CHAPITRE X
nilé, disail'il, lorsque le sénat, en 1540, Jura sur son épée nue de lui obéir comme au roi héréditaire , par la force et la grâce du Dieu tout-puissant, il nous est donné ainsi qu'à tous nos descendans , de génération en génération, de régner sur vous ; cette épée de justice en est un témoignage : nous vous la présentons pour que vous prêtiez serment sur elle *. » Sans attendre le dernier acte de succession de Testeras , il se qualifiait de roi hèréditaire •.
Lorsque le peuple murmurait, conciliant les opinions avec les circonstances, il se montrait de suite prêt à modifier ce qu'il pouvait y avoir de défectueux dans son administration *, il priait seulement les mécontens de lui faire connaître les abus, sans révolte et sans troubles, et de lui adresser directement les plaintes qu'ils auraient à faire contre ses employés, puisqu'il ne pouvait visiter tous les sujets de son royaume pour connaître leur position. Nous avons vu avec quelle indépendance les habitans des provinces qui demeurèrent tranquilles pendant les troubles se portèrent médiateurs entre le pouvoir et les révoltés. Le roi eut toujours au surplus l'air de reconnaître la puissance politique du peuple en lui rendant compte des actes de son gouvernement. Il le fit, non-seulement aux diètes, mais en général aux grandes foires , surtout dans la Suède proprement dite, où la démocratie était plus vivace et où le roi assistait en personne aux assemblées du peuple, telles que celles d'Upsala , de Strengnfts et de Yester&s , pour délibérer avec lui; en cas d'empêchement, il s'y faisait représenter par des sénateurs chargés de ses lettres : elles contenaient le rapport des affaires de la guerre (c'étaient les bulletins de ce temps-là), ou la dénonciation des trames des ennemis de la Suède , ou l'état des négociations , ou des explications relatives aux révoltes ou à la nouvelle doctrine ( le roi ne voulait cependant pas la reconnaître comme nouvelle). Il avait souvent à répondre au peuple, qui demandait à suivre les anciennes coutumes, ou bien à des plans d'économie, ou bien encore à des observations qui concernaient l'administration ; quelquefois même il ne s'agissait que de simples lettres où Ton s'informait de sa santé. Il ré-
* Lisez le serment dans Tégel.
s Voyez Stjerninao, Hiksd.och tndtens Beslut, t. 1, p. 163. — Ârekives du royaume, 1541.
pondait à tout dans un style dont l'originalité eût suffi pour prouver qu'il lui appartenait quand on n'aurait pas su , par ses propres paroles , que , manquant de secrétaires assez habiles , il écrivait tout lui-même '. Il se distinguait par une assiduité et une habileté qui passaient la mesure commune, comme tous les hommes doués par la nature d'une grande activité '. Il disait souvent à ses fils : « Réfléchissez bien d'abord, puis exécutez avec vigueur et sans hésitation ; ne reculez pas et ne remettez jamais au lendemain : une résolution qui n'est pas exécutée à temps ressemble aux nuages qui ne donnent pas de pluie dans une grande sécheresse. »
Il est cependant vrai de dire que sous le règne de Gustave les choses se sont plusieurs fois montrées sous deux face» dififèrentes en tombant dans les extrêmes de la démagogie et du despotisme, deux excès qui du reste se touchent comme la ruse et la violence. Nous appelons politique démagogique celle qui conduit les masses en les trompant, et l'histoire prouve que partout où le peuple est intervenu dans le gouvernement , cette politique a dû prévaloir comme dans les Etats purement despotiques. Elle existait depuis longtemps en Suéde avec cette intensité démocratique -, les Sture n'étaient pas des maîtres inhabiles dans cet art, et l'évêque Hemming Gadd aurait pu le réduire en théorie. Cette politique naissait de leur position : ils avaient à conduire le peuple avec un pouvoir douteux, sans règle et sans limite , et ils combattaient l'Union sans oser la rompre. La carrière de Gustave était plus ouverte et plus large , maïs il fut aussi obligé, surtout dans la première moitié de son règne, d'avoir recours aux mêmes moyens. Il était évident pour tous
• On voit souvent écril en marge, dans les Archives du royaume t • Scripsit regia majestas ; dictavit regia majestas, > Le roi aîmait la pureté dans le langage.
•« J*ai souvent parlé avee ledit roi Gustave, qui était prince fort et puissant, fort dispos et agile , et d'une peine et labeur incrédible. Quant à son esprit et in^ dustrie , ses grandes et mémorables entreprises , sa prudence pour les conduire, aussi sa sage administration et conservation dudit royaume par si longtemps et l'heureux succès de tous ses desseins le recommandent tellement qu'il doit Justement avoir surmonté toute envie. » Correspondance de Charles Dantzal, mK^ nlstre de France à la cour de Danemark. (Voyet Skand. handl.j l. Il, page 25.)
qu'on ne pouvait se fier à sa parole , et que le péril passé il ne fallait pas compter sur les promesses qu'il avait faites au moment du danger. Les Dalécarlicns , dans leur première révolte , se plaignaient déjà de ne savoir jamais de lui un mot de vérité: les SmSlandais , i)endant les troubles de Dacke, n'avaient aucune conflance en Tamnislie, et ils avaient bien raison, puisque le roi dans ses lettres ordonnait à ses généraux d'employer la ruse et les belles paroles avec les séditieux, dût-on même leur promettre ce qu'on n'avait pas dessein de tenir, parce que ceux-ci ne tenaient pas ce qu'ils promettaient '.
Pendant quelques années on vit dans ses desseins et dans ses actes l'impulsion d'une influence étrangère^ elle venait surtout de Conrad Peutinger, ou comme il se nommait luimême de Pyhy , légiste néerlandais qui arriva en Suéde en 1538 et gagna la conOance du roi par son intelligence, son savoir, ses flatteries et sa flnesse : le roi fit pleuvoir l'or sur lui et releva à la dignité de grand chancelier, conseUler du gouvernement de la guerre et des affaires secrètes *. Ce long titre est un échantillon du style qu'il introduisit pour quelque temps dans les actes de l'administration et qu'il a enflé d'expressions étrangères et pompeuses f>our tout ce qui touche au pouvoir royal, qu'il appelle haut et parfait. C'était un de ces hommes à projets qui, dés qu'un changement quelconque leur offre quelque chance utile , savent se glisser auprès des princes -, un aventurier, comme l'appelle Luther dans ses lettres au roi. Il avait formulé le serment' qu'on prononça en 1540 lorsque le royaume fut déclaré héréditaire h Orebro : les grands ne purent jamais le lui pardonner ; mais il devint bientôt l'objet de la haine du peuple , qui se plaignait d'av<^ir reçu avec un chancelier allemand un nouveau roi. Gustave fut obligé de prendre sa défense. La constitution pour la
* Voyez Archives du royaume, 1542.
• ôferste kansler, Regements, krigs och sekrete Ràd.
' n y avait sous le règne de Gustave deux étrangers dont l'un, Conrad von Pyhy, voulait établir de nouvelles cérémonies et de nouveaux usages, comme à Orebro, et une nouvelle loi , comme la constitution pour la Yestrogothie de 1640; l'autre, Normann» voulait que la noblesse reçût TinvesUture de ses terres, comme on Allemagne, d'après les insUtutions féodales. (Voyez Erik Sparre, Postulata nobilium, 1503.)
Yestrogothie, de la même année ' , est un modèle des institutions que le chancelier voulait donner au royaume. < In voit une administration [)rovinciale composée d'un gouverneur ou sous-chancelier ' qui avait également pour fonction de veiller aux affaires de la religion ), de quatre conseillers ou assesseurs et d'un secrétaire, sous la surveillance et rinspeclion du roi et de son conseil suprême : ils devaient présider au gouvernement^ administrer la justice, régler les finances avec l'aide d'un conseiller du trésor, régir les domaines et diriger la police {politien). Cette dernière expression, comme beaucoup d'autres, parut alors pour la première fois dans notre langue -, elle inspira une grande terreur. Au nombre des chefs d'accusation que les paysans lancèrent contre le chancelier, et dont le roi fut obligé de le laver, était celle-ci : « qu'on ne voulait pas leur laisser faire leur pain et leur bière en paix *. )> Cette police devait être exercée par un ridtmesiare ( capitaine de cavalerie ), en même temps membre du conseil provincial, et un corps de cavaliers ( omridande roothe ) * qui devait être disséminé sur les routes pour surveiller les démarches et les actes de chaque individu , arrêter les personnes suspectes , viser les passeports des marchands suédois et étrangers. Il est douteux que cette constitution et le projet d'établissement de la police aient jamais reçu d'exécution. Peu après sa publication éclata la dernière révolte sérieuse , qui eut pour cause principale la perception de l'impôt extraordinaire que le roi avec son conseil ( regemenis râd) avait le droit d'établir, aux termes de cette constitution, d'après le nouveau cadastre de 1540*. Trois ans après, Conrad de Pyhy tomba dans une disgrâce complète^ le roi dit de lui : (( Qu'il avait beaucoup fait, mais plus au détriment du royaume qu'à son i^roûl ". A son
* Stjcrnman, I. c, 1. 1, p. 137.
^ Voyez les lettres du roi aux districts qui sont dans le voisinage d'i psala, 1540.
* Espèce de gendarmerie telle que celle que nous avons aujourd'liui.
* Cette contribution était une des plus illégales et celle qui occasionna les plus grandes plaintes. Les SmSlan> dais furent dispensés de cet impôt; par compensation ils furent contraints de donner quelques milliers de bœufs.
''Le roi ne fut pas plus heureux avec le successeur de Pyhy, nommé Christophor Andersson (ROd). Il se retira À Lubeck et mourut en exil. La place de chan-celler resta vacante.