroniçue rimée se plaignent des moyens de rigueur qu'on employa à cet effet.
chef habile, pour lequel Us étaient prêU à sacrifier leur fortune et leur vie. » Les Dalécarliens envoyèrent des patineurs à la recherche de Gustave. Ils le trouvèrent dans le village de Sain, à l'extrémité de la paroisse de Lima -, il se disposait à fuir sa patrie, et il cherchait une route dans les montagnes pour gagner la Norvège.
Il revint avec les députés à Mora, et ce fut là qu'en peu de temps les paysans les plus influens de toutes les paroisses de la Dalécarlie occidentale et orientale, au nom de tous ceux du royaume de Suède, le choisirent pour leur chef et leur capitaine *. Quelques écoliers arrivés de Yesterfis apportèrent encore des nouvelles de la cruauté de Christian. Gustave les fit placer au milieu de la multitude afin quMIs pussent raconter ce qu'ils savaient et répondre aux questions qui leur seraient adressées. Comme on avait remarqué que toutes les fois que Gustave traitait avec les paysans, le vent du nord soufflait des montagnes , les vieillards en tirèrent l'heureux augure, basé sur l'expérience des anciens temps, que Dieu seconderait leurs efforts. Seize Dalécarliens jeunes et courageux formèrent la première garde de Gustave \ deux cents autres vinrent également lui offrir leurs services : ils furent appelés fantassins (fotgàngaré). C'est de ces chétifs commencemens que les chroniques datent son règne, tandis que les Danois et leurs partisans à Stockholm regardaient Gustave et sa troupe comme une bande de brigands.
Gustave reçut donc le serment de fidélité des Dalécarliens, c'est-à-dire de ceux qui habitent les paroisses supérieures, arrosées par les deux bras du fleuve Dala, au milieu d'une nature grave et sévère \ ce i>euple nombreux , accoutumé à toute espèce de sacrifices , peut être regardé comme le vrai peuple dalécarlien. Cène fut qu'au commencement de février 1521 que Gustave, à la tète d'une centaine d'hommes, arriva à Kopperberg. Il fit prisonnier le prévôt des mineurs , Christophe Olsson* , le plus puissant de ses ennemis dans cette contrée, et s'empara des caisses de la couronne et de
« Voyez Troil, HandL Hll Sv. réformât, kistoria, 4» vol., p. 356.— Celait ainsi TélecUon d*un régent qoe les Dalécarliens faisaient à leurs risques et périls. En effet nous trouvons que Gustave Wasa portait ce Ulre avant rélecUon de Vadstena.
* Svinhuroud, frère de l'évêqoe OthOD, à Veste r&s.